Au Professeur George Steiner

Cher maître,

Vous êtes mort la semaine dernière, le 3 février, à Cambridge. J’ai décidé malgré cela de vous écrire une lettre, dans l’espoir qu’elle vous parvienne entre deux eaux, quelque part en périphérie du Royaume. Une bouteille à l’âme mère. Il ne s’agit pas de vous faire part une nouvelle fois de ce que je vous dois, ou de mon admiration qui là où vous êtes ne vous sera pas plus nécessaire qu’ici — mais de vous décrire un phénomène qui eut lieu le lendemain de votre mort et qui vous intéressera sans doute, dans la mesure où il y est question de ce miracle auquel vous avez consacré l’intégralité de votre œuvre, j’ai nommé « le miracle poétique », ou la fusion du mot et de la chose, opérée sans confusion ni substitution.

La veille de votre mort, je me trouvais dans les Pyrénées, où j’avais prévu de séjourner dans un hôtel deux étoiles. L’hiver avec son manteau bleu et ses plumes de vautour, l’hiver insubmersible, régnait sur les crêtes rocheuses. La neige s’amoncelait en paquets scintillants sur le bord des pistes, et en corniches floues au‑­dessus des télésièges. Je contemplais cette féérie, quand un client de l’hôtel se planta à côté de moi, et eut cette phrase étrange : « Que voulez-vous, la mort de toute façon n’a plus rien à dire », après quoi il haussa les épaules. Son nez en point-virgule, ainsi que son allure gentille et tonique me firent penser qu’il s’agissait d’un dentiste ou d’un genre de sous‑préfet. Sans vraiment me regarder, il touillait dans mes oreilles sa compote métaphysique : « La mort est en panne d’inspiration » disait-il, et d’autres phrases qui ne m’intéressaient pas.

Je ne vais pas dans les Pyrénées pour skier, mais pour y voir les skieurs descendre les flancs neigeux des montagnes, comme une ponctuation devenue folle sur les pages d’un livre que les mots auraient désertées. Un livre dans lequel il faudrait mettre de l’ordre. Je me plante au pied des pistes, dans un hôtel sale, et je godille parmi les sensations : j’écris ce fameux livre, j’y mets de l’ordre. C’est comme ça que mes romans sont venus aux mondes : sous un ciel métallique, devant les pics enneigés, entre une bière, un double expresso, un cendrier géant, un steak-frites inondé de ketchup et des types qui essayaient de ne pas être trop ridicules quand ils passaient près de moi avec leurs chaussures de ski.

La nuit tomba. Jugeant que j’avais assez écrit pour la journée, je décidai de suivre un chemin qui serpentait entre les lances squelettiques et odorantes des sapins, jusqu’à une clairière où la lune, comme d’habitude, tapinait. La clairière était bourdonnante et laiteuse. La voix du point-virgule dans ma tête avait installé sa tambouille : « La mort, putain, est en bout de course… »

Le lendemain à sept heures, j’allumai la radio et appris au bout de quelques minutes que vous étiez mort. On ne disait pas grand-chose à votre sujet. Les journalistes vous présentaient comme un prof. À mon grand étonnement, aucun d’entre eux n’expliquait que vous aviez passé votre vie à lutter contre un phénomène pourtant clairement identifié et facile à comprendre, et que vous aviez moins été un pédagogue, en fin de compte, qu’un militant. Toute votre vie en effet, cher George Steiner, vous avez dénoncé les méfaits d’une révolution amorcée au Moyen‑Âge à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler « la querelle des universaux », laquelle opposa les réalistes, d’après lesquels le sens des mots vient des choses qu’ils désignent, aux nominalistes, d’après lesquels le sens des choses dépend des mots qu’on emploie pour les désigner. Ce qu’on appelle « modernité » n’a jamais été rien d’autre selon vous que le glissement de la position réaliste vers la position nominaliste. À force de donner leurs noms aux choses, Adam avait fini par croire qu’il les avait créées. C’est ainsi que les mots, puis la peinture, la sculpture, la musique et la danse furent vidés de leur substance originelle, au point de devenir des enveloppes en libre-accès, à l’intérieur desquelles l’artiste, mais aussi le juriste et le politique pourraient bien mettre ce qu’ils voudraient. La fleur mallarméenne, absentée de tous bouquets, n’était guère plus qu’un signe arbitraire, objet d’une convention plus ou moins stable. Dénonçant livre après livre cette folie, vous avez milité pour raccommoder ce qui avait été séparé. Selon vous en effet, il était urgent de renouer le lien entre le mot, la note de musique, le coup de pinceau, le pas de danse, le concept philosophique, et la chose, la chose vibrante, la racine et l’épi sous le grain transporté. Urgent de rendre sa sub-stance au langage, c’est-à-dire littéralement « ce qui se tient en dessous ».

Même si j’étais très affecté par la nouvelle de votre mort, je n’ai pas réussi à pleurer. Je n’y arrive presque jamais. La dernière fois, c’était quand Laetitia au lycée avait refusé de sauter avec moi d’une falaise. « Si tu ne le fais pas pour moi, avais-je tenté alors, fais-le pour emmerder ton père. » En ouvrant les volets de ma chambre d’hôtel, j’espérais que la montagne pleurerait à ma place. Mais je découvris avec stupéfaction qu’il n’y avait plus ni la neige ni les coulures de glace ; il n’y avait plus les cheveux du blizzard, l’alphabet des torrents, les boucles fluorescentes. À leur place, une traînée de boue s’inclinait vers le soleil. Les crêtes desquamaient. La roche n’était pas triste. Elle n’avait même pas soif. C’était des courbures râpeuses. C’était une croûte de boue et de foin.

Que c’est grand la montagne sans la neige ! Hier si neuve, si pure, aujourd’hui si sale et ancienne !

J’allai dans le hall de l’hôtel, et trouvai une trentaine de clients rassemblés comme pour un complot. Mêlé à eux, je découvris qu’ils commentaient ce qu’ils appelaient doctement « le phénomène ». On s’improvisait météorologiste. On bâtissait des théories grandioses. Une dame en forme de lampe-tempête et à l’odeur d’écran total griffonnait des schémas dans le but d’expliquer à un binoclard aux mains de pianiste une histoire de cycle intersidéral ; elle pointait du doigt une patate qu’elle avait dessinée sur la dernière page de son filofax à spirales dorées, et commençait chacune de ses phrases par : « À mon avis dans le cosmos… » Un coriace non loin d’elle accusait les multinationales, les fluxions carboniques, les flatulences au méthane, le pape, les sondages et, bizarrerie, le fromage au lait cru. Pour lui, le fromage au lait cru était une espèce de clef universelle. Et la dame de reprendre : « À mon avis dans le cosmos… » J’y allais moi aussi de mon couplet. Je racontai ma promenade de la veille et exposai certaines de mes intuitions à propos de la peau du crocodile, de la dentition d’Hamlet et d’autres concepts dont j’étais fier et qui n’avaient jusqu’à ce jour jamais intéressé personne d’autre que moi ; je m’efforçais de les corréler à l’absentéisme de la neige.

Le client au nez en point-virgule occupait une place proverbiale dans le débat. Il avait des références, vraiment, chatoyantes, et il remuait les bras. Pour finir, les clients réunis autour de lui en vinrent à la même conclusion : la neige ne s’était pas évaporée, quelqu’un l’avait volée. J’hésitai à les prévenir que vous étiez mort et qu’en mourant vous l’aviez peut-être emportée, empruntée — il n’était pas impossible non plus que votre chère Antigone vous eût préparé une surprise dans l’après-vie, par exemple une descente de luge en compagnie d’Abraham — mais je ne voulais pas risquer qu’ils s’en prennent à vous et exigent, post mortem, d’être remboursés. Car de toute évidence, leurs vacances et les miennes étaient foutues, et vous n’y étiez pas pour rien.

Je décidai d’aller me promener dans la station et de commander mon premier double expresso de la journée à la terrasse habituelle. C’est alors que j’assistai à un spectacle pour le moins étrange. Les skieurs avaient décidé de faire comme si la neige était encore là, et comme si rien, en réalité, n’avait changé. Leurs spatules crissaient sur les gravillons. Des gerbes d’étincelles jaillissaient sous leurs bâtons. Des colonnes de poussière ondoyaient à leur suite. La montagne était remplie de leurs grincements hideux. Certains skieurs tombaient, et alors c’était tout de suite la fracture ouverte, les joues et les coudes ensanglantés, la boue noire sur les plaies irregardables ; mais qu’à cela ne tienne : les skieurs encore valides s’élançaient dans le ravin et réfutaient effectivement (c’est-à-dire dans les faits, par l’action) la disparition de la neige. J’assistais autrement dit à un déni de sécheresse. Un déni collectif par-dessus le marché. Le point-virgule, au pied d’un télésiège, contemplait le spectacle, comme s’il l’avait lui-même mis en scène. Et à chaque fois qu’un morceau de fer s’envolait, ou qu’un rocher dégringolait vers la foule, dans des volutes de feu et de poussière, ce nihiliste applaudissait.

Je me suis dit que je devrais peut-être procéder de la même façon que les skieurs : glisser sur la nouvelle de votre mort, cher maître, malgré tout ce qui était censé m’en empêcher, la recouvrir de mots inappropriés, et laisser faire, blessure sur blessure, manque pour manque.

À l’heure du dîner, je ne retrouvai pas le point-virgule, ni aucun des clients avec qui j’avais discuté dans le hall. À leur place, c’était des cohortes de blessés. On entendait leurs gémissements derrière les plâtres et les compresses. Certains, n’ayant pas réussi à retirer leurs chaussures de ski, marchaient vers le distributeur de soda comme des zombis. De retour dans ma chambre, je plongeai dans un sommeil sans rêve, sous la nuit sans étoile d’une montagne sans neige. Et le lendemain en m’éveillant j’avais à l’esprit cette question terrible : « Est-ce que la mort ressemble à ça ? »

Le matin était brumeux. Je me suis habillé en vitesse et j’ai repris le chemin vers la clairière. Tandis que je montais entre les sapins noirs, vers des hauteurs prises dans la poudre rose et la lumière crayeuse, j’essayais d’entendre en moi les poèmes que vous m’aviez appris, maître, à apprendre par cœur. Diraient-ils encore quelque chose maintenant que vous n’étiez plus là pour les lire à mes côtés, à haute voix ? En tirant sur certains d’entre eux, j’eus finalement l’impression de relever un filet de pêche, et d’y trouver, pris dans les mailles, des plaques de cire, des spirales d’acier, des coquilles d’œuf, des cordes, des perles de verre, de la chaux, des gants de boxe, du miel, de l’ivoire, des herbes fraîches et coupantes, et, enfin, le silence. Quel mot, tout de même, « silence »… En tirant sur mon filet, et en redécouvrant ce mot — en redécouvrant l’ampleur de ce mot — je récitai : « Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles, / Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? », et c’était une prière, maître, l’exercice de ma peine, dans le silence illimité des montagnes… c’était mon chagrin. Vous me manquiez mais vous n’étiez pas rien, parce que mon manque n’était pas rien, et parce que votre silence ne disait pas rien.

J’aperçus les villages au loin. Je n’étais pas triste. Je n’avais plus peur. La pierre de votre tombe avait roulé. Le langage est semblable au titan Atlas : il n’est pas le monde, il n’est pas la vie, mais il les porte, il les supporte.

Il les rend supportables.

J’ai crié : « il neige !», et dans ma voix, j’avais l’impression d’entendre votre voix, maître, avec cet accent qui n’est ni américain, ni français, ni allemand, cet accent étranger et familier à la fois, traversé d’ondes limpides et riches. Vous étiez en train de crier avec moi. Je pleurais enfin. Je disais au revoir. Et je criais encore, je criais de toutes mes forces : « il neige ! il neige ! »

Et alors, un miracle se produisit : de petits flocons apparurent, leurs dessins intacts ; puis des balles de coton, des bourrasques de pureté !

La montagne avait repris son souffle ; ouvert ses ailes ; elle avait tendu vers moi ses mains douces et royales…

Et maître, il neigeait.

Guillaume Sire

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