L’autre odyssée

— Il y a une odyssée qu’Homère n’a pas racontée, dit Paul, ni aucun aède, mais dont il est clairement fait mention dans celle que nous connaissons. Lorsque Ulysse rentre à Ithaque et retrouve Pénélope après avoir décimé les prétendants, la fureur de Poséidon n’est pas apaisée. Tirésias, à qui il a rendu visite dans le royaume des morts…
— Je me rappelle de Tirésias, s’exclama Sophie.
— Tirésias, reprit Paul, dans le royaume des morts, dit à Ulysse que pour apaiser la colère de Poséidon il lui faudra prendre une rame et marcher vers l’intérieur des terres, des mois, jusqu’à croiser un étranger qui lui demandera pourquoi il porte de cette façon « une pelle à grain ». Le voyageur autrement dit sera tellement éloigné de la mer que les habitants du pays où il se trouvera ne sauront pas ce qu’est une rame et ne pourront même en supposer l’utilité. Ils n’auront jamais entendu parler de Poséidon, pour la simple et bonne raison qu’il n’aura jamais eu sur eux aucune espèce de pouvoir. Ulysse devra alors ficher la rame dans le sol et sacrifier un porc, un verrat précisément, en l’honneur de Poséidon. Il pourra ensuite rentrer chez lui en étant sûr cette fois que la fureur du dieu — après toutes ces épreuves, tu te rends compte ! — sera éteinte.
— Pourquoi Homère n’a-t-il pas voulu raconter cette odyssée ?
— Peut-être l’a-t-il fait, et dans ce cas nous n’avons pas récupéré ses vers…
Paul marqua une pause.
— Mais cela m’étonnerait.
Il réfléchissait à haute voix.
— Je crois que Poséidon, c’est Homère. Homère, dans L’Odyssée, c’est Poséidon, et il faudra qu’Ulysse s’éloigne de la mer — la mer, naturellement, hein, c’est le génie de Poséidon… —  et lui rende hommage dans un autre lieu, c’est-à-dire dans un autre temps.
Sophie sortit de son sac à main une de ces pastilles qu’elle prenait depuis qu’elle avait arrêté de fumer.
— Un temps sans Dieu, dit Paul.
— Il faudrait raconter cette odyssée, mais, comment ?
— Il faudrait alterner les strophes de la première odyssée, la maritime, avec les strophes de la seconde, la terrestre, et créer des concordances, de sorte que l’absence de Dieu soit mise en face de ses accès de colère, non pas comme un résultat ou une cause, mais comme… comme si c’était exactement la même chose.
Sophie ne l’écoutait plus.
— C’est une bonne idée, dit-elle.
Paul essaya quand même de conclure :
— Le labyrinthe dans lequel Ulysse est prisonnier n’est pas linéaire. Ithaque n’est jamais loin, pourtant il n’y parvient jamais, et même quand il rentre par la mer il doit repartir par la terre. Tout proche et difficile à saisir… C’est la tapisserie de Pénélope. Ce sont les portes du Paradis.

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Soir khmer

Le soir passait son peigne autour des rizières mortes, dans les eucalyptus argentés, et remontait sur le lit du Tonlé Sap un drap dans les plis duquel, secoués, s’épanouissaient du vent, à peine, en fleurs d’ombre, et des meutes insectes.

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Prier avec Bach et Kafka

“…ma seule prière passait pour l’instant par Bach et Kafka : l’un m’apportait la paix, et l’autre, une forme de modestie et de soumission ironique à l’angoisse.”

Philippe Lançon — Le Lambeau, 2018, p. 274

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L’éternité ne peut pas avoir tort

“La faute, la trahison, c’est les autres. Personne n’a tort, ni le créateur, ni les créatures. Les torts ce sont les faits, les situations, la perfidie des circonstances… la mobilité des images. Les torts, c’est l’espace et le temps… c’est l’Histoire. Notre tort c’est le fait de naître. C’est la vie. Si chaque homme a une âme, cette âme c’est l’infini. Une étincelle divine qui englobe l’univers. Or l’éternité ne peut pas avoir tort. L’apocalypse existe, Dieu l’a inventée.”

L’anarchiste — Soth Polin, 1980

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Borderouge, Les Maourines, le Théâtre de la Violette

On se croirait dans une infographie produite sur un logiciel 3D par un agent immobilier passionné. La station de métro vous propulse tout de suite au milieu de ces gros cubes entrecoupés par des balcons en quinconce sur lesquels l’observateur attentif distingue des vélos, des transats en plastique et de vieilles planchas. Les bâtiments optimisés sont recouverts de doubles-peaux en plexiglas coloré pour certains et en bois pour les autres, ce qui donne un effet cache misère, et, en même temps, Palais des Congrès. Ce paradoxe entre l’envie de faire simple, net, géométrique, ouvert, et le besoin de cacher ce qu’il y a sur les balcons en dit long sur les gouffres spirituels que sont contraints d’enjamber les architectes. Les jeunes fument de remarquables pétards près des lampadaires et se relayent sur des scooters qu’ils conduisent en équilibre sur la roue arrière. Ils ont de gros cadenas autour du cou et sur la tête des casquettes américaines. Un peu plus loin, autour de petits ronds-points, se suivent les mêmes maisons individuelles que partout ailleurs dans les banlieues d’Occident, le jardin, le garage, la parabole, les stores intelligents, le yucca adapté. Étonnamment, par-là bas, se trouve un théâtre, Le théâtre de la Violette, un taudis rafistolé où un type méchant, toujours en train de sourire mais d’un sourire ne laissant planer aucun doute quant à sa méchanceté (ses canines ont des yeux, les molaires sont pointues), un certain Yvon Victor, produit des comédiens encore plus ratés que lui, aux oreilles rouges (maman n’est pas loin), et de grosses femmes, ou bien des espèces d’acrobates, aliénés sans le savoir par cinquante ans de sociologie normative, et qui ont sans doute cru qu’ils auraient du talent sous prétexte qu’ils avaient de la sensibilité (une sensibilité développée pendant qu’ils paressaient devant la télévision), et qui, parce qu’ils ont honte de leur accent, pincent les lèvres et disent “preunce” au lieu de “prince”, et “Antigaune” au lieu d'”Antigone”. C’est quand même triste de refuser à ce point d’endosser la racine. Ils seraient tellement meilleurs, ces mauvais comédiens, s’ils osaient dire “Prainkce” et “Antigôane”. Revenons au carré de La Maourine : centre commercial, soixante magasins, Tacos Avenue, boulangerie industrielle (les parfums de synthèse, la baguette tiède, enivrante). Il y a de quoi pleurer, mais au moins il y a la lumière. A Toulouse, la lumière sauve tout. Il faudrait peut-être penser à faire jouer Yvon Victor et ses copains à ciel ouvert.

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Renards

Ce que font les renards de nos jours c’est qu’ils gagnent des prix. J’en ai croisé un, tiens, près de Basso Cambo, dans une forêt de bicyclettes. Le pauvret, couvert de médailles. Je lui ai dit “Présentez-vous” mais il ne m’a pas reconnu. Anti-démocrate, par-dessus le marché, applaudi, décoré. Je lui ai demandé mon chemin, il m’a mordu. J’avais l’impression d’avoir voté. J’en ai vu d’autres à l’université, des colériques. Eux aussi, le statut, les titres. Eux aussi ils avaient gagné des prix. J’en ai rencontré dans les associations internationales, et le dimanche près de la jolie blonde qui vend de mauvais fruits. Insignes, récompenses… J’en ai vu sur le toit d’une usine. Médailles, médaillons… Sur les placards des librairies, des milliers. Et dans les cimetières, avec leurs panaches oranges claqués sous les carreaux des sépultures. J’en ai vu en vacances, aux ors, et, évidemment hein, sur Internet. Il y a de tout sur Internet.

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Voyage

A l’idée de voyager je ressens une forme de honte. Il y a quelque chose de ridicule, beaucoup plus prosaïque que les brochures ne le laissent supposer. Houellebecq  a ressenti la même chose il me semble, et Xavier de Maistre, mais c’est à peu près tout. Notre époque est fondée sur une éthique du voyage. Ce sont les pharisiens 2.0, Lonely Planet & Co. Caïn le sédentaire, arriviste près de ses sous, obnubilé par sa santé et son confort, sa bite, ses dividendes, mais rongé par un remords antique, se déguise en Abel le nomade jusqu’à la fin des temps. La voilà donc la vengeance d’Abel, la blague, le portefeuille de la conscience. Le volontariat international en entreprise, V.I.E., était dans la tombe et embauchait Caïn.

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