ὑπομονή

ὑπομονή (hupomone) est le deuxième plus beau mot de l’histoire des langues indo-européennes, après ἀγάπη (agapé).

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L’oreille de Malchus

Il n’est pas inintéressant de considérer Saint Pierre comme étant non pas seulement la première pierre de l’Eglise mais l’Eglise elle-même ou en tout cas la préfiguration de toute son histoire. Comme elle, il est lourd et faible,  il doute, incapable de marcher sur l’eau très longtemps, il renie, il a peur, il est fier, il peine infiniment à comprendre les paraboles et ne retient pas ses pulsions violentes, et comme elle pourtant il sert, il suit, il accepte, il essaye, il s’acharne. Et comme elle il est martyrisé, le cœur, la tête et les bras ouverts près de la terre nourricière, ressuscité par le saint siège.

Lorsque Pierre coupe l’oreille droite du serviteur du sacrificateur (Malchus, serviteur de Caïphe), il enlève à celui qui ne veut pas écouter, et avec lequel l’entente semble impossible, l’organe de son entendement. Jésus, pourtant, remet l’oreille. C’est pour ceux-là qu’il est venu : ceux qui ont oublié comment écouter, ou qui ne l’ont jamais su. Il n’est pas question de les priver d’oreille, pas plus qu’il n’est question de les violenter sous prétexte qu’ils obéissent aux impulsions sacrificielles.
“Jésus dit à Pierre: Remets ton épée dans le fourreau.” (Jean, 18:11). C’est un euphémisme de dire que l’Eglise a eu du mal à écouter cette phrase, et a été critiquée autant parce qu’elle ne l’avait pas écoutée (les guerres de religion) que parce qu’elle en avait suivi le commandement (la deuxième guerre).

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Station

J’avais vu cet oiseau près de l’horrible grange
Picorer l’or, le feu, les gaz, l’azur, le sang,
Et traîner dans son aile une paillette orange ;
Et le trouvai plus tard, déjà adolescent,

Près du marais sans âme où je t’ai rencontrée
Ce jour, le premier jour, celui que les suivants,
Pâles et faux, ne parvinrent à effacer ;
Et l’ai trouvé encore, âgé de cent-quatre ans.

Seul cet oiseau dormait sous le réseau des ormes
Lorsque à mon œil eut pris l’infection du lait ;
A-t-on jamais pitié d’un petit corps sans forme
Et sans voix, ni chaleur ? — que d’attendre fut laid !

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Sonnet pour un ami

Sainte Marie brûlée d’amour, au nom de lui,

Au nom de tout, merci. Merci d’avoir été

Sur son chemin ce jour, et t’être présentée

A ce cœur où jamais ton flambeau n’avait lui.

 

En fondant ta clarté aux plaies de son ennui

Qui paraient de bois mort les plus belles forêts,

Et de glace, et de vent, les plus ardents étés,

Et ajoutaient la peur du néant à la nuit,

 

Tu l’as sauvé ma reine en invitant à Dieu

Ce cœur intelligent où rien n’était radieux

Car rien n’y avait pénétré d’assez aigu,

 

Rien qui ne fût assez compact pour résister

Aux charmes vénéneux des fausses vérités.

Tu l’as sauvée, ma Mère, et mère du Salut.

 

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Port-Royal (Montherlant)

Vous voulez le nombre, nous voulons la pureté.

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Les deux raisons (notes sur Electre, vers 860-1048)

Chrysothémis est soumise, résignée, mais pieuse, et c’est sa piété et sa servilité qui la conduisent au signe du retour d’Oreste, tandis qu’Electre est ardente dans l’espoir, et courageuse, mais ne reçoit d’autre signe que le témoignage, faux, de la mort de son frère. Alors la foi d’Electre, autrement plus solide et indomptable, devient l’obligée de la crédulité de Chrysothémis, parce que celle-ci a reçu des gages dont celle-là n’a pas été remerciée, et parce que celle-ci a commencé à espérer au moment où celle-là — toute d’espérance — n’en est guère plus capable : “Il fera bien de me tuer / la vie m’est à charge, je ne désire plus vivre.”

D’abord, Electre prend Chrysothémis pour une folle. Ainsi la raison raisonnante du fort accuse-t-elle la certitude du crédule, parce que le crédule, lui, a obtenu le signe : “Il est mort, ma pauvre. Ce n’est pas lui / qui te sauvera, n’attends plus rien.” Ce devait être le genre de phrase que disaient aux apôtres les pharisiens les plus savants dont toute la vie était tendue vers l’attente du messie et qui un instant avaient pensé que c’était peut-être lui — un doute, une espérance avait surgi chez quelques uns de ces docteurs de la foi…  — Jésus de Nazareth, mais qui à présent souriaient avec condescendance quand des pêcheurs, des potiers et des publicains venaient leur parler d’un tombeau vide, d’une pierre roulée, d’une apparition et des doigts de Thomas dans la plaie.

Electre réussit à faire croire à Chrysothémis qu’elle se trompe, et celle-là, habituée à être moins savante et moins douée pour l’espoir, moins courageuse, la croit (“Oh infortune ! Et moi qui m’empressais…” Puis Electre : “Voilà ce qui t’arrive, mais si tu m’en crois / tu secoueras ce fardeau de souffrances.”).

Privée d’espoir, voici Electre, existentialiste, décidant d’être elle-même juge et justice. Et voici Chrysothémis de retour à sa résignation, plus faible, plus peureuse, plus soumise et finalement plus immuablement croyante que sa soeur — laquelle passe d’un extrême au suivant (d’un côté l’espérance totale et éclairée, de l’autre un nihilisme choisi et assumé). Alors Electre a ce vers sublime : “J’envie ton jugement, mais je hais ta lâcheté.”

Dans une de ses lettres au P. Perrin, Simone Weil effectue le parallèle entre Oreste et le Christ / Electre et l’âme humaine. (Elle a traduit d’ailleurs le moment de leurs retrouvailles.) J’aimerais y ajouter cela : les deux soeurs représentent, ensemble, l’âme humaine. Elles attendent toutes les deux Oreste, c’est-à-dire le Salut. Chrysothémis est ce qui est faible dans l’âme humaine, et crédule, toujours prêt à croire mais jamais, ou très rarement, à agir. Electre est ce qui est fort, et plein d’espérance, mais capable aussi de désespoir. Elle est trop intéressée par l’action pour ne pas trancher elle-même quand elle ne croit plus que le ciel tranchera. Elle est trop vivante, trop sensible, trop orgueilleuse pour ne pas être tentée par le nihilisme et ce qu’il commande. Soit elle deviendra la sainte la plus fervente qui soit, témoignant partout de la vérité sans peur, soit elle deviendra une athée magnifique, poursuivie par un sentiment de solitude totale, intelligente au presque dernier degré, heideggerienne, libre, désespérée, et résignée, mais totalement résignée, à ce seul endroit qui est la porte finale de la connaissance des phénomènes : le problème de la cause non causée (qui est celui qui est ?).

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Avenue Vavin

Une contrainte en ce lieu n’est pas la mienne, indépendante de ma volonté elle a pourtant partie liée. Le bureau croule sous la fausse existence de l’ordinateur. Le balcon derrière regarde un bouleau invraisemblable, empereur d’un jardin parfait depuis que personne n’a plus le droit d’y mettre les pieds et parce que les mésanges noires et jaunes et les geais roux et bleus n’ont que faire de la loi. Dans le hall, des poissons (la conscience de ce genre est une chose infamante) organisent un conciliabule sans doute décisif en l’ombre liquide d’un bassin japonais. Dehors, les ouailles fricotent sous de petits arbres malades. Même à midi, rien n’est trop dessiné. Le radiateur, inutile en cette saison, a des prétentions aveugles. Les câbles évidemment associent leurs bouches invisibles, gris et blancs à l’aiguillon rouge, tandis que des chewing-gums fixent par terre le fossile du Temps, cet avocat pléonasmatique (l’Espace, c’est le juge… le sédiment du fossile). L’imprimante du “laboratoire” il paraît a digéré deux ramettes, la corbeille est propre et mes livres sont perdus. Il me semble quand je finis suffisamment tard pour ne plus rentrer en bus que les étoiles n’existent ici là-haut que pour avoir mis en valeur les lampadaires.

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