être et avoir

L’être est servi par les mots. Un mot dit ce qui est. Une rose est une rose est une rose. L’avoir est servi par le nombre. Le nombre dit ce que j’ai et non cela qui est. Si j’ai dix pétales, je n’ai pas forcément une rose. Si j’ai dix fleurs, je n’ai pas forcément un bouquet, mais si j’ai un bouquet j’ai un bouquet, parce que l’avoir-bouquet est l’avoir-bouquet. L’être ne peut pas être exprimé par le nombre. L’être est ce qui subsiste, ce qui insiste, ce qui reste. L’avoir est ce qui n’existe qu’en passant — et pour passer.

L’être n’a rien. L’avoir non plus n’a rien. Personne n’a jamais rien que pour un moment, c’est-à dire que personne n’a rien.

L’être est. L’avoir est. Même mort, celui-qui-a-vécu est. On ne dit pas “il a vécu” mais “il est mort”. Il est.

Le lieu de l’être est la conscience. Celui de l’avoir le marché. Le big data ne dit rien, il compte — ça pour compter il compte — mais il ne se rend compte de rien. Aucune intelligence n’est numérique, numérisée, artificielle. La science du calcul ne peut saisir que ce qui est variable, c’est-à-dire qu’elle ne peut saisir que ce qui dans la Réalité n’est pas la Vérité, et pourra être jeté en pâture au marché.

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C’est sûr…

C’est sûr, on peut ne pas s’intéresser au monde, aux choses, aux mouvements des ondes, à la lumière, au temps. C’est sûr, on peut ignorer délibérément ce qu’est la musique, trouver que la science est “un truc d’intello”, et penser que l’art, la religion et la philosophie, au fond, c’est pour les autres, les profs, les vieux. C’est sûr, on peut penser que tous les avis se valent et qu’il n’est pas nécessaire dès lors d’apprendre quoi que ce soit. C’est sûr, on peut éviter la peinture, la sculpture, la danse, Bach, Shakespeare, se vautrer dans son smartphone, meubler sa vie comme on peut, prendre des petites photos débiles, manger au restaurant, regarder des séries et des émissions de télé, se plaindre à cause du travail et des enfants, passer ses vacances dans des resorts à la con, ne réfléchir à rien, gagner le plus d’argent possible, soupirer en croisant un pauvre dans la rue. C’est sûr… Mais qu’on ne vienne pas, une fois qu’on aura renoncé à tout ce qui a jamais rendu humains les êtres que nous sommes, qu’on ne vienne pas, par pitié, m’expliquer que nous ne valons pas mieux que n’importe quel animal.

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Hélas, nous avons inventé l’horloge mécanique

L’invention de l’horloge mécanique à la fin du quatorzième siècle a abouti à un changement assez regrettable dans l’imaginaire collectif. L’humanité est passée d’une conception qualitative du temps, à une conception quantitative. Nous nous sommes mis à compter ce que jusque là nous avions seulement ressenti. Nous sommes passés autrement dit d’un paradigme basé sur l’écologie (je m’inscris dans l’environnement, ma pensée essaye de trouver sa place dans le cosmos, c’est-à-dire dans un ordre qui lui préexiste) à un paradigme basé sur l’organisation (j’impose ma personne à l’environnement, je le rends personnel, et rien n’est plus grand que ma pensée, tout lui est subordonné). Le temps est un noumène. L’horloge mécanique en a fait un phénomène. En cela, elle est moderne par excellence: non contente de subjectiver le Bien, la Vérité et la Beauté, la modernité a déclaré que le Temps lui-même n’était rien d’autre qu’une vue de l’esprit. L’invention de l’horloge mécanique va avec l’univocité, le nominalisme, la Réforme, Descartes et, finalement, Kant et les droits de l’homme, puis Duchamp, Dada, le surréalisme, la déconstruction, le relativisme éthique et scientifique, le technodéterminisme.

Nous avons divisé les jours en heures, en minutes, en secondes, de façon tout a fait arbitraire, et l’humanité a prétendu régler le cosmos. Une règle a remplacé un principe : l’horloge mécanique est pharisienne. Comme d’autres lois célestes, le temps est tombé dans les mains des Pharisiens.

Lorsque la nuit le tic-tac d’une trotteuse m’empêche de dormir, au point que j’en deviens fou et que je finis par vouloir jeter l’horloge par la fenêtre, c’est moins le bruit qui me dérange, que la sensation que cette trotteuse ne dit rien du temps qui est en train d’avoir lieu. Soudain quelque chose en moi comprend à quel point il est absurde de compter le temps de cette façon. C’est cette absurdité qui me rend dingue, l’absence de relation entre ce qui est certainement vrai et ce qui est prétendument réel.

Le malaise de nos contemporains vis-à-vis de la mort peut être imputé pour partie à l’invention de l’horloge mécanique.  Comment voulez-vous comprendre ce qu’est l’éternité, ou le néant, et la mort en général, quand vous croyez que le temps est une addition infinie ? Comment voulez-vous que la vie ait un sens si vous pensez qu’elle n’est rien d’autre qu’une certaine quantité de minutes passées sur cette terre ?

Les montres que nous portons au poignet sont des bracelets de prisonnier. Elles nous enferment dans le mensonge subjectiviste. Il nous semble tout à coup en les portant que le temps nous est compté — alors même que c’est nous qui sommes en train de le comptabiliser ! Du coup, nous voulons tout, vite, consommer, jouir, nous divertir, voyager, photographier, archiver, stocker, publier, hurler. Nous ne sommes pas absolument modernes (il faudrait pour cela revenir à une vision transcendantale du temps), mais infiniment contemporains.

Celui qui s’est déjà confronté au “paradoxe sorite” a appris qu’un tas de sable n’était pas réductible au nombre de grains qui le composent. En enlevant les grains un à un, vous n’arriverez jamais à déterminer la quantité exacte à partir de laquelle le tas n’en serait plus un. Autrement dit, le tas de sable est autre chose qu’une certaine quantité de grains amassés sur la table. De même, la vie est autre chose qu’une certaine quantité de minutes passées sur cette terre, et le temps, tenez-le vous pour dit, n’est pas une quantité.

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Les trois temps de la littérature

Tous les romans se déroulent dans le passé. En lisant un roman dont les verbes sont conjugués au présent ou au futur, j’ai quand même l’impression que les personnages sont venus, qu’ils sont allés. Par nature, le roman est imparfait, romantique.

Tous les poèmes ont lieu dans le présent. L’expérience poétique est synchrone. Lorsque Rimbaud écrit “J’ai vu des archipels sidéraux…”, il les voit, et les voyant il les fait apparaître. Le poète est présence. Le poème est parfait, mythique.

Une pièce de théâtre enfin est une prophétie. Je me dis en lisant Hamlet ou en l’entendant que cela finira par arriver, exactement de cette façon. Je me dis en lisant Tête d’Or que le règne de Simon Agnel viendra. Eschyle, Sophocle, Shakespeare, Racine, Claudel nous montrent l’avenir, et à quel point — par certains côtés qui sont l’essence même de leur art — il est réel et monstrueux : tragique.

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Rendez-vous

Il ne faut pas s’abandonner, car “s’abandonner” suppose que l’on s’appartient. Il faut se rendre.

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Carpe Diem

Zone tranquille, sablonneuse de cette journée… Sans navire d’abord, j’ai eu faim, j’ai cherché. Vivant, je vivais. Maintenant je suis au bord tranquille et sablonneux de cette journée. Là-bas, une sirène est morte — dans sa bouche du sable — elle commence à empester.

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Dépôt lapidaire

Mémoire : dépôt lapidaire de la conscience, gargouilles de mes actes manqués, moisissures sur le marbre qui sans doute ont à voir avec le désir. Gorgone, ma mère… Et la morale : la maladie de la pierre… Le soleil autrement aurait tout repris. Il aurait tout lavé, s’il n’y avait eu dans l’herbe, devant les fenêtres de l’hôpital, ces blocs sinistres et irrésolus.

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