La meilleure part du Temps (2020)

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A seize ans j’étais fier, intelligent et prompt au jugement. J’étais romantique aussi, obsédé par tout ce qui, dans mon cœur, résistait : une faille dans le langage, certains décalages dans la conscience et le mystère des autres. A cet âge où tout est féroce et insatisfaisant, j’ai découvert le philosophe de la férocité et de l’insatisfaction : Nietzsche. Stupeur, eurêka ! Il existait donc une synthèse entre la force et la pensée, et un droit fondé à la fierté, et un emploi légitime de la force. Le libre-arbitre m’apparut aussitôt une conquête réservée à certaines âmes surhumaines, et je n’eus plus d’autre envie à compter de cette heure que celle de conquérir à mon tour ma surhumanité.

Mes parents étaient catholiques. Je m’empressai de les juger. Je ne voyais dans leurs signes de croix et dans leurs allures recueillies à la messe, rien d’autre qu’un réflexe social — un pharisaïsme moins universel que français. Comme tant d’autres, ils avaient besoin d’être rassurés. « C’est cela, pensai-je, la civilisation : une manière collective d’être individuellement rassuré, un peu comme les moutons qui pressés les uns contre les autres ont l’impression qu’ils pourront échapper au loup ». Les vieilles dames aux cheveux violets venaient sous la Croix supplier la mort de ne pas exister. La prière et le confessionnal avaient remplacé avec l’âge le coït et la chambre à coucher, l’objectif étant dans un cas comme dans l’autre d’oublier qu’il faudra mourir. Les tortionnaires en soutane fomentaient des complots pédophiles. Les dominicains que je voyais sortir de l’Institut Catholique et venir vers chez moi par la rue de la Dalbade, étaient des inquisiteurs, puceaux méchants, pédagogues remplis de santé. Les petites sœurs avaient eu peur de leurs grands frères. Quant au pape, c’était un lâche, homophobe, qui n’avait pas le courage de demander aux Africains d’enfiler des préservatifs. Je me croyais intelligent et je buvais sans parcimonie, je m’épuisais sous les étoiles, en boîte de nuit, jusqu’au matin, avec des filles inouïes et mes amis d’enfance. Je voulais être aimé, aimer, sentir les choses me brûler partout, fourrer mon blaire sous la partition du monde, allumer de grands feux dans le placard de mes hallucinations d’enfant. J’aimais ma mortalité, ma raison ; j’étais ma raison. Souligner ici et là des livres compliqués et les entreposer bien en vue dans ma chambre était la seule façon que j’avais trouvée pour confirmer mes certitudes et affermir ce que j’appelais « ma sensibilité ».

Cela dura environ dix ans. Ce fut une époque bénie. Je n’avais confiance qu’en moi-même et croyais qu’être libre, être parfaitement libre, consisterait à faire ce que je voudrais faire quand je voudrais le faire. J’étais un vrai, un insupportable bourgeois, obnubilé par le confort et l’intérêt. La seule chose que je craignais n’était pas la mort mais le temps. La mort avait quelque chose de romantique, je la trouvais préférable à de nombreuses existences. Mais le temps avait quelque chose, lui, de désespérément commun, plat, ennuyeux. C’était un cercle qui grandissait autour de moi comme d’un caillou jeté dans l’eau. Je voyais mes amis devenir ceci ou cela, se marier, avoir des métiers qui ressemblaient à ceux de leurs parents alors qu’à seize ans nous avions juré que nous voulions autre chose, un destin, la gloire, ou rien, clochards célestes, les dents en or, pris dans une révolution en Afrique ou en Amérique centrale, à cheval, trois paires de pistolets planqués sous la ventrière. Je voyais mon corps changer. Les filles pensaient de moins en moins à s’amuser ; il fallait être sérieux, les inviter au restaurant, rappeler. Ah, et la morale ! Ne plus fumer dans les bars ! Voter !

Et puis voilà qu’à l’âge de vingt-cinq ans, alors que je m’attendais à tout sauf à cela, et que de cela je n’attendais plus rien depuis dix ans, certaines lectures d’auteurs chrétiens décrochèrent en mon âme les bricoles en forme de miroir que j’y avais accrochées. Je ne vais pas revenir ici sur les raisons précises qui m’ont fait vaciller en lisant René Girard, Saint Thomas d’Aquin, Saint Jean de la Croix, Pascal, Simone Weil et Gustave Thibon. Je ne suis même pas certain que j’en serais capable. Une chose est sûre cependant c’est que grâce à ces lectures, après dix ans d’un nihilisme d’enfant gâté, j’ai relu les évangiles — et que Dieu m’y a trouvé. Ce qui avait commencé par la lecture, c’est-à-dire par la tête, par cette « raison » dont j’étais si fier, est descendu dans mon cœur et mon ventre. Alors qu’au départ il ne s’agissait que d’une suite d’idées (« si Pascal a cru sincèrement en Jésus alors les chrétiens ne sont manifestement pas tous des idiots / le pardon est une invention anthropologique datant à peu près de l’an zéro / le Nouveau Testament raconte l’histoire d’un dieu qui se sacrifie pour tous les hommes alors que toutes les autres religions demandent à leurs fidèles de sacrifier quelque chose ou quelqu’un pour un dieu / l’hymne à la charité et la parabole du fils prodigue sont des sommets de littérature / qui peut avoir inventé une religion qui ne propose pas de remède à la souffrance mais un dieu né dans une mangeoire pour souffrir avec nous ? »), très vite ces idées se sont transformées en sensation de chaleur et, finalement, ont cédé le pas à la certitude d’une présence. Cela ne signifie pas qu’il y avait quelqu’un à l’intérieur de moi, mais plutôt qu’une porte y avait été ouverte, comme celle par laquelle autrefois une bande de lumière entrait dans ma chambre d’enfant, et que cette porte, que je n’avais pas ouverte moi-même, donnait sur autre chose que moi-même.

Le signe le plus immédiat, le plus immédiatement effectif, de cette conversion, fut un changement très net de ce que le temps représentait pour moi. Soudain je sentais le temps passer, en moi, autour de moi. C’était comme si les jours et les saisons n’avaient été jusqu’ici à mes yeux que des éléments de décor en carton sans rien derrière (ni-hile…), sur lesquels je n’aurais pas essayé de m’appuyer de peur que tout s’effondre. Et voilà que tout à coup je pouvais m’y appuyer sans crainte, précisément parce que j’avais la certitude qu’il existait un « envers du décor » (l’hile !). Quelque chose se tenait en-dessous du temps : la sub‑stance des heures.

« Le temps n’est pas propre à moi, écrivait Simone Weil, il est l’empreinte sur moi d’une existence étrangère »[1]. J’avais senti vibrer cette existence étrangère. Ce n’était pas purement spirituel. Ce n’était pas en dehors de la vie, en haut, là-bas. Au contraire, cela provenait et procédait du corps, de mon corps, autant que de l’esprit, et c’était ici, en bas, cette présence que je ne pouvais nommer mais qui n’était pas pour autant irréelle, au contraire, elle était là, totalement là — simple et rassurante : la porte ouverte et sa bande de lumière !

J’avais toujours cette impression que le temps me manquait, mais il ne me manquait plus comme un objet qui m’aurait manqué sous prétexte que je ne le possédais pas ; il me manquait comme un être aimé parti en voyage, quelqu’un qu’on voudrait rejoindre, avec qui on voudrait passer du « bon temps ». Je ne désirais pas le posséder, le consommer, mais le rejoindre, l’écouter.

Le temps n’est pas un ennemi, ni même un obstacle. Le mot « temps » n’est pas le synonyme du mot « vieillissement ». Certaines personnes âgées ont d’ailleurs passé toute leur vie en dehors du temps.  Du point de vue du temps, ce sont des nouveau-nés. En fait, le temps est une proposition sans cesse renouvelée, sans cesse renouvelable. C’est une demande en mariage. L’éternité, comme dit Gustave Thibon, lui est fiancée. Seul le temps peut ramener l’âme à son époux, pourvu qu’elle se soit laissée d’abord passer la bague au doigt. Et cela même ne suffira pas, car les fiançailles, par nature, sont faites pour être rompues. Les fiançailles sont le lieu même du libre-arbitre, la période de la réflexion ultime, une période de joie, certes, mais également de doute ; c’est cette joie, c’est ce doute, l’aventure temporelle.

Le temps n’est pas un fleuve qui s’écoule et qu’on pourrait remonter, ou un film qu’on regarde et qu’on pourrait rembobiner, ni même comme disait Bossuet une pente qu’il faudrait nécessairement descendre. « Ces métaphores sont fausses, écrit Simone Weil. Le souvenir ne remonte point, la prévision ne descend point le cours du temps, car le temps, à proprement parler, ne s’écoule point. Le temps est cette séparation entre ce que je suis et ce que je veux être, telle que seul le chemin de moi à moi soit le travail, ce rapport toujours défait entre moi et moi que le travail seul renoue ; désirer être à demain c’est désirer avoir rendu la planche lisse sans avoir poussé le rabot, le plancher net sans avoir manié le balai. Désirer vivre hier, c’est désirer qu’un travail me sépare des œuvres accomplies. (…) Ma condition est telle que je n’ai à conquérir l’éternité que d’une manière qui ne consiste pas à essayer de parcourir le temps ou de l’arrêter, mais à emplir de mon travail, en établissant par le travail, entre le projet et l’œuvre, ce lien qui ne peut m’être donné. Je ne puis donc me délivrer du temps, sinon en conformant mes actions à cette condition qu’il m’impose »[2].

Ainsi, le temps est dans l’action, de sorte que si les actions sont bonnes, le temps nous conduira à la source dont le Mal nous a éloignés. Jésus est la porte ouverte, l’évangile est la bande de lumière. Grâce à eux, nous savons que le temps est fait pour être rempli par l’amour. En agissant, en parlant et en souffrant, Jésus nous a montré comment gravir les échelons de l’échelle de Jacob. En l’imitant, nous irons vers Dieu. Le temps ne sera plus alors ce cercle dans l’eau morte mais une flèche à travers l’eau vive.

Cet ouvrage rassemble des textes qui tous évoquent le temps. Certains sont explicatifs, détaillés, et d’autres plus poétiques et allusifs. J’ai essayé de trouver à chaque fois la forme qui convenait à ce que je voulais exprimer, précisément pour que cette forme elle-même fût assujettie à son objet. On ne peut pas parler du temps depuis l’extérieur du temps, comme d’un objet tenu à distance et analysé froidement. Au contraire, il faut s’y plier, s’y résoudre, le rejoindre où il se trouve, le suivre où il nous invite : accepter la demande en mariage, et, fiancé, tergiverser. J’ai donc œuvré comme ces inspecteurs de police qui épinglent à leur liège les éléments du dossier : la photo d’une arme, un rapport, un numéro de téléphone, un article de journal, etc. Cela ne pouvait être fait dans mon cas que si l’écriture était suffisamment poreuse et élastique pour capter la lumière émise par le temps depuis des angles très différents. En changeant de rythme et en éclatant le propos, j’ai pu œuvrer par réfraction pour concentrer finalement les rayons attrapés ici et là vers un même point qui se trouvait être à la fois l’origine et la destination du temps. Un point marqué d’une Croix.

Pour lire la suite : Télécharger le PDF de la version complète (62 pages)

[1] Simone Weil, « Du Temps », Œuvres, Gallimard coll. « Quarto », 1999, p. 107.

[2] Simone Weil, « Du Temps », Œuvres, Gallimard coll. « Quarto », 1999, p. 107.

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