Chateaubriand

Chateaubriand me fait penser à des couverts d’argent dans de la vieille soupe, une assiette à motifs, des pompons argentés sur un étang, à la dérive, ou bien est-ce les plumes d’un cygne amoureux d’une bûche. J’aime chez lui cette langue française cliquetant dans les perles, et les claques qu’il donne avec sa chevalière à des bouquins balèzes qu’il adorait pendant l’enfance. Et par-dessus, j’aime la morale, l’ombre velue du père, le vacarme énorme et irrégulier de ses pas sur le parquet. Chateaubriand au fond est un matérialiste propre. Tout chez lui est propre. Ses instruments sont propres, sa phrase parfaite, propre… Quand il a fait l’amour il s’essuie la bouche, ce qui pour un écrivain est un crime de lèse-majesté. Quand il écrit, il tousse dans son mouchoir. Son christianisme a beau être dense, il est trop propre. Il y manque la gelée tremblotante de la cervelle royaliste, le goût ferrugineux du sang des martyrs. À ses baisers, il manque la langue, la salive. C’est comme si on représentait Jésus sur la Croix en livrée avec, sur le col, une minuscule goutte de sang. Tout est absolument génial mais tout est infiniment raté. C’est l’auteur qu’il fallait à des types comme Fumaroli. En quelque sorte, il leur a donné du grain à moudre, un sujet d’analyse, de quoi nourrir la prétendue noblesse de leur caractère et gratter des bouquins vendus par paquets de dix aux vieilles barbes et autres bas-bleus du quartier Saint-Germain. Chateaubriand c’est une longue glissade de gosse dans le parc du château — et le gosse finira tôt ou tard emmêlé dans les ronces et les fleurs, avec la gouvernante qui gueule !

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Haine

La haine a son bon goût, son clinquant bracelet d’ambre vissé par le milieu au nez de son consentant esclave
Elle a sa mule bâtée fictionnelle avec dans la bouche les pages filandreuses d’un roman qu’elle n’arrivera pas à avaler
Elle a son hymne de foire aux bémols enchantés dans la cymbale d’un plasticien newyorkais
Elle a son côté peuple esthétique des damnés quand ils remontent de sous la terre avec autour des yeux une contusion moirée
La haine a son couteau au manche d’argent la lame enfoncée dans le ventre d’une danseuse poursuivie la nuit par un djinn dangereux
Elle a sa glotte grosse pomme immonde pareille à un yoyo de fer lancée autour d’un tube de lin et de porcelaine
Elle a ses lentes ses promesses politiques tout un programme ses drapeaux et son fond républicain
La haine est légitime
La haine est enthousiaste
La haine est paresseuse
La haine est ponctuelle
La haine est prudente
La haine est vengeresse
Elle est bois fer muqueuse griffe atoll jardin glissière tombeau
Elle est cygne émeraude sentence paupière aiguille falaise
Et tant qu’elle est elle haïra

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Le morceau de tissu

Ce suaire, n’en faites rien. Surtout ne le nouez à rien. C’est un tissu vivant, transsubstantié, une substance fertile, un cuir dans lequel on pourrait planter un grain et aussitôt le voir éclore. En le cousant à de vieux tissus vous détruirez ceux-là, car ils seront incapables de s’adapter à la tension et à l’élasticité de celui-ci, et vous abîmerez celui-ci, parce qu’il aura essayé coûte que coûte de fertiliser ceux-là. Simone Weil avait raison : le Nouveau Testament est autonome. Il a transformé la morale crantée des Pharisiens en miséricorde liquide, et leurs interdictions haineuses en permission amoureuse. Aime, aime, aime, et fais ce que tu veux.

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Le fruit inconnu

Je ne l’ai pas eu longtemps dans la main, quelques secondes à peine, ce fruit, ce fruit de rien, une sensation molle, tiède, collante, un petit sac de grains. Je ne le voyais pas. Je sentais seulement sa demi-corolle, sa peau, son duvet laiteux. Jamais je n’avais touché un fruit comme celui-là. C’était comme de la marmelade d’orange réchauffée à l’intérieur d’un kiwi, avec un parfum d’encens, sucré mais âpre, un parfum de sirop pour la toux passé à la flamme. C’était une goutte d’huile solide et duveteuse. Je ne le voyais pas. Je l’ai mangé.

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Jour…

Graisse stellaire

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Dernière danse

Le semis la graine féodale est absente
L’arme est passée par-dessus l’enceinte
Plantée dans un secret où nous ne la saisirons pas

Le semis la graine verticale est perdue
Le mot n’est plus soudé à rien
Une longue flamme a invité la forêt à danser

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Le collecteur d’impôts

La paume de sa main c’est sa main, et sa main tout entière c’est l’action de sa main. Le collecteur est collection. Il prend, il entrepose, il soumet. Pour être, dit-il, il faut payer. Cela doit vous coûter quelque chose. On n’est pas quitte à la naissance. À la mort on n’est pas acquitté. Et ce faisant il pisse une colle acide où barbotent comme en un bain de lait les serpents nouveau-nés du Trésor Public. Ses jambes sont fondues à sa chaise épineuse et ses dents pointues dessinent autour de sa langue de petites pointes noires et violettes. On dirait une vieille fleur gluante. Il a les yeux dans les narines, le cheveux rare et rabattu sur son front proéminent, la bosse des mathématiques. Il est dans l’ombre détestable — près du rocher sacré de la Raison d’État. Ses contemporains se tiennent aussi éloignés que possible de sa présence où ils risqueraient d’être pris comme à des barbelés. Pourtant un jour l’un d’eux s’arrêtera et posera son regard plein d’amour sur cet homme, sur cette main, sur cette action indigne, en lui disant : “Suis-moi”. Et ce jour-là le collecteur se dépliera, se lèvera, et, plein d’amour, le suivra.

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