Vive la Cigale !

La Cigale, ayant chanté
Tout l’Été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’Oût, foi d’animal,
Intérêt et principal.
La Fourmi n’est pas prêteuse ;
C’est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
— Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
— Vous chantiez ? j’en suis fort aise.
Eh bien !dansez maintenant. »

On comprend mal cette fable. La Fontaine l’a écrite dans un monde catholique. Chez les catholiques (comme chez les Grecs du reste) refuser l’hospitalité et l’aumône est un péché de la pire espèce.

La Fourmi est l’incarnation bestiale de ceux qui ne jurent aujourd’hui que par les politiques d’austérité, et disent à ceux du Sud, quand ils voient nos façades colorées, notre humour, nos jupes, nos bistros, notre appétit sexuel, nos plages scintillantes, notre vin plein d’étoiles et notre joie de vivre : “vous nous le paierez”.

La Fourmi c’est le peureux de la parabole des talents, le Lévite de la parabole du bon Samaritain, et le riche refusant au mendiant Lazare jusqu’aux miettes tombées de sa table.

La Fourmi crèvera toute seule avec son envie, et nous la pardonnerons. En vérité, nous l’avons déjà pardonnée. Nous prierons pour elle dans l’hiver et la nuit, et nous chanterons, et nous danserons comme elle l’a suggéré, et nous mourrons, c’est vrai — mais, poètes, nous mourrons d’avoir été en vie.

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Vendanges — C. F. Ramuz

Le monde tient tout entier dans le pressoir, ce soir, mais il tient tout entier partout où qu’on se trouve, parce qu’il est parfaitement satisfaisant partout pour nous : quand il grince et gémit et plaint ainsi dans une demi-nuit ; quand ailleurs il frissonne de feuilles dans la lumière ; quand il sent à la fois fort et doux, acide et sucré, et vous saoule la tête et le coeur avec ses odeurs, mais ailleurs c’est avec des voix, avec son soleil, avec ses feuilles, ses bêtes.
Car où qu’on se trouve est la plénitude, et c’est qu’on la porte en soi-même.
Depuis, on a passé toute sa vie à essayer de la retrouver. Et, selon qu’on la retrouvera ou qu’on ne la retrouvera pas, on aura vécu ou on n’aura pas vécu.
Il faut revenir à l’enfance et se la réincorporer, si on veut avoir été pleinement ; il faut avoir décrit tout le cercle pour être.
Il faut que l’homme ait ajouté à sa dernière saison cette première, qu’il y soit revenu pour un enrichissement dernier.

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La guêpe

Je me souviens dans l’été de nos patins de fer sur la neige rousse des tourillons d’avoine. Je me souviens des colonnes de sable, des escargots magiques, du lierre, d’une guêpe sous une jupe blanche, des lacs, des bicyclettes, du blé coupé, des corneilles méchantes et des tombereaux de fleurs fatiguées. Ensuite, la guêpe l’a piquée et moi, eh bien, je fredonnais.

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Le collecteur de beauté

— Que fais-tu comme métier ? — Je prends des barres à mine et je me les enfonce dans les yeux, je casse des émeraudes avec mes dents. Je me roule, je me désespère dans la beauté. Je demande à Dieu des trucs invraisemblables. Je pleure pour des gens que je ne connais pas. Je donne des coups de pied dans des drapeaux, mes pieds s’emmêlent, c’est con, je dégringole dans la farine de Galilée. Je tabasse des tyrans à peau d’écailles, une sacrée bagarre. Je picole pendant des heures, des vins hallucinatoires, la gueule dans le seau carrément. Je creuse la terre près des villes, au cas où on aurait manqué quelque chose. Je ressens en moi vibrer l’océan pacifique, les paquets d’eau salée, les requins grands comme des granges. Je me souviens de tout. J’oublie, puis je m’en souviens encore. J’entasse des sirènes sur mon dos, je leur fais traverser la forêt. Elles sont lourdes mais elles ont une odeur géniale de cuir et de miel brûlé. — Mais à quoi ça sert tout ça ? — A rien, dieu soit loué. — Mais on te paye ? tu es payé ? — Je suis Midas. Tout ce que je touche devient ma paye. — Mais du coup, c’est quoi, ton métier ? — Poète, collecteur de beauté.

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Quoi, erratique ?

Quoi, erratique ? Qu’est-ce qui est erratique ? Le hasard est-il erratique, monsieur le juge ? La volonté de Dieu, c’est-à-dire la volonté du Hasard, est-elle erratique ?  Les saccades dans l’ombre, la gifle des épées dans le mazout arc-en-ciel, sont-elles erratiques ? Croyez-vous que l’énergie pompée par le chêne, la terre mouillée, et la forme des œufs, monsieur le juge, hein, la forme des œufs monsieur le juge… croyez-vous que tout cela est erratique ? Croyez-vous que la chance est erratique ? Croyez-vous que les disques de fumée dans l’air, la forme crémeuse des nuages et la peau violette des nourrissons, et les bagarres devant les boîtes de nuit et la saillie géniale, la saillie théologique, la saillie meurtrière, monsieur le juge, quand le plaisir et la mort sont exactement le même signe, croyez-vous que tout cela est erratique ? Rien n’est erratique, parce que tout est voulu par le Hasard. Le vol de cet oiseau n’était pas erratique, pas plus que le tir de ce chasseur lorsqu’il a tué mon frère. Seul le néant est erratique. Mon frère, maintenant, est erratique, mon frère qui tergiverse, depuis trois jours, dans la fonction du néant.

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Jorge Luis Borges, Rythmes rouges

« J’ai désiré un hymne à la Mer avec des rythmes amples comme les vagues qui crient ;
À la Mer quand le soleil tel un étendard écarlate dans ses eaux flamboie ;
À la Mer quand elle embrasse les seins dorés des plages vierges qui assoiffées attendent ;
À la Mer quand ses hordes hurlent, quand les vents lancent leurs blasphèmes,
Quand brille dans ses eaux d’acier la lune brunie et sanglante ;
À la Mer quand sur elle verse sa tristesse sans fond
la coupe d’étoiles. »

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Under the Volcano

Achevé à l’instant ma relecture d’Au-dessous du volcan. Tout le roman se lit au bord des larmes. Max-Pol Fouchet a raison : il se lit mot à mot. Il faut lire chaque mot. Il faut descendre au fond de chaque phrase. Lowry a tissé un pont de singe au milieu de l’enfer.

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La meilleure part du Temps (2020)

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A seize ans j’étais fier, intelligent et prompt au jugement. J’étais romantique aussi, obsédé par tout ce qui, dans mon cœur, résistait : une faille dans le langage, certains décalages dans la conscience et le mystère des autres. A cet âge où tout est féroce et insatisfaisant, j’ai découvert le philosophe de la férocité et de l’insatisfaction : Nietzsche. Stupeur, eurêka ! Il existait donc une synthèse entre la force et la pensée, et un droit fondé à la fierté, et un emploi légitime de la force. Le libre-arbitre m’apparut aussitôt une conquête réservée à certaines âmes surhumaines, et je n’eus plus d’autre envie à compter de cette heure que celle de conquérir à mon tour ma surhumanité.

Mes parents étaient catholiques. Je m’empressai de les juger. Je ne voyais dans leurs signes de croix et dans leurs allures recueillies à la messe, rien d’autre qu’un réflexe social — un pharisaïsme moins universel que français. Comme chez tant d’autres, le besoin d’être rassurés. « C’est cela, pensai-je, la civilisation : une manière collective d’être individuellement rassuré, un peu comme les moutons qui pressés les uns contre les autres ont l’impression d’échapper au loup ». Les vieilles dames aux cheveux violets venaient sous la Croix supplier la mort de ne pas exister. La prière et le confessionnal avaient remplacé avec l’âge le coït et la chambre à coucher, l’objectif étant dans un cas comme dans l’autre d’oublier qu’il faudra mourir. Les tortionnaires en soutane fomentaient des complots pédophiles. Les dominicains que je voyais sortir de l’Institut Catholique et venir vers chez moi par la rue de la Dalbade, étaient des inquisiteurs, puceaux méchants, pédagogues remplis de santé. Les petites sœurs avaient eu peur de leurs grands frères. Quant au pape, c’était un lâche, homophobe, qui n’avait pas le courage de demander aux Africains d’enfiler des préservatifs. Je me croyais intelligent et je buvais sans parcimonie, je m’épuisais sous les étoiles, en boîte de nuit, jusqu’au matin, avec des filles inouïes et mes amis d’enfance. Je voulais être aimé, aimer, sentir les choses me brûler partout, fourrer mon blaire sous la partition du monde, allumer de grands feux dans le placard de mes hallucinations d’enfant. J’aimais ma mortalité, ma raison ; j’étais ma raison. Souligner ici et là des livres compliqués et les entreposer bien en vue dans ma chambre était la seule façon que j’avais trouvée pour confirmer mes certitudes et affermir ce que j’appelais « ma sensibilité ».

Cela dura environ dix ans. Ce fut une époque bénie. Je n’avais confiance qu’en moi-même et croyais qu’être libre, être parfaitement libre, consisterait à faire ce que je voudrais faire quand je voudrais le faire. J’étais un vrai, un insupportable bourgeois, obnubilé par le confort et l’intérêt. La seule chose que je craignais n’était pas la mort mais le temps. La mort avait quelque chose de romantique, je la trouvais préférable à de nombreuses existences. Mais le temps avait quelque chose, lui, de désespérément commun, plat, ennuyeux. C’était un cercle qui grandissait autour de moi comme d’un caillou jeté dans l’eau. Je voyais mes amis devenir ceci ou cela, se marier, avoir des métiers qui ressemblaient à ceux de leurs parents alors qu’à seize ans nous avions juré que nous voulions autre chose, un destin, la gloire, ou rien, clochards célestes, les dents en or, pris dans une révolution en Afrique ou en Amérique centrale, à cheval, trois paires de pistolets planqués sous la ventrière. Je voyais mon corps changer. Les filles pensaient de moins en moins à s’amuser ; il fallait être sérieux, les inviter au restaurant, rappeler. Ah, et la morale ! Ne plus fumer dans les bars ! Voter !

Et puis voilà qu’à l’âge de vingt-cinq ans, alors que je m’attendais à tout sauf à cela, et que de cela je n’attendais plus rien depuis dix ans, certaines lectures d’auteurs chrétiens décrochèrent en mon âme les bricoles en forme de miroir que j’y avais accrochées. Je ne vais pas revenir ici sur les raisons précises qui m’ont fait vaciller en lisant René Girard, Saint Thomas d’Aquin, Saint Jean de la Croix, Pascal, Simone Weil et Gustave Thibon. Je ne suis même pas certain d’en être capable. Une chose est sûre cependant c’est que grâce à ces lectures, après dix ans d’un nihilisme d’enfant gâté, j’ai relu les évangiles — et que Dieu m’y a trouvé. Ce qui avait commencé par la lecture, c’est-à-dire par la tête, par cette « raison » dont j’étais si fier, est descendu dans mon cœur et mon ventre. Alors qu’au départ il ne s’agissait que d’une suite d’idées (« si Pascal a cru sincèrement en Jésus alors les chrétiens ne sont manifestement pas tous des idiots / le pardon est une invention anthropologique datant à peu près de l’an zéro / le Nouveau Testament raconte l’histoire d’un dieu qui se sacrifie pour tous les hommes alors que toutes les autres religions demandent à leurs fidèles de sacrifier quelque chose ou quelqu’un pour un dieu / l’hymne à la charité et la parabole du fils prodigue sont des sommets de littérature / qui peut avoir inventé une religion qui ne propose pas de remède à la souffrance mais un dieu né dans une mangeoire pour souffrir avec nous ? »), très vite ces idées se sont transformées en sensation de chaleur et, finalement, ont cédé le pas à la certitude d’une présence. Cela ne signifie pas qu’il y avait quelqu’un à l’intérieur de moi, mais plutôt qu’une porte y avait été ouverte, comme celle par laquelle autrefois une bande de lumière entrait dans ma chambre d’enfant, et que cette porte, que je n’avais pas ouverte moi-même, donnait sur autre chose que moi-même.

Le signe le plus immédiat, le plus immédiatement effectif, de cette conversion, fut un changement très net de ce que le temps représentait pour moi. Soudain je sentais le temps passer, en moi, autour de moi. C’était comme si les jours et les saisons n’avaient été jusqu’ici à mes yeux que des éléments de décor en carton sans rien derrière (ni-hile…), sur lesquels je n’aurais pas essayé de m’appuyer de peur que tout s’effondre. Et voilà que tout à coup je pouvais m’y appuyer sans crainte, précisément parce que j’avais la certitude qu’il existait un « envers du décor » (l’hile !). Quelque chose se tenait en-dessous du temps : la sub‑stance des heures.

« Le temps n’est pas propre à moi, écrivait Simone Weil, il est l’empreinte sur moi d’une existence étrangère »[1]. J’avais senti vibrer cette existence étrangère. Ce n’était pas purement spirituel. Ce n’était pas en dehors de la vie, en haut, là-bas. Au contraire, cela provenait et procédait du corps, de mon corps, autant que de l’esprit, et c’était ici, en bas, cette présence que je ne pouvais nommer mais qui n’était pas pour autant irréelle, au contraire, elle était là, totalement là — simple et rassurante : la porte ouverte et sa bande de lumière !

J’avais toujours cette impression que le temps me manquait, mais il ne me manquait plus comme un objet qui m’aurait manqué sous prétexte que je ne le possédais pas ; il me manquait comme un être aimé parti en voyage, quelqu’un qu’on voudrait rejoindre, avec qui on voudrait passer du « bon temps ». Je ne désirais pas le posséder, le consommer, mais le rejoindre, l’écouter.

Le temps n’est pas un ennemi, ni même un obstacle. Le mot « temps » n’est pas le synonyme du mot « vieillissement ». Certaines personnes âgées ont d’ailleurs passé toute leur vie en dehors du temps.  Du point de vue du temps, ce sont des nouveau-nés. En fait, le temps est une proposition sans cesse renouvelée, sans cesse renouvelable. C’est une demande en mariage. L’éternité, comme dit Gustave Thibon, lui est fiancée. Seul le temps peut ramener l’âme à son époux, pourvu qu’elle se soit laissée d’abord passer la bague au doigt. Et cela même ne suffira pas, car les fiançailles, par nature, sont faites pour être rompues. Les fiançailles sont le lieu même du libre-arbitre, la période de la réflexion ultime, une période de joie, certes, mais également de doute ; c’est cette joie, c’est ce doute, l’aventure temporelle.

Le temps n’est pas un fleuve qui s’écoule et qu’on pourrait remonter, ou un film qu’on regarde et qu’on pourrait rembobiner, ni même comme disait Bossuet une pente qu’il faudrait nécessairement descendre. « Ces métaphores sont fausses, écrit Simone Weil. Le souvenir ne remonte point, la prévision ne descend point le cours du temps, car le temps, à proprement parler, ne s’écoule point. Le temps est cette séparation entre ce que je suis et ce que je veux être, telle que seul le chemin de moi à moi soit le travail, ce rapport toujours défait entre moi et moi que le travail seul renoue ; désirer être à demain c’est désirer avoir rendu la planche lisse sans avoir poussé le rabot, le plancher net sans avoir manié le balai. Désirer vivre hier, c’est désirer qu’un travail me sépare des œuvres accomplies. (…) Ma condition est telle que je n’ai à conquérir l’éternité que d’une manière qui ne consiste pas à essayer de parcourir le temps ou de l’arrêter, mais à emplir de mon travail, en établissant par le travail, entre le projet et l’œuvre, ce lien qui ne peut m’être donné. Je ne puis donc me délivrer du temps, sinon en conformant mes actions à cette condition qu’il m’impose »[2].

Ainsi, le temps est dans l’action, de sorte que si les actions sont bonnes, le temps nous conduira à la source dont le Mal nous a éloignés. Jésus est la porte ouverte, l’évangile est la bande de lumière. Grâce à eux, nous savons que le temps est fait pour être rempli par l’amour. En agissant, en parlant et en souffrant, Jésus nous a montré comment gravir les échelons de l’échelle de Jacob. En l’imitant, nous irons vers Dieu. Le temps ne sera plus alors ce cercle dans l’eau morte mais une flèche à travers l’eau vive.

Cet ouvrage rassemble des textes qui tous évoquent le temps. Certains sont explicatifs, détaillés, et d’autres plus poétiques et allusifs. J’ai essayé de trouver à chaque fois la forme qui convenait à ce que je voulais exprimer, précisément pour que cette forme elle-même fût assujettie à son objet. On ne peut pas parler du temps depuis l’extérieur du temps, comme d’un objet tenu à distance et analysé froidement. Au contraire, il faut s’y plier, s’y résoudre, le rejoindre où il se trouve, le suivre où il nous invite : accepter la demande en mariage, et, fiancé, tergiverser. J’ai donc œuvré comme ces inspecteurs de police qui épinglent à leur liège les éléments du dossier : la photo d’une arme, un rapport, un numéro de téléphone, un article de journal, etc. Cela ne pouvait être fait dans mon cas que si l’écriture était suffisamment poreuse et élastique pour capter la lumière émise par le temps depuis des angles très différents. En changeant de rythme et en éclatant le propos, j’ai pu œuvrer par réfraction pour concentrer finalement les rayons attrapés ici et là vers un même point qui se trouvait être à la fois l’origine et la destination du temps. Un point marqué d’une Croix.

Pour lire la suite : Télécharger le PDF de la version complète (62 pages)

[1] Simone Weil, « Du Temps », Œuvres, Gallimard coll. « Quarto », 1999, p. 107.

[2] Simone Weil, « Du Temps », Œuvres, Gallimard coll. « Quarto », 1999, p. 107.

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Gestell

Deux écrans avaient remplacé les yeux, à l’intérieur desquels des écrans remplaçaient les pupilles dans lesquels se trouvaient des écrans, et encore des écrans, des écrans en profondeur, diffusant la même image noire, verte et blanche provenant de la caméra accrochée au fond d’une gorge en plastique, depuis laquelle jaillissait une langue d’huile cerclée de canines d’aluminium recomposé et de molaires en carton compressé. La fille — appelée Gestell — était soutenue par des câbles en polypropylène alvéolaire qui lui donnaient de la mobilité mais semblaient aussi la maintenir — fausse liberté : extase féminine du tournebroche. Elle poussait des cris électroniques, inopérants, secouée irrégulièrement par des impulsions de courant alternatif ; douze millions de volts lui exorbitaient le corps. Ici et là, des chairs humaines pendouillaient, des lambeaux de jungle, fleurs gâchées, os cassés, grains de souffre et utérus de cochons remplis de soude et de jaune d’œuf, hérésies moléculaires, immondes tentatives génétiques, immondes simulations. Les restes d’œuvres d’art s’accrochaient aux lames de carbone et aux touches empoisonnées du clavier que la Gestell portait sur le dos. A la place du sexe, une icône sainte avait été recyclée en circuit imprimé et couverte de diodes luminescentes. La fille se nourrissait exclusivement des lettres de l’alphabet et déféquait un code binaire sans odeur : des milliards de litres de rien.

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Qu’avons-nous fait de Marc-Édouard Nabe ? (2020)

Publié sur le site du Salker en avril 2020

Nabe est un écrivain majeur. Au régal des vermines, son premier livre, publié en 1985 aux éditions Barrault, a donné le ton à une œuvre magistrale. Et puis celle-ci a été gâchée, piétinée, j’expliquerai ici pourquoi et comment.
Clarifions tout de suite les idées de ceux d’entre vous qui en seraient restés au «Nabe antisémite» après avoir vu (et mal regardé) son fameux passage sur le plateau de l’émission Apostrophe. Si le Régal a été mal compris c’est parce qu’en 1985 on ne savait déjà presque plus lire. La manière dont les critiques s’y prennent pour juger ce livre reviendrait à traiter de salaud un réalisateur qui se serait attribué le rôle d’Hitler dans son propre film. En écrivant le Régal, Nabe avait pourtant un projet artistique clair et, somme toute, assez facile à comprendre. Son idée consistait à pousser la subjectivité sadique jusqu’au bout (le sadisme étant la part d’ombre des Lumières et, donc, de la modernité), pour emmener «je» aux confins de la haine des autres, et voir si là-bas, au bout du délire existentialiste, il serait encore un autre, ou si enfin «je» serait devenu «moi-même». Et dans ce cas, ange ou bête ? Cette idée géniale aurait dû rassembler autour d’elle tous les lecteurs dotés d’un peu de jugeote. Hélas, en 1985, ils commençaient à manquer cruellement.
Constatant à quel point ce projet, si simple à comprendre, était incompris, Nabe aurait pu s’arrêter là. Il aurait pu s’en tenir à ses portraits, ses dessins humoristiques et sa guitare, et ne plus jamais écrire un livre. Il en a écrit, pourtant, et avec quel talent, et avec quelle générosité ! Qui n’a pas lu Le Bonheur, L’âge du Christ, Lucette, Je suis Mort, les quatre tomes du journal intime et Alain Zannini, ne peut savoir de quoi je parle. Quant à ceux qui les ont lus il leur sera difficile d’attaquer d’une part le style de chacun de ces ouvrages, d’autre part la cohérence de ces publications successives, sans avouer, au moins du bout des lèvres, qu’il y a là un projet artistique, une œuvre véritable, comme on en compte peu dans un siècle.
Nabe est également un lecteur, dont l’œuvre hagiographique et exégétique a projeté une lumière nouvelle sur le mystère de plusieurs grands artistes du vingtième siècle. Quel lecteur, quel universitaire, quel lettré pourra nier le fait que ce qui est écrit dans le recueil Oui à propos de Lautréamont, de Bernanos, de Claudel, de Suarès, etc., est d’une justesse rare et d’une originalité édifiante ? Ceux qui ne l’ont jamais fait n’auront qu’à écouter Nabe évoquer Artaud ou Céline pour se demander comment il est possible aujourd’hui dans nos universités de faire l’économie de tels commentaires !
Pour conclure ce rapide panorama, quelques mots à propos du jazz. Quel écrivain a réussi à intégrer le jazz dans la littérature contemporaine, sinon Marc-Édouard Nabe ? Quand ils s’y risquent les autres à part lui écrivent à côté du jazz, ils sont sages, ils sont verbeux, ils sont anti-swing. Leur littérature a l’air de dire : «vous voyez, les livres, c’est de la merde, parce que les livres sont moralisateurs, condamnés au commentaire, à la pédagogie, à la grammaire chiante et à la fiction débile, ils n’ont aucun pouvoir magique, alors un petit conseil : écoutez de la musique au lieu de perdre votre temps». On dirait des livres écrits pour qu’on les referme. Un aveu d’impuissance. Nabe est le seul poète, à ma connaissance, à avoir évoqué le jazz sans aussitôt l’avoir trahi. Il fallait écrire cru, craquant, claquant, en paquets d’eau et de sable balancés sur la charlest ! Idem pour la boxe : Nabe a inventé la phrase uppercut, réussissant grâce à elle à dire la sueur, le jeu de jambes et les gros yeux noirs au beurre sans tout de suite avoir l’air d’un vendeur de tickets ou d’un journaliste sportif.
Nabe est un artiste, donc, cela ne fait aucun doute. Mais qu’est-ce au juste qu’un artiste ? Un artiste n’est ni un chef ni un saint. Il est l’inverse à la fois du chef et du saint. Le chef conduit, c’est pour cela qu’il est chef. Le saint se conduit, c’est pour cela qu’il est saint. L’artiste quant à lui ne conduit ni les autres ni lui-même. Au contraire, il est conduit, il se laisse conduire. Il se laisse emporter vers la forge intersidérale. Il est sur le siège arrière d’une bagnole lancée à vive allure ; et au lieu de regarder devant lui pour savoir qui conduit (le chef ? le saint ? personne ?) et s’il y a ou non un ravin mortel, il regarde, peinard, le paysage par la fenêtre à côté. Au lieu d’essayer de changer son époque (comme le chef) ou de la sauver (comme le saint) l’artiste a décidé de la boire par grandes lampées. Il la boit par les yeux, les oreilles, la bouche, les mains. Il couche avec elle, il se corrompt dans ses draps. Il l’implore, il y retourne, elle le maltraite et le trompe mais il y revient encore, chez son amante ivrogne, dans la machine à claques du potier. Ce n’est pas l’artiste qui choisit ce qu’il devient, c’est son époque qui le transforme en ceci ou cela. Elle fait de lui ce qu’elle veut. Elle en dispose; elle le dépose ou l’élève.
Une nouvelle époque a commencé en 2001. Cette année-là, nous avons eu coup sur coup deux émissions de téléréalité atroces, deux hymnes à la laideur, deux grandes tatanes dans la gueule de l’altérité. Il y a eu d’abord, d’avril à juillet, la première émission Loft Story. Puis en septembre, l’attentat des tours jumelles. Ces deux événements présentaient une triple similitude troublante : 1/ on n’avait encore jamais rien vu de semblable en direct à la télévision, 2/ beaucoup ont douté que ce qu’ils étaient en train de voir était vrai (on imaginait que c’était scénarisé, préparé de l’intérieur, etc.), 3/ chacun avait l’impression d’avoir déjà vu exactement les mêmes images que celles qui étaient diffusées depuis New York ou le Loft. Un nouveau type de rapport au réel, appelé «complotisme», est né. Et une nouvelle époque a commencé. Ce serait celle de Wikipédia (arrivé en 1999), de Matrix (1999), des réseaux sociaux (2004), des Daft Punk (Premier album 1997 – Deuxième album 2001), de Youporn (2006), des guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003) et d’un président français réélu avec un score de roi africain (82%) contre Jean-Marie Le Pen (2002).
Si l’art de Marc-Édouard Nabe n’avait pas changé, s’il avait écrit après 2001 le même genre de phrases qu’avant il n’aurait pas été un artiste véritable, mais un malin, un finaud, un type qui sait y faire, un marchand, un animateur. Je le clame haut et fort : tous les créateurs qui n’ont pas changé de style en 2001 étaient soit des vieillards soit des imposteurs. Après 2001 comme avant, Nabe a assumé le réel. Hélas son verbe s’est affadi, et son propos est devenu de plus en plus inintéressant, mais parce que le réel s’est affadi (qu’est-ce que c’est Daft Punk devant Thelonious Monk ?) et parce qu’il est devenu inintéressant (qu’est-ce que c’est Jeff Koons ?). Le dernier grand texte de Nabe fut son roman L’homme qui arrêta d’écrire auto-publié («antipublié» comme il dit) en 2007, et pourtant il était beaucoup plus fade et inintéressant que tout ce que Nabe avait écrit jusque-là. Et L’homme qui arrêta d’écrire ne porte pas son nom par hasard. Après celui-là en effet, Nabe s’est arrêté d’écrire. Il a couché des phrases sur le papier, mais il n’écrivait plus, elles n’étaient pas écrites. Fini le langage. Finie la phrase. Le problème de L’enculé ou des Porcs n’est pas la haine mais la fadeur et l’absence d’intérêt.
Je pense sincèrement que ce n’est pas de la faute de Marc-Édouard Nabe si son site internet est irregardable. Pas plus que ce n’est de sa faute si les vidéos de la rue Sauton dévoilent un orateur à mille lieues en-dessous des sommets d’autrefois. Nabe obéit à la voix du Temps, à son ordre cosmique, comme seuls les artistes sont capables d’y obéir, de s’y abandonner. Ce temps aurait été à l’héroïsme, Nabe aurait été héroïque. Mais ce temps est lamentable, donc Nabe est devenu lamentable. Il publie dans le dernier opus de sa revue Patience 150 photos pornographiques de lui et sa «meuf», nous dit-il, en réaction au mouvement #metoo et #balancetonporc. Il se convertit au protestantisme, et vit en Suisse. On en est là. Voilà ce que notre époque a fait «à» et surtout «de» ce grand écrivain. Voilà ce qu’est devenu celui qui s’était voué corps et âme, dès l’adolescence, à la beauté. Nabe il y a trente ans aurait été prêt à coucher avec Iphigénie sur l’autel devant les Achéens médusés, pourtant le voilà devenu boutiquier rue Sauton, parpaillot chez les horlogers, et «performeur». Ce n’est pas une honte pour lui mais pour nous. Honte à nous, car Nabe nous appartenait. Nous en étions responsables : nous en répondions, il nous répondait.
L’art c’est la forme. Le fond entre dans l’art, il est partout dans l’art, mais n’est pas du ressort de l’artiste. L’artiste ne produit pas, autrement dit, la pensée de son époque. Il n’est pas responsable du système politique, marchand et moral de l’époque dans laquelle il vit. Il le subit, comme tout le monde (à part le chef, responsable, et le saint, rescapé). L’artiste doit donner à son époque la forme qu’elle mérite; aussi Nabe a-t-il donné ce qu’elle méritait à cette époque. Cette époque qui, faut-il le rappeler, a humilié son cher professeur Choron, adoubé l’écrivassier minable qui n’était autre que son ancien voisin de palier, remplacé le jazz par le rock puis la techno, et fini par tuer des gens au hasard dans des concerts de rock et aux terrasses des cafés.
Dans ses écrits récents, Nabe ne fait rien d’autre que d’encourager toute l’immondice et toute l’immonde fatalité de notre Temps. Ce qui nous choque à leur lecture est moins leur violence je crois que l’amor fati. Nabe ose prétendre que tout ce que nous vivons n’est rien d’autre que ce que nous vivons, et que c’est très bien, et que ce sera très bien quoi qu’il arrive. Lorsque je lis ses dernières œuvres, bien sûr il m’arrive d’être amusé ou intéressé, Nabe n’est pas devenu idiot, il ne le sera jamais, il y a encore des éclairs dans la cacabouillasse, mais je ne peux m’empêcher de ressentir d’amers regrets à l’idée que je vis dans un siècle capable de troquer l’auteur du Régal et du Bonheur pour celui de L’enculé et des Porcs.

PS : voici un extrait d’une conversation mail ayant suivi la publication de cet article :

“En y réfléchissant, voilà ce que j’aurais dû dire pour être plus fidèle à ce que je pensais, ou en tout cas à ce que je pense maintenant que grâce à vous j’y ai réfléchi davantage : notre époque n’est pas responsable de la déchéance de Nabe. Mais dans notre époque, lorsque quelqu’un comme Nabe sort de piste, il fait un site internet d’une vulgarité inouïe, se répand en grossièretés sur les réseaux sociaux, écrit mille pages à propos des branlettes de Soral chez sa logeuse et publie 150 photos pornographiques prises avec « sa meuf » et un iPhone. Il y a une esthétique de la perdition, et je regrette que dans notre époque la perdition soit si laide, si banale, si bourgeoise en fin de compte, si technologique. Je le regrette d’autant plus que je crois que cette perdition n’est pas assez grande, ou plutôt qu’elle n’est pas assez « haute », pour que vraiment le retour du fils prodigue vers le Père soit encouragé. C’est une perdition pour de bon, parce que c’est une perdition à moitié. Or il me semble que de même que Jésus n’est pas venu guérir les bienportants, et qu’il est prêt à risquer la vie de 99 brebis pour en sauver une seule, de même je ne pense pas que l’art existe pour sauver les saints, et il me semble même que Dieu d’une certaine façon soit prêt à risquer la destinée de 99 saints pour réussir à sauver un seul artiste.

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Transmission et famille

La transmission n’est pas un mouvement de l’espace dans le temps (on ne transmet pas “quelque chose” ; ce n’est pas une passe entre footballers), mais du temps dans l’espace (on installe, on déploie le temps ; c’est un baiser entre amoureux). L’extérieur cristallise dans l’intérieur. Le dehors “prend” au dedans (comme en escalade “la prise” et comme une mayonnaise qui “prend”).

La famille n’est pas une ligne de l’espace dans le temps, mais une spirale du temps dans l’espace. Une spirale convergente : des milliers de mains sont tendues vers le centre de la table, non pas pour tirer le plat dans un coin, vers un membre éminent de la famille, mais pour que tous puissent manger au même moment la même chose — communier au pain rompu, au vin mousseux. La famille est la première église, et le ciment indispensable de l’Église.

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Inhumaine morale

De nos jours la tendance “en matière d’éthique”, comme ils disent, est de réduire la question du Bien et du Mal à sa dimension morale, conceptuelle. La “matière d’éthique” autrement dit serait immatérielle. Le Bien et le Mal deviennent le bien et le mal, et, digestes, ils sont avalés par les règles, subordonnés aux régulateurs. La Loi est dans les lois. Les Pharisiens s’en chargent…

Mais la morale est inhumaine. Elle ne ressemble pas à l’homme, parce qu’elle n’a pas de corps. L’homme n’est pas fait à son image, parce qu’il ne l’a pas faite à son image. Comment poser la question du Bien et du Mal — question qui est le propre de l’homme, un socle indispensable à son humanité — en faisant l’économie du corps ? Le Bien et le Mal sont des événements physiques. Ils sont dans la peau. On les sent respirer, chauffer. Ce ne sont pas de purs concepts, mais des âmes pourvues de corps. Ce sont des corps équipés, ils mordent, ils aspirent. L’homme les pratique tous les jours, dans sa chair — qui oserait affirmer le contraire ? lequel d’entre vous oserait prétendre qu’il ne se pose la question du Bien et du Mal qu’en pensée ? ou d’abord dans ses pensées ?

En définitive, il me semble que le bien et le mal sont les ennemis du Bien — et l’arme efficace du Mal. Le bien c’est le Mal. La morale tout entière procède du Mal. Celui qui ne croit pas au Bien et au Mal, et qui voudrait promouvoir le bien, un bien conceptuel, “moralement acceptable”, est tout entier dévoré par le Mal — le corps, les dents du Mal… — à qui il a cédé le pas en refusant au Bien d’être incarné.

L’Amour n’est pas un concept. L’Amour est une folie, une folie par le corps. Le Bien est une folie, et une folie dans le corps, depuis le corps. Et cette folie est seule à pouvoir nous sauver.

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Quelques mots à propos de la supposée intelligence des machines

Voilà que l’homme des “Lumières” se croit capable de créer la conscience, et d’imiter la création de Dieu au point que la création humaine devienne indiscernable de son modèle. Il croit que sa raison peut se confondre avec la raison divine. Mais quand il imagine cela, il imagine aussi que sa raison, en la force de laquelle il a pourtant une foi sans limites, est incapable de “corriger” ce qu’il considère être, dans la raison de dieu, l’imperfection. Dès qu’on consacre une fiction à l’IA, les machines deviennent méchantes, vengeresses, incapables de miséricorde. Elles sont “humaines” au sens affreux que l’humanisme donne à ce terme. Le mythe de l’intelligence artificielle, autrement dit, est éminemment paradoxal : il s’agit de croire en sa propre raison, au point de la croire divine, et de la croire divine au point de lui reprocher ce que la raison humaine d’habitude reproche à la raison divine, et qu’elle prétend pouvoir corriger.

La raison divine ne sera jamais imitée parce qu’elle ne sera jamais compréhensible. La raison divine, c’est le pardon, qui est incompréhensible. La raison divine, c’est l’espérance, qui est contre-nature. La raison divine c’est l’amour, qui est un mystère insaisissable. La raison divine veut que le miracle soit toujours possible, et qu’il y ait toujours quelque chose, à commencer par la nature humaine, qui échappe à la raison humaine.

La vraie raison humaine consiste à s’étonner d’une part et à prier d’autre part. La machine n’est pas plus capable de l’imiter qu’elle n’est capable d’imiter la raison divine. Bref, aucune intelligence n’est artificielle, et rien d’artificiel n’est intelligent. Point final. L’IA est une métaphore qui a mal tourné, voilà tout. Elle n’existe pas. Seuls des êtres humains devenus idiots (i.e. incapables de s’étonner et de prier) croient que les machines peuvent être aussi intelligentes qu’eux. De même, seuls des êtres humains devenus bêtes peuvent croire que les bêtes sont aussi sensibles qu’eux.

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Du pardon

Demander pardon, pardonner, c’est ce qui nous différencie des animaux. C’est ce qui nous empêche de sombrer dans la violence. C’est aussi ce qui nous prémunit du régime despotique, dans lequel tout serait demandé à la loi, au législateur, en permanence, partout, tout le temps : un flic, une menace, une règle ; il n’y aurait plus dans un tel régime que dettes et sanctions ; quant au contrat social ce ne serait qu’un grand livre des comptes.

Le pardon n’a pas toujours existé. Il n’existait pas chez les Grecs. Achille, lorsque Priam vient lui demander le corps ravagé de son fils Hector, a honte, il s’en veut, mais il ne demande pas pardon ; Priam d’ailleurs n’est pas venu pour le pardonner mais pour s’incliner devant sa force. Le pardon existait en revanche chez les Juifs. Le pardon était le trésor des Juifs, mais il ne pouvait être donné que par Dieu. Il s’agissait d’un trésor vertical. Seul Dieu pouvait remettre les péchés.

Le pardon, ce miracle anthropologique, nous a été apporté par Jésus Christ. Ceci est un fait, n’en déplaise à ceux d’entre vous qui ont tellement détesté l’église qu’ils en sont venus à détester tout autant la figure d’un innocent mort sur la croix. Jésus donc, un Juif nazaréen, artisan, vers l’an zéro, dans la grande banlieue de l’Empire Romain, nous a donné le pardon. Il n’est pas mort pour nous l’avoir donné mais précisément pour nous le donner. C’est en mourant qu’il l’a donné, quand au bout de sa souffrance il a pardonné ses bourreaux. Jamais personne avant lui (même pas Socrate) ne l’avait fait. Jésus a horizontalisé le trésor des Juifs, et l’a universalisé en exhortant tous les êtres humains, circoncis ou non, à demander pardon à leurs frères comme ils demandent pardon à Dieu. Il a dicté le “Notre Père”.

Pourquoi est-ce que je m’attarde sur ce point ? Parce que je voudrais souligner que si nous avons vécu avant l’an zéro sans pardon, cela pourrait très bien nous arriver de nouveau. Il n’est pas invraisemblable d’imaginer qu’il y aura eu les deux mille ans du pardon, et puis basta, gloire à la force ! retour du sacrifice ! Adieu message du Christ, adieu ère chrétienne ! Égorgeons Iphigénie… Troie, nous re-voilà !

Le pardon est fragile aujourd’hui plus que jamais. La guerre est sans merci, la politique sans pardon. Trump en est l’exemple le plus caricatural. Je suis sûr qu’il n’a jamais demandé pardon à personne pour rien, et n’a jamais pardonné rien à personne. Il a tout enregistré. Il a tout compté. Et aujourd’hui, il est le roi du monde. Regardez les revendications des cancres de la République, écervelés bizarres, poules méchantes : ils veulent faire payer, punir, censurer, détruire, empêcher, ligoter. Ils demandent cela à la loi, demain ils le demanderont à un despote. Ils ne pardonneront jamais rien. Regardez les pancartes dans les manifestations. Si Polanski sortait dans la rue pour demander pardon, il se ferait tuer à coups de pied dans la gueule. On le dévorerait !

Et si le Christ revenait, et disait “aimez-vous les uns les autres”, que croyez-vous qu’il se passerait ?
On le crucifierait !

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Le cul de lampe

J’ai pris un cul d’ampoule au hasard, sous la façade d’un mensonge, et je l’ai pété en deux, pan ! Un large, un solide coup de pied ! Je l’ai défoncé. J’étais ravi ! Parfois j’aurais voulu atterrir à côté de la vie.

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Une seule pensée

Comment peut-on vouloir d’une pensée qui ne serait que raison, quand n’importe quelle expérience, la plus haute comme la plus banale, suppose l’inverse, demande, exige l’inverse. Comment peut-on gonfler à coups de pompe estampillés et de théories universitaires verbeuses ces essais insupportables et autres boursouflures pédagogiques, revues débiles, éditoriaux paresseux, manuels chiants… et pouah ! la morale !

L’homme ressent toujours. Aucune pensée ne l’arrache à la sensation du temps.

De même, comment peut-on croire que les sens peuvent être autonomes quand au fond du plus profond amour, même dans l’abandon le plus absolu à l’absolu plaisir, et même dans l’enfer total de la plus totale douleur, il y a encore le cerveau — quand même là, il y a encore la pensée ? Elle joue des tours, elle est trompée, salie, hachurée, impuissante, atténuée, mais elle est là. Elle est encore là, présente dans le temps !

L’homme pense toujours. Aucune sensation ne l’arrache à la pensée du temps.

Ce que Dieu a uni, c’est-à-dire l’âme et la raison, rien ne peut le séparer, et certainement pas l’âme, et certainement pas la raison. Divorce impossible, n’en déplaise aux modernes, n’en déplaise aux libertins, n’en déplaise aux luthériens hygiénistes, aux capitalistes et aux érotomanes cons.

C’est pourquoi la poésie est le sommet de la pensée. Elle vise la synthèse pure du sens et des sens. Il faut réarmer la raison, en lui rendant un corps. Il faut ré-équiper le corps en lui rendant la raison. Une fois mis bout-à-bout, ils sont l’échelle de Jacob : nous franchissons par eux la barrière du temps. Leur union seule a le pouvoir de rendre sinon compréhensible au moins préhensible le mystère de l’Eucharistie et celui de la Croix. C’est-à-dire le mystère de la Vie et de la Mort.

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George Steiner est mort

C’était sans doute le plus fin lecteur qu’il y ait jamais eu. Il n’a jamais versé ni dans la pédagogie simplificatrice ni dans le snobisme bourgeois, ni dans le calcul politique, ni dans le cynisme germanopratin, ni dans la sociologie clinique, ni dans la sémiotique stérile, ni dans le désespoir romantique, ni dans le coup de gueule réac. C’est grâce à lui que j’ai découvert Paul Celan. C’est grâce à lui que je me suis lancé à l’assaut d’Heidegger. C’est grâce à lui que j’ai su pourquoi je préférais Dostoïevski à Tolstoï. C’est grâce à lui que j’ai compris comment le “nominalisme” et la “déconstruction” avaient essayé de liquider l’art et la pensée. Son essai Réelles présences est capital. Tout le monde devrait le lire, l’avoir lu. On devrait l’étudier, le citer partout, tout le temps. Parce que Steiner avait tout compris. Tout, tout…. Non seulement le langage dit des choses, mais en plus le langage a des choses à dire. Il ne s’agit pas d’un instrument mais d’une lumière vivante. Et cette lumière ne provient pas (n’en déplaise à celui-ci) du scribe qu’elle éclaire. Quelque chose vibre sous le métal rougeoyant des mots. Il y a une Présence. Une ou deux fois par an je visionne de nouveau les deux célèbres dialogues de Steiner avec Boutang (vous les trouverez sur le site de l’Institut National de l’Audiovisuel : le premier sur Antigone, le second sur la ligature d’Isaac). Et chaque fois j’apprends! Je n’oublierai jamais sa voix métallique, amusée, gentille. Sa façon de revenir en arrière sur son fauteuil. La manière discrète qu’il avait de passer la langue sur les lèvres avant de prendre la parole. Et ses silences foudroyants.
Je sais qu’il est là encore, sous le langage. Et je sais que dans le tombeau Antigone lui tiendra la main et l’invitera à passer la porte étroite avec elle. Il suivra, amusé, cette jeune fille aux yeux noirs.
De mon côté, j’ai ressorti du placard la lettre qu’il m’a envoyée il y a quelques années pour répondre à celle, exaltée, que je lui avais fait parvenir après la lecture de Réelles présences. Cette lettre maintenant c’est mon trésor. Ces mots, cette écriture… à force de les regarder c’est sûr je vais finir par les voir bouger, tandis qu’Antigone, à travers la page, me dira : “Je m’en occupe, ça va.”

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Chateaubriand

Chateaubriand me fait penser à des couverts d’argent dans de la vieille soupe, une assiette à motifs, des pompons argentés sur un étang, à la dérive, ou bien est-ce les plumes d’un cygne amoureux d’une bûche. J’aime chez lui cette langue française cliquetant dans les perles, et les claques qu’il donne avec sa chevalière à des bouquins balèzes qu’il adorait pendant l’enfance. Et par-dessus, j’aime la morale, l’ombre velue du père, le vacarme énorme et irrégulier de ses pas sur le parquet. Chateaubriand au fond est un matérialiste propre. Tout chez lui est propre. Ses instruments sont propres, sa phrase parfaite, propre… Quand il a fait l’amour il s’essuie la bouche, ce qui pour un écrivain est un crime de lèse-majesté. Quand il écrit, il tousse dans son mouchoir. Son christianisme a beau être dense, il est trop propre. Il y manque la gelée tremblotante de la cervelle royaliste, le goût ferrugineux du sang des martyrs. À ses baisers, il manque la langue, la salive. C’est comme si on représentait Jésus sur la Croix en livrée avec, sur le col, une minuscule goutte de sang. Tout est absolument génial mais tout est infiniment raté. C’est l’auteur qu’il fallait à des types comme Fumaroli. En quelque sorte, il leur a donné du grain à moudre, un sujet d’analyse, de quoi nourrir la prétendue noblesse de leur caractère et gratter des bouquins vendus par paquets de dix aux vieilles barbes et autres bas-bleus du quartier Saint-Germain. Chateaubriand c’est une longue glissade de gosse dans le parc du château — et le gosse finira tôt ou tard emmêlé dans les ronces et les fleurs, avec la gouvernante qui gueule !

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Le morceau de tissu

Ce suaire, n’en faites rien. Surtout ne le nouez à rien. C’est un tissu vivant, transsubstantié, une substance fertile, un cuir dans lequel on pourrait planter un grain et aussitôt le voir éclore. En le cousant à de vieux tissus vous détruirez ceux-là, car ils seront incapables de s’adapter à la tension et à l’élasticité de celui-ci, et vous abîmerez celui-ci, parce qu’il aura essayé coûte que coûte de fertiliser ceux-là. Simone Weil avait raison : le Nouveau Testament est autonome. Il a transformé la morale crantée des Pharisiens en miséricorde liquide, et leurs interdictions haineuses en permission amoureuse. Aime, aime, aime, et fais ce que tu veux.

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Le fruit inconnu

Je ne l’ai pas eu longtemps dans la main, quelques secondes à peine, ce fruit, ce fruit de rien, une sensation molle, tiède, collante, un petit sac de grains. Je ne le voyais pas. Je sentais seulement sa demi-corolle, sa peau, son duvet laiteux. Jamais je n’avais touché un fruit comme celui-là. C’était comme de la marmelade d’orange réchauffée à l’intérieur d’un kiwi, avec un parfum d’encens, sucré mais âpre, un parfum de sirop pour la toux passé à la flamme. C’était une goutte d’huile solide et duveteuse. Je ne le voyais pas. Je l’ai mangé.

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