La préfiguration d’Augustin

Sa mère avait grandi dans des jouets, landau puis cahiers, télévision — robes à smocks, provençales — l’ORTF, etc. Son père était né près de Dijon dans un amalgame de peau et d’os sédimentés, par-dessus un estomac et un sexe, devant un lavabo.

Avant Augustin, lecteurs, nous n’existions pas. Il ne savait pas lire, donc nous n’étions pas nés.

Le père de son père était agriculteur. Le père du père de sa mère était agriculteur. Son père et le père de sa mère ne seraient devenus agriculteurs pour rien au monde. Augustin sait utiliser un ordinateur et joue au tennis deux heures par semaine. Il ne sait pas faire de feu et n’a jamais tué personne.
Augustin n’est pas agriculteur ; il ignore comment fonctionne un ordinateur.

L’hiver, son père skiait sur des montagnes du Tertiaire. L’été, sa mère dormait sur un sable tiède et vieux de dix-huit millions d’années. Les fleurs dans leurs mains vivaient deux ou trois heures. Les feuilles des arbres ne passaient pas la saison. Ils mangeaient du bœuf, du poulet, de l’agneau ; jamais de chien ou d’éléphant. Son père avait un chien qu’il caressait, tandis qu’au mur de sa chambre sa mère avait accroché un dessin d’éléphant. Le poulet et l’agneau nourrissaient ses parents. Le chien et l’éléphant les rassuraient.

Derrière la maison de son grand-père, une rivière coulait depuis le Miocène, d’abord fleuve puis ruisseau, fleuve de nouveau, Vivonne : beaucoup de souvenirs, aucune actualité. La mère d’Augustin goûta à l’hostie dont on lui dit qu’elle était le corps d’un homme mort depuis deux mille ans, innocent et ressuscité. La rivière coulait depuis soixante-huit siècles et n’était pas ressuscitée. L’eau qui la nourrissait avait effectué plusieurs millions de cycles dans tous les lieux de la planète, à l’intérieur, dedans, dégoulinant, brisant, charriant, s’infiltrant. L’eau n’a ni forme ni couleur, ni odeur, illimitée et indéterminée ; pourtant nous la voyons : apeiron. Les chrétiens y baptisent leurs enfants. Chez les Lévites, c’est le symbole de la mort.

Ce n’était jamais la même eau qui mouillait les poings d’enfant de la mère d’Augustin, mais c’était toujours la même rivière. Toujours la même inquiétude.
Il y a des variations qui ne varient pas.

L’humanité était jeune : cinq mille ans d’écriture, pas de quoi s’émanciper, une étoile pré-pubère, un système assez pauvre, des gazeuses, des satellites. L’espace et le temps ne tournaient pas autour des parents d’Augustin, mais son père et sa mère s’y noyaient cosmiquement. Quand sa mère regardait le ciel, c’était le passé qu’elle voyait : la multitude des rythmes pliés sous sa paupière.
Dans le ciel désormais, Augustin y trouve la possibilité que sa mère ait jamais existé.

L’univers a quinze milliards d’années, cadres blancs sur fond noir, souvenirs pris dans la glace… Ce n’est pas avec cinq mille ans d’écriture qu’on déchiffrera quoi que ce soit ; aussi faut-il travailler.
Le travail est la punition que Dieu infligea à Adam quand celui-ci crut être assez malin pour connaître.
« La connaissance, gronda Dieu, n’est pas l’intelligence ! »

La mère d’Augustin apprit à lire, son père à compter. Ils devinrent capables de projeter leurs pensées dans le but présomptueux de les fixer. Les dinosaures avaient disparu et des bactéries les avaient remplacés. D’autres fixations.

Il restait dans l’organisme minuscule de la mère d’Augustin, qui jouait dans un jardin près de Montpellier, une trace du bulbe reptilien des grands primates : eau différente, flux similaire. Un corbeau voletait au-dessus d’elle dans le cerveau duquel la même trace demeurait. La nature s’effeuillait et se ré‑effeuillait. Le soleil progressait (il mourait). Et des vents arrivaient du Portugal, du Labrador, d’Istanbul et de Mogadiscio — qui dansaient !

La mère d’Augustin ne connaissait pas encore son père : Augustin n’était pas une possibilité.

Dans une grotte des Pyrénées, elle découvrit la trace de pied d’une enfant qui avait eu quatre ans quatorze mille ans avant elle. Cette enfant n’avait plus quatre ans, ni la mère d’Augustin, qui en avait treize, et pourtant la trace demeurait dans la grotte tandis que la mère de la mère d’Augustin avait rangé une paire de sandales que sa fille ne pouvait plus porter. Les objets ont l’âge que nous avions en les touchant.
La rivière, l’enfant et la mère d’Augustin ont tracé des sillons fondamentaux.

La mère d’Augustin rencontra le père d’Augustin dans un bistro. Les rues de Paris s’étaient emplies de revendications qui n’étaient pas dangereuses et qui étaient plutôt jolies. La bourgeoisie avait remis le couvert, mais pas la guillotine. De la Sorbonne au boulevard, une fantasmagorie barrait le ciel à grands traits. Les mégaphones hurlaient, les tambours, les maracas, le rock !

Le père d’Augustin étudiait la finance à l’université, entouré de provinciaux qui se prenaient pour Montherlant. Il espérait posséder et imiter dans le but d’être inimitable. Premiers pus d’adulte, enfance gangrénée. Il pensait que la flèche joufflue de Cupidon serait la solution. Il faut être un couple pour imiter un autre couple et s’apercevoir qu’on a eu tort d’imiter ce couple-là ; le problème amoureux vient de là.

Rue Mouffetard, jour de septembre, le père d’Augustin aborda la mère d’Augustin, etc. En elle monta un désir qui était d’être protégée et pardonnée plutôt que seulement désirée. Elle avait vieilli, et l’âge la faisait ressembler à ce qui avait existé avant elle ; phénomène semblable à ces effets cinématographiques qu’on obtient en reculant et en zoomant vers l’avant : le cadre demeure focalisé sur l’objet tandis que le plan s’élargit.
Quand on vieillit, c’est pour compenser.

Le père d’Augustin aperçut la mère d’Augustin et fut subjugué. C’était elle. C’était la mère d’Augustin. Ce fut la seule intuition qu’il n’eût jamais et, comme n’importe quel devin, il chercha à ce qu’elle devienne, non plus vraie, hélas, mais réelle : il rationalisa. La mère d’Augustin se moqua gentiment de ce garçon qui faisait semblant d’être un autre, car il doutait de ses capacités au point de croire que seul un autre aurait mérité d’approcher cette fille-là. Ce n’était pas la mère d’Augustin que le père d’Augustin convoitait, mais le bonheur dont il pensait que jouirait celui qui la possèderait.

Le père d’Augustin fumait des cigarettes et donnait à la jeune fille, de trois ans sa cadette, des rendez-vous dans des lieux branchés. Les mécanismes sociohistoriques firent le reste; deux possibilités se fondirent en un même désir, le code l’emporta sur l’instinct, l’idée sur l’intuition. La mère d’Augustin rangea ses pantalons évasés, la guitare dont elle n’avait pas appris à jouer, Cortázar, Blondin, les leçons de Foucault au Collège de France et les disques des Rolling Stones. Le père d’Augustin rangea ses romans d’amour et se procura un essai à propos de la politique menée par les Etats-Unis au Proche-Orient. Bientôt, il proposa à la mère d’Augustin de déménager à Toulouse. L’existence en province serait moins étouffante, pensaient-ils. La mère d’Augustin décida de donner vie à un enfant et le père d’Augustin pensa que c’était normal.
Reproduction signifie imitation.

La mère et le père d’Augustin, après une dizaine d’années d’individuation, étaient devenus des semblables qui se reproduisaient : imitants imités.

C’est alors que l’univers convergea vers Augustin et qu’Augustin convergea vers l’univers. Des milliards de particules réparties dans l’espace et le temps se rassemblèrent en un espace et un temps bornés. Tout ce qu’avait mangé, bu, vu et touché la mère d’Augustin, les animaux, les plantes, la géologie, l’oxygène, ainsi que tout ce qu’avait mangé, bu, vu et touché le père d’Augustin, leurs espérances, l’idée qu’un enfant redonne vie à l’amour, le paysage, la nation, l’érosion de la roche par la pluie, les arbres pompant la pluie, l’eau et le feu, le feu et le bois, l’humus, le fer, les désirs, étaient là, épars, quand à un instant précis ils s’assemblèrent autour d’un même influx volontaire et déterminé. Lui.

Augustin était né.

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Guillaume Sire
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