Jean Anouilh — Thomas More ou L’homme libre (1987)

“C’est un homme charmant. Il passe en dansant au milieu des choses, et il n’est pas mauvais, remarque bien — mais quand il a passé il ne reste rien qu’une trace de parfum dans l’air. Il doit en falloir aussi — pour l’équilibre du monde — puisque Dieu en a fait beaucoup de pareils… Mais c’est avec eux qu’il a été le plus dur: je crains que cette vallée de fleurs qu’ils traversent ne mène nulle part…”

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Jean Anouilh décapité

Ô seigneur! voilà des nuits et des nuits que je dénombre et que je vis d’avance tous les dangers qui me peuvent assaillir et je pense maintenant ne plus être pris au dépourvu, par aucun… Faites pourtant, Vous qui avez souffert aussi les souffrances solitaires de l’angoisse, que je ne songe jamais à changer d’avis, quand bien même devrait m’advenir ce qui fait mon ultime crainte. Préservez-moi aussi de l’orgueil qu’il y a à se croire le seul juste et de la présomption qu’il y aurait, pour moi, à juger les autres.

Jean Anouilh, Thomas More ou l’homme libre (1987)

Juste avant de mourir, Anouilh décide de publier Thomas More ou l’homme libre. Un petit paquet de vérité déposé pour nous sur le seuil de l’éternité. La voici la véritable Antigone! Mais L’homme libre dérange, et ce ne sera pas la première fois qu’on l’écarte. Si ça avait été vaguement christique à la rigueur, pourquoi pas, mais la pièce en question est catholique, romaine, apostolique, le Dieu infini y est celui d’une religion définie, rhaaa, c’est impardonnable ! L’infaillibilité pontificale!

Quelle andouille criminelle, quel dégoutant professeur de français québécois anticlérical, associé pour son méfait à Gallimard qui ne les compte plus, a publié le Théâtre complet de Jean Anouilh dans La Pléiade sans y intégrer Thomas More! S’est-il seulement rendu compte qu’en agissant ainsi, il prenait le parti d’Henri VIII contre Thomas More et Jean Anouilh, trahissant celui-ci pour trahir celui-là? Il semblerait en effet que l’acte de ce triste professeur Bernard Beugnot (beuh!) soit venu s’ajouter à l’œuvre elle-même et donner raison à Thomas More autant qu’à Jean Anouilh devant l’injustice des boutiquiers et des pédagogues prétendument versés dans la littérature… Marsupilamis de béhénéf ! vampires du dépôt légal! Où le futur appartient aux imbéciles et aux banquiers, la postérité décidément est un assassinat à répétition.

Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour se soustraire à Dieu! Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour se soustraire à l’hypothèse pourtant rationnelle de Dieu! Quel mal ne se donnerait-on pas pour que le Bien et le Vrai ne soient pas de ce monde! “Pitié, crie le bipède à la peau rose et au cortex hypertrophié, enchaînez moi à ma misère! Empêchez mon sauveur d’exister! Ne donnez pas à ma vie un sens! Détruisez-moi dans la douceur!” Et si Dieu existait, y avez-vous pensé, bande de trouillards? Et s’Il était mort sur une Croix? Si l’histoire du Salut était vraie? Si Thomas More, décapité comme Saint Jean Baptiste par un roi à qui il s’était contenté de dire la vérité, avait accédé aussitôt à la vie éternelle?

Chers contemporains, vous êtes semblables à ce roi qui voulait jouir, serviteurs comme lui du prince de ce monde: vous appartenez à vos pulsions! Et pourtant vous mourrez un jour, et je vous entends demander “quand?”, inquiets, alors que vous devriez vous écrier “dans quel état?”, terrorisés… À nous autres, catholiques, appartient le trésor de la vérité. Vous voulez tuer des enfants dans le ventre de leurs mères? Nous vous dirons que vous avez tort. Nous vous le dirons simplement, sans ambigüité, sans haine, autant de fois qu’il sera nécessaire. Nous prierons Dieu pour vos âmes. Nous demanderons à notre mère du Ciel d’intercéder. Nous ne baisserons pas les yeux mais nous ne lèverons pas non plus la voix. Vous voulez assassiner des vieux, des fous, des pauvres et des malades sous prétexte qu’ils ne sont plus utiles et qu’ils souffrent? Nous vous répéterons que vous avez tort. Vous pourrez nous ignorer, nous insulter, nous torturer, nous crucifier même, notre suffrage n’ira jamais qu’à la Vérité. Le plus difficile sera sans aucun doute de ne pas mêler notre orgueil humain à notre charité divine… Y arriverai-je ? J’ai tellement envie de vous traiter de tous les noms! Barbares! Vilains athées protestants, pharisiens des cavernes, progressistes hideux, démocrates ahuris! Traîtres! Qu’avez-vous fait à Jean Anouilh! Combien de fois Thomas More devra-t-il mourir pour que vous en soyez lassés? Combien de fois Hérodiade et Salomé demanderont-elles à Antipas la tête de Jean dans le but d’assouvir avec le tétrarque leurs passions tristes?

Maudits soient par-dessus tout ces supposés Chrétiens qui pour ne pas choquer — en réalité par orgueil, et par crainte des situations inconfortables — s’empressent de tolérer l’intolérable tout en se disant que si ça ne tenait qu’à eux l’acte intolérable n’eût point été posé. La bonne conscience est l’ennemie de la conscience bonne, et un lâche authentique n’est capable que de pécher par omission! On se vautre dans la soue des actes manqués, à une époque dont le Diable a triomphé en s’assurant que les choses de Dieu fussent reléguées au rang d’affaires privées, hobbies du dimanche, presque un vice… Une époque qui voudrait que la foi ne soit qu’un biais cognitif dû à une interprétation hasardeuse des événements et à un réflexe culturel au nom duquel on ne va tout de même pas oser — les Chrétiens revendiqués pas davantage — fonder quoi que ce soit. Il n’y a rien là-dedans, nous dit-on, de démontrable, seulement de vieilles béquilles pour camés réactionnaires. Et pourtant Dieu existe les gars! Dieu existe et ce monde en est la preuve. Un peu de théologie négative suffit: les armes de destruction massive, le réchauffement, la haine raciale, l’architecture irregardable, les smartphones et tout le reste de ce qui détruit la vie autour de vous est la PREUVE que sans Dieu le monde devient mort, parce que Dieu est la vie du monde. Si vous quittez son giron pour mieux jouir, ainsi que l’ont fait le roi d’Angleterre et Hérode Antipas, c’est comme si vous sautiez dans la fournaise à pieds joints, emportant derrière vous ceux qui pour une raison ou une autre — souvent l’espoir mimétique de jouir à leur tour — vous auront choisi pour modèle.

Chez Gallimard, de même qu’on lit Simone Weil dans la collection Quarto expurgé de La pesanteur et la grâce, on lit Jean Anouilh dans la Pléiade expurgé de Thomas More ou l’homme libre. Et tout le monde est content, hein! tout le monde trouve ça très bien! On pourra divorcer tranquilles, avorter et euthanasier peinards, vaccinés jusqu’à l’os, une séance sur le divan du psy, la table de l’osthéo, un peu de yoga le vendredi, Instagram, les élections présidentielles, etc. Au fond c’est très bien, n’est-ce pas ? Dans le meilleur des mondes, obéissons à son prince!

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La maison de Marie

à Nicolas Alquin

La maison de Marie,
Ce n’est qu’une maison :
Quatre murs, un toit rouge,
Un fourneau, un auvent,
Trois couchettes, bien sûr,
Et, bien sûr, un brûloir.
Ici pas de vitraux,
Et, surtout, pas d’autel,
De crucifix non plus,
Ni clocher ni tympan.
On déambulera
Sans déambulatoire.
« Le pain est bientôt prêt ! »
Marie a décoré,
Joseph aussi un peu.
En travaillant hier,
Il s’est ouvert la main.
« Dressez table et couverts,
Cueillez les saletés
Puis lavez les carreaux,
Frappez le paillasson,
Haut les cœurs, dit Marie,
Faites ce qu’il dira.
L’huile va dans la pâte
Et le sel par-dessus :
Les cristaux brilleront…
Enfournez, attisez !
Je frotterai par terre.
Il reviendra bientôt.
Il a dormi dehors.
Une tranche d’orange
Sur un lit de farine…
Il aime les desserts ! »
La maison de Marie
Est une maison juive.
C’est simple en vérité,
Si simple d’être Juif !
Il suffit de porter
Sa mère sur le dos
Et de bâtir pour elle
Une arche de Noé,
À l’enseigne du Père
Accueillir tout le monde :
« Entre et repose-toi.
Ici, Dieu est chez lui
Mais la natte est la tienne.
Sois patient. Réjouis-toi.
Mange si tu as faim.
C’est du blé. C’est le Temps. »
Qu’y a-t-il d’autre ici ?
Une jatte de chêne
Où Marie fend le grain
Et fait d’un hile un or,
Le premier tabernacle :
Une niche d’enfant…
Pour le vin une amphore
Et douze gobelets,
Et rien d’autre, oh, rien d’autre !
Ce n’est qu’une maison
Après tout, qu’un toit rouge,
Quatre murs, un brûloir
Et un joli auvent.

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Bénie soit la tentation

Comme n’importe qui d’autre la Vierge exceptée, je suis le temple de l’Esprit mais je suis aussi l’adresse du mal. Grâce à la tentation qui sans cesse me harcèle, je sais de quoi je suis libéré. Elle me renseigne, elle simule… Bénie soit-elle! Grâce au vide à fleur duquel je marche, je sais de quoi le Seigneur me sauve: j’imagine, privé de Son secours, la chute, le choc, la disloquation, je regarde en bas: les récifs insultant le ciel, l’océan d’un bleu presque noir. La voilà la tentation; si elle disparaissait je ne saurais plus à quel point Dieu m’aime, je ne verrais pas de quoi ma foi me preserve, je ne saurais pas pourquoi Il pend ensanglanté à la Croix. Dieu a créé le serpent, et cela était bien! Lui résister, c’est recevoir le don de Dieu, et l’adorer activement, intimement. En refusant de céder, Jésus au désert a contemplé l’amour infini du Père. La tentation, donc, est un instrument d’observation. Elle rend palpable ce qu’elle propose de nous ôter.

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Nietzsche — Ainsi parlait Zarathoustra (1883)

“Dire toujours I-A, c’est ce qu’apprennent seuls l’âne et ceux qui sont de son espèce! […] Zarathoustra se boucha les oreilles, car à ce moment les I-A de l’âne se mêlaient singulièrement au bruit des jubilations de ces hommes supérieurs. […] “Qu’arrive-t-il? Que font-ils?” se demanda Zarathoustra, en s’approchant de l’entrée pour regarder ses convives sans être vu. Mais, merveille des merveille! que vit-il alors de ses propres yeux! “Ils sont tous redevenus pieux, ils prient, ils sont fous!” dit-il en s’étonnant au-delà de toute mesure. Et, en vérité, tous ces hommes supérieurs, les deux rois, le pape hors de service, le sinistre enchanteur, le mendiant volontaire, le voyageur et l’ombre, le vieux devin, le consciencieux de l’esprit et le plus laid des hommes: ils étaient tous prosternés sur leurs genoux, comme les enfants et les vieilles femmes fidèles, ils étaient prosternés en adorant l’âne. Et déjà le plus laid des hommes commençait à gargouiller et à souffler, comme si quelque chose d’inexprimable voulait sortir de lui; cependant lorsqu’il finit enfin par parler réellement, voici, ce qu’il psalmodiait était une singulière litanie pieuse, en l’honneur de l’âne adoré et encensé. Et voici quelle fut cette litanie:
Amen! Honneur et gloire et sagesse et reconnaissance et louanges et forces soient à notre Dieu, d’éternité en éternité!
— Et l’âne de braire I-A.
Il porte nos fardeaux, il s’est fait serviteur, il est patient de coeur et ne dit jamais non; et celui qui aime son Dieu le châtie bien.
— Et l’âne de braire I-A.
Il ne parle pas, si ce n’est pour dire toujours oui au monde qu’il a créé; ainsi il chante la louage de son monde. C’est sa ruse qui le pousse à ne point parler; ainsi il a rarement tort.
— Et l’âne de braire I-A.
Insignifiant il passe dans le monde. La couleur de son corps, dont il enveloppe sa vertu, est grise. S’il a de l’esprit, il le cache; mais chacun croit à ses longues oreilles.
— Et l’âne de braire I-A.
Quelle sagesse cachée est cela qu’il a de longues oreilles et qu’il dise toujours oui, et jamais non! N’a-t-il pas créé le monde à son image, c’est-à-dire aussi bête que possible?
— Et l’âne de braire I-A.
Tu suis les chemins droits et les chemins détournés; ce que les hommes appelle droit ou détourné t’importe peu. Ton royaume est par-delà le bien et le mal. C’est ton innocence de ne point savoir ce que c’est que l’innocence.
— Et l’âne de braire I-A.
Vois donc comme tu ne repousses personne loin de toi, ni les mendiants, ni les rois. Tu laisses venir à toi les petits enfants et si les pécheurs veulent te séduire tu leur dis simplement I-A.
— Et l’âne de braire I-A.
Tu aimes les ânesses et les figues fraîches, tu n’est point difficile pour ta nourriture. Un chardon te chatouille le cœur lorsque tu as faim. C’est là qu’est ta sagesse de Dieu.
— Et l’âne de braire I-A.”

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Non pas notre invitée mais notre mère du Ciel

Marie est la figure qui gêne, donc la figure qui manque. C’est toujours elle qu’on oublie lorsque la foi devient sèche, et quand ce qui est censé relier finit par exclure, quand ce qui devait élever écarte. Toujours elle qu’on crucifie dans nos coeurs avant le Christ, et sous ses pieds lavés d’or! Entrer dans sa maison — la maison de Marie… C’est sauver le monde. L’ange en entrant chez Marie a sauvé le monde. Le Christ en descendant chez elle, en entrant dans sa vie, a sauvé le monde. Les amoureux de Cana, en l’invitant à leurs noces, ont sauvé le monde. Marie est le secret immémorial des Juifs, et leur élection: le Salut sur Terre. La maison de Marie, c’est la Maison du Salut sur Terre: Israël véritable! Jérusalem! Elle veut être partout et apparaître pour chacun, et partout on la chasse, et partout il faudrait construire, reconstruire une maison pour Marie! Toutes nos maisons devraient être consacrées à Marie! Oui, nous devrions l’accueillir chez nous comme si elle était chez elle, non pas notre invitée mais notre mère du Ciel! Ave!

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Léon Bloy — Le désespéré (1886)

Au fait, que diable voulez-vous que puisse rêver, aujourd’hui, un adolescent que les disciplines modernes exaspèrent et que l’abjection commerciale fait vomir ? Les croisades ne sont plus, ni les nobles aventures lointaines d’aucune sorte. Le globe entier est devenu raisonnable et on est assuré de rencontrer un excrément anglais à toutes les intersections de l’infini. Il ne reste plus que l’Art. Un art proscrit, il est vrai, méprisé, subalternisé, famélique, fugitif, guenilleux et catacombal. Mais, quand même, c’est l’unique refuge pour quelques âmes altissimes condamnées à traîner leur souffrante carcasse dans les charogneux carrefours du monde.

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Pitié et mépris

Voici la lecture que nous avons entendue hier à la messe:

En ce temps-là,
    un scribe s’avança pour demander à Jésus :
“Quel est le premier de tous les commandements ?”
    Jésus lui fit cette réponse :
“Voici le premier :
Écoute, Israël :
le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur.
    Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de tout ton esprit et de toute ta force.
    Et voici le second :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là.
” (Mc, 12:28-31)

Jésus ne nous demande pas de nous aimer les uns les autres comme nous aimons Dieu. L’amour de Dieu est adoration. Nous rendons grâce à Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit et de toutes nos forces. Gloire à Lui… Quant au prochain, il nous est demandé de l’aimer comme soi-même. Jésus nous enjoint aussi de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés, en prétendant qu’il s’agit d’un commandement nouveau (Jn, 13:34).

L’amour que nous devons avoir pour nous-mêmes et pour les autres, c’est la pitié. La pitié est l’inverse du mépris. Voilà une chose bien mal comprise à notre époque. Si je dis à quelqu’un : “j’ai pitié de toi”, il pensera que je le méprise. Parce qu’il est orgueilleux, il accusera mon “mépris” de “méprise”. Il ne veut pas de ma pitié. Attitude nietzschéenne, réaction de lycéen… Pour recevoir la pitié, et pour savoir la donner, il faut commencer par soi-même. Nous sommes pitoyables, c’est à dire dignes de pitié! Nous devons nous réjouir d’être pitoyables, c’est-à-dire élevés par Dieu à la hauteur de sa miséricorde. Jésus toute sa vie a eu pitié de nous, et c’est ce que nous lui demandons dès le début de la messe encore et encore : “prends pitié de nous.” Qui comprend cette phrase? Quels prétendus catholiques ont assez pitié d’eux-mêmes pour accepter la pitié de Dieu et des autres ?

Avoir du mépris pour soi-même n’a rien à voir avec de la pitié : là encore c’est l’orgueil qui parle. Si je me méprise, c’est qu’il y a une partie de moi qui regarde l’autre partie depuis son piédestal, et qui la condamne, la renie… Pardon d’insister, mais le mépris, décidément, c’est l’inverse de la pitié!

Dieu ne nous demande pas de nous adorer les uns les autres, ni de nous adorer nous-mêmes. Il nous demande d’avoir pitié les uns des autres, et d’avoir pitié de nous-mêmes comme il a eu pitié de nous. Il nous demande d’accepter cette pitié, et d’en faire l’instrument du salut en la prolongeant par la charité.

Les pauvres ont pitié d’eux-mêmes, voilà en quoi ils sont supérieurs aux bourgeois. Ils comprennent plus facilement ce qu’aimer les autres comme on s’aime soi-même signifie. Ils sont beaucoup plus facilement charitables. Dans l’Evangile, les pharisiens n’arrêtent pas de mépriser les autres. Judas se méprise lui-même. Le mépris est la ruse du Diable, car le mépris est ce qui dans la forme ressemble le plus à la pitié et dans le fond lui est le plus contraire. La Samaritaine est étonnée en constatant que Jésus ne la méprise pas, et elle reçoit sa pitié d’autant plus facilement qu’elle a pitié d’elle-même. Là est la vraie charité! Là le commandement nouveau!

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Rends-nous la joie d’être sauvés

Pourquoi marchons-nous, la tête baissée vers nos téléphones? Pourquoi parlons-nous autant? Quels sont ces efforts auxquels nous consentons aussitôt qu’il s’agit de nous divertir? À quoi manquons nous? À qui! Tant de force gâchée, dépensée pour ne pas louer Dieu qui est partout, toujours! Partout dans sa bonté, là, sous nos pieds, dans nos mains, sous nos yeux aveugles… Dieu qui nous attend! Nous détournons la tête, sans cesse rappelés à de fausses promesses, et sans cesse aspirés par l’illusion d’un effort vain, d’une récréation permanente, à d’illusoires occupations. Dieu n’est pas une idée. C’est quelqu’un. Quelqu’un! Il est là, dans nos cœurs, crucifié, pourtant nous ne le voyons pas. Incapables volontaires. Volontairement détachés! “Veux-tu être guéri?” (Jn, 5:6) Pourquoi écrivons-nous? Quel regret remuons nous sur la page, dans quelles plaies, dans quelle absence par nous souhaitée? Tout nous manque, et, orgueilleux, nous avons la prétention de tout réinventer! Réécrire ce qui le fut déjà, et qui déjà suffit! Pourquoi regardons-nous les dessins dans le sable tandis que Jésus se tient devant nous, et qu’il dessine? Pourquoi voulons-nous déchiffrer ces fameux signes quand il suffirait de prendre dans nos bras Celui qui les a tracés? Nous sommes le sable mêlé aux larmes de la femme adultère. Nous effaçons ce que nous prétendons juger. À quoi bon écrire, et à quoi bon parler quand il suffirait de nous taire, de relever la tête et d’écouter? Nous battre, débattre et nous enfuir… quand il suffirait d’aimer! “Rends-moi la joie d’être sauvé…” (Ps, 50:14)

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Ben Sira le Sage 40:6

“À peine est-on assoupi, voilà qu’en rêve, comme de jour, on s’épuise et, troublé par des visions imaginaires, on se prend pour un fuyard échappé du combat.”

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Le plâtre s’ouvrait sous mes mains

Je me suis approchée de la croix avec mes mains vides. J’ai serré les clous, je les ai serrés près de mes yeux, je cherchais dans le grand visage du Christ une ombre. Des hirondelles avaient tressé des tiares de boue autour de leurs oeufs. Le plâtre humide et puant s’ouvrait sous mes mains. J’étais tout à fait seule, seule dans le jardin de ma fantaisie… et je priais.

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Sycomore (extrait)

Dans le jardin de Léon Escarré, en plus du sycomore, il y a aussi des pins parasol, trois cyprès chauves, un palmier de Cadès et des rosiers de Jéricho. La végétation se déchaîne. La vigne et la treille vibrent, l’avoine et le seigle débordent, la faîne éclate, quant à la sorbe, fendue par le gel, elle donne à la terre son miel âpre et la farine de sa chair.

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Retrouvailles

PÉNÉLOPE. Qui va la ?

ULYSSE. C’est moi.

PÉNÉLOPE. Qui ça moi ?

ULYSSE. Celui qui va.

PÉNÉLOPE. Qui va là ?

ULYSSE. C’est moi, vois.

PÉNÉLOPE. Quelqu’un parle

ULYSSE. Est-ce que c’est toi dans l’avachissement des choses ?

PÉNÉLOPE. A-t-on jamais été ce soir ?

ULYSSE. Un poudroiement.

PÉNÉLOPE. Une très ancienne vérité.

ULYSSE. L’écho jamais ne dit la phrase comme elle était.

PÉNÉLOPE. L’écho parfois a besoin de vingt ans pour répondre.

ULYSSE. Vingt ans…

PÉNÉLOPE. Ithaque a désappris à parler.

ULYSSE. Pénélope ?

PÉNÉLOPE. L’ai je jamais été?

ULYSSE. Pénélope, c’est moi

PÉNÉLOPE. C’est moi, je suis Pénélope

ULYSSE. Essuie ces larmes.

PÉNÉLOPE. Je ne suis nulle part

ULYSSE. C’est moi : Ulysse.

PÉNÉLOPE. C’était lui.

ULYSSE. C’est moi.

PÉNÉLOPE. Celui qui est parti.

ULYSSE. J’ai traversé la mer.

PÉNÉLOPE. Je n’ai pas oublié. La lame sur mon fils, le sel…

ULYSSE. Pourquoi restes-tu là-bas ?

PÉNÉLOPE. Je veux tuer mon ennui. Réapprendre à parler.

ULYSSE. Mais cette épée ?

PÉNÉLOPE. Ce sang sur la tienne, ces corps partout… La tablature des représailles.

Elle lui jette quelque chose.

ULYSSE. Pourquoi m’attaques-tu ?

PÉNÉLOPE. Qu’es-tu venu prétendre ?

ULYSSE. Regarde ces yeux. Regarde ces mains, Pénélope. Regarde ces bras. Tout ce temps, ta silhouette est demeurée. Cette ombre sous mes yeux, c’est l’ombre de tes yeux. La paume de ma main moulée à ton sein… Mes bras : l’enclume de tes hanches…

PÉNÉLOPE. Tu n’es personne.

ULYSSE. Je suis Ulysse.

PÉNÉLOPE. Ne dis pas ce nom. Ce nom ne dit plus rien.

ULYSSE. Je l’ai emporté à travers la mer, devant les falaises aiguisées comme des couteaux, par-dessus Troie en flammes, et au royaume des morts. De mon voyage, je n’ai rien rapporté à part ce nom.

PÉNÉLOPE. C’était le sien.

Ils se battent.

ULYSSE. Puisque c’est ce que tu veux.

PÉNÉLOPE. Chaque nuit, je te tuais en rêve, et chaque matin tu rentrais. Toujours tu mourais et toujours tu rentrais, et pourtant jamais tu n’étais mort et jamais tu n’étais rentré.

ULYSSE. Veux-tu me tuer !

PÉNÉLOPE. On dessine des silhouettes dans le vide, on idolâtre un manque, et ce manque est au milieu du combat, tantôt d’un camp tantôt de l’autre, contrainte fantomatique, fantomatique appui… Comme dans l’amour : se battre contre soi-même… Lutter contre ce qui de moi n’est pas à moi, en moi mais sans moi… Le désir d’appartenir à l’autre…

ULYSSE. Cette parade, je m’en souviens.

PÉNÉLOPE. Ulysse me l’a apprise.

ULYSSE. Celle-là en revanche…

PÉNÉLOPE. J’ai progressé.

ULYSSE. S’il te plaît…

PÉNÉLOPE. Bats-toi, qui n’es personne. Plante ton cœur sur mon épée!

ULYSSE. Pénélope.

PÉNÉLOPE. Tu es un prétendant.

ULYSSE. Je suis ton mari.

PÉNÉLOPE. Toujours je devrai endurer cela : des hommes énervés par ma grâce, qui jureraient que leur sexe est un genre de clef. 

ULYSSE. Aïe !

PÉNÉLOPE. Je donnerai tes yeux aux augures.

ULYSSE. Tu es comme du fer.

PÉNÉLOPE. Patiente comme un rocher…

ULYSSE. Agile comme un chat.

PÉNÉLOPE. Féroce !

ULYSSE. Arrête !

PÉNÉLOPE. Je te transformerai en coussin.

ULYSSE. Ta chambre, c’est ma chambre. Nul besoin de coussin.

PÉNÉLOPE. Tu ignores où elle est.

ULYSSE. Huit portes à droite, deux à gauche.

PÉNÉLOPE. Si tu le dis.

ULYSSE. Je l’ai dit.

PÉNÉLOPE. J’ai déplacé le lit.

ULYSSE. Impossible.

PÉNÉLOPE. Vingt ans : des choses sont possibles.

ULYSSE. Celle-là jamais.

PÉNÉLOPE. Pourquoi ?

ULYSSE. Il faudrait déplacer le palais.

PÉNÉLOPE. Que dis-tu ?

ULYSSE. Il y avait un arbre, un olivier. Je l’ai fendu par le milieu, ouvert comme un coffre, j’ai écarté sa plaie, puis tissé le nid à même le bois, souple comme de la soie mais solide comme au centre de l’univers. Dans dix mille ans, il y sera, miscible à rien, impossible à bouger.

PÉNÉLOPE. Alors c’est vrai : c’est toi.

ULYSSE. Enfin !

PÉNÉLOPE. Qu’est-ce que ça change ?

ULYSSE. Aïe !

PÉNÉLOPE. C’est pire si c’est toi.

ULYSSE. J’ai vieilli.

PÉNÉLOPE. Dans mes rêves tu es jeune, c’est dans mes rêves que tu existes.

ULYSSE. Ouille !

PÉNÉLOPE. Dans mes rêves, une ondée pourpre va où tu te rendras, et avec elle l’aurore aux doigts de roses — la grande dame, la dame intouchable et ses cygnes blancs ! Dans mes rêves, tu mesures trois mètres.

ULYSSE. Trois mètres !

PÉNÉLOPE. Tu as un visage comme ça, des muscles, les mains d’Hercule, dans mes rêves je t’aime, je t’aime encore Ulysse, parce que je n’ai pas désappris à aimer. Hélène n’existe pas. La gloire n’existe pas.

ULYSSE. Peu importe Hélène. Peu importe la gloire.

PÉNÉLOPE. Bats-toi…

ULYSSE. Pourquoi ?

PÉNÉLOPE. Dans mes rêves, tu te souviens…

ULYSSE. Je me souviens.

PÉNÉLOPE. Bats-toi.

ULYSSE. Je me battrai.

PÉNÉLOPE. Une onde pourpre ! L’aurore ! Bats-toi !

ULYSSE. Je me souviens comment, à la fin de l’hiver, tu portais à ta ceinture une baguette de laurier…

PÉNÉLOPE (à part :). Il s’en souvient.

ULYSSE. Chaque soir, tu jetais dans le feu trois poignées de cette poudre que tu achetais à des gitans de Samothrace…

PÉNÉLOPE (à part :). Héra, il s’en souvient.

ULYSSE. Je me souviens du geste…

PÉNÉLOPE. Le geste !

ULYSSE. Tu replaçais ta mèche derrière l’oreille, tu te touchais le menton… comme ça !

PÉNÉLOPE. Je n’ai rien fait.

ULYSSE. Dans tes baisers, entre tes dents, ta langue…

PÉNÉLOPE. Tais-toi ou je t’embroche.

ULYSSE. Je me souviens comment tu flattais le petit chien Argos en lui disant que tu allais le manger, tu lui tirais la queue, tu lui lançais des balles…

PÉNÉLOPE. Toi aussi tu as progressé.

ULYSSE. Nos bains dans l’eau glacé. Je me souviens des fleurs : les renoncules, les roses, jasmin, lilas…

PÉNÉLOPE. Tais-toi…

ULYSSE. Je me souviens, Pénélope, et ces souvenirs se déposent en moi comme dans un fleuve profond et sale. Ils se déposent dans mon manque, ce manque que j’ai traîné partout, ces silhouettes que je dessinais avec mon épée dans les nuages, dans l’eau, dans la cendre…

PÉNÉLOPE. N’approche pas.

ULYSSE. J’ai été dans la peur, emporté par le fleuve profond et sale, mais j’avais ces souvenirs. J’avais ces silhouettes dans la cendre.

PÉNÉLOPE. Tais-toi.

ULYSSE. J’avais ces étoiles en moi.

PÉNÉLOPE. Tais-toi.

ULYSSE. Les silhouettes me parlaient… Je me réveillais en sursaut à la place d’un autre, et si j’étais blessé je te croyais blessée.

PÉNÉLOPE. Cette cicatrice à mon bras…

ULYSSE. Cette cicatrice…

PÉNÉLOPE. Cette cicatrice n’est d’aucune blessure.

ULYSSE (il lui montre son bras :). Hector nous a blessés au même endroit…

PÉNÉLOPE. Ulysse.

ULYSSE. Pénélope, pardonne-moi.

PÉNÉLOPE. Je suis devenue quelqu’un d’autre à force de t’attendre… Je suis devenue quelque chose…

ULYSSE. J’ai quitté une lionne.

PÉNÉLOPE. Un rocher.

ULYSSE. Forte comme un rocher…

PÉNÉLOPE. Une vague.

ULYSSE. Un rocher doux comme une vague…

PÉNÉLOPE. De l’écume.

ULYSSE. Les rayons du soleil jouaient dans tes cheveux.

PÉNÉLOPE. Je ne suis plus à mon amour pour toi.

ULYSSE. Je t’aime.

PÉNÉLOPE. Je ne te hais pas.

ULYSSE. Ta haine, donne-la moi…

PÉNÉLOPE. Télémaque…

ULYSSE. Il sait.

PÉNÉLOPE. Je ne te haïssais pas.

ULYSSE. Viens dans mes bras.

PÉNÉLOPE. Le manque à ton contact, mon manque, cette ouverture, s’est transformé en plaie.

ULYSSE. Pénélope.

PÉNÉLOPE. Ulysse.

ULYSSE. Ne nous entretuons pas.

PÉNÉLOPE. Toute ma vie était un meurtre.

ULYSSE. La mienne une bataille.

PÉNÉLOPE. Je suis morte mille fois.

ULYSSE. Mille fois, j’ai tué. Pénélope…

PÉNÉLOPE. Ulysse…

Elle jette son épée vers lui.

ULYSSE. Tu es dangereuse.

PÉNÉLOPE. Je l’ai toujours été.

Ils s’embrassent.

PÉNÉLOPE. Qu’allons-nous faire maintenant ?

ULYSSE. Ce que nous avons toujours fait.

PÉNÉLOPE. Nous noyer ?

ULYSSE. Nous réchauffer.

PÉNÉLOPE. Attendre sur un rocher ?

ULYSSE. Aimer.

PÉNÉLOPE. Aimer, c’est attendre.

ULYSSE. Non.  

PÉNÉLOPE. Aimer, c’est tourner la page.

ULYSSE. Non.

PÉNÉLOPE. Oublier ? 

ULYSSE. Pénélope…

PÉNÉLOPE. Ulysse, c’est toi, c’est vraiment toi…

ULYSSE. C’est moi.

Ils s’enlacent.

ULYSSE. Aimer, c’est se rendre.

— Rideau —

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Note de lecture

Ai relu Sous le soleil de Satan pour la troisième fois. Prends paire de claques sur paire de claques en relisant L’imposture. C’est décidé : je relirai tout Bernanos dans l’ordre. J’étais trop jeune lorsque je lisais ses livres il y a 20 ans. Je voyais la manière, pas l’impulsion. Je contemplais la crête des vagues sans soupçonner les lames qui les poussaient depuis l’intérieur. A présent, c’est comme si les livres de Bernanos avaient été écrits pour moi seul, et qu’ils reconnaissaient ce qui, en moi, leur est « reconnaissant ».

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Préface

Il m’a fallu quarante-six ans pour faire le tour de cette histoire. Quarante-six ans pour arracher Fontblanc aux griffes émoussées de la mémoire universelle, c’est-à-dire la mémoire de personne. Le jour des premiers mélanges, je me croyais immortelle. J’avais lacé mes chaussures de montagne et je m’étais ruinée en carnets Leuchtturm 1917 ; rien à voir avec ces Moleskine qui ont tendance à perdre leurs pages. Au début, je croyais avoir affaire à une histoire de meurtre, une histoire d’amour aussi, de noyade, et ça m’excitait; puis c’est devenu un peu autre chose. J’aurai perdu la santé et pas mal d’argent pour faire pousser ma bête dans le sable et l’écume. Guillaume m’a demandé pourquoi je n’écrivais plus de roman sans se douter que pendant que ses amis écrivains continuaient à se passer de la crème en espérant recevoir un de leurs prix à la con, j’inventais une forme nouvelle, dont l’exécution, celle-là, n’aurait point d’imitateur. J’ai fini par rompre avec ce pervers narcissique, après quoi j’ai vécu dans le désert des Écritures, puis j’ai remonté le courant adamique avec l’être le plus doux jamais créé par Dieu.
« Heureuse celle qui supporte l’épreuve avec persévérance, car, sa valeur vérifiée, elle recevra la couronne de vie. » (Jc 1 :12)
J’ai retrouvé mes toiles, mes pinceaux et mes caméras dans un atelier sens dessus dessous. Guillaume avait refait sa vie ailleurs, tant mieux. Vêtue d’un sac de cendre et pourvue de mon Apple Air Book, j’ai sué de l’eau dure avant de réussir à transformer le tombeau des Quatrevent en œuvre d’art ; un tombeau avec des yeux, non mais vous vous rendez compte ? Directement fondé sur le Livre des livres… Quarante-six ans ! Quarante-six ans pour bâtir et détruire un sanctuaire qu’en trois jours désormais n’importe quel lecteur pourra relever !

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Georges Bernanos — L’imposture (1927)

Pourquoi voudriez-vous que les villes annoncent la joie, bâties dans la peine et la sueur? La liberté, puisqu’elles sont les forteresses où s’est réfugié, devant la rébellion des choses et des éléments, Adam vaincu? La vie — ces demeures transitoires, gardiennes seulement de nos os?

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Simone Weil — Écrits de Londres (1943)

Il faut persuader la personne qu’elle ne doit pas se noyer dans le collectif, mais laisser mûrir en elle-même l’impersonnel. Cette maturation exige du silence, de l’espace. Mais aussi de la chaleur, car le froid de la détresse contraint à se jeter tête baissée dans le collectif. Il faut donc une vie collective qui, tout en entourant chaque être humain de chaleur, laisse autour de lui de l’espace et du silence. La vie moderne est le contraire.

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Le diable ne veut pas…

Le diable ne veut pas te mordre où c’est fragile.
Il veut pour nourriture
La part en toi du saint, de Dieu le codicille,
Moins le fruit que l’armure,
Trouver ce qui chez toi compense le nombril
Et fait que ta foi dure;
Puis il t’enchaînera à la chaîne du grill
Où grillent ceux qui crurent.

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Georges Bernanos — Sous le soleil de satan (1926)

Ô vous, qui ne connûtes jamais du monde que des couleurs et des sons sans substance, cœurs sensibles, bouches lyriques où l’âpre vérité fondrait comme une praline — petits cœurs, petites bouches — ceci n’est point pour vous. Vos diableries sont à la mesure de vos nerfs fragiles, de vos précieuses cervelles, et le Satan de votre étrange rituaire n’est que votre propre image déformée, car le dévot de l’univers charnel est à soi-même Satan. Le monstre vous regarde en riant, mais il n’a pas mis sur vous sa serre. Il n’est pas dans vos regards avides, dans vos mains perfides, dans vos oreilles pleines de vent. C’est en vain que vous le cherchez dans la chair plus secrète que votre misérable désir traverse sans s’assouvir, et la bouche que vous mordez ne rend qu’un sang fade et pâli… Mais il est cependant… Il est dans l’oraison du Solitaire, dans son jeûne et sa pénitence, au creux de la plus profonde extase et dans le silence du cœur… Il empoisonne l’eau lustrale, il brûle dans la cire consacrée, respire dans l’haleine des vierges, déchire avec la haire et la discipline, corrompt toute voie. On l’a vu mentir sur les lèvres entrouvertes pour dispenser la parole de vérité, poursuivre le juste, au milieu du tonnerre et des éclairs du ravissement béatifique, jusque dans les bras mêmes de Dieu… Pourquoi disputerait-il tant d’hommes à la terre sur laquelle ils rampent comme des bêtes, en attendant qu’elle les recouvre demain? Ce troupeau obscur va tout seul à sa destinée… Sa haine s’est réservé les saints.

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Marc-Édouard Nabe — Feuille n°70

“…quand on voit les essais minables du jeune Adolf, ils sont risibles comme ceux d’un mongolien braunauois à côté des splendeurs de mers déchaînées, de nuages écumant d’orage, de montagnes renversantes enneigées d’or et de fleurs baveuses telles des omelettes de chair aux pétales magnifiquement absorbés par de la couleur liquide comme issue du Déluge, et qu’aura produites cet Emil Nolde, véritable déflagration tragique pour l’orgueil d’Hitler. Le nazisme ? Une jalousie d’aquarelliste !”

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