Qu’avons-nous fait de Marc-Édouard Nabe ? (2020)

Publié sur le site du Salker en avril 2020

Nabe est un écrivain majeur. Au régal des vermines, son premier livre, publié en 1985 aux éditions Barrault, a donné le ton à une œuvre magistrale. Et puis celle-ci a été gâchée, piétinée, j’expliquerai ici pourquoi et comment.
Clarifions tout de suite les idées de ceux d’entre vous qui en seraient restés au «Nabe antisémite» après avoir vu (et mal regardé) son fameux passage sur le plateau de l’émission Apostrophe. Si le Régal a été mal compris c’est parce qu’en 1985 on ne savait déjà presque plus lire. La manière dont les critiques s’y prennent pour juger ce livre reviendrait à traiter de salaud un réalisateur qui se serait attribué le rôle d’Hitler dans son propre film. En écrivant le Régal, Nabe avait pourtant un projet artistique clair et, somme toute, assez facile à comprendre. Son idée consistait à pousser la subjectivité sadique jusqu’au bout (le sadisme étant la part d’ombre des Lumières et, donc, de la modernité), pour emmener «je» aux confins de la haine des autres, et voir si là-bas, au bout du délire existentialiste, il serait encore un autre, ou si enfin «je» serait devenu «moi-même». Et dans ce cas, ange ou bête ? Cette idée géniale aurait dû rassembler autour d’elle tous les lecteurs dotés d’un peu de jugeote. Hélas, en 1985, ils commençaient à manquer cruellement.
Constatant à quel point ce projet, si simple à comprendre, était incompris, Nabe aurait pu s’arrêter là. Il aurait pu s’en tenir à ses portraits, ses dessins humoristiques et sa guitare, et ne plus jamais écrire un livre. Il en a écrit, pourtant, et avec quel talent, et avec quelle générosité ! Qui n’a pas lu Le Bonheur, L’âge du Christ, Lucette, Je suis Mort, les quatre tomes du journal intime et Alain Zannini, ne peut savoir de quoi je parle. Quant à ceux qui les ont lus il leur sera difficile d’attaquer d’une part le style de chacun de ces ouvrages, d’autre part la cohérence de ces publications successives, sans avouer, au moins du bout des lèvres, qu’il y a là un projet artistique, une œuvre véritable, comme on en compte peu dans un siècle.
Nabe est également un lecteur, dont l’œuvre hagiographique et exégétique a projeté une lumière nouvelle sur le mystère de plusieurs grands artistes du vingtième siècle. Quel lecteur, quel universitaire, quel lettré pourra nier le fait que ce qui est écrit dans le recueil Oui à propos de Lautréamont, de Bernanos, de Claudel, de Suarès, etc., est d’une justesse rare et d’une originalité édifiante ? Ceux qui ne l’ont jamais fait n’auront qu’à écouter Nabe évoquer Artaud ou Céline pour se demander comment il est possible aujourd’hui dans nos universités de faire l’économie de tels commentaires !
Pour conclure ce rapide panorama, quelques mots à propos du jazz. Quel écrivain a réussi à intégrer le jazz dans la littérature contemporaine, sinon Marc-Édouard Nabe ? Quand ils s’y risquent les autres à part lui écrivent à côté du jazz, ils sont sages, ils sont verbeux, ils sont anti-swing. Leur littérature a l’air de dire : «vous voyez, les livres, c’est de la merde, parce que les livres sont moralisateurs, condamnés au commentaire, à la pédagogie, à la grammaire chiante et à la fiction débile, ils n’ont aucun pouvoir magique, alors un petit conseil : écoutez de la musique au lieu de perdre votre temps». On dirait des livres écrits pour qu’on les referme. Un aveu d’impuissance. Nabe est le seul poète, à ma connaissance, à avoir évoqué le jazz sans aussitôt l’avoir trahi. Il fallait écrire cru, craquant, claquant, en paquets d’eau et de sable balancés sur la charlest ! Idem pour la boxe : Nabe a inventé la phrase uppercut, réussissant grâce à elle à dire la sueur, le jeu de jambes et les gros yeux noirs au beurre sans tout de suite avoir l’air d’un vendeur de tickets ou d’un journaliste sportif.
Nabe est un artiste, donc, cela ne fait aucun doute. Mais qu’est-ce au juste qu’un artiste ? Un artiste n’est ni un chef ni un saint. Il est l’inverse à la fois du chef et du saint. Le chef conduit, c’est pour cela qu’il est chef. Le saint se conduit, c’est pour cela qu’il est saint. L’artiste quant à lui ne conduit ni les autres ni lui-même. Au contraire, il est conduit, il se laisse conduire. Il se laisse emporter vers la forge intersidérale. Il est sur le siège arrière d’une bagnole lancée à vive allure ; et au lieu de regarder devant lui pour savoir qui conduit (le chef ? le saint ? personne ?) et s’il y a ou non un ravin mortel, il regarde, peinard, le paysage par la fenêtre à côté. Au lieu d’essayer de changer son époque (comme le chef) ou de la sauver (comme le saint) l’artiste a décidé de la boire par grandes lampées. Il la boit par les yeux, les oreilles, la bouche, les mains. Il couche avec elle, il se corrompt dans ses draps. Il l’implore, il y retourne, elle le maltraite et le trompe mais il y revient encore, chez son amante ivrogne, dans la machine à claques du potier. Ce n’est pas l’artiste qui choisit ce qu’il devient, c’est son époque qui le transforme en ceci ou cela. Elle fait de lui ce qu’elle veut. Elle en dispose; elle le dépose ou l’élève.
Une nouvelle époque a commencé en 2001. Cette année-là, nous avons eu coup sur coup deux émissions de téléréalité atroces, deux hymnes à la laideur, deux grandes tatanes dans la gueule de l’altérité. Il y a eu d’abord, d’avril à juillet, la première émission Loft Story. Puis en septembre, l’attentat des tours jumelles. Ces deux événements présentaient une triple similitude troublante : 1/ on n’avait encore jamais rien vu de semblable en direct à la télévision, 2/ beaucoup ont douté que ce qu’ils étaient en train de voir était vrai (on imaginait que c’était scénarisé, préparé de l’intérieur, etc.), 3/ chacun avait l’impression d’avoir déjà vu exactement les mêmes images que celles qui étaient diffusées depuis New York ou le Loft. Un nouveau type de rapport au réel, appelé «complotisme», est né. Et une nouvelle époque a commencé. Ce serait celle de Wikipédia (arrivé en 1999), de Matrix (1999), des réseaux sociaux (2004), des Daft Punk (Premier album 1997 – Deuxième album 2001), de Youporn (2006), des guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003) et d’un président français réélu avec un score de roi africain (82%) contre Jean-Marie Le Pen (2002).
Si l’art de Marc-Édouard Nabe n’avait pas changé, s’il avait écrit après 2001 le même genre de phrases qu’avant il n’aurait pas été un artiste véritable, mais un malin, un finaud, un type qui sait y faire, un marchand, un animateur. Je le clame haut et fort : tous les créateurs qui n’ont pas changé de style en 2001 étaient soit des vieillards soit des imposteurs. Après 2001 comme avant, Nabe a assumé le réel. Hélas son verbe s’est affadi, et son propos est devenu de plus en plus inintéressant, mais parce que le réel s’est affadi (qu’est-ce que c’est Daft Punk devant Thelonious Monk ?) et parce qu’il est devenu inintéressant (qu’est-ce que c’est Jeff Koons ?). Le dernier grand texte de Nabe fut son roman L’homme qui arrêta d’écrire auto-publié («antipublié» comme il dit) en 2007, et pourtant il était beaucoup plus fade et inintéressant que tout ce que Nabe avait écrit jusque-là. Et L’homme qui arrêta d’écrire ne porte pas son nom par hasard. Après celui-là en effet, Nabe s’est arrêté d’écrire. Il a couché des phrases sur le papier, mais il n’écrivait plus, elles n’étaient pas écrites. Fini le langage. Finie la phrase. Le problème de L’enculé ou des Porcs n’est pas la haine mais la fadeur et l’absence d’intérêt.
Je pense sincèrement que ce n’est pas de la faute de Marc-Édouard Nabe si son site internet est irregardable. Pas plus que ce n’est de sa faute si les vidéos de la rue Sauton dévoilent un orateur à mille lieues en-dessous des sommets d’autrefois. Nabe obéit à la voix du Temps, à son ordre cosmique, comme seuls les artistes sont capables d’y obéir, de s’y abandonner. Ce temps aurait été à l’héroïsme, Nabe aurait été héroïque. Mais ce temps est lamentable, donc Nabe est devenu lamentable. Il publie dans le dernier opus de sa revue Patience 150 photos pornographiques de lui et sa «meuf», nous dit-il, en réaction au mouvement #metoo et #balancetonporc. Il se convertit au protestantisme, et vit en Suisse. On en est là. Voilà ce que notre époque a fait «à» et surtout «de» ce grand écrivain. Voilà ce qu’est devenu celui qui s’était voué corps et âme, dès l’adolescence, à la beauté. Nabe il y a trente ans aurait été prêt à coucher avec Iphigénie sur l’autel devant les Achéens médusés, pourtant le voilà devenu boutiquier rue Sauton, parpaillot chez les horlogers, et «performeur». Ce n’est pas une honte pour lui mais pour nous. Honte à nous, car Nabe nous appartenait. Nous en étions responsables : nous en répondions, il nous répondait.
L’art c’est la forme. Le fond entre dans l’art, il est partout dans l’art, mais n’est pas du ressort de l’artiste. L’artiste ne produit pas, autrement dit, la pensée de son époque. Il n’est pas responsable du système politique, marchand et moral de l’époque dans laquelle il vit. Il le subit, comme tout le monde (à part le chef, responsable, et le saint, rescapé). L’artiste doit donner à son époque la forme qu’elle mérite; aussi Nabe a-t-il donné ce qu’elle méritait à cette époque. Cette époque qui, faut-il le rappeler, a humilié son cher professeur Choron, adoubé l’écrivassier minable qui n’était autre que son ancien voisin de palier, remplacé le jazz par le rock puis la techno, et fini par tuer des gens au hasard dans des concerts de rock et aux terrasses des cafés.
Dans ses écrits récents, Nabe ne fait rien d’autre que d’encourager toute l’immondice et toute l’immonde fatalité de notre Temps. Ce qui nous choque à leur lecture est moins leur violence je crois que l’amor fati. Nabe ose prétendre que tout ce que nous vivons n’est rien d’autre que ce que nous vivons, et que c’est très bien, et que ce sera très bien quoi qu’il arrive. Lorsque je lis ses dernières œuvres, bien sûr il m’arrive d’être amusé ou intéressé, Nabe n’est pas devenu idiot, il ne le sera jamais, il y a encore des éclairs dans la cacabouillasse, mais je ne peux m’empêcher de ressentir d’amers regrets à l’idée que je vis dans un siècle capable de troquer l’auteur du Régal et du Bonheur pour celui de L’enculé et des Porcs.

PS : voici un extrait d’une conversation mail ayant suivi la publication de cet article :

“En y réfléchissant, voilà ce que j’aurais dû dire pour être plus fidèle à ce que je pensais, ou en tout cas à ce que je pense maintenant que grâce à vous j’y ai réfléchi davantage : notre époque n’est pas responsable de la déchéance de Nabe. Mais dans notre époque, lorsque quelqu’un comme Nabe sort de piste, il fait un site internet d’une vulgarité inouïe, se répand en grossièretés sur les réseaux sociaux, écrit mille pages à propos des branlettes de Soral chez sa logeuse et publie 150 photos pornographiques prises avec « sa meuf » et un iPhone. Il y a une esthétique de la perdition, et je regrette que dans notre époque la perdition soit si laide, si banale, si bourgeoise en fin de compte, si technologique. Je le regrette d’autant plus que je crois que cette perdition n’est pas assez grande, ou plutôt qu’elle n’est pas assez « haute », pour que vraiment le retour du fils prodigue vers le Père soit encouragé. C’est une perdition pour de bon, parce que c’est une perdition à moitié. Or il me semble que de même que Jésus n’est pas venu guérir les bienportants, et qu’il est prêt à risquer la vie de 99 brebis pour en sauver une seule, de même je ne pense pas que l’art existe pour sauver les saints, et il me semble même que Dieu d’une certaine façon soit prêt à risquer la destinée de 99 saints pour réussir à sauver un seul artiste.

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