Ernesto Sabato — Hommes et Engrenages 1951/2019

« Face à l’infinie richesse du monde matériel, les fondateurs de la science positive sélectionnèrent les objets quantifiables : la masse, le poids, la forme géométrique, la position, la vitesse. Et ils en arrivèrent à la conclusion que « la nature est écrite en caractères mathématiques », alors que ce qui était écrit en caractères mathématiques ce n’était pas la nature, mais… la structure mathématique de la nature. (…) Ainsi le monde des arbres, des animaux et des fleurs, des hommes et de leurs passions, fut transformé en un ensemble glacial de sinus, de logarithmes, de lettres grecques, de triangles et de probabilités. Et ce qui est pire : en rien d’autre que cela. Tout scientifique cohérent se refuserait à tenir des considérations sur ce qui se trouve au-delà de la structure mathématique ; s’il le faisait, il cesserait au même moment d’être un homme de science, pour devenir un religieux, un métaphysicien ou un poète. La science au sens strict du terme — la science mathématisable — est étrangère à tout ce qui a le plus de valeur pour l’être humain : ses émotions, ses sentiments, ses expériences artistiques ou de la justice, ses angoisses métaphysiques. Si le monde mathématisable était le seul véritable, ne seraient pas seulement illusoires les châteaux en Espagne, avec leurs dames et leurs jongleurs : le seraient aussi les paysages de la veille, la beauté d’un lied de Schubert, l’amour. Ou au moins, serait illusoire ce qui en eux nous émeut. » (p.67-70)

Posted in Les autres | Leave a comment

écrire ou écrire

Quand on prend en photo une maison, un arbre ou quelqu’un, c’est parce que cette chose ou cette personne nous semble intéressante. Sa forme, sa couleur, son souvenir sont intéressants. Ou bien c’est pour une tout autre raison. En décidant de prendre en photo cette maison, cet arbre ou cette personne, on les rend intéressants alors même que, sans appareil, nous les aurions à peine remarqués. Tout à coup on cherche en eux une lumière, un passage, le bon angle, l’essence. On se demande. On tourne. Ça peut prendre des heures. On voit comment les angles sont imbriqués, et comment l’écorce à cet endroit s’étiole et sous les claires-voies devient rugueuse et odorante. On rend une chose intéressante parce qu’on a décidé de la rendre intéressante. Et on la rendra belle si seulement on décide de la rendre belle. C’est l’exercice de ma subjectivité à l’endroit d’un objet qui tout à coup le crée, l’institue, le fait exister, tenir, subvenir.

Certains écrivains écrivent parce qu’ils ont des choses à raconter. Ils ont vu cela ou celui-ci, ils ont imaginé ceci ou celui-là, et ils voudraient nous le dire, du coup ils écrivent. Ils passent leur vie à se promener, ils voyagent, ils prennent des notes, ils prennent compte des choses, puis ils nous en rendent compte. Je ne dis pas que leur travail est inutile, mais qu’ils sont journalistes, intermédiaires, courtiers. Ils peuvent le faire dans une langue magnifique, ce ne sont pas des artistes, tout simplement parce que ce n’est pas leur liberté qui les oblige à créer, mais leur volonté de créer qui les oblige à être libres. La différence ici est fondamentale. Les journalistes écrivent parce que selon eux la vie est intéressante. Pour les artistes au contraire c’est parce qu’ils écrivent que la vie est intéressante. Autrement dit, les artistes, les poètes n’écrivent pas depuis la vie mais pour elle, pour la com-prendre, c’est-à-dire la prendre avec eux.

Je n’ai pas voyagé pour écrire. Je n’ai pas lu pour écrire. J’écrivais, donc j’ai voyagé. J’écrivais, donc j’ai lu. Croyez-moi, je n’aurais sans doute pas lu un livre depuis le lycée si je n’avais pas écrit. Tout ce que j’ai fait je l’ai fait parce que j’écrivais. C’est parce que j’écrivais que je suis tombé amoureux, que j’ai eu des enfants, que je suis devenu chrétien. L’écriture n’a pas été dans ma vie le résultat d’une dynamique mais la dynamique elle-même, l’impulsion, une cause non causée. Les mots étaient les interrupteurs de mes sens et de ma pensée.

Je n’ai pas baissé les yeux pour écrire. Je ne me suis pas assis devant une table après avoir été à la rencontre du monde. Il se trouve que dans l’enfance j’avais déjà les yeux baissés et que j’étais déjà assis devant une table. J’ai écrit pour lever les yeux. J’ai écrit pour me mettre debout, droit, quitter cette table où j’étais enchaîné et accueillir le monde.

De même que j’ai vécu parce que j’écrivais, de même, je mourrai parce que j’aurai écrit.

Posted in Pensées | 1 Comment

Aphorisme

L’inverse de l’héroïsme est moins la lâcheté que la sensualité.

Posted in Pensées | Leave a comment

Joao Guimaraes Rosa — Diadorim

“Dans les veredas, il y a des forêts communes, grandes ou moins grandes. Mais, le centre, le cœur, animé et de vives couleurs, de la vereda, est toujours orné de buritis, des futaies de buritis, de sassafras et d’aliboufiers (corossoliers), au bord de l’eau. Les veredas sont toujours belles !”

Posted in Les autres | Leave a comment

Mann hou ?

Le désert montait autour de nous
Jusqu’à remplir nos bouches de sel et de sable
Nos dents poussaient dans le bois
Quand sept millions de cailles couvrirent le disque du soleil et transformèrent la mort en nuit
Et la rosée montait jusqu’aux cheveux des anges
Les cailles étaient parties
Nous baissâmes les yeux et trouvâmes à nos pieds
Une croûte de givre
“C’est le pain que le Seigneur vous donne à manger”

Posted in Poésie | Leave a comment

poésie et philosophie — Mari Zambrano, 1939

“L’amour comporte fondamentalement une distance. L’amour sans distance ne serait pas l’amour, parce qu’il n’aurait pas d’unité, c’est-à-dire d’objet. C’est sa différence fondamentale avec le désir : dans le désir, il n’y a pas proprement d’objet, car ce à quoi on aspire ne réside pas en soi-même, on ne lui permet pas cette entrée en soi-même que réalisait déjà la poésie pour son propre compte avant et après Platon, quand elle échappa à son influence. Le désir consume ce qu’il touche ; dans la possession disparaît l’objet du désir qui n’a aucune indépendance, qui n’existe pas hors l’acte de désirer. Dans l’amour subsiste toujours l’objet, il a son unité inaccessible. La possession amoureuse est un problème métaphysique et, en tant que tel, insoluble. Il faut franchir la mort pour la réaliser ; traverser la vie, la multiplicité du temps.

L’amour, à l’instar de la connaissance, a besoin de la mort pour se réaliser. L’amour par qui se propage la vie… Tel est, selon nous, le fondement de toute métaphysique : l’amour qui naît dans la chair (tout amour “premier” est charnel), doit pour se réaliser, se détacher de la vie, doit aussi se convertir comme, selon Platon, devait le faire la connaissance.

En vérité cette conversion s’est réalisée par la poésie, dans la poésie. Dans la poésie qui, mieux que la philosophie, a su interpréter sa propre condamnation, car il lui était réservé de se nourrir de sa propre condamnation.”

Posted in Les autres | Leave a comment

Glaucos

Dans les temps atroces avant la coupe du bois et la taille du fer
J’étais simple pêcheur mon âme près de la mer
Aux mangroves salines
Je cueillais à la tombée du jour les jeunes crabes à la coquille souple
Et la nuit j’avançais près des côtes dans les excavations bleues et dorées
Où je trouvais des oursins au sexe rouge et des lunules vivantes et visqueuses
Que j’apportais à mon épouse au matin
Hydnée fille du plongeur Scyllos
Sur le sable elle m’attendait nue
Coquillage succion vénérée
Nous ne parlions jamais
La Parole ne nous avait pas encore appelés
Puis vint son démon
Et la peur
Dans ma bouche une araignée rose cannibale
Dans le silence le silence
Le coquillage n’accueillit plus l’anguille de l’amour
Et a séché
Après trois jours de délire auprès de ce dauphin
A la peau translucide et aux veines visibles sous la gelée
Le fleuve de mes larmes m’a ramené à la mer
Le langage sous mes yeux avait planté son hameçon
Et créé en moi un désir qui me jetait vers la mort
Une folie animale
Une irruption rentrée
Je sentais dans mes entrailles la lave à l’haleine orientale dégringoler sur les branches
Et absorber une à une les orchidées du deuil
Depuis que je savais parler Seigneur je voulais le néant
Et j’étais Dieu à cause de la faim
L’Amour en moi avait pris à la plaie
Si bien que je sentais sous mon ventre d’abord puis ma langue et partout ses racines amphibies
S’attacher prendre et battre comme le cœur d’un autre
L’organe du néant
Mes ongles se couvrirent de nacre et durcirent
Les strates sédimentèrent autour de mes mains parce que les mains parlent
Et parce que mes mains s’y refusaient
Huitres palourdes tellines fluorescentes
Dans ma bouche vinrent ensuite les anémones vénéneuses
De ma tête sortaient des coraux rougeoyants
J’étais un homme mais je parlais
Je baptisais les choses
A Délos au fond des océans
Mes os étaient salés ma chair grelottait
Ventouse gluante comme dans le foie d’un brochet trois coups de couteau
Et j’étais terrifié
Comme on peut l’être par soi-même
Je parlais Seigneur donc j’étais terrifié
Et j’avais tout perdu de ce qui a été
Mais j’avais peur désormais d’en perdre jusqu’à l’absence
Comme si le langage avait pu anéantir le néant
Et comme si c’était cela précisément le langage
La négation d’une négation
Dont j’enseignais l’art à Apollon qui l’enseigna lui-même à Pythonisse qui le jeta aux flammes
Où le ramassèrent orgueilleux imbéciles les prêtres de Delphes et le noble Plutarque pour le faire parler
De sorte que le langage fut à la fois victime et bourreau
— Vas-tu parler ?
Silence
— Si je parle je meurs.
Silence
— Pourquoi ?
Silence
— La Parole est trahison.
Silence
— T’ai-je seulement torturé ?
Silence
— Philosophe, en m’interrogeant tu te tortures toi-même.
Silence
— Pourquoi, parle !
Silence
— Parce que, poète, nous sommes celui qui n’est plus, et parce que, philosophe, je fus celui que nous ne serons jamais plus.
Silence
— Pourquoi ? Pourquoi ?
Silence
Silence
Mes coudes et mes genoux tombèrent sur le sable où la Vie habitait
Ma niche était chez elle sur la narine des falaises
Et ma bouche devant moi une tentacule filandreuse plongée dans la vase entre les vives et les couteaux
J’étais civilisé mais Seigneur j’étais terrifié
Le langage avait fondé en moi davantage que la mort
Et planté dans ma bouche son épée
Ordre direct donné par Dieu
De supporter l’humanité

Posted in Poésie | Leave a comment