Dans Le pavillon des cancéreux, Alexandre Soljenitsyne (1966) montre comment l’arbitraire de la maladie se substitue à l’arbitraire politique. On parle de l’un en parlant de l’autre, c’est La peste version russe, c’est à dire mille fois moins caricatural que La peste. La mort n’est pas moins aveugle et injuste que ne l’est le communisme. Ce n’est pas la justice qui est aveugle, mais l’injustice. Plus précisément, l’injustice est l’angle mort de la justice. La liberté est un rêve pour morceau de viande sur tourne-broche. Le capital, au pavillon, c’est la peau, ce sont les organes, et il faut les rémunérer, d’une rémunération qui coûte autant que ce qu’elle peut rapporter, et qui coûte toujours cher et qui rapportera peut-être un peu. Tout y passe : l’amour, le désir sexuel, l’amitié, l’ambition, l’ascendant d’une âme sur une autre, le collectif qui se fait et se défait comme un pâté autour du couteau. La vie est un goulag, un exil, et le Royaume n’est pas de ce monde, contrairement à ce qu’ont dit Tolstoï et les socialistes. Le mensonge, même quand il concerne le corps, est politique, et la politique c’est toujours de la biopolitique : une administration autoritaire (donc légitime) du vivant. Le mérite, avant d’être un concept libéral, est cellulaire et neuronal, commencé dès la fécondation. Par nature, chaque être humain est un gagnant, car non seulement son spermatozoïde a couru en premier — mais surtout parce qu’il en a conscience, contrairement à tous les autres animaux : profondément conscience… C’est cela d’ailleurs la conscience : j’ai gagné le droit d’exister — voilà pourquoi il ne peut accepter de perdre, même face à la vie. Nous ne pouvons accepter de mourir. Nous n’appartenons pas assez à la nature, qui est immorale, imméritoire, pour mourir, et pourtant nous mourrons, et pourtant nous lui appartenons. Même les membres du parti meurent. Là est la théodicée matérialiste. Celle du vingtième siècle. (Les chrétiens disaient: je n’ai rien mérité, mais Christ pour moi est mort et ressuscité, donc j’ai le devoir d’exister.)
**********************
- Essais (18)
- Fictions (61)
- Fragments (196)
- Les autres (102)
- Notes (163)
- Nouvelles (2)
- Pensées (201)
- Plaisanteries (82)
- Poésie (121)
- Prières (59)
- Romans (6)
- Théâtre (2)
- Toulouse (28)
- Trésors évangéliques (19)
- Variations (82)