Le diable est une méthode (notes)

« Vous avez fait de la Loi une occasion de chute. » (Malachie 2:8)

Nous sommes habitués à penser que l’éthique est quelque chose de relatif. Ce qui est bien pour quelqu’un est mal aux yeux d’un autre, étant donné sa nationalité, sa religion, son éducation. Certaines actions pourtant — donner une couverture à un enfant qui sinon serait mort de froid — semblent être bonnes aux yeux de tous et, ce, depuis toujours. De même pour la vérité : on entend dire « à chacun sa vérité », mais le théorème de Pythagore, dans dix milliards d’années, sera vrai. Et pour la beauté : « chacun ses goûts », d’accord, mais chacun a dans l’oreille, en naissant, Mozart ; et dans l’œil avant de naître chacun avait Botticelli.

J’aimerais que le lecteur s’il n’a pas des paupières à la place du cœur accepte de considérer un instant au moins — les plus réfractaires pourront penser qu’il s’agit d’une soirée déguisée — qu’il puisse exister des propositions absolument vraies, des œuvres absolument belles, et, surtout, une façon absolument juste de se comporter, indépendamment des contextes historiques, des cultures ou des contingences sociales et environnementales. Qu’il puisse exister un ciel des idées. Pour les plus imaginatifs, disons un ciel auquel ce ne serait pas, comme au nôtre, les réfléchissements de la lumière qui donneraient sa couleur, mais dont la lumière serait la substance même.

Plus précisément, je voudrais que le lecteur quels que soient la poire et le fromage entre lesquels il aura trouvé ce document, accepte de considérer que ce type de comportement absolument juste (la couverture, l’enfant) puisse être dicté non pas par des considérations personnelles quant à ce qui est bien ou mal mais par une intuition présente chez tous (y compris chez ceux qui font le mal). Dès lors qu’elle ne dépend pas du sujet, une telle intuition — un tel appel vers l’intérieur, le coup de gong sous la nef de la conscience— tient de ce qu’il est convenu d’appeler « le Juste » ou « le Bien », et qui est en matière de morale l’équivalent de ce qu’est « la Vérité » en matière de science et « la Beauté » en matière d’art. Platon n’a peut-être pas dit que des bêtises, on s’en apercevra tôt ou tard — ni même Victor Cousin, tout libéral qu’il fut.

Prier le lecteur de croire qu’il puisse y avoir un Bien en soi, c’est lui suggérer d’adopter la perspective des Grecs de l’antiquité, dont bon nombre pensaient — exception faite de quelques modernes avant l’heure — qu’il existait une intuition universelle concernant ce qui est bien ou mal. Euripide dans Hippolyte fait dire à Phèdre : « Nous comprenons ce qui est juste et convenable, nous le savons, mais nous ne le faisons pas entrer dans nos mœurs ». De nombreux Grecs se posaient des questions semblables : Nos lois et nos règlements sont-ils au service du Bien, ou, au contraire, au service de ceux qui souhaitent, d’une façon ou d’une autre, et pour une raison qu’à n’en pas douter ils sauront justifier, s’y opposer ?

Sophocle dans Antigone a, on le sait, posé ce problème une fois pour toutes. Antigone c’est la beauté même. Et la vérité. Elle est la petite sœur de tous, celle-là qui dans la tombe, avec ses grands yeux noirs, tiendra la main de nos cadavres.

Lire la suite de l’essai (pdf, 71 p.)

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