Souvenirs d’Yves Bonnefoy

Sans doute était-ce le dernier poète des grandes eaux poétiques. Yves Bonnefoy écrivait pour refaire, tout remettre en question, lui qui n’a pas fait grand chose sinon écrire, au point de penser que cela pouvait être une bonne idée de s’installer à Paris pour se consacrer à la poésie… en 1943.
Insister sur la page blanche, jusqu’au dérèglement des mots : surréaliste, opportuniste, tout pour fuir les emplois de bureau. A cette époque, les enfants de bonne famille rêvaient de devenir chevaliers des Arts et des Lettres. Yves Bonnefoy aimait les arbres, les nuages, la lumière entre les nuages, etc., et il aimait Rimbaud, qui aimait l’odeur de la pisse. Araignée prise à sa propre toile, sérieux pris au sérieux, il était l’inverse des poètes clochards, des grands drogués, des vrais aventuriers de l’esprit, prêts à tout risquer et risquant tout, leurs crânes devant eux sur le tapis, entre une bougie, un revolver, un brelan d’as et la paupière sanglante d’une amie — il était l’inverse de Jehan Rictus.
Quelques grands poèmes existent, mais aucun d’eux ne résistera au vent ou à la crue du ciel (au temps). Bonnefoy c’est Mallarmé pour les nuls, Paul Celan censeur à la rue d’Ulm. Ses traductions sont des briques de ciment couvertes de chantilly. La plus grande poésie, chez lui, était dans l’apparence du corps : le masque lent de son visage, fondu comme une cire rose sur le buste en bronze d’un empereur romain, la couronne blanche et clairsemée de ses cheveux, ses pulls campagnards, son élégance d’à-côté, ses mains propres depuis l’enfance, et ses yeux où se reflétaient une mystique molle et un caractère vaniteux mais gentil, inoffensif, d’un homme jamais en colère sinon sous l’emprise d’une passion commandée — Yves Bonnepâte se regardait pleurer.
Il voulait remonter à la source du réel et aura surtout perdu son temps en jeux de mots bourgeois et en réflexions interminables, comme s’il avait cherché pendant plus de soixante-dix ans à servir un plat de lentilles gratinées — toujours le même — à des universitaires en mal d’objets. Il a trop cru au langage, au signifiant, à l’intellection, le bruit des arbres quand ils poussent, et ne s’est pas assez préoccupé de ce qui était nommé, le signifié, l’intelligible, les bottes des soldats sur les pavés près de chez lui. Il a passé sa vie à s’en aller sans avoir pour autant le cran de disparaître, ayant fui immobilement. En les jetant par la fenêtre, on observe derrière ses livres une trace de feu et d’argent, le pet d’un météore, miroir d’un faux paradis.
Yves Bonnefoy aura testé tous les jours, sans arrêt, l’hypothèse auto-réalisatrice de son propre génie. Et s’il est mort vieux, contrairement à ses idoles, c’est sans doute parce que le génie, attendri par un tel acharnement pseudo-anagogique, n’a pas cessé de lui donner des secondes chances — à qui cela aurait-il pu faire de mal ? Qui Yves Bonnefoy aurait-il pu blesser ? Les arbres et les nuages sont-ils rancuniers ?

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