Noé, premier artiste

A Jean Giono

Le déluge ne fut pas comme on le prétend une pluie venue du ciel
Mais sous les pieds des hommes une invasion molle un filon végétal une tumeur laide et saumâtre
Un chapelet de groseilles purulentes un filin gras et squameux jailli lentement des entrailles de la terre
(Dieu est lent à la colère)
Cette horreur montait comme le serpent du Jardin entre les jambes des femmes sous les yeux de leurs hommes indifférents
J’étais seul à savoir que le monde finissait
Seul à comprendre ce qui s’était passé
Nous avions planté nos sexes turgescents dans la Vie espérant enfanter la Justice
Et n’avions rien obtenu d’elle sinon ce principe mort-né qui maintenant nous anéantissait

Seigneur Tu me posas cette question terrible
Veux-tu les sauver ?
Je l’entendais en moi
Noé Noé, veux-tu les sauver ?
Seigneur qu’est-ce que la souffrance ?
Est-il possible d’être en colère sans Te trahir ?
C’était cela les nephilims
Des paradoxes
J’aime Dieu mais je ne suis pas Dieu
Dieu a tout créé pourtant Il n’a pas créé ma colère
Il est partout mais Il n’est pas dans ma colère
Les hommes sont libres de construire des prisons autour d’eux
Les hommes sont intelligents au point d’avoir inventé autre chose que la Vérité

Je finis par m’agenouiller auprès du trou que je m’étais creusé en guise de tombeau
Et prendre dans mes mains la terre gangrénée
Animé par quelque désir que j’aurais été incapable de nommer
Je me mis à la nettoyer
Et découvris qu’elle contenait quantité d’essences dont jusque-là j’avais tout ignoré
Billes de silice paillettes filaments racines bulbes joufflus et parfumés
Cônes luisants
Pâtes onctueuses et sèches
Duvet
Cubes de plomb
Pourriture noble
Odeur enchantée de la mort
Lies bizarres
Ma peau mêlée à la terre réagissait
L’Esprit entrait en moi pour me faire parler
Mes oreilles mes yeux mes doigts s’ouvrirent
Je ressentais des harmonies inexplicables
Comme des cordes que personne n’aurait été capable de voir
Et qui s’enroulant autour des êtres trouvaient dans leurs malformations des temples équilibrés
Et dans ma folie un message secret

Je décidai ce jour-là de prendre la responsabilité devant Dieu de tout ce qui est vivant
En construisant une œuvre gigantesque et parfaitement inutile que je baptiserais « arche »
Histoire de Lui montrer qu’un homme tout petit quelque part n’importe où un homme n’importe quel homme
Peut concentrer vers lui les rayons du Temps
Et créer à son tour non pour Lui faire concurrence mais s’élever à la hauteur de ce qui fut créé

Et c’est ici ce jour-là à cette seconde que l’art fut inventé
Le déluge s’arrêta le monde était sauvé

 

About Guillaume Sire

Guillaume Sire
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