Merci, cher ami, de me demander comment je vais. Chaque fois que cela arrive, je ne sais pas répondre. En réalité, je m’en remets à Dieu, j’écris autant que je peux — l’essentiel de mon travail est consacré, comme tu sais, à ce “Fontblanc” qu’il me faudra encore plusieurs années pour arracher au sable et à l’écume de mon royaume intérieur — cependant je ne crois pas que l’écriture sauvera quoi que ce soit, je m’occupe des enfants, j’aime Daphné, avec elle je partage tout, j’essaye d’aider mon prochain, je donne mes cours à l’université, et je lutte contre ces formes d’orgueil qui m’empêchent d’accéder à ce qui, en moi, est davantage que moi-même, et auquel j’appartiens. Je voudrais écouter le silence. L’âme est ce qu’il y a de plus vulnérable, de plus précieux, de moins à soi et de plus silencieux. Voilà pourquoi je ne sais pas répondre: “ce qui va” chez moi ne sait que se taire. Une seule chose peut être dite avec certitude: plus je vieillis et plus ceux qui prétendent montrer les muscles — Rousseau, Hegel, Nietzsche, les économistes, les politiciens, et ces artistes qui finissent par demander à leur art d’être rentable (économiste) et puissant (politicien) — me donnent envie d’exploser de rire et de fondre en larmes.
— Comment vas-tu ? — “Joie pour les cœurs qui cherchent Dieu !” (Ps 104:3)
Les pierres dites « précieuses » ne l’ont pas toujours été. Il a fallu une première fois, un premier acte, dont chaque pierre aujourd’hui portée au doigt des fiancées porte l’empreinte, et dont chacune sera d’autant plus responsable qu’elle aura été jugée précieuse et que la promesse dont elle est l’insigne aura été tenue.
Les premiers hommes se nourrissaient exclusivement de lombrics, d’œufs d’araignée et de racines. Tandis qu’ils grattaient la terre, l’un d’eux découvrit une pierre translucide aux radiations serrées. Pressentant quelque malédiction, il la dissimula près de sa hutte. Trop tard : l’équilibre de la tribu avait changé. Les femelles avaient des règles plus odorantes. Les mâles s’énervaient. On déchiffrait des signes dans le feu. On sacrifiait des créatures mi-végétales mi-animales : lézards-concombre, châtaignes-hérisson, larves-carotte, caïmans à écailles d’ananas, troncs couverts d’anatifes, lauriers hermaphrodites. Le détenteur de la pierre allait parfois la déterrer pour l’observer sous la lune. Il sentait son magnétisme. Une nuit on le surprenait, alors il s’enfuyait cependant que des chasseurs partaient à ses trousses, et que des rumeurs couraient devant lui. Très vite, où qu’il fût, les peuples se dressaient les uns contre les autres, et des guerres éclataient qui dans ces temps privés d’histoire pouvaient durer des millénaires. Des femmes détestables appelées Filles de la Pierre inventaient des sortilèges, et en trois générations on édifiait un temple où elles immolaient des enfants dont le sang coulait au nom de cette fameuse pierre que plus personne n’avait vue depuis au moins deux siècles. De fausses pierres (qui étaient de vrais diamants) circulaient. Les prêtresses les lavaient dans des bouillons d’écorce ; puis un orage survenait dont les éclairs tombaient sur la forêt sans discontinuer pendant sept fois soixante-dix-sept années. On jetait les fausses pierres dans la mer, on bien on les broyait et les Hommes de Maïs reniflaient leur poudre. La légende ne s’arrêtait plus : jadis, un homme avait décroché la queue d’une comète et l’avait cachée quelque part dans l’Ordre des Choses. Les guerres reprenaient, à la lance, au feu, au silex, sans phrases. On inventait des supplices. Toujours au nom de la pierre. Au nom de son pouvoir maléfique. Un jour enfin, un homme décréta qu’il était temps de cesser de se battre à cause d’une pierre que personne n’avait vue. Il ramassa une autre pierre et la tendit vers une femme en lui disant : «mon amour, je voudrais l’accrocher à ton doigt». Ce fut la première bague de fiançailles. Six mois plus tard, cet homme épousa cette femme à Cana.
Le soir du dimanche de Pâques, après messes, baptêmes, chemins de croix, larmes et rires, quarante jours de privations puis deux jours de viande et de chocolat, les chrétiens entendent à l’église le récit de l’apparition de Jésus aux disciples d’Emmaüs:
Luc 24:13-35
« Le même jour, deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé. Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes.
L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. » Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux. Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards.
Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain. »
Pourquoi « deux » disciples ?
À deux, on est plus difficilement abusé par les délires de l’imagination que celui qui est tout seul, mais on est aussi moins attentif aux choses qui nous entourent. La présence de quelqu’un nous permet de ne pas entendre les voix qui n’existent que dans notre tête, mais peut également couvrir par sa voix des voix qui existeraient ailleurs. Chaque fois que je rencontre un copain dans le bus, j’oublie de descendre au bon arrêt.
Si les disciples sont deux, c’est aussi pour signifier — comme Pierre et Jean devant le tombeau du Christ, et comme dans la parabole “un homme avait deux fils » — qu’il y a à la fois les Juifs et les Gentils parmi les disciples de Jésus, et que « les événements » dont il est question ici concernent les uns autant que les autres.
Enfin, si les disciples sont deux, c’est pour pouvoir parler : ils parlent en marchant, et marchent pour parler ; ainsi pouvons-nous voir en eux à la fois des journalistes-historiens, puisqu’ils “parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé”, et des philosophes-théologiens, qui “s’entretenaient et s’interrogeaient”, lorsque “Jésus s’approcha et marcha avec eux”.
(PS : un ami professeur de droit complète mon propos en m’écrivant : “Je vois un autre intérêt au fait qu’ils soient deux : la nécessité juridique du double témoignage pour valoir, règle romaine (testis unus, testis nullus) et juive qui se trouve (je crois) dans le Deutéronome“.)
Que voient les disciples ?
Les journalistes-historiens cherchent à voir, à entendre et à rendre compte de ce qu’ils ont vu et entendu. Ils relatent “les faits”. C’est ce que font les disciples d’Emmaüs en racontant à l’étranger ce qu’ils ont vu et entendu, mais tandis qu’ils le font ils ne regardent pas celui auquel ils s’adressent. Ils parlent à celui que pourtant ils devraient écouter. Leurs voix couvrent La Parole. Les faits les aveuglent… “Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître”, dit l’Écriture, c’est-à-dire que les yeux corporels des disciples non seulement ne voient pas la Vérité, mais, surtout, les “empêchent de la reconnaître”.
Platon prétendait que les yeux corporels nous empêchent de regarder ce que les yeux spirituels seuls sont capables de voir. Voilà pourquoi le philosophe « veut rendre le regard humain non pas plus perçant mais moins perçant. (…) La “faculté de voir” (einsicht, inuitio), même très grande, ne rapproche pas l’homme de la vérité, elle l’en éloigne » (Chestov, Athènes et Jérusalem). Pour Platon, contrairement à Aristote, de même que le regard corporel est intimement lié à l’idée de “contrainte”, de même, tant que nous existons physiquement, nous sommes sous la domination de la nécessité : contradiction, identité, permanence, etc (cette même nécessité qui soumet à la gravité la pierre de Spinoza). « Les habitants de la caverne voient clairement et distinctement tout ce qui se déroule devant eux, mais plus ils croient fermement et solidement à ce qu’ils voient, plus leur situation devient désespérée » (ibid). Dans Le Phédon, Platon promeut une philosophie capable de remplacer l’œil naturel de l’homme par un œil surnaturel, et c’est là précisément ce que n’a pas réussi à faire l’œil des pèlerins d’Emmaüs (pas plus que n’avaient réussi à le faire les oculi mentis de Spinoza dont on pourrait arguer qu’ils ne sont que des yeux corporels parvenus à un degré d’évolution supérieur, c’est-à-dire au savoir de l’omnipotence de la nécessité).
Immobilité et tristesse
Dans le récit des pèlerins d’Emmaüs, en plus d’y lire une charge contre les observateurs (journalistes, historiens) qui utilisent leurs yeux corporels pour constater des faits alors mêmes que ces yeux corporels les empêchent de voir la Vérité en marche, on y trouve une charge contre les philosophes qui s’entretiennent à propos de la Vérité, et s’interrogent, mais ne la voient pas mieux pour autant, et finissent comme les stoïciens, les cyniques, et tant d’autres : “tristes”.
Alors même que Jésus, c’est-à-dire la Vérité en personne, chemine auprès d’eux et leur demande : “De quoi discutez-vous en marchant ?”, l’Évangile nous dit que les pèlerins “s’arrêtèrent, tout tristes” (Lc,24:16). Voilà ce à quoi conduit la raison qui n’est pas éclairée par la foi : immobilité et tristesse. Les pèlerins ne marchent plus. Voilà ce à quoi conduisent la philosophie et la théologie cantonnées aux seules réalités observées par les yeux corporels.
À quoi Jésus est-il « étranger » ?
Quand un des disciples dit à Jésus : “Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci”, le Christ lui répond : “Quels événements ?” (Lc, 24:18-19).
Or, que sont ces événements auxquels Jésus est “étranger” ? Il s’agit en fait de la réalité, la réalité hégélienne, matérielle, historique, immobile et triste, pétrifiée. Il est mort sur la croix, point. Il y avait des témoins. C’est désormais un “fait”. Aux yeux des disciples d’Emmaüs, la réalité de la mort de Jésus constitue une vérité indépassable. Même Dieu doit se soumettre à cette nécessité : quand on est mort, on est mort, point. Il a beau avoir institué l’ordre des choses, Dieu lui est soumis. Les événements ont raison de tout.
La Bible n’est pas d’accord avec Aristote quand il prétend que « la nécessité ne se laisse pas convaincre » (Métaphysique, 1015a 30). Selon la Bible en effet, Dieu peut faire de la nécessité ce qu’Il veut, car Il la précède, il est « tout-puissant ». Jésus est étranger aux “faits”: c’est là la bonne nouvelle de l’Évangile, celle qu’il faut annoncer. En outre, contrairement à la nécessité aristotélicienne, Dieu se laisse convaincre. Noé a réussi à Le convaincre de renoncer à tout détruire. Les habitants de Ninive L’ont fait changer d’avis. Dieu s’est également laissé convaincre à de nombreuses reprises par Moïse (“l’homme le plus humble que la terre ait porté” Nb 12:3).
Dieu est lent à la colère, miséricordieux, et, tout-puissant, il commande à la nécessité. Il sait corriger les événements, parce que l’Amour est au-dessus des événements, et s’il les corrige c’est par amour pour nous, qui sommes soumis aux événements. Voilà pourquoi je ne peux pas lire ce passage des pèlerins d’Emmaüs sans une pensée émue pour mon arrière-grand père Emmanuel Sire, mort à Arras en 1915, dont la dernière lettre adressée à sa femme disait : « Puissent les événements te trouver toujours au-dessus d’eux ». Ce qu’il lui suggérait en lui écrivant cela était, littéralement, de devenir une sainte.
Les faits plus forts que la nécessité
Quand Jésus leur pose cette question : “Quels événements ?”, les disciples font leur compte-rendu mais doutent eux-mêmes des faits qu’ils mentionnent, car la nécessité à leurs yeux est plus forte que les faits, qui, cette fois, par le récit de la Résurrection, semblent la contredire. Voilà la définition de ce qu’est un miracle : un miracle a lieu chaque fois que l’Amour contredit l’ordre auquel la nécessité semble avoir soumis toute chose.
(La résurrection est un miracle. La vie des saints est un miracle. Un enfant qui naît, une graine qui germe…)
D’abord, le penchant réaliste des disciples prend le dessus. Ils s’en remettent au témoignage de l’œil corporel: “Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu.”. Et que leur répond Jésus ? “Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire.”
Il leur demande d’être avec Pascal contre Spinoza. Il leur reproche d’avoir oublié que Dieu est au-dessus des événements. L’Amour commande à la nécessité.
“En partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait” (Lc, 24:27). La Vérité leur dit la Vérité, pourtant les philosophes ne la reconnaissent pas. Mais même sans l’avoir reconnue, leurs cœurs sont “brûlants”, ils ne veulent plus la quitter, et quand la Vérité “fait semblant d’aller plus loin”, sans eux, ils retiennent Jésus en disant une des plus belles phrases de la Bible : “Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse.”
La Vérité “fait semblant” (!!!) et le jour baisse, qu’est-ce à dire ? L’œil corporel voit-il moins bien maintenant que la Vérité a parlé ? N’est-ce pas cela que Platon appelait de ses vœux dans Phédon ? Dans la pénombre, le “signe de contradiction” va se révéler (Lc, 2:34). Personne ne l’a mieux illustré que Rembrandt (non pas à mon avis dans son tableau le plus célèbre, qui se trouve au Louvre, mais dans celui du musée Jacquemart-André).
Alors leurs yeux s’ouvrirent
C’est à la fraction du pain que les disciples reconnaissent Jésus, car l’eucharistie est désormais le mémorial de Dieu : point de jointure du temps et de l’éternité, de la création et du créateur, dans le pain, fruit de la terre et du travail des hommes. C’est ici qu’est désormais le corps livré, la présence réelle, dans ce sacrement d’union, de communion, où la Vérité est enfin dévoilée. “Alors leurs yeux s’ouvrirent, dit l’Évangile, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards” : aussitôt reconnu par les yeux spirituels, le Christ disparaît aux yeux corporels, et c’est là sans doute ce qui se passera le jour de notre mort, lorsque nous fermerons nos yeux corporels pour de bon.
“Quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est” (1Jn, 3:2).
Les disciples libérés
Dieu est tout-puissant, donc il commande aux événements. Il n’a pas à obéir aux « lois de la nature ». Il peut faire que Jésus qui est mort ne soit pas mort. Tant que les êtres humains observent avec leurs yeux, ils croient que tout ce qui arrive doit être logique selon leur logique à eux (celle que la pierre spinoziste a fini par admettre), et ne peut arriver que si cela respecte un ordre des choses institué une fois pour toutes et que rien ne peut convaincre. Mais s’ils observent avec leur cœur, ils se rendront compte que l’Amour commande à cet ordre des choses, et que l’Amour, lui, contrairement à la nécessité, se laisse convaincre.
Jésus a donné sa vie par amour, pour nous libérer de nos péchés, et nous libérer de « ces faits » qui nous encombrent. Il nous a libérés des lois physiques et de la tyrannie de nos yeux corporels. Transfixé sur la croix et transsubstantié dans le mémorial eucharistique, il nous a révélé une Vérité qui précède et transcende toute réalité. Avant qu’Abraham fut — au commencement, maintenant et toujours — Dieu nous appelle par notre nom, nous reconnaît, nous aime, nous pardonne et donne sa vie, à l’origine de toute vie, pour la nôtre, dans un sacrifice renouvelé à la fraction du pain. Il est grand, décidément, le mystère de la foi.
“La vie humaine est semblable à un chemin dont l’issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier pas ; mais la loi est portée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner en arrière. Marche ! marche ! Un poids invincible, une force irrésistible nous entraîne. Il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux ! Non, non, il faut marcher, il faut courir : telle est la rapidité des années. On se console pourtant parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudrait s’arrêter : Marche ! marche ! Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu’on avait passé ; fracas effroyable ! inévitable ruine ! On se console, parce qu’on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu’on voit se faner entre ses mains du matin au soir et quelques fruits qu’on perd en les goûtant : enchantement ! illusion ! Toujours entraîné, tu approches du gouffre affreux : déjà tout commence à s’effacer ; les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires : tout se ternit, tout s’efface. L’ombre de la mort se présente ; on commence à sentir l’approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas : déjà l’horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux s’égarent. Il faut marcher on voudrait retourner en arrière ; plus de moyens : tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé.”
La pierre est lourde, arrachée au granit, découpée dans le pain du monde, sans fêlure, énorme, Pour la pousser, il faudrait sept milliards d’hommes, des leviers numériques, un arsenal de tous les diables, Poulies, cordes, robots… “On met fin aux ténèbres, jusqu’au tréfonds on fouille la pierre obscure et sombre.” (Jb28:3)
Il faudrait toujours un homme de plus, un homme de plus et ce sera suffisant, encore un, mais cet homme ne viendra pas, et nous ne pourrons la pousser. “Les eaux se condensent comme la pierre et la surface de l’abîme se fige.” (Jb38:30)
En s’encastrant au seuil du tombeau, elle a produit un bruit définitif, un coup mat, une montagne encastrée dans le pas d’une autre montagne. BOUM ! “…le grand fracas d’un éboulis de pierre, la course invisible d’animaux bondissants, les cris, le rugissement des bêtes féroces, et l’écho répercuté au creux des montagnes, tout les paralysait d’épouvante.” (Sg17:19)
On la saupoudrera de gris de feu et de blanc de Meudon! Noir d’os! Noir d’aniline! Longtemps les hommes ont adoré cette pierre, à laquelle ils donnaient des noms sans consonne : AOA – ÉOUA – OÉA Ils disent à la pierre : “Toi tu m’as enfanté” (Jr2:27)
Si on la touche, la pierre chauffe et crépite, elle crie, elle veut frapper. C’est Goliath en forme de pierre. C’est l’Égypte dans un rocher. “Son cœur est dur comme pierre, dur comme la meule de dessous.” (Jb41:16)
Sans doute la météorite qui a brûlé les dinosaures jusqu’à l’amibe avait-elle la forme de cette pierre, lourde et dense comme cette pierre! Sans doute était-ce cette pierre, arrivée sur terre depuis le Néant! Nous ne pourrons la déplacer d’un iota, parce que nous ne voulons pas qu’elle se déplace. Tout est bien. Cette pierre nous arrange. Lourde et noire, elle a été lancée dans le carré de la Vérité. Comme je l’aime, cette pierre, comme je la trouve à mon image! Ventrue et royale! Bientôt nous la jetterons sur saint Étienne! Hier, nous la brandissions devant la femme adultère! “Ce fut un piège mortel, lorsque des hommes, devenus esclaves du malheur ou du pouvoir, attribuèrent à la pierre et au bois le Nom incommunicable.” (Sg14:21)
Aucun rayon ne passe au travers : tant mieux. Devant la Vérité, lumineuse et fragile, nous avons scellé le monolithe de la réalité, et la réalité est dure, évidente, compacte, soumise à la pesanteur — au moins celle-là ne risque pas de marcher sur l’eau! “Tu es une pierre et sous cette pierre j’enterrerai Son Église!” “On apporta une plaque de pierre, on la plaça sur l’ouverture de la fosse ; le roi la scella avec le cachet de son anneau et celui des grands du royaume, pour que la condamnation de Daniel fût irrévocable.” (Dn6:18)
Pierre qui ne roule pas et qui, autour d’elle, amasse toute la mousse du monde… Paravent cosmique! Rien, jamais, ne te fera bouger. Aucune police ne peut te vendre. L’eau d’ici n’aura pas raison contre toi!
Plus l’homme est orgueilleux, mieux le tombeau sera fermé — aux pharaons les pyramides — car plus on est riche de soi-même et plus on craint, en mourant, de devenir léger, dépouillé du poids amassé, délesté de mes satisfactions. Enfermez-moi, je vous en prie, derrière une pierre sisyphique! Gardez-moi de l’Arbre de Vie! Pendez-moi à celui de la Connaissance!
“Alors on roule la pierre posée sur l’orifice du puits et on abreuve le petit bétail…” (Gn29:8)
La cicatrice est là mais la sensation est encore éventrée. L’angoisse bouge… Mes souvenirs ont écrasé les fleurs. La tombe, cette fois, est bâillonnée. Nous avons part à cette pierre. À son ventre, nos chaînes ont tissé une rivière de diamants. Là est le pavois de nos naufrages, où la lumière reflue comme une eau! Dehors, la Vie! Rien ne sera rendu! Hublot sur rien! Multiplication zéro!
“Il deviendra un lieu saint, qui sera une pierre d’achoppement, un roc faisant trébucher les deux maisons d’Israël, piège et filet pour l’habitant de Jérusalem…”(Is8:14)
Pierre sans angle, toi que les bâtisseurs ont adoré!
“Moi, dans Sion, je pose une pierre, une pierre à toute épreuve, choisie pour être une pierre d’angle, une véritable pierre de fondement. Celui qui croit ne s’inquiétera pas…” (Is28:16)
Tobith et Antigone ont enterré les morts derrière des pierres que seul Dieu pourrait faire bouger. Ils ont donné à la réalité le mystère à manger.
“Elles trouvèrent la pierre roulée sur le côté du tombeau.” (Lc24:2)
“« J’ai pris, dans le Nouveau Testament, le schéma vendredi-samedi-dimanche. C’est-à-dire : la mort du Christ le vendredi avec la nuit qui vient sur la Terre, la déchirure du voile du Temple ; puis l’incertitude qui a dû être – pour les croyants – au-delà de toute horreur : l’incertitude du samedi où rien n’arrive, rien ne bouge ; enfin la résurrection du dimanche. C’est un schéma d’une puissance de suggestion illimitée. Nous vivons la catastrophe, la torture, l’angoisse, puis nous attendons, et pour beaucoup le samedi ne finira jamais. Le messie ne viendra pas et le samedi continue.
Maintenant, comment vivre ce samedi ? Pour le messianique marxiste, pour le socialiste utopique, ce samedi aura une fin : il y aura le royaume de la justice sur Terre. Les extrémistes de gauche l’ont toujours prédit depuis le XVIIe siècle, en disant : « Il faut un peu de patience. » Pour le Juif, il y a la croyance qu’effectivement le messie va venir. C’est un blasphème d’essayer de calculer, d’après un calendrier, la date de cette venue, mais elle aura lieu. Pour le positiviste, le scientifique, le technologue, la fin du samedi pourrait être, par exemple, le remède au cancer. Il y a beaucoup de mes collègues pour lesquels c’est devenu ce qu’ils appellent (et l’image est importante) un saint Graal. […]
Ce samedi de l’inconnu, de l’attente sans garantie, c’est celui de notre Histoire. Il y a, dans ce samedi, une mécanique à la fois de désespoir – le Christ horriblement tué, enseveli – et d’espoir. Le désespoir et l’espoir sont bien sûr les deux faces de la médaille de la condition humaine. Nous arrivons très mal à nous imaginer le dimanche. (…) Sans l’espoir du dimanche, ce serait peut-être le suicide. »
Pierre Boutang
“L’idée qu’il n’y a rien le samedi saint est une idée énorme. Demandez à Hans-Urs von Balthasar […], demandez à tous ceux qui se sont occupés de la polémique de la descente, du vide de ce moment où le Christ est vraiment mort, et n’est pas ressuscité. Comment : “Il ne se passe rien ?” Cette suspension ! Il ne se passe rien pour les hommes dans l’attente, bien sûr, mais il y a de longues périodes de la vie où nous attendons sans que tout soit fait. Où nous sommes fatigués, où nous souffrons, où la souffrance paraît n’avoir pas de sens, mais si nous sommes impatients comme vous l’êtes, alors à ce moment-là nous ne voulons pas subir […]. La foi consiste à dire : ça ne peut pas continuer comme ça !”
Je viens de découvrir les attaques délirantes lancées en direction de Marc-Édouard Nabe par un jeune homme dont j’ignorais jusqu’à ce jour l’existence . Je ne suis pas sûr d’avoir compris si le jeune homme en question s’appelle Alexandre Sablons, Jean-Michel Leroy ou Jehan Huisclos, mais évidemment je suis consterné par sa vulgarité, son inculture (dix mille livres!), sa connerie hargneuse, et je suis fasciné, aussi, par l’incapacité de ce monsieur à formuler quoi que ce soit de vraiment blessant. Nabe, décidément, attire les ratés. Il est le centre de gravité autour duquel s’organise leur système avant qu’ils n’essayent de s’en éloigner, ingrats, et, ce faisant, s’anéantissent. Tous lisent Suarès, Rebatet et Powys, ils font semblant d’écouter du jazz, et au lieu de remercier Nabe ils crachent sur celui qui les leur a donnés à lire et à entendre. Leur jalousie se répète et ouvre ses ailes de perroquet gris et puant. Le mensonge la seconde : une nuée de mouches… Qui est Alexandre Sablons? A-t-il jamais rien fait ou dit? Y a-t-il quoi que ce soit à juger chez ce fat sinon cet autoportrait grotesque, un extrait de journal mal écrit, et quelques tweets vulgosses ?
Ce qu’il y a en moi de plus grand que moi, Et dans le Ciel de plus grand que le ciel, Ce qu’il y a en moi de plus fragile que moi, Et dans le Ciel de plus inaltérable que le ciel, Ce qu’il y a dans l’espace de plus petit et dans le temps de plus étendu, Ce qu’il y a dans le temps de plus insaisissable et dans l’espace de plus omniprésent, Ce qu’il y a dans le langage de moins bavard, Ce qu’il y a d’éternel dans ce qui est infini, Ce qu’il y a d’immortel dans ce qui est mortel, Ce qu’il y a d’espérance au fond des pires détresses, Ce qu’il y a de lumière sous les ténèbres les plus épaisses, Ce qu’il y a de vrai dans les plus déchirantes contradictions, Ce qui demeure dans ce qui passe, Ce qui monte dans ce qu’on abaisse, Ce qui avance dans ce qu’on retient, Ce qu’on reçoit dans ce qu’on donne, Ce qu’on gagne dans ce qu’on perd, Ce qui parle dans ce qu’on tait, Ce qui est simple, ce qui est pauvre, ce qui est retiré, Ce qui EST où rien n’existe, Ce qui unit, ce qui pardonne, ce qui appelle, Ce qui est gratuit et nécessaire, D’où provient toute vie et toute vérité, Infiniment offert,
Nous l’avons trahi, flagellé, humilié, insulté, renié et cloué à une Croix.
« Tous les disciples ont fui, Pierre lui-même renie avec transport! Une femme au plus épais de l’insulte et au centre de la mort Se jette et trouve Jésus et lui prend le visage entre les mains. Enseignez-nous, Véronique, à braver le respect humain. Car celui à qui Jésus-Christ n’est pas seulement une image, mais vrai, Aux autres hommes aussitôt devient désagréable et suspect. Son plan de vie est à l’envers, ses motifs ne sont plus les leurs. Il y a quelque chose en lui toujours qui échappe et qui est ailleurs. Un homme fait qui dit son chapelet et qui va impudemment à confesse, Qui fait maigre le vendredi et qu’on voit parmi les femmes à la messe, Cela fait rire et ça choque,, c’est drôle et c’est irritant aussi. Qu’il prenne garde à ce qu’il fait, car on a les yeux sur lui. Qu’il prenne garde à chacun de ses pas, car il est un signe. Car tout Chrétien de son Christ est l’image vraie quoique indigne. Et le visage qu’il montre est le reflet trivial De cette Face de Dieu en son cœur, abominable et triomphale! Laissez-nous la regarder encore un fois, Véronique, Sur le linge où vous l’avez recueillie, la face du Saint Viatique. Ce voile de lin pieux où Véronique a caché La face du Vendangeur au jour de son ébriété, Afin qu’éternellement son image s’y attachât, Qui est faite de son sang, de ses larmes et de nos crachats! »
A l’approche de la vigile pascale, je pense au Livre de Néhémie qui commence dans les brèches et les cendres. Laisse-moi aller en Juda, dans la ville où sont enterrés mes pères, et je la rebâtirai… L’Église de France vacille entre les vestiges de son ancienne gloire, et des braises encore trop vertes pour qu’on puisse savoir si elles éclaireront quoi que ce soit. Il faudrait rebâtir, et pour cela accueillir les nouveaux venus en les prévenant qu’il n’y a rien à faire ici à part recevoir des coups et porter des pierres. Feront-ils revivre ces pierres à partir de monceaux de décombres? Elles sont calcinées!… On se moquera de vous! Pour les idiots vous serez des fous, pour les athées des irrationnels, pour les philosophes des idiots — et aux yeux de tous ces démocrates, qui n’en sont pas à une contradiction près, vous serez à la fois des fascistes et des anarchistes. Le Christ a gagné une partie que vous devrez pourtant jouer. Samedi soir, vous entrerez sur le terrain. Il pleut. Le public ricane. Ils se moquèrent de nous et nous méprisèrent… Le ciel est bas et sans couleur. Personne ne semble vous attendre. Je n’avais avec moi aucune autre bête de somme que ma propre monture…Pendant la nuit, je sortis par la porte de la Vallée, je me rendis devant la source du Dragon, puis à la porte du Fumier… Bienvenue, chers catéchumènes, dans la solitude, bienvenue dans cette Terre arrachée au Ciel, et sur ce monde auquel désormais vous n’appartiendrez plus… Bienvenue dans la noire nuit, en vous-même ! Je poursuis mon chemin vers la porte de la Source et le réservoir du Roi, et je ne trouve plus de passage pour la bête que je chevauche… Bienvenue dans une humanité déchue, idolâtre, dévorée par la vanité et l’envie. Vous serez seuls. Vous monterez vers la Croix. Je remontais donc la nuit par le Ravin… Nous serons seuls ensemble. Allons rebâtir le rempart de Jérusalem!… Mettons-nous à reconstruire !…C’est le Dieu du ciel lui-même qui nous fera réussir…
Néhémie est resté seul à Jérusalem trois jours, dans l’obscurité, avant de dévoiler son projet et de se mettre à rebâtir. Les voici les trois jours qui vous séparent du Grand’ Oeuvre! Notre Dieu combattra pour nous…
À l’occasion du mercredi des espions, je publie, je republie…
NB : Ceci est une variation libre et non une critique. Je ne suis pas Juan Asensio. Je n’ai ni la patience ni le courage du stalker. Lorsque je lis, je prends des notes. Ce sont mes notes.
Juan Asensio est un arbre dont les racines ont des dents, noueux, mauve et doré, un olivier biblique, égaré dans son époque comme tout ce qui est rassemblé s’égare où tout est dispersion et divertissement, et où les loups et leurs louves voudraient « s’éclater » à tout prix. Un homme comme il y en avait dans l’Antiquité et encore au Moyen-Âge, mais presque aucun depuis, à part quelques exceptions notables qui d’ailleurs ont été notées, l’avantage, où la lâcheté est système, étant de repérer facilement les êtres qui sont encore un peu humains. Bref, Asensio est un homme vivant, c’est‑à-dire, dans notre monde, un homme mort (comme lorsqu’on dit à quelqu’un qui refuse de respecter les règles d’un jeu voulu par d’autres : « vous êtes un homme mort »).
Il est l’un des derniers — sans doute le dernier — critique(s) littéraire(s). Pourquoi le dernier ? Parce qu’il est le seul réactionnaire. Or la critique est une réaction — rien d’autre. Ce que ce monde appelle, par lâcheté comme toujours, et par orgueil naturellement, « critique », désigne en fait une science des mondanités et une stratégie pour en finir avec la critique, la vraie, que notre siècle abhorre — la stratégie en question consistant à donner à quelque chose le nom d’une autre chose de manière à l’effacer de la mémoire collective. Seulement Asensio, lui, réagit. Pour leur malheur, il n’en finit plus de faire exister, résister, insister la critique. Il est un feu dont le chant de désespérance s’édifie dans leur pâtis comprimé comme une mer sur la lune. Ici tout est infini mais rien n’est éternel ; c’est l’extrémité horizontale ; et s’il y a quelques braises, dans l’ensemble, avouons-le, nous foulons (et Asensio se défoule dans) un désert souillé de tentatives prétendument utiles mais surtout débiles et rémunératrices, des éclipses manquées, ou mieux, et surtout, des manques éclipsés. Les romans et les essais servent de cartes de visite aux intrigants d’une d’aristocratie molle au sein de laquelle il est indispensable d’obtenir le statut très français et non moins con d’écrivain ; cf. Beigbeder. Il y aura sans doute un matin de gloire à l’Elysée — on dit que les copines du Président ne sont pas farouches.
Dans ce livre, qui est une auto-coalition noire et baroque au fuselage cohérent, génial, tout de sincérité, Asensio reformule la question de Judas. Cette question, ce sont les pierres de touche de la métaphysique rendues dans l’enveloppe d’une seule plaie d’où le serpent d’autrefois a jailli en un tube de lave lent et coruscant, humide mais brûlant, pour dire aux premiers des nôtres : « Voyez ce que l’être ne vous montre pas, prenez ce que l’être n’a pas donné, parlez, pensez, anges d’amour, soyez anges de raison et vous serez comme des dieux… » Il ne dit pas « vous serez des dieux », mais « vous serez comme des dieux ». Qu’est-ce que ce mensonge à soi-même ? Quel ver le malin a-t-il injecté dans le fruit parfait et interdit ? Ecrire, n’est-ce pas s’enivrer du sucre d’une fleur et de sa pomme maudite ? N’est-ce pas l’orgueil suprême ? N’est-ce pas le sentiment de nudité et l’urgence qu’on a de se couvrir ? De s’apprêter ? Pourquoi Judas ? A quel arbre le traître est-il pendu sans arrêt, jaune et vert comme, à son tour, un fruit ? Comment balance-t-il ? Qu’est-ce que ses yeux morts prétendent et nous ont révélé ?
L’un des traits géniaux de Juan Asensio — il y en a une lyre — consiste à faire le lien avec la littérature. Les réflexions qu’on peut avoir concernant Judas — idiotes ou intelligentes, originales, sensibles ou naïves — ont en effet leur double dans la littérature, dès lors qu’écrire consiste à utiliser un instrument imparfait pour évoquer ce qui est parfait ; autrement dit trahir le Verbe. La littérature comporte tout ce que l’histoire de Judas comporte, les mêmes doutes, les mêmes questions insolubles, l’ombre ocre et noire de l’orgueil, le libre-arbitre, le baiser silencieux, la parole qui dénonce au lieu d’annoncer, le prix de la trahison (Goncourt, trente deniers), la souveraine intranquillité, les entrailles déversées, le grincement de la corde et la perspective d’y mettre un terme.
Le vaste poème de Juan Asensio est une porte sculptée à la manière de Rodin pour celle de l’Enfer, immense et haute, puissante, élevée dans la nuit par la force d’un seul homme, de bronze mat, mais une porte, rien d’autre : le monde devant n’est pas la faute du sculpteur, pas plus que le monde derrière ne relève de sa responsabilité. Asensio a beau être talentueux, il n’est ni le Diable qui nous gouverne ni le Dieu qui nous accueille.
Sa porte (les livres sont des portes, ouverts comme des portes) est hérissée de métaphores d’une sensualité gothique et sourde, parfois gênante mais toujours sensuelle, sensible, incarnée. La matière et le sens se trouvent et se composent autour des pensées d’un narrateur qui traverse les intuitions plus qu’il ne s’y arrête, et récolte dans son vendangeoir de faramineuses images, taillées dans la frondaison de baobabs antiques et de saules pleureurs vastes et protégés comme des cathédrales.
On n’échappe pas en lisant Asensio à une forme de sensation organique, comme si un gros paquet de pourriture avait été déposé par le poète au pied de la croix parfaite du Christ et de son secret parfait. Ses flèches sont enduites d’un venin sirupeux et trempées dans un sel nauséabond, puis brûlées, tisonnées, grattées. Il y a de la nécrophilie dans cette chanson, ainsi qu’un chamanisme celte : le chaudron, la forêt, les falaises et les cailloux magiques.
Asensio est libre par principe, (la question de Judas est celle du libre‑arbitre). Son poème est apocryphe à chaque ligne, sauvage et souvent épuisant de sauvagerie. La peinture est choisie : des couleurs orientales avec des traits incas à l’intérieur des mousses dorées de l’Eglise, et la Hollande, la pluie, des navires frottés de grisaille, les prostituées tsiganes à genoux devant l’autel, les psaumes des pêcheurs de baleine, les haddocks faisandés, l’humidité pour toujours des éponges mystiques. Enfin, il y a les voyelles, un torrent de voyelles déclenché autour du « Judas » ; on en a plein la bouche : des graviers sous la dent, rimbaldisme néotestamentaire, des planches de chêne cognées jusqu’à la rupture à des plaques de béton enflammées.
Ces voyelles causent des craquements dans le feu… Oui, il y a un angle qui résiste. Il me semble avoir perçu une pointe noire chez Asensio, un métal dur, sûrement hérité de l’enfance, une résistance à la grâce, comme chez Judas peut-être.
Je retiens de ma lecture mille sentiments ainsi que certaines réflexions originales à propos de la relation qui n’est ni de cause ni d’effet entre mensonge et trahison. Celui qui trahit le fait sans mentir. La trahison est-elle le prix de la vérité ? La grille de parole, est-ce cela ? Cette malhonnêteté au sein de la parole, cette imperfection qui ne ment pas car elle ne cherche pas à mentir, mais qui trahit, car elle veut dire la Vérité ? L’enfant, en apprenant à parler, apprend à devenir imparfait. Il apprend à trahir le Verbe en devenant un homme, c’est-à-dire un traitre, une trahison à l’être : trêtre — sacrificateur mélancolique.
Asensio a écrit un livre entier à propos de l’imperfection du langage. Et c’est drôle parfois, parce que l’imperfection est drôle. Exemple : le narrateur se transforme en gnou. Voyez l’humiliation de votre bouche quand elle prononce ce mot, « gnou » : elle avance et s’échoue au bord d’elle-même, ridicule, désespérée. Nous sommes des ruminants ; Dieu parle et pardonne pendant que nous mâchouillons le lattis de sa Croix.
Le problème des livres, c’est qu’ils n’ont pas de sang. Ils ne saignent pas. A part la Bible, qui est le seul livre saint précisément parce qu’elle est le seul capable de saigner. (Le Coran ne saigne pas, il brûle.) Parce qu’elle saigne, la Bible est le seul livre logique. Mais Asensio a trouvé une faille dans cette logique, où il entre par contorsion, profitant d’une tectonique annonciatrice non pas d’une catastrophe mais carrément de la fin du monde, l’heure dernière et son fou trait de foudre.
Dieu n’existe t il que lorsqu’on prie ? Quand on dit « au commencement était le Verbe », de quel commencement s’agit il ? De l’univers ou de la parole ? Tout cela n’est-il qu’un jeu de signifiants, une symphonie performative ? Y a-t-il Dieu indépendamment de la parole ? Et l’univers ? Y a-t-il l’univers ? La lune existe-t-elle sans le doigt qui la montre ? Les bougies feuilletant dans le secret des chapelles, est-ce Dieu lui-même et son Fils ? Qu’est-ce que Jésus a écrit sur le sol (Jean, 8 : 6) ?
Peut-être n’écrivons-nous que pour l’orgueil, et par lui, qui est l’inverse du Christ, l’inverse de l’amour, le chant de vanité. Nous écrivons contre l’Amour. La littérature, peut-être, est une justification, et l’excroissance malade du libre-arbitre — une façon de dire au Christ sur la Croix : « D’accord nous t’avons livré, mais regarde quand même… » La peinture et la sculpture, pareil : orgueil, orgueil partout, trahison, iscariotisme. Il n’y a que la musique qui ne soit pas de l’orgueil, et encore, je dis la musique parce qu’il y a les chants grégoriens et Bach, je ne parle ni de Wagner ni de Beethoven, ni même de Mozart, qui sont plus écrivains que musiciens. Mozart est l’écrivain parfait… La littérature, la peinture et la sculpture sont toutes à propos des sentiments de Judas. La musique, quant à elle, la vraie musique, celle de Bach, est toujours à propos des sentiments de Saint‑Joseph. Il n’y a que la musique qui soit du silence.
Ce texte a été publié en mai 2015. Je le republie aujourd’hui, puisque la messe est celle du “mercredi des espions”.
Le problème de Judas, tout le monde le connaît, parce que tout le monde est concerné : comment et pourquoi un enfant de Dieu a-t-il pu trahir le fils de Dieu et Dieu lui-même, le Paraclet, le Verbe, la mine de la Parole, le zénith du Principe ? Quelle cause a-t-elle pu contrevenir à la cause non causée ? Et à quel point Jésus a-t-il besoin de Judas ? La condition sine qua none de la résurrection est-elle une trahison ? L’Amour en devenir a-t-il besoin du refus d’amour pour devenir l’Amour ?
Le mystère peut doublement être éclairé il me semble en effectuant une symétrie entre les figures de Judas Iscariote et de Saint Joseph, au moment de l’acceptation/trahison, puis entre celles de Judas et du Christ au moment de la pendaison/crucifixion.
Première symétrie
Judas, c’est celui qui énonce, dénonce et ne croit pas assez en Dieu pour croire en Jésus. Joseph c’est celui qui se tait, supporte et croit en l’amour de sa femme au point d’accepter l’amour de Dieu. En ne parlant pas Joseph sert la Vérité ; tandis que Judas parle et soumet la parole au lieu de s’y soumettre. Le plus célèbre traître de l’Histoire a effectué un calcul, comme disent les économistes, rationnel. Il est celui qui compte, choisit et ne s’abandonne pas à la pureté mais qui, en la sondant, la défait. Judas, c’est le Kant juif.
Comme Joseph, et comme la plupart d’entre nous, il ne croyait pas en Dieu immédiatement. Il lui fallait un rapport ; il fallut une médiation. Comme pour le charpentier, et comme pour chacun d’entre nous, dans la foi de Judas il y avait une place pour le doute, c’est-à-dire pour la raison, c’est‑à-dire pour la folie, ou au moins pour la trahison de l’Amour, qui est une forme douce de folie, disons la forme normale de la folie, tandis que le silence, celui de Joseph, le silence de l’acceptation, est la forme normale de la sainteté.
Judas, au moment crucial, se tait et embrasse Jésus. Il y a deux évangiles où il le salue — « Rabbi ! » — mais même dans ceux-là il ne dit pas aux soldats « c’est lui, c’est le fils de Dieu » pas plus qu’il ne dit « c’est lui, celui qui se prend pour le fils de Dieu ». Chez Saint Jean, Jésus s’avance et parle tandis que Judas se retire et se tait. A cet instant, la nuit tombe sur l’Evangile, la Passion a commencé. Le silence de Judas livrant l’Amour et celui de Joseph livré à l’Amour peuvent être entendus ensemble. Comme c’est le cas en musique pour un contrepoint, ici nous aurions un contrepoint deux fois silencieux : du silence composé par Bach.
Seconde symétrie
Après le moment de la trahison, vient le deuxième moment crucial, là encore contrapunctique, comme si Judas ne pouvait pas agir sans contrepartie, gratuitement, pour lui-même, et n’existait que dans l’altérité. Ce moment c’est l’assassinat de Jésus et le suicide de Judas. Une des réponses du mystère du sacrifice du Christ pour tous se trouve dans le suicide de Judas pour lui-même. Ce sacrifice était-il nécessaire à ce suicide, et ce suicide nécessaire à ce sacrifice ? Le geste de Dieu pour sauver une humanité faite à son image peut-il être dissocié du geste de l’humain détruisant à l’intérieur de lui ce qui ressemble à Dieu : l’amour et la vie ? La mort de Judas est-elle une téléologie concurrente ou complémentaire de celle de la résurrection du Christ ? Peut-être s’agit-il d’une dernière résurgence de l’esprit grec (autrement dit de la tragédie : τράγος‑ᾠδή, trágos (bouc) – ôidế (chant), le chant du bouc émissaire, la complainte de la victime sacrifiée sur l’autel) avant que la Vérité ne soit dévoilée, un dernier scandale comparable aux hécatombes et à ce couteau planté dans la gorge d’un million d’Iphigénie. Après cela, il n’y aura plus de tragédie, car la violence — et il y aura encore de la violence (« J’apporte le glaive ») — est dramatique au lieu d’être tragique en cela qu’elle est perpétrée en connaissance de cause, comme l’a démontré René Girard.
Quelle force permet à la Croix de tenir ? Les clous ne supportent-ils pas Jésus en même temps qu’ils le tuent ? Et que dire de ce cri trois fois humain du fils de Dieu, apothéose du mystère de l’incarnation : « Père, Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? », succédant à ce soupir trois fois divin, apothéose du mystère de la miséricorde : « Pardonne‑leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » ? Pourquoi Judas serait-il exclu de ceux qui « ne savent pas ce qu’ils font » ? Parce qu’il savait ? Cela ne tient pas, car s’il avait su il ne l’aurait pas fait. Logiquement, si Dieu pardonne à ses bourreaux alors Judas, qui se repent, est pardonné.
La question de Judas s’ouvre nécessairement sur celle de la théodicée. Si Dieu est parfait, et s’il sait tout, son mystère comprend aussi le mystère de Judas. Avant que Judas fût, le Christ est. Dire l’inverse, en prétendant par exemple que l’Iscariote est une espèce de trouée d’obscurité dans le ciel ouvert par la Croix, un coup au cœur de l’Amour non prévu par l’Amour, ce serait être du côté des Manichéens contre Saint‑Augustin. Mais cette erreur écartée, la question demeure : comment Dieu a-t-il pu laisser faire ? Pourquoi l’a-t-il voulu ? Si c’était écrit, comment a-t-il pu écrire cela à propos de son fils ? A quel prix, la miséricorde divine, le rachat de nos péchés ?
Deux hypothèses : le refus de la miséricorde ou le deuxième péché
Première hypothèse : s’il est exclu de la miséricorde divine, c’est parce que Judas ne croit pas au pardon, ou bien, pire : il le refuse, il y croit mais y renonce, poussant son libre-arbitre jusqu’au point ultime : la damnation, le choix du démon, de sorte qu’il soit possible de dire que non seulement nous pouvons choisir le mal mais qu’en plus nous pouvons choisir le mal absolu, et que Dieu nous a aimé au point de nous laisser libre à ce point.
Deuxième hypothèse : s’il est exclu, c’est que Judas a commis un autre péché pour lequel, contrairement au premier, il ne s’est pas repenti. Ces deux hypothèses suggèrent que la trahison n’est peut-être pas seulement où l’on croit.
Le deuxième péché de Judas
S’il croit qu’il a pu livrer Dieu, Judas est un vaniteux parce qu’il croit qu’il a eu du pouvoir sur Dieu tout-puissant, et qu’il a été, au moins une fois, plus puissant que le Seigneur Roi. Par orgueil, il confond libre-arbitre et puissance divine (sans doute la plus vieille confusion du monde), et c’est là, non pas parce qu’il a livré mais parce qu’il a mal interprété les causes et les effets de son acte, c’est là qu’il commet son deuxième péché, celui dont il ne se repent pas. Ce péché c’est celui de Lucifer, qui consiste à se prendre pour Dieu ou pour son égal ; c’est cela le Diable ; c’est cela le Démon ; c’est cela le danger du sentiment de liberté ; et c’est cela que Jésus voit en Judas quand il annonce à ses apôtres qu’un démon est parmi eux ; non pas celui qui le livrera mais celui qui croira qu’il a été un aiguillage décisif et que, s’il l’avait voulu, le cours des choses aurait été autrement, y compris concernant le sortde Dieu. Dans ce cas, nous ressemblerions à Judas à chaque fois que nous nous croyons maître et possesseur du sort de l’univers, ou que nous nous prêtons la capacité de tuer Dieu. Judas se croit responsable au point de se juger impardonnable (il tente de s’élever au rang de Dieu en se faisant le juge de lui-même) et se pend, exécutant ainsi lui-même la sentence qu’il a lui-même proférée.
Le troisième péché de Judas
Le vrai scandale de Judas n’est peut-être pas dans la trahison que bien vite il regrette, ni même dans l’orgueil de croire qu’il aurait pu sauver Jésus, mais dans le suicide. En se suicidant, il renonce au hasard divin, à la repentance, à la Grâce. C’est à cet instant qu’il trahit. L’Evangile ici se prononce sur le suicide, lequel est selon certains philosophes le roi des problèmes philosophiques — le seul « vraiment sérieux » selon Camus. C’est à cet instant, et à celui-là seulement, en jugeant et en se tuant, que, peut-être, Judas contrevient à la volonté de Dieu. Et encore… Qui peut prétendre qu’il y contrevient ?
Judas est-il coupable ?
Prétendre que Judas est coupable, c’est commettre un péché d’orgueil, car c’est prétendre accéder à la justice de Dieu. Prétendre que Judas est puni, c’est prétendre qu’on sait qu’il mérite d’être puni et qu’il a été puni ; or on n’en sait rien. Son destin est à la fois une clef pour le lecteur de l’Evangile et un piège pour celui qui croirait trop vite avoir compris quelle serrure cette clef ouvrira. Nous ne pouvons pas nous permettre de juger Judas, et nous entendrons son mystère à la seule condition que nous l’ayons accepté en tant que mystère et que nous nous soyons faits humbles devant lui.
Vous êtes mort la semaine dernière, le 3 février, à Cambridge. J’ai décidé malgré cela de vous écrire une lettre, dans l’espoir qu’elle vous parvienne entre deux eaux, quelque part en périphérie du Royaume. Une bouteille à l’âme mère. Il ne s’agit pas de vous faire part une nouvelle fois de ce que je vous dois, ou de mon admiration qui là où vous êtes ne vous sera pas plus nécessaire qu’ici — mais de vous décrire un phénomène qui eut lieu le lendemain de votre mort et qui vous intéressera sans doute, dans la mesure où il y est question de ce miracle auquel vous avez consacré l’intégralité de votre œuvre, j’ai nommé « le miracle poétique », ou la fusion du mot et de la chose, opérée sans confusion ni substitution.
La veille de votre mort, je me trouvais dans les Pyrénées, où j’avais prévu de séjourner dans un hôtel deux étoiles. L’hiver avec son manteau bleu et ses plumes de vautour, l’hiver insubmersible, régnait sur les crêtes rocheuses. La neige s’amoncelait en paquets scintillants sur le bord des pistes, et en corniches floues au-dessus des télésièges. Je contemplais cette féérie, quand un client de l’hôtel se planta à côté de moi, et eut cette phrase étrange : « Que voulez-vous, la mort de toute façon n’a plus rien à dire », après quoi il haussa les épaules. Son nez en point-virgule, ainsi que son allure gentille et tonique me firent penser qu’il s’agissait d’un dentiste ou d’un genre de sous-préfet. Sans vraiment me regarder, il touillait dans mes oreilles sa compote métaphysique : « La mort est en panne d’inspiration » disait-il, et d’autres phrases qui ne m’intéressaient pas.
Je ne vais pas dans les Pyrénées pour skier, mais pour y voir les skieurs descendre les flancs neigeux des montagnes, comme une ponctuation devenue folle sur les pages d’un livre que les mots auraient désertées. Un livre dans lequel il faudrait mettre de l’ordre. Je me plante au pied des pistes, dans un hôtel sale, et je godille parmi les sensations : j’écris ce fameux livre, j’y mets de l’ordre. C’est comme ça que mes romans sont venus aux mondes : sous un ciel métallique, devant les pics enneigés, entre une bière, un double expresso, un cendrier géant, un steak-frites inondé de ketchup et des types qui essayaient de ne pas être trop ridicules quand ils passaient près de moi avec leurs chaussures de ski.
La nuit tomba. Jugeant que j’avais assez écrit pour la journée, je décidai de suivre un chemin qui serpentait entre les lances squelettiques et odorantes des sapins, jusqu’à une clairière où la lune, comme d’habitude, tapinait. La clairière était bourdonnante et laiteuse. La voix du point-virgule dans ma tête avait installé sa tambouille : « La mort, putain, est en bout de course… »
Le lendemain à sept heures, j’allumai la radio et appris au bout de quelques minutes que vous étiez mort. On ne disait pas grand-chose à votre sujet. Les journalistes vous présentaient comme un prof. À mon grand étonnement, aucun d’entre eux n’expliquait que vous aviez passé votre vie à lutter contre un phénomène pourtant clairement identifié et facile à comprendre, et que vous aviez moins été un pédagogue, en fin de compte, qu’un militant. Toute votre vie en effet, cher George Steiner, vous avez dénoncé les méfaits d’une révolution amorcée au Moyen-Âge à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler « la querelle des universaux », laquelle opposa les réalistes, d’après lesquels le sens des mots vient des choses qu’ils désignent, aux nominalistes, d’après lesquels le sens des choses dépend des mots qu’on emploie pour les désigner. Ce qu’on appelle « modernité » n’a jamais été rien d’autre selon vous que le glissement de la position réaliste vers la position nominaliste. À force de donner leurs noms aux choses, Adam avait fini par croire qu’il les avait créées. C’est ainsi que les mots, puis la peinture, la sculpture, la musique et la danse furent vidés de leur substance originelle, au point de devenir des enveloppes en libre-accès, à l’intérieur desquelles l’artiste, mais aussi le juriste et le politique pourraient bien mettre ce qu’ils voudraient. La fleur mallarméenne, absentée de tous bouquets, n’était guère plus qu’un signe arbitraire, objet d’une convention plus ou moins stable. Dénonçant livre après livre cette folie, vous avez milité pour raccommoder ce qui avait été séparé. Selon vous en effet, il était urgent de renouer le lien entre le mot, la note de musique, le coup de pinceau, le pas de danse, le concept philosophique, et la chose, la chose vibrante, la racine et l’épi sous le grain transporté. Urgent de rendre sa sub-stance au langage, c’est-à-dire littéralement « ce qui se tient en dessous ».
Même si j’étais très affecté par la nouvelle de votre mort, je n’ai pas réussi à pleurer. Je n’y arrive presque jamais. La dernière fois, c’était quand Laetitia au lycée avait refusé de sauter avec moi d’une falaise. « Si tu ne le fais pas pour moi, avais-je tenté alors, fais-le pour emmerder ton père. » En ouvrant les volets de ma chambre d’hôtel, j’espérais que la montagne pleurerait à ma place. Mais je découvris avec stupéfaction qu’il n’y avait plus ni la neige ni les coulures de glace ; il n’y avait plus les cheveux du blizzard, l’alphabet des torrents, les boucles fluorescentes. À leur place, une traînée de boue s’inclinait vers le soleil. Les crêtes desquamaient. La roche n’était pas triste. Elle n’avait même pas soif. C’était des courbures râpeuses. C’était une croûte de boue et de foin.
Que c’est grand la montagne sans la neige ! Hier si neuve, si pure, aujourd’hui si sale et ancienne !
J’allai dans le hall de l’hôtel, et trouvai une trentaine de clients rassemblés comme pour un complot. Mêlé à eux, je découvris qu’ils commentaient ce qu’ils appelaient doctement « le phénomène ». On s’improvisait météorologiste. On bâtissait des théories grandioses. Une dame en forme de lampe-tempête et à l’odeur d’écran total griffonnait des schémas dans le but d’expliquer à un binoclard aux mains de pianiste une histoire de cycle intersidéral ; elle pointait du doigt une patate qu’elle avait dessinée sur la dernière page de son filofax à spirales dorées, et commençait chacune de ses phrases par : « À mon avis dans le cosmos… » Un coriace non loin d’elle accusait les multinationales, les fluxions carboniques, les flatulences au méthane, le pape, les sondages et, bizarrerie, le fromage au lait cru. Pour lui, le fromage au lait cru était une espèce de clef universelle. Et la dame de reprendre : « À mon avis dans le cosmos… » J’y allais moi aussi de mon couplet. Je racontai ma promenade de la veille et exposai certaines de mes intuitions à propos de la peau du crocodile, de la dentition d’Hamlet et d’autres concepts dont j’étais fier et qui n’avaient jusqu’à ce jour jamais intéressé personne d’autre que moi ; je m’efforçais de les corréler à l’absentéisme de la neige.
Le client au nez en point-virgule occupait une place proverbiale dans le débat. Il avait des références, vraiment, chatoyantes, et il remuait les bras. Pour finir, les clients réunis autour de lui en vinrent à la même conclusion : la neige ne s’était pas évaporée, quelqu’un l’avait volée. J’hésitai à les prévenir que vous étiez mort et qu’en mourant vous l’aviez peut-être emportée, empruntée — il n’était pas impossible non plus que votre chère Antigone vous eût préparé une surprise dans l’après-vie, par exemple une descente de luge en compagnie d’Abraham — mais je ne voulais pas risquer qu’ils s’en prennent à vous et exigent, post mortem, d’être remboursés. Car de toute évidence, leurs vacances et les miennes étaient foutues, et vous n’y étiez pas pour rien.
Je décidai d’aller me promener dans la station et de commander mon premier double expresso de la journée à la terrasse habituelle. C’est alors que j’assistai à un spectacle pour le moins étrange. Les skieurs avaient décidé de faire comme si la neige était encore là, et comme si rien, en réalité, n’avait changé. Leurs spatules crissaient sur les gravillons. Des gerbes d’étincelles jaillissaient sous leurs bâtons. Des colonnes de poussière ondoyaient à leur suite. La montagne était remplie de leurs grincements hideux. Certains skieurs tombaient, et alors c’était tout de suite la fracture ouverte, les joues et les coudes ensanglantés, la boue noire sur les plaies irregardables ; mais qu’à cela ne tienne : les skieurs encore valides s’élançaient dans le ravin et réfutaient effectivement (c’est-à-dire dans les faits, par l’action) la disparition de la neige. J’assistais autrement dit à un déni de sécheresse. Un déni collectif par-dessus le marché. Le point-virgule, au pied d’un télésiège, contemplait le spectacle, comme s’il l’avait lui-même mis en scène. Et à chaque fois qu’un morceau de fer s’envolait, ou qu’un rocher dégringolait vers la foule, dans des volutes de feu et de poussière, ce nihiliste applaudissait.
Je me suis dit que je devrais peut-être procéder de la même façon que les skieurs : glisser sur la nouvelle de votre mort, cher maître, malgré tout ce qui était censé m’en empêcher, la recouvrir de mots inappropriés, et laisser faire, blessure sur blessure, manque pour manque.
À l’heure du dîner, je ne retrouvai pas le point-virgule, ni aucun des clients avec qui j’avais discuté dans le hall. À leur place, c’était des cohortes de blessés. On entendait leurs gémissements derrière les plâtres et les compresses. Certains, n’ayant pas réussi à retirer leurs chaussures de ski, marchaient vers le distributeur de soda comme des zombis. De retour dans ma chambre, je plongeai dans un sommeil sans rêve, sous la nuit sans étoile d’une montagne sans neige. Et le lendemain en m’éveillant j’avais à l’esprit cette question terrible : « Est-ce que la mort ressemble à ça ? »
Le matin était brumeux. Je me suis habillé en vitesse et j’ai repris le chemin vers la clairière. Tandis que je montais entre les sapins noirs, vers des hauteurs prises dans la poudre rose et la lumière crayeuse, j’essayais d’entendre en moi les poèmes que vous m’aviez appris, maître, à apprendre par cœur. Diraient-ils encore quelque chose maintenant que vous n’étiez plus là pour les lire à mes côtés, à haute voix ? En tirant sur certains d’entre eux, j’eus finalement l’impression de relever un filet de pêche, et d’y trouver, pris dans les mailles, des plaques de cire, des spirales d’acier, des coquilles d’œuf, des cordes, des perles de verre, de la chaux, des gants de boxe, du miel, de l’ivoire, des herbes fraîches et coupantes, et, enfin, le silence. Quel mot, tout de même, « silence »… En tirant sur mon filet, et en redécouvrant ce mot — en redécouvrant l’ampleur de ce mot — je récitai : « Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles, / Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? », et c’était une prière, maître, l’exercice de ma peine, dans le silence illimité des montagnes… c’était mon chagrin. Vous me manquiez mais vous n’étiez pas rien, parce que mon manque n’était pas rien, et parce que votre silence ne disait pas rien.
J’aperçus les villages au loin. Je n’étais pas triste. Je n’avais plus peur. La pierre de votre tombe avait roulé. Le langage est semblable au titan Atlas : il n’est pas le monde, il n’est pas la vie, mais il les porte, il les supporte.
Il les rend supportables.
J’ai crié : « il neige ! », et dans ma voix, j’avais l’impression d’entendre votre voix, maître, avec cet accent qui n’est ni américain, ni français, ni allemand, cet accent étranger et familier à la fois, traversé d’ondes limpides et riches. Vous étiez en train de crier avec moi. Je pleurais enfin. Je disais au revoir. Et je criais encore, je criais de toutes mes forces : « il neige ! il neige ! »
Et alors, un miracle se produisit : de petits flocons apparurent, leurs dessins intacts ; puis des balles de coton, des bourrasques de pureté !
La montagne avait repris son souffle ; ouvert ses ailes ; elle avait tendu vers moi ses mains douces et royales…
Je travaille uniquement les surfaces, par aplats fins, de bleus de terre, d’azurite, bleus mêlés de noir et de violet, bleus volontaires, outremers organiques. Je les juxtapose en trapèzes. Pour les étoiles, je reste dans le registre de l’enfance, avec des losanges d’étain très rapidement passés au feu et des gommettes d’or mat. C’est une nuit naïve, sans profondeur, dont j’ai ramené à la surface les faces dissimulées, de sorte que les mouvements tridimensionnels auront davantage à voir avec la durée qu’avec l’espace. J’ai surligné les contours de mes blocs comme des yeux qu’on maquille, puis j’ai laissé sécher dans le noir. Quand elle sèche ainsi dans l’ombre, la couleur bleue se remplit d’une énergie silencieuse qui est celle-là même qui dans les Siècles a traversé la terre pour unir le ciel au fond des mers. C’est ainsi que malgré la naïveté géométrique de ma vision, la profondeur d’abord sacrifiée à la surface finit par affleurer, comme ces mammifères laineux que l’eskimo voit avec surprise renaître dans un nid de buée et de sang à la surface d’une mer immémorialement gelée.
Fuis cette corruptrice des âmes, cette première-née du Démon, cette image du diable, ce piège de mort, ce signe de damnation, ce principe des refus de justice faits à Dieu, cette semence de perdition, cette ambition qui se fait idole d’elle-même, cette ouvrière de tromperie, cette mère d’hypocrisie, ce singe de la charité, cette amie de la peine et cette ennemie du saint repos, cette spoliatrice de la gloire de Dieu, cette lutte continuelle contre Dieu, cet adversaire subtil de la vérité, cette mère nourricière de l’aridité et de l’insensibilité.
Le rideau se lève. On voit une femme sur le pont d’un ferry, immobile. Soudain, les trois coups sont frappés par un spectateur, au fond de l’orchestre. Il se lève et avance vers la scène en parlant.
HÉMERY. Sur le pont d’un ferry, une femme scrute l’horizon. Dans son cœur, un secret a pris toute la place. Elle a le sentiment d’être une bouteille à la mer. Elle voudrait qu’on la trouve par hasard. Elle voudrait qu’on l’ouvre comme un cadavre. À son terrible secret se mêlent des souvenirs heureux. Ces souvenirs sont ceux d’un homme, un artiste. Elle ne l’a pas revu depuis vingt ans. Il est pourtant le seul à pouvoir la sauver. Du moins, c’est ce qu’elle espère. Sans cela, elle finira ses jours en prison. Cet homme est Le Tout. Hélas… Vingt ans… Que sera-t-il devenu ? Qu’est-ce que c’est, un artiste, vingt ans plus tard ? Dans cette vie, pour cette femme comme pour tout le monde, il y a assez peu d’espoir.
Hémery monte sur la scène. Il regarde la femme comme si c’était un mannequin de cire.
HÉMERY. Un ferry c’est du fer et du feu sur de l’eau et du sel. Ça grogne. Ça fend. Marianne porte une robe fourreau en panne de velours, un perfecto et des lunettes de soleil. La mer est calme et le monde hein est comme d’habitude. Marianne a cru aux habitudes. Elle croyait que le Temps tôt ou tard lui dirait quelque chose. Pour cette première scène, j’ai amplifié la mer (Il ne se passe rien.) Je disais : j’ai amplifié la mer. (Il se passe le bruit de la mer). Un marin entre en scène (Un marin entre en scène). La femme se penche (Marianne ne se penche pas). J’ai dit : « la femme se penche » (Elle se penche). Très bien : comme si elle voulait sauter…
LE MARIN. Ne vous penchez pas. Les pieuvres sont revenues. Elles ont des dents.
MARIANNE. Je ne me penchais pas.
LE MARIN (à part :). Elle s’est penchée. Elle aura vu un poisson volant. Ou bien…
MARIANNE. Je suis là, je vous entends. Je ne me suis pas penchée. Aucun poisson.
LE MARIN (comme si elle n’était pas là). Suicidaire, tout le monde l’est un peu.
MARIANNE. Ohé monsieur…
LE MARIN. C’était un poisson volant. Une aiguille de diamant qui perçait les vagues. Cette femme l’a vu sans s’y attendre, ça lui aura donné envie de mourir. D’ailleurs regardez : la mer, opaque comme une tombe…
MARIANNE. Je vous entends, je vous entends monsieur. Que c’est glauque pour commencer !
Le capitaine entre.
LE CAPITAINE. Que se passe-t-il ?
LE MARIN. Capitaine, cette femme voudrait sauter. Elle a vu un poisson volant.
MARIANNE. Ah !
LE MARIN. Capitaine, tout bien réfléchi je crois que cette femme se prend pour un poisson volant.
MARIANNE. Je me prends pour un poisson volant !
LE MARIN (comme si elle n’était pas là). Capitaine…
LE CAPITAINE. Eh bien !
LE MARIN. Les pieuvres mangent les poissons volants. C’est le risque.
LE CAPITAINE. Il n’y a plus de pieuvres ici depuis 1963. Pas une seule. Le froid les a transformées en ancres de plomb.
LE MARIN. Ouais mais il y a les îles. Une île, cela attire toutes espèces de choses.
LE MARIN (comme si elle n’était pas là). Les îles sont de très anciennes pieuvres.
MARIANNE (elle regarde devant le ferry, au large). Messieurs…
LE MARIN (au capitaine). Vous-mêmes, capitaine, avez-vous déjà pensé à vous suicider ?
LE CAPITAINE. Dans l’enfance, je m’écorchais volontairement sur les ronces.
MARIANNE (elle montre quelque chose). Messieurs, là-bas, un rocher…
LE MARIN. Là, un rocher !
LE CAPITAINE (au premier marin). Andouille, à la barre ! à la barre !
Le marin et le capitaine partent en courant.
MARIANNE. Enfin l’aurore ! Enfin seule !
Le capitaine revient.
LE CAPITAINE. Madame, vous ne sauterez pas, n’est-ce pas ? Ce serait une mauvaise idée. La mort en mer est pleine d’écailles. Sombre. Le corps gonfle.
MARIANNE. J’ai peur des pieuvres. Et puis… j’ai rendez-vous.
On entend le marin manœuvrer pour éviter le rocher, puis se réjouir d’y être parvenu.
CAPITAINE. Un homme ?
MARIANNE. Un artiste.
CAPITAINE. Ah…
MARIANNE. Mon ex.
CAPITAINE. Ah !
MARIANNE. Tout ce qui s’approche de moi finit cassé.
CAPITAINE. Quand on s’approche, on se brise… C’est le monde. C’est la folie du monde. Pardon d’être indiscret, mais avec cet homme, que s’est-il passé ?
MARIANNE. Il s’est passé la vie mon bon monsieur. Les masques sont tombés comme les feuilles d’un grand arbre. Vous traversez des vagues. Vous avancez contre le vent. Vous flottez. Nous autres, sur terre, avons des pieuvres dans notre lit. Rien ne nous lave. Aucune tempête ne nous consolera.
CAPITAINE. Donc il vous a quittée ?
MARIANNE. Je l’ai chassé.
CAPITAINE. Vous êtes-vous levée un matin en souhaitant vivre seule quelque part dans une cabane ? Je dis cela parce que c’est ce qui m’est arrivé. Après dîner, ma femme m’engueulait. J’en ai eu marre, je suis parti.
MARIANNE. L’homme dont je vous parle ne rentrait pas dîner.
CAPITAINE. Vous l’attendiez… Pourtant vous ne l’aimiez plus.
MARIANNE. Je pleurais. L’hiver, j’attrapais des braises à pleines mains. Mais je l’aimais encore. Je l’ai tellement aimé cet homme… Avez-vous déjà aimé quelqu’un au point de vouloir le tuer ?
CAPITAINE. Elle m’engueulait.
MARIANNE. Vous avez pris la mer, moi je m’y suis jetée.
CAPITAINE (il enlève sa casquette). Puis-je vous inviter à dîner, quand nous serons à Saint-Pierre Port ? Je connais une auberge. Ils servent des crabes, la spécialité. Ils brassent. Après minuit, ils chantent.
MARIANNE (en se retournant vers le large). Vous êtes gentil capitaine. Vous souffrirez.
Hémery revient. Marianne a le dos tourné : elle n’entend pas la conversation.
LE CAPITAINE. Monsieur, par où êtes-vous arrivé ? Que faites-vous sur mon bateau ?
HÉMERY. Je vais à Guernesey. Je n’ai pas pris de livre. La batterie de mon téléphone est à plat. J’étais là-bas tout à l’heure, au fond, sur un strapontin, j’avais payé ma place. Maintenant je regarde la mer, j’attends… J’ai du mal à croire qu’une île va apparaître.
LE CAPITAINE. Vous me faites peur. En même temps vous m’êtes familier. Nous connaissons-nous ? (à part : ) J’ai l’impression sur ce bateau d’avoir emporté le pensionnat, le cousin débile, les douches froides, impossibles à régler, la ceinture de mon père : l’enfance… (à l’homme :) Pourquoi allez-vous à Guernesey ?
HÉMERY. Je suis quelqu’un.
LE CAPITAINE. Voulez-vous dire que vous êtes une personne ou bien voulez-vous dire que vous suivez une personne ?
HÉMERY. Je la suis. Dans cette histoire, je serai celui qui suis.
LE CAPITAINE. Cette femme qui essayait de mourir en se jetant dans les vagues comme un poisson volant, une aiguille de diamant… — serait-ce celle que vous suivez ?
HEMERY. Il faut croire.
LE CAPITAINE. Vous lui voulez du mal !
HEMERY. Je suis son remords. Son remords la suit…
LE CAPITAINE. Qu’a-t-elle fait ?
HÉMERY. Elle a tué.
LE CAPITAINE. Alors vous êtes de la police ?
HÉMERY. Autodidacte.
LE CAPITAINE. Qui a-t-elle tué ? Un membre de votre famille ?
HÉMERY. On peut dire ça. Disons qu’elle a tué quelqu’un comme moi. Elle a tué un inconnu. Lui ou un autre, moi, eux, que voulez-vous… Les inconnus sont rancuniers… Nombreux et extrêmement rancuniers…
LE CAPITAINE. Je ne vous aime pas. Vous plissez les yeux tout le temps. Je n’aime pas comme Dieu vous a fait. Vous puez la hyène.
HÉMERY. La hyène a payé sa place. Nous sommes dans notre droit.
LE CAPITAINE. Dans ce cas, regagnez votre strapontin. La houle de Guernesey cherche des âmes comme la vôtre, elle serait trop heureuse de vous apercevoir. Nous en ferions les frais… Disparaissez dans votre haine.
Hémery retourne dans le public, au fond de l’orchestre. Mais soudain, il se retourne, et fait un geste pour que le rideau tombe.
Rideau
HÉMERY. Pour la prochaine scène, nous reviendrons en arrière. Je vous raconterai le meurtre.
“Un grand mystère s’accomplit. Nul ne sait où il nous mène. Voici les hautes cheminées comme des colonnes de temple, les vivantes bêtes d’acier avec un cœur, un intestin, des nerfs, des yeux, des membres, les os de fer articulés comme un squelette, le tournement, le glissement, le va-et-vient mathématique des courroies, des poulies, des bielles, des pistons, les routes rigides qui luisent et s’étendent et s’entrecroisent à l’infini, la ronde silencieuse des coupoles astronomiques suivant le mouvement des cieux, les halls géants, les façades nues des usines, cathédrales dédiées au dieu cruel qui ne connaît pas d’autre loi que la production à outrance. Voici les industries de guerre d’accord avec les industries de paix, et bouillant avec elles dans le creuset sanglant de l’avenir, les monstres marins de métal, les insectes gigantesques qui volent avec un bourdonnement dur, les canons qui jettent le drame à vingt lieues, les dragons cuirassés qui rampent comme des chenilles, crachant la flamme et le poison… Tout cela net, sans ornements, tranchant, catégorique, ayant la pureté et l’innocence de la fonction indifférente au bien, au mal, à la morale, de la fonction naissante douée d’un appétit féroce, inassouvissable et joyeux.”
(…ici s’achève L’Histoire de l’art commencée par Élie Faure en 1909.)
Je forme une entreprise qui, celle-là, n’aura point d’imitateur. Il s’agira de peindre dans mes phrases la Bonne Nouvelle, et de tendre vers Dieu les moyens de mon art pour demander au Verbe d’y insuffler la Vie.
L’évangile selon Saint Matthieu commence, comme tu sais, par une généalogie allant d’Abraham jusqu’à Joseph, en passant par le roi David. A l’issue de cette liste, il est écrit que Joseph, dernier de la lignée, épousa Marie laquelle engendra Jésus, qui n’était pas le fils de Joseph.
J’aurais pu mettre en rang d’oignon les chevelus, barbus, drapés, qui vont d’Abraham au roi David puis du roi David au charpentier Joseph. Tisser entre eux un réseau de chaînes, sous un ciel couleur pierre à fusil. Ce sont des esclaves après tout. Ce sont des esclaves barbus descendants de rois, et ce sont les meneurs de chèvres qui ont engendré ces rois, et c’est finalement un charpentier descendant de ces meneurs de chèvre, de ces rois et de ces esclaves, dont la tête est faite pour la couronne, la main pour le bâton et la cheville pour la chaîne. Après lui, il n’y en aura plus. Les bergers, les rois et les esclaves ont tous eu des fils; le charpentier n’en aura pas. Sur mes brouillons, j’ai travaillé les mains avant les visages. Abraham montre du doigt Isaac qui montre du doigt Jacob, etc. ; puis on voit les mains de Joseph, des mains d’artisan, vides, rougies. Puisque Joseph n’a pas eu de fils, ses mains sont les seules à ne montrer personne. Leur ombre en revanche, à ses pieds, dessine quelque chose. J’espérais que toutes ces mains à force de pointer vers des visages suffiraient à les faire apparaître sur ma page. Je me posais des questions sur mes propres ancêtres, sur leurs mains, et je cherchais leurs visages… Je les imaginais vêtus de toile à sac. Certains bourgeois. D’autres des soldats tordus. La plupart clodos. J’imaginais les femmes surtout — je suis surtout l’enfant des femmes — et je peignais dans mon délire leurs mousselines au couteau, par empâtements rose et or.
J’ai abandonné mes premières idées et j’ai choisi de peindre une forêt très dense et très haute autour de Joseph, seul. Cela me paraissait plus approprié pour figurer d’une part les trois fois quatorze ancêtres du charpentier et d’autre part son infinie solitude. Le visage est venu tout de suite. Le meneur de chèvres, le roi, et l’esclave étaient envisagés dans la figure du charpentier tandis que celui-ci dévisageait la Forêt du Temps. Pour celle-là, j’y suis allé à fond. J’ai voulu les feuilles rouges, vertes, des branches cassantes comme du verre, frémissantes et noires dans l’hiver, et, dans l’été, blanchies. Aux formes squelettiques des peupliers et des tilleuls, j’ai donné la grâce d’un alphabet. Vois comme leurs branches s’enlacent sous mon pinceau. Leurs feuilles font des halos de mousse verdoyante, ce sont de petites feuilles et de très grands halos verts et moussus. Chaque arbre a une forme royale. Je les ai détaillés comme de la viande. Ainsi est la Forêt du Temps : un aller-retour entre mon trait et la lumière. J’ai trouvé, sous l’eau, le brun ligneux des troncs. L’écorce, sous mes doigts, craquait — et tout de suite le fruit se dissipait. J’ai donné au bois des effilements jaunes. Je voulais suggérer les racines. J’inventais des nœuds. Les traits sont typiques, la couleur les rassemble, la clairière les appelle. Sur fond noir et or, sur le mystère sombre d’une nappe, j’ai planté des grains de sénevé : la plus petite de toutes les semences… Le lin, nourri par mon pinceau, a germé. C’est le bois des lyres. Au centre, deux arbres sont plus hauts que les autres, mais moins feuillus, l’un pour Abraham, l’autre pour David. Ils ouvrent les bras autour de la lumière. Un autre arbre moins haut que ces deux-là, mais plus large et plus solide que tous les autres, figure le roi Salomon. Autour j’ai planté des arbres tonsurés, aux troncs d’argents, et plus loin le térébinthe d’Absalom qui est aussi celui de Judas. Qu’ils sont grands, ces arbres, et comme ils prennent sur ma toile ! Ce sont des arbres juifs. Lorsque le vent souffle, ils sifflent, et on croirait entendre des phrases. J’ai disposé les branches exprès. Biseauté. Creusé. Je colorais près du trait, puis je poussais le trait contre la couleur par degrés. J’ai spatialisé la Gloire de la Loi. Ça donnait des boules sous mon pinceau, que je rendais à l’eau : je dépliais le logiciel… Une forêt feuilletée… Un mille-feuille forestier ! L’arbre généalogique de Dieu ! Ma toile suintait dans l’ombre.
Sous la frondaison, tout petit, j’ai dessiné un visage, et, autour de ce visage, un homme. Un tout petit homme. C’est Joseph, mettons. Il est fiancé à Marie. Elle ne vit pas encore chez lui. C’était prévu, seulement Marie vient de lui annoncer qu’elle était enceinte. Aïe… Joseph pense à rompre… Tu m’étonnes… La renvoyer… C’est pourquoi il est venu dans cette forêt, tout seul, il pleure, il réfléchit, il attend… Il faudra procéder discrètement pour éviter un scandale. Joseph est l’homme le plus malheureux du monde parce qu’il ne comprend plus le monde. Tout ce qu’il croyait avoir compris s’effondre, s’émiette, illusions grotesques, vanités, arrangements, vices déguisés en vertus… Ici commence l’aventure de la sainteté, mais cela Joseph ne le sait pas encore. La seule chose qu’il sait à cet instant c’est que Marie est enceinte alors qu’il ne l’a pas touchée, et qu’il est impossible qu’une femme comme elle ait pu coucher avec quelqu’un qui n’était pas son mari. Cela est tellement impossible que si c’est vrai alors le monde n’a pas de sens, et si le monde n’a pas de sens alors Dieu n’existe pas, ce qui est impossible à croire pour un descendant d’Abraham et de David. Joseph ne le sait pas encore mais pour que le cœur d’un homme s’ouvre, il faut le crucifier. La vérité est paradoxale : Abraham et David le savaient, quant à Joseph il sera le premier homme de la Terre à comprendre que ce paradoxe n’est pas quelque chose, mais quelqu’un.
Il sera un signe de contradiction…
Trois coups de fusain. Les ombres à la craie. Joseph est seul. Seul au milieu des arbres, dans le silence, dans l’eau. J’ai donné une masse à sa tristesse. Plus il est triste et plus il me ressemble. Plus il est lourd… Seul au milieu des grands arbres du passé. Je l’ai vêtu d’un costume et d’un nœud papillon rougeâtre. Il est assis sur une borne grise.
Cet homme est ébéniste : dans ces arbres, il est capable de tailler des couronnes pour les rois, des jougs pour les esclaves et des bâtons pour les meneurs de chèvres. Il a des mains calleuses, sèches. Les arbres pèsent sur ses épaules. Répertoire… Hypothèses insupportables… On voit l’ombre sur le visage triste de Joseph, sous les arbres, dans mes pâtés de gouache verte et brune. Toute une forêt de rois pour cela ? Toutes ces couronnes, ces jougs et ces bâton… pour en arriver là ? Être trompé à quelques semaines du mariage ? A cet instant, c’est ce que Joseph croit. Il pense à ses ancêtres, et à tout ce bois arraché à la forêt pour enregistrer leurs exploits. Contrairement à Abraham, Isaac, Jacob, David, Salomon et tous les autres, Joseph ne sera jamais digne d’être mentionné dans la Bible.
Il se couche et s’endort dans un lit de tristesse. Il se couche dans mon eau, dans mes arbres, dans ma toile, dans mes grains, et c’est alors qu’un ange apparaît. Sur mon tableau, l’ange n’est pas un garçon avec des ailes mais une lueur, ou mieux : l’empreinte d’une lueur. « Ne la renvoie pas » dit-il.
Toute cette noblesse, toutes ces erreurs, toutes ces guerres, tous ces trésors et ces trahisons enfouis dans la Forêt du Temps ont existé pour que Joseph refuse aujourd’hui de renvoyer Marie. S’il l’épouse, Abraham et David n’auront plus de descendants, mais Joseph réparera ce qui a été brisé le jour où Adam a accepté, venu d’Eve, le fruit de l’Arbre de la Connaissance, et il donnera ainsi à la vie d’Abraham, de David et de tous ses ancêtres son véritable sens qui n’était pas d’avoir des enfants dans le Temps mais d’en devenir un dans l’Éternité. Souvenez-vous comment Adam, au lieu d’implorer le pardon de Dieu, a rejeté la faute sur Eve : C’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre… Il était tout prêt, lui, à la renvoyer !
La décision de Joseph est à la fois celle du Berger qui a parlé avec Dieu, celle du Roi qui l’a servi et celle de l’Esclave qui l’a imploré. Marie a dit à l’ange : « Oui, je l’accueille ». À l’injonction sociale, Joseph a dit : « Non, je ne la renverrai pas. » L’Ancien Testament raconte comment a poussé une forêt sur les ruines de l’Éternité qui a donné au Temps ces deux fruits : ce « Oui » et ce « Non ». C’était ça. Voilà le secret du peuple Hébreux. Voici l’Éternité retrouvée. En disant oui à l’ange, Marie retrouve le chemin qui conduit, à travers la Forêt du Temps, à l’Arbre de Vie ; en disant non à la société, Joseph… que fait-il ? Que fait son cœur crucifié lorsque Joseph décide de ne pas renvoyer Marie ? Il coupe deux arbres vigoureux dans la Forêt du Temps, il les élague, il les rabote, puis il les taille au ciseau à bois pour les encastrer et il élève, au milieu de tous ces arbres qui l’entourent, un arbre sans feuilles et sans racines. Voici l’Arbre de Vie. Voici ce vers quoi conduit le chemin auquel Marie a dit oui. Le trône du Fils de l’Homme ! Et voilà pourquoi il fallaitque Joseph fût charpentier ! Ce n’est plus le bâton du berger, le joug de l’esclave ou la couronne du roi, mais un instrument de supplice. C’est la contradiction plantée dans la Forêt. L’Amour est là, sans feuille, nu, au milieu des frissons de lumière, dans mes bruns alvéolés, ma pâte jaune, mes lacis mauves, mes ferments… sur la Croix du Crucifié !
Mon tableau est presque fini, quand je le reconnais enfin. À Joseph, j’ai donné sans le vouloir les traits de mon propre père : sa moustache rieuse, sa noblesse méditerranéenne de roi-vigneron, sa gentillesse sévère, son magistère… Oui, je le reconnais ! C’est mon père quand à Hossegor il me sauvait de la baïne en me tirant par le bras, ou quand il me retrouvait dans le labyrinthe de buis du château de Merville où j’avais erré pendant deux heures parce que j’avais suivi un écureuil ; mon père quand il m’a rattrapé sur le balcon de la rue du pont de Tounis ; lui à la fin du camp ; lui à la Montagne lorsque Emmanuel avait écrit SOS dans la neige ; lui au bout de la piste ; lui devant la rue des Fleurs… Papa, c’était donc toi au milieu des arbres, dans l’hébraïque forêt !
Lorsque le nourrisson devient un enfant — c’est-à-dire lorsque le langage entre en lui et déclenche dans son âme et dans son corps la mécanique de l’esprit — le premier mot qu’il prononce n’est pas “maman” mais “papa”… C’est donc sans aucun doute le premier mot que le Christ a prononcé. Ainsi, le premier appel qu’il a lancé fut peut-être adressé non pas à Dieu mais à Joseph, et si c’était à Dieu ce fut par l’intercession de Joseph. “Papa”… Comprend-on la portée théologique de cet appel? En appelant “Papa”, le Fils de l’Homme unissait la figure de son père du Ciel, immortel, à celle de son père de la Terre, mortel, et déjà le Fils sauvait la Créature en la confondant avec le Créateur… pour les réconcilier! Réconcilier Dieu et l’Homme grâce au Fils de Dieu qui est aussi le Fils de l’Homme — et qui trouve dans son père l’image de son Père.
Notre père de la Terre, dont le nom fut le premier articulé, fais régner sur nous notre Père du Ciel, enseigne-nous Sa Volonté, montre-nous comment ne pas Le renvoyer, partage avec nous le pain du Ciel, pardonne-nous comme Il nous pardonne, aide-nous à diminuer pour que Son Fils grandisse, et à être ici-bas des saints selon Son cœur.
Comment Jésus accordait-il aux siens ses bras, sa voix, ses yeux ? Joseph lui a-t-il expliqué comment raser sa barbe et déodoriser ses bras ? Qu’est-ce que c’est… « un papa » ?
Tandis que j’écris ces lignes, comment ne pas penser à la fois à mon propre père et à mon fils ? Comment ne pas entendre que par amour pour mon fils il me faudra devenir son frère et nous tourner ensemble vers le Père ? Nous sommes frères, mon cher Octave, je suis ton papa, nous poussons toi et moi dans la même forêt, et nous offrons notre bois à Saint Joseph pour qu’il le taille, y compris branches et racines, et, finalement, lui donne la forme d’une Croix.