Nice, 25-26 juin 2018

Les façades sont jaunes, terre de sienne, rouge brique, rouge pastel, grattées ; elles sont orange, dorées, parfois roses, rosies ; il y a des corolles sous les arceaux, des fractions de pierre ; mais jaunes surtout, oh, vraiment, jaunes par-dessus des spirales, jaunes comme de l’or vieux, sans reflets ni paillettes, un jaune qui absorbe, privé de réaction mais renforcé, le nord de l’Italie, une couleur réactionnaire ; frottées depuis deux siècles par les grelots du soleil ; et menacées : les Romains, l’Autriche, l’envahisseur acharné. Elles abritent des araignées révolutionnaires. Il n’y a pas de politique ici parce qu’il n’y a pas beaucoup d’étudiants, mais il y a des amants russes qui se suicident près des poubelles, à midi, pour des raisons qu’ils n’expliquent pas ; leur sang dessine sur le sol des symboles anciens. Elles abritent des complots, des trafics ou d’autres petits arrangements, et des prostituées sous des baldaquins en nid d’abeille, limés à la corde. Leurs volets sont verts, vert d’eau, gris vert, un vert religieux et végétal, mais qui n’est pas mélancolique ; ils sont en persiennes, cintrés, lames américaines, ouvrables en grand, comme des bras, ou par le milieu, vers le haut, comme des paupières ; il y a un battant (« portissol » il faut dire) dont le recours généralisé (obligatoire j’imagine) crée sur les façades une succession de décalages et à l’intérieur, quelques ruptures qu’on dirait faites pour éclairer l’amour.

La ville est chargée d’ailleurs d’une sensualité qui n’échappe à personne ; une lenteur tectonique à laquelle les portissols font des crans de couteau.

Je croise un homme sans grâce, bâti autour d’une porte ; il imite, il est imitateur.
— Je fais très bien le maire de Marseille, vous êtes Italien ? Vous avez l’air Italien !
— Je me suis peut-être perdu.
Il imite effectivement la voix du maire de Marseille.
— A Nice, toutes les rues s’éloignent de la mer.
— Je ne m’attendais pas à ça.
— Figurez-vous que je sais imiter Socrate.
— Je serais curieux de voir ça.
Il s’enfuit, je vérifie qu’il n’a pas volé mon portefeuille.
Les caniveaux sont sans objet, la pierre est neuve, les angles ne sont même pas émoussés.

Nice est un palais construit avec les atouts d’un jeu de Tarot : il y a des scénettes, des robes bleues.

La place Saint-François a une fontaine. Quatre poissons prognathes s’entortillent en fleur renversée. On m’avait dit “Nice la bourgeoise, les vieux, les racistes, les boîtes de nuit, le vin rosé et les traces ensanglantées sur la promenade des Anglais” ; je trouve une fille féconde, italienne, je trouve des flammes, Vérone au bord de l’Occitanie — Bergame au bord de la mer. C’est la même colline qu’à Vérone (je me souviens 2007, une jupe, les mèches blondes d’un amour de jeunesse, Vérone…). Les murs en pierre beurrée patrouillent au milieu des cyprès dont les billes de bois (les billes caractéristiques) font des pièges dans les herbes hautes, sous mes semelles en cuir. C’est la même colline qu’à Vérone, autour de la ville, une seule colline, la même exactement, transplantée, un mirage avec des cornes, garnie celle-là de temples païens et de petites cascades aux reflets composites, un cimetière, et tout d’un coup la mer — la mer qui surgit !

Les mouettes brunes sur les galets, au milieu des packs de bière, sous les colonnes néoclassiques de la place des États-Unis, picorent les galets à la recherche d’une crevette ou de quelques grains de biscuits entre les gravillons.

Une femme frisée, brune, les hanches portées, combinaison jaune, boucles d’oreilles larges et interstellaires, maquillée jusqu’à la moelle. En face d’elle, un homme au nez d’aigle, profil basque — il grappille une cuiller ; ce besoin qu’ont les hommes de tripoter leurs couverts !
— Je te dis que je t’ai rendu les clefs.
— Elles seraient dans mon sac.
Démonstration imparable.
— Je te les ai données quand je suis sorti de la voiture.
La femme en pensées décortique les nuages.
— Tu ne m’as pas dit bonjour d’ailleurs.
Un chat rôde près des jambes de la femme, apparemment le serveur la connaît. On peut tuer quelqu’un avec une cuiller.
Le bonhomme s’énerve.
— Arrête de m’engueuler !
Cinq minutes plus tard, il l’embrasse sur les joues, trois fois, puis s’en va ; il a volé la cuiller je crois et n’a pas réglé la menthe et le café. Dans la rue, autour de lui, il y a la misère du monde.

Trois chênes-verts place Garibaldi rentrent la tête dans leurs épaules de géants, à côté desquels se trouvent des acacias de Constantinople, aux fleurs aériennes et roses. Il y a des catalpas, j’en ai vu un peu plus haut : leurs feuilles en plateaux. Les moulures du Saint Sépulcre emmènent mon regard jusqu’aux gigantesques pots à feu découpés sur le ciel. Avant la rue Bonaparte, il y a une façon de ne pas trouver la mer, on peut presque se perdre.

Je longe le port finalement jusqu’au cours Saleya, où se trouve une taverne à la face jaune derrière un balcon de fer : Les 3 Diables. Le marché primeur s’installe, il est sept heures du matin devant la chapelle de la Miséricorde. Je n’ai pas dormi, je ne dors pas. Les tomates sont venues tard cette année, elles ont un goût d’amande.

Un ami niçois me parle du voyage en France de Hölderlin, qui, me dit-il, « l’a fasciné pendant des années et l’a même empêché de terminer un roman… », puis il m’explique que Nice est en Occitanie. Le niçois c’est du provençal mais c’est de l’occitan, le provençal, me dit-il, c’est de l’occitan, et dans les Alpes, “le vivaro-alpin, figure-toi, c’est du nord Occitan !”. L’Occitanie fut un miracle grec : je lui parle du texte de Simone Weil. Cet ami a une barbe de moine orthodoxe, peau mate, nez fin, pointu, des yeux intelligents, un côté bon camarade et en même temps un profil de père de l’église, avec de longues mains et des yeux rentrés genre Greco, quand la chair devient l’âme ; ni signe ni partie, mais l’âme elle-même, l’âme tout entière. Il m’explique qu’à son avis les Auvergnats sont arabes. Les Arabes, me dit-il, ont inventé le Moyen-Âge et Aristote. Ils ont inventé l’amour. Ils ont inventé Aristote et l’amour, carrément. L’Auvergne, ou l’Occitanie je ne comprends plus, a retenu l’amour chez nous. Il insiste sur ce verbe : : historiquement, nous avons retenu l’amour. Ce fut le miracle occitan.

Je fais d’autres promenades à différentes heures. Je pense au Romain Gary des Enchanteurs et à Chagall, évidemment, en me disant que ces deux-là ont en commun de ne pas être sortis de l’enfance sinon pour mieux y retourner ; l’enfance des danseuses la fleur entre les dents, des caprices en fin d’après-midi, les joues chauffées et fendues par les herbes folles des week-ends scouts, et les soldats de plomb à grandes moustaches, les magiciens gitans, devant la jungle, en turban, leurs boules de cristal, leurs sabres ; l’enfance des bateaux comme des montagnes, aux voiles immenses et gonflées.

La vendeuse de maillots près de Castel (car j’ai oublié mon maillot !) :
— Dans votre taille, je n’ai plus qu’une couleur, cela vous convient ?
Elle me tend un maillot orange.
— Ça dépend. Comment sont les poissons ici ?
Elle est étrangère, espagnole peut-être — en restant dans son magasin j’aurais l’impression d’avoir bu un verre de champagne à trois heures de l’après-midi. Une fleur. C’est une fleur !
— Je ne veux pas vous déranger, combien je vous dois ?
— Dix sept euros.
Elle vérifie.

Les serveurs en chemises noires, colliers de barbes, tatouages maoris, les femmes blondes, sculptées, élixir, le vin rosé, tout cela existe…  et l’odeur de chlore. Et les joueurs de couteau papillon, à qui il manque une ou deux molaires, les touristes allemands et chinois, les Russes, les femmes russes, les femmes russes !

Un chien maintenant, allons bon…
— Monsieur, vous allez l’écraser !
— Mais il est tout petit.
— Au contraire, pour sa race…
Le chien a les fesses relevées, on dirait qu’il tombe en marchant et qu’à chaque fois il se rattrape. Au Moyen-Âge, amour ou non, les rats l’auraient tué, ou bien un paysan auvergnat l’aurait pris à la moutarde comme un lièvre, dans des cubes de panais et des carottes à l’eau minérale ; le fumet aurait attiré les enfants des voisins près de la hutte en torchis.

Un historien au physique de gendarme (la santé, les dents blanches, la volonté des gendarmes) :
— On ne sait pas ce qu’est réellement l’administration.
J’essaye de répondre.
— Je suis passé l’autre jour devant la préfecture de Toulouse…
Le serveur (il y a des serveurs partout à Nice) nous interrompt :
— Le saumon, la salade !
Une conservatrice de bibliothèque est avec nous à table.
— Je déteste quand c’est salé, précise-t-elle.
L’historien est un spécialiste des bords de Loire.
— Kafka l’avait senti, ajoute-t-il, l’administration ne sert qu’à une chose, les réunions, les papiers, une seule chose !
Le serveur :
—  Un risotto ?
L’historien :
— C’est pour effacer l’autre !
La conservatrice :
— Ce sont des idées noires.
— Aucunement.
La conservatrice, qui, je trouve, ressemble à une de mes tantes, considère qu’il s’agit d’une provocation.
Au loin un avion, les premières étoiles.
— Qu’est-ce que tu as dit !
— On meurt, mais il y a un projet.
Le serveur :
— Un dessert ?
J’essaye de calmer l’ambiance.
— Un complot tu veux dire ?
— Je veux dire que si l’administration n’était pas un système fasciste, on ne serait pas obligé d’avoir un numéro de Sécurité sociale.
Deux corneilles sur le bord d’une gouttière, leurs reflets noirs comme de la gouache ; au loin une alarme, des enfants…
Nice ! Je suis à Nice !

Un ferry jaune et bleu s’en va en Corse ; il pourrait y être dans six heures, me dit-on, mais il ralentira pour arriver au moment du réveil. Les croissants sont meilleurs en mer, mais les clients s’inquiètent si en ouvrant les yeux ils ne voient pas la terre (les rochers en forme de couteaux).

Nice c’est Rome, les collines, les hauts murs, l’huile d’olive, les insectes gros comme des oiseaux, et l’érotisme partout, la lenteur, la tentation de la tyrannie.

Hier soir, j’ai longé le port, les yachts honteux, rutilants, le cinq mats du Club Med Deux, et les trois plongeoirs faits pour l’infini, sur un rocher. Depuis la terrasse d’un ancien séminaire, près d’un temple indien, j’ai regardé longtemps de l’autre côté de la baie des anges les avions décrire tour à tour un virage radical, ou atterrir, réduits à la lumière sous leurs ailes, puis disparaître.

Tarte aux blettes. C’est un dessert, raisins secs, crème pâtissière. Ce n’est pas mauvais, on sent le goût terreux. Chez les Romains, les légumes ont toujours été traités comme des fruits ; à cause du sang dans la terre ?

J’imagine Aragon et Elsa Triolet sur la promenade où ils ont séjourné. Elsa dans mon évocation n’a pas de pupilles, comme un Modigliani. Aragon quant à lui est un cœur avec une bouche et rien d’autre. Il travaille trop. Son style est compressé, il fait semblant, mais Nice lui va bien ; Nice ce n’est pas la Grèce ; c’est Rome ; Nice c’est la civilisation ; et Aragon est un sommet de civilisation.

J’en parle au chauffeur du taxi qui me conduit à l’aéroport.
— Nice, me dit-il, c’est la ville des femmes. Tu m’étonnes que certains deviennent dingues.
Le rétroviseur a la bouche ouverte…
— Et les hommes ?
— Ils se taisent les hommes, ils ont peur.
— De quoi ?
— Qu’est-ce que j’en sais !
J’aperçois le dôme de Sainte-Réparate.
— Ils ont peur de Nice, murmure le chauffeur, et il braque violemment.

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Guillaume Sire
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