Glaucos

Dans les temps atroces avant la coupe du bois et la taille du fer
J’étais simple pêcheur mon âme près de la mer
Aux mangroves salines
Je cueillais à la tombée du jour les jeunes crabes à la coquille souple
Et la nuit j’avançais près des côtes dans les excavations bleues et dorées
Où je trouvais des oursins au sexe rouge et des lunules vivantes et visqueuses
Que j’apportais à mon épouse au matin
Hydnée fille du plongeur Scyllos
Sur le sable elle m’attendait nue
Coquillage succion vénérée
Nous ne parlions jamais
La Parole ne nous avait pas encore appelés
Puis vint son démon
Et la peur
Dans ma bouche une araignée rose cannibale
Dans le silence le silence
Le coquillage n’accueillit plus l’anguille de l’amour
Et a séché
Après trois jours de délire auprès de ce dauphin
A la peau translucide et aux veines visibles sous la gelée
Le fleuve de mes larmes m’a ramené à la mer
Le langage sous mes yeux avait planté son hameçon
Et créé en moi un désir qui me jetait vers la mort
Une folie animale
Une irruption rentrée
Je sentais dans mes entrailles la lave à l’haleine orientale dégringoler sur les branches
Et absorber une à une les orchidées du deuil
Depuis que je savais parler Seigneur je voulais le néant
Et j’étais Dieu à cause de la faim
L’Amour en moi avait pris à la plaie
Si bien que je sentais sous mon ventre d’abord puis ma langue et partout ses racines amphibies
S’attacher prendre et battre comme le cœur d’un autre
L’organe du néant
Mes ongles se couvrirent de nacre et durcirent
Les strates sédimentèrent autour de mes mains parce que les mains parlent
Et parce que mes mains s’y refusaient
Huitres palourdes tellines fluorescentes
Dans ma bouche vinrent ensuite les anémones vénéneuses
De ma tête sortaient des coraux rougeoyants
J’étais un homme mais je parlais
Je baptisais les choses
A Délos au fond des océans
Mes os étaient salés ma chair grelottait
Ventouse gluante comme dans le foie d’un brochet trois coups de couteau
Et j’étais terrifié
Comme on peut l’être par soi-même
Je parlais Seigneur donc j’étais terrifié
Et j’avais tout perdu de ce qui a été
Mais j’avais peur désormais d’en perdre jusqu’à l’absence
Comme si le langage avait pu anéantir le néant
Et comme si c’était cela précisément le langage
La négation d’une négation
Dont j’enseignais l’art à Apollon qui l’enseigna lui-même à Pythonisse qui le jeta aux flammes
Où le ramassèrent orgueilleux imbéciles les prêtres de Delphes et le noble Plutarque pour le faire parler
De sorte que le langage fut à la fois victime et bourreau
— Vas-tu parler ?
Silence
— Si je parle je meurs.
Silence
— Pourquoi ?
Silence
— La Parole est trahison.
Silence
— T’ai-je seulement torturé ?
Silence
— Philosophe, en m’interrogeant tu te tortures toi-même.
Silence
— Pourquoi, parle !
Silence
— Parce que, poète, nous sommes celui qui n’est plus, et parce que, philosophe, je fus celui que nous ne serons jamais plus.
Silence
— Pourquoi ? Pourquoi ?
Silence
Silence
Mes coudes et mes genoux tombèrent sur le sable où la Vie habitait
Ma niche était chez elle sur la narine des falaises
Et ma bouche devant moi une tentacule filandreuse plongée dans la vase entre les vives et les couteaux
J’étais civilisé mais Seigneur j’étais terrifié
Le langage avait fondé en moi davantage que la mort
Et planté dans ma bouche son épée
Ordre direct donné par Dieu
De supporter l’humanité

About Guillaume Sire

Guillaume Sire
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