Genèse, chapitre 32

Jacob est seul, c’est la nuit. Un être vient, qui est à la fois douceur et force, et projette de la lumière vers l’intérieur de lui-même, comme dans une implosion stellaire. Jacob plisse les yeux vers ce point près de lui à la fois réel et imperceptible, extrêmement dense mais extrêmement léger, extrêmement compact mais dont il sent l’allonge infinie : dont il pressent l’ampleur du répertoire. Jacob devrait avoir peur. Il devrait se sentir nu, honteux, et fuir, s’écraser la face contre le sol. Mais voilà qu’il fonce tête baissée, il se jette sur ce point où le réel bascule, il l’étreint, il le tire. C’est du langage. C’est du feu comestible. Il le ramène à lui. Il le traverse. C’est une dialectique, mais c’est un combat, autant dans l’esprit que dans la chair. Les chairs de Jacob d’ailleurs rougissent, et cèdent : il saigne. Sa langue grossit. Ses os se brisent. Ses lèvres sont fendues. Ses dents tombent. Pourtant Jacob continue, et plus il lutte plus il s’ouvre. Plus il se dépense et plus il possède d’énergie pour se dépenser davantage. Il mord les plumes de l’ange. Il tire sa cape. Il le serre de toutes ses forces, y plonge, et il gueule, se retient, il s’acharne avec les poings, les genoux. Il s’écroule dans la lumière pâle, mais toujours se relève, sans cesse plus fort, à chaque fois mieux armé. Tantôt ce sont des prises de judo, tantôt des pirouettes de kungfu. Jacob essaye de crever les lignes de la Parole. Il affronte les Chérubins. Il veut voir derrière le voile : l’Arbre de la Vie. Voir le visage de Dieu. Y Accéder. Il veut être et y persévérer, plutôt que posséder et passer.

Puis le jour vient : le temps de l’action, celui de la société des hommes. Sous le regard inouï de l’aube aux doigts de rose, Jacob obtient la bén-édiction. La Parole, vaincue dans le miracle d’un instant, s’apprête à lui échapper — mais avant cela il l’oblige à imprégner sa marque entre ses bras. Cette marque désormais sera son trésor : l’empreinte de l’épreuve, le sceau de l’ange, la preuve. Une promesse d’éternité.

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Guillaume Sire
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