Matthieu, chapitre 13

Le premier grain tombe au bord du chemin. Tout de suite, la péricarpe vibre et le souvenir du fruit tire le grain du sommeil. Une onde mémorielle a dénoué le lacet. La vie cherche, par en-dessous, la sub-stance : de quoi tenir et lever, s’élever; de quoi arracher au Ciel le miracle d’elle-même. Le hile explose. La pulpe tiédit. Tout est prêt. L’antienne commence : le Temps est disponible. Mais voilà qu’un oiseau — disons une corneille : une corneille puante et vernissée, un bel oiseau à l’oeil rouge, le Mal… — vient et saisit le grain. La tigelle est sucrée. Elle se régalera. D’abord, l’enveloppe brune résiste, mais le bec est tranchant, et la corneille affamée, gourmande, est volontaire. Crac : la coque cède, le liège est enfoncé, la pulpe fond dans la salive de la bête, les particules de l’arbre-mère se dispersent autour de la langue pointue et dure. La gemmule rejoint dans l’estomac d’autres hypothèses plus sourdes: plusieurs vies impossibles. C’en est fini.

Le deuxième grain tombe sur une dalle de granit, sur laquelle le vent a déposé le soir dernier une pellicule de limon gris. C’est du sable : des trognons de truite réduits en poussière, et de la poudre qui a peut-être été autrefois (avant le Temps) assemblée en coraux fantaisistes. Ce n’est rien, ou pas assez, le terrain n’est pas à la hauteur de la promesse — et le soleil se lève… Une balle incandescente, lourde, lente, grave et de plus en plus aplatie sur la face du Monde. L’acide abscissique, pourtant, retombe. La Vie veut croire. Un miracle est convoqué. La plantule perce le tégument. Puisque le sol est pauvre et peu profond, la germination est épigée : tout de suite, l’idée de plante se déploie vers le haut, sous deux cotylédons. Hélas, le soleil est trop fort, trop vaste, aplati, et le sol trop sec. On l’a dit : le terrain n’est pas à la hauteur de la promesse, et le soleil à travers la graine lèche la radicule. Le grain se détourne du miracle, même si désormais c’est le miracle qui l’appelle. Il n’y a rien à faire. La vie n’aura duré qu’un instant : le grain est brûlé et définitivement sec, fossilisé par l’ombre de lui-même, comme si la chair d’un homme avait fondu dans son squelette. Il était l’arbre d’un moment.

Le troisième grain tombe dans un buisson de lianes grasses, épineuses, et de fleurs blanches. La terre à cet endroit est riche, mielleuse, mais le buisson est épais. La lumière peine à traverser. Des ronces d’un noir presque rouge s’écroulent sur le grain. Pourtant là encore, la Vie veut croire. Et croît. Le hile explose. La pulpe tiédit. La tigelle essaye de grimper au milieu des baisers que lui donnent, à pleine bouche, les fleurs blanches ; et malgré la douleur douce-amère des épines quand elles lui entrent dans la peau. La plante est vivante. Elle vit. C’est un miracle. Les autres sont mortes, mais elle a réussi. Elle vivra dans le miel et la clarté. Elle tètera le sang du buisson épais. Hélas, le temps passe, et la plante manque de quelque chose. Au début, elle ignore de quoi. Puis elle commence à comprendre. Elle ne donnera pas d’autres graines. Ces fleurs blanches qui ne fanent jamais ne font pas d’autres fleurs. La graine finit par se laisser mourir dans la volupté, et au dernier instant elle réalise qu’elle était déjà morte depuis longtemps. Elle n’a jamais vécu. Elle n’a pas respiré.

Le quatrième grain tombe sur une terre meuble, qui ne lui facilitera pas la tâche, mais enfin c’est une bonne terre : c’est de la vraie terre. Et le grain, lui, est un grain de moutarde. Le hile explose. La pulpe tiédit. Tout est prêt. La tigelle grimpe. Elle s’expose mais les corneilles n’y trouvent d’abord pas d’intérêt. Elle pousse aussi par en-dessous : ses racines vont chercher l’eau et la terre, tandis que ses branches cueillent l’air et la lumière. Ainsi les quatre éléments nourrissent le miracle que pour elle le semeur a souhaité. Quand les corneilles aux yeux rouges s’y intéresseront, il sera trop tard. Elle sera devenue la plus grande, la plus solide, la moins coupable, la plus enracinée des plantes potagères. Et elle aura produit des fruits, peut-être trente, peut-être soixante, qui produiront d’autres graines, lesquelles engendreront des centaines d’autres plantes invulnérables, une jungle de grâce, un océan de charité.

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Guillaume Sire
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