A propos de Judas Iscariote

Le problème de Judas, tout le monde le connaît, parce que tout le monde est concerné : comment et pourquoi un enfant de Dieu a-t-il pu trahir le fils de Dieu et Dieu lui-même, le Paraclet, le Verbe, la mine de la Parole, le zénith du Principe ? Quelle cause a-t-elle pu contrevenir à la cause non causée ? Et à quel point Jésus a-t-il besoin de Judas ? La condition sine qua none de la résurrection est-elle une trahison ? L’Amour en devenir a-t-il besoin du refus d’amour pour devenir l’Amour ?

Le mystère peut doublement être éclairé il me semble en effectuant une symétrie entre les figures de Judas Iscariote et de Saint Joseph, au moment de l’acceptation/trahison, puis entre celles de Judas et du Christ au moment de la pendaison/crucifixion.

Première symétrie 

Judas, c’est celui qui énonce, dénonce et ne croit pas assez en Dieu pour croire en Jésus. Joseph c’est celui qui se tait, supporte et croit en l’amour de sa femme au point d’accepter l’amour de Dieu. En ne parlant pas Joseph sert la Vérité ; tandis que Judas parle et soumet la parole au lieu de s’y soumettre. Le plus célèbre traître de l’Histoire a effectué un calcul, comme disent les économistes, rationnel. Il est celui qui compte, choisit et ne s’abandonne pas à la pureté mais qui, en la sondant, la défait. Judas, c’est le Kant juif.

Comme Joseph, et comme la plupart d’entre nous, il ne croyait pas en Dieu immédiatement. Il lui fallait un rapport ; il fallut une médiation. Comme pour le charpentier, et comme pour chacun d’entre nous, dans la foi de Judas il y avait une place pour le doute, c’est-à-dire pour la raison, c’est‑à-dire pour la folie, ou au moins pour la trahison de l’Amour, qui est une forme douce de folie, disons la forme normale de la folie, tandis que le silence, celui de Joseph, le silence de l’acceptation, est la forme normale de la sainteté.

Judas, au moment crucial, se tait et embrasse Jésus. Il y a deux évangiles où il le salue — « Rabbi ! » — mais même dans ceux-là il ne dit pas aux soldats « c’est lui, c’est le fils de Dieu » pas plus qu’il ne dit « c’est lui, celui qui se prend pour le fils de Dieu ». Chez Saint Jean, Jésus s’avance et parle tandis que Judas se retire et se tait. A cet instant, la nuit tombe sur l’Evangile, la Passion a commencé. Le silence de Judas livrant l’Amour et celui de Joseph livré à l’Amour peuvent être entendus ensemble. Comme c’est le cas en musique pour un contrepoint, ici nous aurions un contrepoint deux fois silencieux : du silence composé par Bach.

Seconde symétrie 

Après le moment de la trahison, vient le deuxième moment crucial, là encore contrapunctique, comme si Judas ne pouvait pas agir sans contrepartie, gratuitement, pour lui-même, et n’existait que dans l’altérité. Ce moment c’est l’assassinat de Jésus et le suicide de Judas. Une des réponses du mystère du sacrifice du Christ pour tous se trouve dans le suicide de Judas pour lui-même. Ce sacrifice était-il nécessaire à ce suicide, et ce suicide nécessaire à ce sacrifice ? Le geste de Dieu pour sauver une humanité faite à son image peut-il être dissocié du geste de l’humain détruisant à l’intérieur de lui ce qui ressemble à Dieu : l’amour et la vie ? La mort de Judas est-elle une téléologie concurrente ou complémentaire de celle de la résurrection du Christ ? Peut-être s’agit-il d’une dernière résurgence de l’esprit grec (autrement dit de la tragédie : τράγος‑ᾠδή, trágos (bouc) – ôidế (chant), le chant du bouc émissaire, la complainte de la victime sacrifiée sur l’autel) avant que la Vérité ne soit dévoilée, un dernier scandale comparable aux hécatombes et à ce couteau planté dans la gorge d’un million d’Iphigénie. Après cela, il n’y aura plus de tragédie, car la violence — et il y aura encore de la violence (« J’apporte le glaive ») — est dramatique au lieu d’être tragique en cela qu’elle est perpétrée en connaissance de cause, comme l’a démontré René Girard.

Quelle force permet à la Croix de tenir ? Les clous ne supportent-ils pas Jésus en même temps qu’ils le tuent ? Et que dire de ce cri trois fois humain du fils de Dieu, apothéose du mystère de l’incarnation : « Père, Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? », succédant à ce soupir trois fois divin, apothéose du mystère de la miséricorde : « Pardonne‑leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » ? Pourquoi Judas serait-il exclu de ceux qui « ne savent pas ce qu’ils font » ? Parce qu’il savait ? Cela ne tient pas, car s’il avait su il ne l’aurait pas fait. Logiquement, si Dieu pardonne à ses bourreaux alors Judas, qui se repent, est pardonné.

La question de Judas s’ouvre nécessairement sur celle de la théodicée. Si Dieu est parfait, et s’il sait tout, son mystère comprend aussi le mystère de Judas. Avant que Judas fût, le Christ est. Dire l’inverse, en prétendant par exemple que l’Iscariote est une espèce de trouée d’obscurité dans le ciel ouvert par la Croix, un coup au cœur de l’Amour non prévu par l’Amour, ce serait être du côté des Manichéens contre Saint‑Augustin. Mais cette erreur écartée, la question demeure : comment Dieu a-t-il pu laisser faire ? Pourquoi l’a-t-il voulu ? Si c’était écrit, comment a-t-il pu écrire cela à propos de son fils ? A quel prix, la miséricorde divine, le rachat de nos péchés ?

Deux hypothèses : le refus de la miséricorde ou le deuxième péché

Première hypothèse : s’il est exclu de la miséricorde divine, c’est parce que Judas ne croit pas au pardon, ou bien, pire : il le refuse, il y croit mais y renonce, poussant son libre-arbitre jusqu’au point ultime : la damnation, le choix du démon, de sorte qu’il soit possible de dire que non seulement nous pouvons choisir le mal mais qu’en plus nous pouvons choisir le mal absolu, et que Dieu nous a aimé au point de nous laisser libre à ce point.

Deuxième hypothèse : s’il est exclu, c’est que Judas a commis un autre péché pour lequel, contrairement au premier, il ne s’est pas repenti. Ces deux hypothèses suggèrent que la trahison n’est peut-être pas seulement où l’on croit.

Le deuxième péché de Judas

S’il croit qu’il a pu livrer Dieu, Judas est un vaniteux parce qu’il croit qu’il a eu du pouvoir sur Dieu tout-puissant, et qu’il a été, au moins une fois, plus puissant que le Seigneur Roi. Par orgueil, il confond libre-arbitre et puissance divine (sans doute la plus vieille confusion du monde), et c’est là, non pas parce qu’il a livré mais parce qu’il a mal interprété les causes et les effets de son acte, c’est là qu’il commet son deuxième péché, celui dont il ne se repent pas. Ce péché c’est celui de Lucifer, qui consiste à se prendre pour Dieu ou pour son égal ; c’est cela le Diable ; c’est cela le Démon ; c’est cela le danger du sentiment de liberté ; et c’est cela que Jésus voit en Judas quand il annonce à ses apôtres qu’un démon est parmi eux ; non pas celui qui le livrera mais celui qui croira qu’il a été un aiguillage décisif et que, s’il l’avait voulu, le cours des choses aurait été autrement, y compris concernant le sort de Dieu. Dans ce cas, nous ressemblerions à Judas à chaque fois que nous nous croyons maître et possesseur du sort de l’univers, ou que nous nous prêtons la capacité de tuer Dieu. Judas se croit responsable au point de se juger impardonnable (il tente de s’élever au rang de Dieu en se faisant le juge de lui-même) et se pend, exécutant ainsi lui-même la sentence qu’il a lui-même proférée.

Le troisième péché de Judas

Le vrai scandale de Judas n’est peut-être pas dans la trahison que bien vite il regrette, ni même dans l’orgueil de croire qu’il aurait pu sauver Jésus, mais dans le suicide. En se suicidant, il renonce au hasard divin, à la repentance, à la Grâce. C’est à cet instant qu’il trahit. L’Evangile ici se prononce sur le suicide, lequel est selon certains philosophes le roi des problèmes philosophiques — le seul « vraiment sérieux » selon Camus. C’est à cet instant, et à celui-là seulement, en jugeant et en se tuant, que, peut-être, Judas contrevient à la volonté de Dieu. Et encore… Qui peut prétendre qu’il y contrevient ?

Judas est-il coupable ?

Prétendre que Judas est coupable, c’est commettre un péché d’orgueil, car c’est prétendre accéder à la justice de Dieu. Prétendre que Judas est puni, c’est prétendre qu’on sait qu’il mérite d’être puni et qu’il a été puni ; or on n’en sait rien. Son destin est à la fois une clef pour le lecteur de l’Evangile et un piège pour celui qui croirait trop vite avoir compris quelle serrure cette clef ouvrira. Nous ne pouvons pas nous permettre de juger Judas, et nous entendrons son mystère à la seule condition que nous l’ayons accepté en tant que mystère et que nous nous soyons faits humbles devant lui.

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