à propos de “Pudeur du donateur” (Nietzsche, Aurore, §464)

Nietzsche écrit : “Quel manque de noblesse que de jouer sans cesse au donateur et au bienfaiteur, qui plus est de façon ostensible ! Au contraire : donner et combler, en prenant soin de dissimuler son nom et son don ! Mieux : être sans nom, comme la nature où, ce qui nous réconforte, c’est de ne plus y rencontrer ni donateurs ni bienfaiteurs, plus de “visage empli de bienveillance” ! — Mais vous vous gâchez aussi ce réconfort, ayant placé un Dieu dans cette nature… Ainsi tout est à nouveau sous le signe de la dépendance et de la contrainte ! C’est cela que vous voulez ? Ne plus jamais être seul avec soi-même ? N’être jamais plus sans surveillance, sans garde, sans protection, sans présents ?

Mais n’a-t-il pas lu la Genèse ? Dieu donne à l’homme la vie et ce faisant lui donne la liberté. Il n’est pas là quand Adam est seul et s’ennuie. Il n’est pas là non plus quand Adam est avec Eve dans la plénitude de son amour. La plénitude de Dieu suppose cette absence. Son don est parfait, c’est-à-dire que son don est total.

Genèse, chapitre 3 : “Le Seigneur Dieu appela l’homme et lui dit : « Où es-tu donc ? » Il répondit : « J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur parce que je suis nu, et je me suis caché. »

Est-ce là ce que Nietzsche appelle “surveiller” ?

Dieu de nous surveille pas. Il ne nous enchaîne pas. Il nous appelle. Il nous pardonne. Il nous donne tout. Celui-qui-est me donne d’être à mon tour. Il donne “moi” à “moi-même”.

Le nouvel Adam le sait sur la Croix : Dieu pour tout donner, et devenir Jésus, s’est éloigné. “Notre Père qui es au cieux”, c’est-à-dire “Notre Père qui pour nous donner la vie s’est éloigné”. Il n’a pas fait de son don une chaîne. Il ne nous surveille pas. Donner c’est abandonner. C’est inexplicable, et le “pourquoi m’as-tu abandonné ?” est la plus belle prière possible.

Nietzsche ne veut pas que la vie soit une dette. Mais elle n’est pas une dette, un don s’il est parfait n’est pas une dette. Dieu est le seul à pouvoir faire qu’un don soit parfait. C’est sa nature. Il existe dans ce don. Ce don c’est l’Esprit Saint. Ce n’est pas une chaîne. Ce n’est pas un oeil qui surveille.

Vivre de sa foi, c’est consentir à ce don. Vivre d’espérance, c’est faire de ce don la plus gratuite et la plus chère des expériences. Vivre de charité, c’est devenir soi-même le véhicule de ce don.

Dans ce même texte, Nietzsche écrit plus loin: “N’est-on pas tenté de vendre au diable, corps et âme, pour échapper à cette impudique présence céleste, à la contrainte de ce voisinage surnaturel ?” Mais la voilà, précisément, la chaîne ! la voilà la surveillance ! Une chaîne pour le corps, une caméra pour l’âme. Le Diable ne donne rien, mais il promet, il propose, il ment, et au diable l’homme vend… “Se vendre”. Les choses diaboliques ne se reconnaissent pas : elles se con-somment. La voilà la contrainte de ce voisinage surnaturel.

Tout donner, c’est nécessairement accepter que le donataire puisse refuser ce don et qu’en le refusant il transforme la distance qui le sépare du donateur en mur. Derrière ce mur Dieu continue à appeler. À travers lui, il nous envoie la force de le franchir. Mais il ne peut pas le briser, ou le franchir à notre place, car autrement son don ne serait pas parfait.

Le philosophe Martin Steffens dans son Petit traité de la joie, a commenté cet extrait de Nietzsche bien mieux que je ne le fais moi-même en précisant bien qu’il “n’est pas vrai de dire que le fait de rendre grâce pour la vie reçue nous mette en position de débiteur”. Nous ne devons pas à Dieu la gratitude. Nous ne lui devons rien en fait, précisément parce que son don est parfait, et parce qu’il serait orgueilleux de croire qu’un Dieu tout puissant puisse exiger de moi quoi que ce soit en échange de son amour. Mais nous pouvons reconnaître Dieu. Nous pouvons être émerveillés par son don. C’est cela la Foi. C’est cela la prière. Et nous pouvons placer cet émerveillement au-dessus de toutes les souffrances susceptibles de l’amoindrir : car si je peux souffrir c’est précisément parce que je peux aussi ne-pas-souffrir, de sorte que la souffrance peut elle aussi conduire à l’émerveillement. C’est cela l’Espérance. Enfin, nous pouvons annoncer ce don, et nous en faire les médiateur. C’est cela la Charité.

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