Le vieux luthier

Lam descendit comme d’habitude le boulevard Saint Laurent. Cette fois c’était les pétillements de juin, avec des coulées de lumière rose pastèque, les pépins noirs sur la chantilly dorée des nuages. Le vieux Lam, parcheminé mais le corps droit, en baguettes. Casquette bleue d’Irlandais. Il n’avait jamais mis les pieds en Irlande, mais avait entretenu une obsession romantique : les lacs pris dans un dédale de mamelons verts et chatoyants, les rochers en forme de personnages, statues de sel, hypothèses à la fois enfantines et monstrueuses. Il connaissait le boulevard pour l’avoir descendu à pied tous les matins depuis quarante ans. Et l’avoir remonté le soir comme un sentier enlevé derrière une colline. Au Hell’s Kitchen, bistro large et vide, il commandait un café au lait et parcourait les pages du journal sans lire les phrases, juste les mots en désordre ; il les cueillait, soufflait dessus, décortiquait le puzzle. Là-bas, une femme. Ici les arbres auxquels il ressemblait de plus en plus. Lam le luthier fou et gentil, l’anarchiste, père de deux enfants, marié deux fois, célibataire. Il avait passé sa vie à fabriquer les violons les plus courus d’Amérique, mais n’avait pas pour autant cherché à « développer l’activité », même quand l’occasion s’était présentée (un homme, moustache, chapeau à la main, rat palmiste à la place du coeur : « on va faire un fric de folie, de folie ! »). Lam le désintéressé, catholique, vieux magicien gentil et foireux, ses problèmes d’alcool, comme tout le monde, ses émotions sans objet. Lam la dépression, gueule cassée… « Va te faire foutre ! » disait sa fille aînée, Oona. C’était il y a cinq ans au téléphone. Il y a un million d’années. Lam, le stégosaure, l’œil vide, une feuille de papier de verre dans la bouche. En descendant le boulevard, il lui arrivait de murmurer : « Je vous salue Marie… » trois fois, quatre maximum, il ne poussait jamais jusqu’au dizenier, et priait moins par conviction que par habitude, comme un chewing-gum.
Puis chantonnait :

When Johnny comes marching home.
The old church bell will peal with joy
Hurrah! Hurrah!
To welcome home our darling boy,
Hurrah! Hurrah!

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Guillaume Sire
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