Psaume 2

1. Partout où j’ai vécu, j’ai été à l’écart des événements démocratiques.

2. Je n’ai jamais voté, et si parfois il m’est arrivé d’en nourrir quelque remords ce fut à l’idée du drapeau, devant ce blanc d’œuf enchâssé dans le bleu des rois et le sang des Communards ;

3. l’idée que ce drapeau entraînait à sa suite des jeunes filles prêtes à tout…

4. Sous mes fenêtres des allées François Verdier, les apprentis clochards, enfants de profs comme moi, jetaient des cocktails molotov sur les CRS pour venger Rémi Fraisse.

5. J’ai été plusieurs fois avec les gilets jaunes : je voulais voir derrière la fumée les yeux bleus des étudiantes en licence de psychologie.

6. J’ai cassé la gueule d’un flic sans faire exprès à Bayonne, l’avocat commis d’office s’appelait Cocoynaq : deux mois avec sursis, dispense de bulletin numéro deux, sept cent euros d’amende.

7. Je ne suis pas anarchiste, mais indifférent, et surtout égoïste, jaloux, je mens, j’ai passé six mois à Montréal à lire Jean Genet.

8. À Milan je me suis ouvert les veines sans faire exprès avec la tranche d’un livre. C’était Malaparte : La peau, édition Folio, plusieurs gouttes de sang. La lumière sur le Parco Sempione, l’onde, la migraine… Rien dans ma vie n’aura été révolutionnaire comme ce jour-là.

9. Seigneur, aurais-je dû m’en mêler ? La croix a des racines : elle est enracinée… Doit-on creuser la terre pour les découvrir, et prétendre les protéger ?

10. Qu’y a-t-il en moi d’impérieusement français ? Dieu de Jeanne d’Arc et de Charles Péguy, donne-moi comme à eux d’avoir été baptisé.

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Gracq et Gadenne

Relecture d’Un balcon en forêt. Je n’avais pas lu Gracq depuis la rue Letellier. J’ai peut-être été trop dur avec lui, quand je disais sous l’influence de Marien que c’était du papier peint. Le roman en tout cas est très au-dessus de mon souvenir, notamment par cette manière qu’a Julien Gracq de tout transformer en symbole sans laisser pour autant les métaphores advenir : les visages de la nature ne deviennent jamais des figures. Les symboles débordent en permanence les phrases de cristal où ils sont enchâssés. En fait, c’est entièrement écrit contre la métaphore, ce qui permet d’installer une ambigüité morale qui est précisément celle dont la guerre fut l’enfant terrible. Et ce n’est pas psychologisant comme du Blanchot (quelle merde quand même : Thomas l’obscur.)

Il y a quelque chose de Gadenne chez Gracq, mais le premier est bien plus artiste dès lors qu’il n’y a ni Dieu ni Diable chez Gracq, alors qu’on trouve chez Gadenne à la fois la présence du Dieu et du Diable et l’absence du Christ. Dans Siloé par exemple (la deuxième partie, celle du sanatorium) le poète tourne autour de ce qu’il manque à la métaphore pour advenir — c’est une espèce de théologie négative : le lecteur est sans cesse ramené vers l’ombre de la Croix, avec l’envie de dire : « Jésus, pourquoi m’as-tu abandonné ? » — tandis que dans Un balcon en forêt on jouit du fait que la métaphore n’advienne jamais : au lieu de provoquer chez le lecteur une angoisse, la phrase lui met une couverture de grosse laine sur les genoux. « N’aie crainte, dit-elle cette diablesse, le Diable n’existe pas. » Mais est-il seulement possible de faire de la littérature en évitant comme Gracq la question du Bien et du Mal ? Je n’en suis pas certain.

Dans Un balcon en forêt la métaphysique, comme souvent chez les athées, vient de l’impasse sexuelle : Mona, la fille fée. Dans Siloé, le sexe est une plante noire abreuvée à la source du déluge et nourrie sur les racines purulentes de la Genèse.
En fait, Gracq n’a pas compris que si l’on peut prier en faisant l’amour, on ne peut pas faire l’amour en prétendant que cela revient à prier.

Gadenne et Gracq avaient quasiment le même âge. Se sont-ils rencontrés ? Se sont-ils lus ?

(« Après avoir écrit ces lignes, j’ai fait quelques recherches rapides et suis tombé sur cet article : « Augereau, C. (2022) « De l’opportunité du balcon dans Siloé (1941) de Paul Gadenne et Un Balcon en forêt (1958) de Julien Gracq », Relief: Revue Électronique de Littérature Francaise, 16(1), p. 87–102. » L’article hélas est grotesque : « Paul Gadenne comme Julien Gracq ouvrent un champ d’investigation écopoétique par le biais d’un dispositif spatial nodal, le balcon. » Plus drôle encore, après dix-sept pages, la conclusion de l’auteur : « De l’ensemble de ces observations, il est possible de conclure qu’en dépit de son exiguïté, l’espace circonscrit du balcon ne réduit pas le champ d’investigation du romancier. »)

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Variations miraculeuses

pour Axel Arno

Jamais les dispositifs hi-fi n’ont été aussi nombreux et efficaces ; autrement dit l’on n’a jamais entendu la musique autant et aussi bien. Autour de nous elle est partout. Dans le métro elle pleut à travers une enceinte incorporée au plafond. Dans la rue elle se déploie par des embrasures plastifiées. Elle est aussi dans le bus, dans ma voiture, dans le hall de gare, dans les jardins, dans les parkings, dans les casques audio ainsi que dans ces appareils « airpod » dont la plupart de nos contemporains s’enfoncent le supplice dans les oreilles. Grâce à la technologie elle semble avoir obtenu les trois pouvoirs divins jalousés par Satan entre tous : je peux écouter les Variations Goldberg comme si j’étais moi-même à l’intérieur du piano (incarnation) pendant que Glenn Gould les joue (résurrection) et qu’il les joue tellement bien que j’ai la certitude d’être en présence du grand Jean-Sébastien Bach (transsubstantiation).

Pourtant, le compte n’y est pas. Je ne suis jamais rassasié. Ce qui a l’air d’une saillie amoureuse entre musique et technologie finit en stérilisation forcée : celle-là empêche celle-ci d’avoir lieu en prétendant la transporter partout. Très vite, je m’ennuie. D’ailleurs il est extrêmement rare que j’écoute de la musique sans faire autre chose : conduire, lire, dormir — et je m’éclate au lieu de me rassembler, je me disperse plutôt que de me concentrer, je me divertis quand je devrais me convertir ; de sorte qu’à la fin de la journée je réalise que non seulement la musique ne m’a sauvé de rien, mais qu’en plus elle m’a peut-être empêché de vivre vraiment. En fait si je n’en avais pas écouté, j’aurais sans doute été plus attentif, c’est-à-dire plus vivant.

Le jour où me viennent ces réflexions, je décide d’assister à un concert ; là-bas au moins serai-je obligé de dévisser mes oreillettes. Quand je dis « concert », je ne parle évidemment pas de guitares électrifiées, accords saturés, murs d’enceintes, computeurs et électrons en surchauffe ; mais de vrais instruments en bois, cordes et laiton. Encore mieux : un concert de piano, rien d’autre, sans microphone. Oui oui ça existe. À l’époque de Netflix et des épidémies, il y a encore des gens assez fous pour côtoyer d’autres gens dans un lieu dont ne sont jamais tout à fait absents les risques d’incendie et d’attentat.

M’y voilà. Il me semble être dans une crypte avec les premiers chrétiens. Nous résistons à la médiocrité, à la paresse, au relativisme et à la morale pharisaïque ; en tout cas j’essaye de m’en convaincre.  L’homme assis à côté de moi est seul, costume, cravate austère, sourcils frangéliciens, parfum cachou Lajaunie, mains élégantes et parcheminées. Je me demande un instant s’il ne s’agirait pas d’un de ces réactionnaires pour qui la mélancolie est une théorie politique, ou bien d’un genre de contemplatif scolastique. Quoi qu’il en soit il n’a pas l’air moderne moderne. Peut-être me suis-je gouré d’endroit ? Un concert après tout n’est-ce pas un fossile d’asservissement socioculturel : une injonction dérisoire et has-been ?

L’arrivée du pianiste me tire de mes élucubrations. Il est jeune, trente ans je dirais, d’apparence facile, il ne porte pas la cartoonesque queue-de-pie dans laquelle je m’attendais à le trouver mais une veste sobre sur chemise à fines rayures et chino bleu nuit. Je remarque également qu’il est musclé, et en particulier que ses clavicules sont tenues par des trapèzes de taurillon, alors que Glenn Gould à son âge était l’image même de la gracilité. Mais ce qui m’étonne le plus, c’est le halo de lumière floue autour de ses mains.

Je vous le donne en mille : il joue les Variations Goldberg.

Au début, je panique. La musique est loin. Quelqu’un tousse. J’y vois mal. Une dame derrière mon épaule respire comme une pompe à vélo. Un homme au fond de la salle a le rhume des foins. Je me dis que j’aurais mieux fait d’écouter un disque chez moi. Puis le pianiste insiste, il se passe un truc, il touche l’instrument comme si c’était quelqu’un, je comprends qu’un mélange est en train de se produire entre des énergies soudain fixées par un rayon cosmique. Dans ma chair (c’est-à-dire dans cet organe qui me donne accès à l’espace et au temps) des points jusque-là disséminés se rassemblent et chauffent de plus en plus. Le feu prend : il me prend. Le spectre harmonique n’est plus un vague concept superfétatoire mais, survenue devant moi, une réalité aux arêtes scintillantes ; comme si le piano avait accouché de mon ange tutélaire et que celui-ci me serrait affectueusement la main. J’ai tout à coup la certitude d’être en vie et de ne pas l’être pour rien.

Le concert se termine par les célèbres ostinati mauves et dorés de l’Aria da Capo è Fine. C’est alors que mon voisin quitte sa chrysalide de notaire luthérien, étend les stridulations de sa morale, allonge ses bras veineux, écarquille des yeux de monstre marin et hurle — hurle au-delà de toute barrière civique : « bravo ! bravo ! » J’applaudis et je ne crie pas moins. Le pianiste vient pour nous d’incarner, de ressusciter et de transsubstantier Jean-Sébastien Bach. Il l’a vraiment fait ! C’est possible, donc, cela peut arriver ; mais il faut avoir débarrassé la musique de ses oripeaux technologiques, de même qu’il faut avoir compris que si elle existe en vérité c’est précisément parce qu’elle ne peut exister qu’en vérité.

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Psaume 1

1. Heureux dans la forêt, quand sous mes pieds craquaient des chrysalides, Bon-papa passait au loin avec sa 4L, j’avais trouvé une bauge de sanglier, mes genoux saignaient, au moins j’avais de quoi pleurer;

2. Heureux quand à l’église je léchais la cire encore bouillante des bougies, et autour de moi l’encens dansait comme un ventre de femme ;

3. Heureux dans la justice calme du dimanche, la veille des examens ;

4. Heureux dans l’alcool fort, heureux dans Victor Hugo, heureux dans les lèvres coupées de la télévision ;

5. À Milan au milieu des packs de bière, près de la porte Ticinese, avec des filles, avec des cigarettes insensées ;

6. À Montréal quand on ouvrait des huitres par moins quarante et qu’on s’aspergeait de vodka, et Depardieu lisait devant la cathédrale : “L’oreille de mon cœur est devant vous, Seigneur ; ouvrez-la…”

7. À Paris près de la Seine, à travers les mensonges, à travers la sinusoïde d’un ordinateur — à la terrasse du Lucernaire où Terzieff se lavait les dents ;

8. J’étais heureux parce que je portais un chapelet à la ceinture, je m’allongeais devant l’autel de Notre Dame des Champs, je lisais Blondin, je me bagarrais avec des étudiants en école de commerce ;

9. La peau des joues agrafée à Sa Croix, défiguré par mon sourire, j’étais surtout heureux qu’Il eût donné Sa vie pour moi.

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Mandarines

Mandarines…

De la lumière qu’on mange, sous l’épluchure vermiculée ;

Petits soleils acidulés, zeste d’été sur l’arbre mort ;

Sucre d’hiver comme on dit “le sel de la terre”, molécules de Noël ;

Ombres orangées sur les joues des enfants.

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Paraboles

Ici les phrases gonflent, on les touche, voilées, et les retient en fin de compte moins qu’on ne les emporte ;
Le langage est boisson, nourriture vivante, et la phrase est contredite, les idéalismes, les monismes, tous les impératifs sont contredits.

Ici le langage est boisson…
C’est la mer allée dans son manteau d’algues et d’étoiles, l’odeur empêchante du jus de citron, la texture saline des glaciers, la dialectique insondable des lacs et de la vase quand des bulles éclatent à la surface, à cause des crabes amoureux : leurs coups de ciseaux.

Nourriture vivante…
Le pain de chaque jour n’est le symbole de rien, et n’est pas un aphorisme ou une punchline ; mais du pain, le vrai pain, celui qu’on donne aux canards du Jardin quand il est dur, la croûte, le quignon devant la tonnelle ; celui de la sauce au fond des assiettes, et des prisons.

et la phrase est contredite…
Les épis pousseront malgré le vent, à travers la meule crétoise, dans la stupeur clinique et la falsification du calcaire, où ils grelotteront comme des insectes.

Les idéalismes…
Le chien dix fois, cent fois frappé par celui qui ne veut être son maître, reviendra toujours à la caresse, y reviendra malgré les coups, les injures ; bâtard d’Un homme avait deux fils…, galeux et inconséquent, miséricordieux.

Les monismes…
Les ouvriers de la onzième heure près de ceux de la première, maigres, affamés, le dos détruit par le labeur, sur la place du village, la place proverbiale du village, tendent leurs mains à une aumône qui n’est pas celle de Minos : soixante millions de pièces d’argent.

Tous les impératifs…
Dans la main l’eau pure donneuse de vie, ses reflets satinés, son sable, son mystère désaltérant, sa caféine, son tambour, ses formes imprévisibles, sa goutte inexplicable ; il suffira de boire cette eau pure!

…sont contredits.
Absence du juge, sa chaise vide, absence du maître d’école, personne pour lire la conclusion de son livre idiot. Un rayon de soleil traverse la vitre froide et sale du labyrinthe. Une vérité impréhensible et une justice incompréhensible, tisonnées d’amour, dirigent la Vie de qui-sait-écouter vers ce point du Temps et de l’Espace que l’Éternité, par amour, a marqué d’une Croix : tout droit vers la Beauté !

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C’est la France

C’est la France. Ce sont ses collines rousses, ses clochers, ses contradictions métaphysiques, ses plages de sable gris, ses granges, ses patous des Pyrénées et les bergères qui là-bas ont ce geste inimitable, ce geste qui est la féminité même et que les bergères du monde entier leur envie, quand elles soulèvent leur robe au-dessus du genou pour traverser un ruisseau

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Les lézards

On avait mis le piano là pour cacher les lézards que j’avais dessinés au feutre rouge tandis que mes parents dormaient dans la pièce à côté. Je croyais leur faire plaisir. Quelques mois plus tard la chambre de mes parents est devenue la mienne, on a donné la mienne à ma sœur et la sienne à mon frère. Ils ont mis son piano. Do fa / do# do — Ces notes, Diane les frappait, elle les frappe peut-être encore. Les lézards si on les met dans un piano et qu’on joue assez fort — on jouerait par exemple les Variations Goldberg, en tout cas c’est ce que moi je jouerais si j’étais à sa place — les lézards lèvent leurs pattes et rampent sur le ventre. En fait, ils se souviennent. Ils miment l’Âge des Serpents.

Ont-ils eu quelque plaisir, mes lézards rougeoyants ? Qu’ont-ils dealé dans l’ombre ? Qu’ont-ils chevillé dans les méandres des doubles-croches ? Je les imaginais, virgules grotesques, dans la poix, tandis qu’elle jouait.

Do fa / do# do

Mon père ne m’a pas grondé fort. J’avais voulu inventer Lascaux : il comprenait. J’étais entré dans l’histoire. Au feutre rouge j’avais corrigé les phrases d’un roman gravé dans le plâtre.

Maintenant si on les brûlait ces lézards ? Si dans le ventre du piano on lançait un cocktail molotov ? Tu imagines les grésillements que produiraient les flammes si seulement elles étaient vivantes, musclées, venimeuses et surnuméraires ? J’y ai pensé, puis moins. J’ai appris à dessiner les oiseaux.

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Journal d’Anton B.

Lecture du Journal d’Anton Beraber sur Instagram (@arouetditv). Je ne comprends pas pourquoi les lecteurs d’aujourd’hui ne sont pas à plat ventre devant Beraber, qui est sans aucun doute le meilleur styliste de notre génération, avec Marien. Difficile d’ailleurs de pas être tenté de l’imiter. Mais si on essaye tout de suite on s’aperçoit que la « façon » n’est qu’à lui. J’aime les fusées éclairantes qu’il lance quand on ne l’attend pas vers les grandes figures mythologiques, vers la politique internationale, ou vers les clefs de voûte éthiques. Il les lance, ça éclaire, puis il détourne les yeux, il rallume la télévision, il s’en fout, il se gratte les ongles des pieds, il s’étonne. Tout l’étonne. Il se rend disponible.

Je lui laisse un message tiens : « Ah, Beraber ! On aura raison d’être sur cette saloperie d’Instagram rien que pour lire ton Journal. C’est dix mille mètres au-dessus de tout ce qui est écrit ailleurs, imprimé ou non. Y a cette manière que t’as de détourner l’objet de la sensation qui était prévue pour lui. Puis y a aussi ces fusées éclairantes que tu lances dans la phrase, quand on s’y attend le moins, derrière un bourrelet adverbial que t’as tassé à un point virgule comme de la poussière de pain — ces fusées éclairantes que tu lances vers des universaux dont les auteurs de nos jours ne se donnent plus la peine de discuter la coextensivité. Puis y a ces étonnements qui confinent parfois au romantisme, mais qui dans ta semoule réaliste donnent quelque chose de plus naïf et de plus sombre que le romantisme : un werthérisme de fin de soirée, quand la peau des filles devient comme de la mue de serpent et qu’on ne sait pas très bien si oui ou non il faudra laisser un billet sur le meuble à l’entrée. Putain, je vais même finir par aimer tes photos. »

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Le Navire de bois, Hans Henny Jahnn

Je ne connaissais pas Hans Henny Jahnn. Je vais tout lire. Dans Le Navire de bois, je trouve quelque chose qui me manquait chez Hermann Broch, et même chez Junger que j’ai tant aimé, ou chez Gunter Grass. Le symbolisme de HHJ est plus latin. Puis il y a ces phrases nominales. En revanche c’est sans Dieu. Même l’hypothèse de Dieu n’y est pas. C’est du protestantisme sans la veine palpitante de Luther, ou le lyrisme d’un Herman Melville : Achab ne sait même plus sur quoi il est censé lancer son harpon. Et il y a du Kafka, évidemment, celui du Voyage en Amérique, l’absence de l’absence de Dieu ; dès le début du roman le père prétend que le fiancé ne peut pas monter à bord du bateau parce que « ce n’est pas prévu », voilà qui est très kafkaïen, on nage dans le pétrin administratif, dans des formulaires en forme de flammes de l’enfer ! Ce qui fait le particularisme littéraire du symbolisme de HHJ (et qui le différencie de Kafka ou par exemple d’un auteur comme Raymond Roussel qui par certains aspects, celui des machines avec des recoins infinis, pourrait lui aussi être comparé à HHJ) c’est quelque chose qui échappe à la philosophie, à la phénoménologie, et même à la psychanalyse, et évidemment à toute théologie … Voyons par exemple ce verrou qui s’ouvre depuis l’extérieur. Raymond Roussel aurait adoré ce verrou, mais l’aurait rendu plus compliqué, plus alternatif. Jamais Broch ou Junger quant à eux n’auraient osé pareil écart. Kafka aurait fait l’inverse : un verrou qui se verrouille automatiquement depuis l’intérieur au lieu d’un verrou qui s’ouvre automatiquement depuis l’extérieur. HHJ garde sa distance, le verrou reste dans l’anecdote, et pourtant il nous l’insère dans la tête, on ne cesse d’y penser dans les pages suivantes. C’est ce verrou qui emporte le navire de bois, c’est lui qui justifie que Gustav reste à bord, c’est lui qui rend le subrécargue si suspect. Ce verrou c’est moi, lecteur.

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Les Vagues, Virginia Woolf

Je trouve ça meilleur que La Recherche du Temps perdu, d’autant que l’objectif il me semble est exactement le même : recomposer la mémoire comme elle est, la rendre comestible, transmissible par métempsychose. Si j’étais psychologue, je ferais une analyse complète, et ça serait chiant, ça serait inutile, parce que c’est surtout d’un effort poétique qu’il s’agit, poétique au sens pur du terme, le sens antique, c’est un chant. C’est une résurrection. Quelle liberté ! Quelle virilité dans ce texte ! Combien il savoir être fort pour se défaire ainsi de sa gangue bourgeoise (je me souviens de l’enregistrement de sa voix que m’avait fait entendre Marien : sa voix « flutée » disait Marien ; Woolf parlait si je me souviens bien des mots qui étaient passés de bouche en bouche avant d’arriver dans notre oreille) — de sa gangue bourgeoise et des injonctions éditoriales ! S’en défaire à ce point ! Être libre à ce degré !

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Fais-nous voir le Grand Cèdre

  1. [À ce grand homme à la peau très blanche, qui portait des rangers et un couteau à la ceinture ; il s’était autoproclamé “gardien du quartier”. Je n’ai jamais eu peur de lui… Tard la nuit, bourré, il donnait des coups de poing dans le flanc de son chien, et lui griffait les yeux, pendant que moi, dans ma chambre là-haut, je lisais Joyce.]

2. Seigneur, ouvre les fenêtres. Fais-nous voir le grand cèdre. Bientôt la journée dressera ses portes de plastique : oreillettes, torrent de courriels… Je serai pris dans la sphère armillaire du manège administratif : les neuf cercles du désir. Bientôt je serai dilué dans la station de métro François Verdier, et à l’université, troisième étage, bureau 301… Je serai la pluie sur le capot d’une bagnole.

3. J’agencerai des phrases sous la gorge du Corps Livré. Je porterai ma chemise sans col, celle du clan nominaliste, et me dirai démocrate, progressiste, aérien, vainqueur, cultivé. J’inventerai des liens de chair. J’exciserai la Vérité. Si on me le reproche je n’aurai qu’à répondre en haussant les épaules : “quelqu’un l’aurait fait”. J’irai voir l’application de la Caisse d’Épargne, vérifier que j’existe et surtout savoir à quel point ; puis frapperai le distributeur de boissons pour qu’il me rende enfin la monnaie. Je frapperai de toutes mes ridicules forces. J’aurai faim hein. Je serai fatigué.

4. Il faudra que Dieu s’accroupisse sur notre misère. Qu’il aille jusqu’à la couture de notre bouche, vienne dans nos souvenirs, et sache ce que j’ai fait du talent qu’il m’a confié. J’ai oublié le numéro de téléphone de François, je suis brouillé avec Marien, je tiens à jour le répertoire de mes actes manqués, j’ai même couvert le miroir de la salle de bain avec du cirage. Ce talent je ne l’ai ni enfoui ni perdu, pas plus que je ne l’ai fait fructifier ; je l’ai livré, l’ai fondu, l’ai immérité ; je l’ai gratté dans une semoule de basalte ; l’ai vendu aux enchères ; l’ai enfoncé dans des vagins malades ; l’ai déposé sur les yeux d’un mourant à l’hôpital. Voilà ce que font les artistes de nos jours au lieu de se convertir : ils trahissent…

5. Ils me font marrer quand même les artistes. Ils bricolent des discours débiles. Ils vont à des foires, ils montent sur des estrades pour parler, publient sur Instagram, stratégisent, supplient les éditeurs et les galeristes, ils les sucent, ils se vendent à des agents, se travestissent, répondent à des journalistes en prenant un air modeste et sérieux, ils conspirent contre la Beauté et la Vérité, ils font semblant d’avoir des opinions révolutionnaires en disant je cite “il faut préserver l’environnement”, ils se vautrent dans des exofictions chiantes, ils s’injectent de la moraline fade, ils inventent des concepts, ils vont voir le psy gaiement, ils bouffent des légumes, ils s’intéressent au tantrisme et à la cuisine coréenne, ils candidatent pour des résidences d’écriture, ils collectionnent les subventions, ils guettent les récompenses, ils se congratulent les uns les autres, et ça marche — et plus ça marche hein plus ils se disent qu’ils ont eu raison de vendre comme ils l’ont fait leur âme à des putes et des boutiquiers. “Je suis invulnérable” préviennent-ils une fois que dans le secret de leur cœur il n’y a plus rien à violer.

6. Et malgré ça, t’es là Seigneur, je t’ai encore vu ce matin place Dupuy devant la vitrine du fromager. T’es là putain. T’y crois encore. Tu te laisses pas faire. Tu distribues le salut à la sortie du métro. Tu t’assois avec les clochards au milieu des couvertures trouées et des cleps narcoleptiques. Tu te files avec les riches, tu les abandonnes pas, tu restes près d’eux malgré leur mauvais goût et leur égoïsme : je t’ai vu avec Lionel Parent le psychiatre, dans sa Porsche Cayenne, il écoutait Fun Radio, tu souriais… Quelle patience. Même les artistes officiels tu les laisses pas tomber. Tu les écoutes dire n’importe quoi. Tu les accompagnes dans les expositions de province. Tu les aides à trouver des subventions. Tu plaides leur cause auprès des éditeurs débiles et des galeristes suffisants. Tu les encourages. Même les curés apostats tu les soutiens.

7. Tu es debout dans ta Parole. Tu te tiens tout entier dans tes phrases. Tu a recouvert les paraboles de ton fils d’un manteau de chair : muscles, nerfs, conduits visqueux, foie, sexe, ongles, poils, papilles. Ton sang ne parle pas mais ta Parole a saigné. Personne ne peut plus t’empêcher de dire la Vérité. Quand Miclo est morte tu étais là avec maman et moi à la morgue, dans l’ombre. Quand Octave a été opéré, tu étais avec Daphné et moi à la cafétéria de l’hôpital. Quand dans l’enfance je me suis perdu en montagne à travers le brouillard et les rideaux d’eau de pluie, quand à l’adolescence il y a eu cette bagarre générale sanglante, quand je me suis retrouvé en garde-à-vue à Bayonne, et puis en Serbie quand la neige tombait sur les tanks et les DCA de la forteresse de Kalemegdan, et puis au milieu des gratte-ciel de Montréal quand je suis devenu quelqu’un d’autre, toujours tu étais là, chair et âme, Paraclet, et toujours, toujours Seigneur tu parlais…

8. Tes paroles ne passeront pas. Tu ne les laisseras pas passer. Tu leur as construit une première capsule : le peuple Hébreux ; puis un vaisseau : le mystère de l’Eucharistie doublé de celui de la Croix. Ainsi sont-elles prémunies contre les flammes de la race. Aucune réforme n’en viendra à bout. Elles sont impossibles à rééduquer. Elles seront toujours là, sur Terre, dans leur reliure pleine peau.

9. Les andouilles et les assassins marchent devant eux comme Descartes le leur a enseigné: les yeux fermés, les oreilles bouchées. Ils ne veulent ni lire ni entendre ta parole. Parfois ils se télescopent, alors ils ont l’impression d’avoir rencontré un ange, ils se roulent des pelles entre semblables, ils enfoncent leurs doigts dans les yeux et les oreilles de ce supposé ange, ils en pleurent de joie, ils se haïssent eux-mêmes en croyant adorer quelqu’un d’autre, le désir les ronge, puis l’autre s’en va, la solitude revient, la marche aveugle recommence.

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L’espace public habermassien

Une grande tarte plate. Les fruits n’ont pas été dénoyautés. De petits fruits même pas appétissants. On ne sait pas très bien si ce sont de grosses cerises gorgées d’eau ou bien des abricots trop petits. Beaucoup de monde autour de la table : des vieux, des enfants, des couples. Tous ont l’air sérieux, ils le prennent en tout cas, se forcent à le prendre, et ont faim. Ils se savent importants : une espèce d’aristocratie libérée de la chrysalide de la Tradition. Ils sont sûrs désormais de ne pas mourir de faim. Ils attendent le coup de sifflet, c’est tout. Devant eux c’est la tarte éblouissante de la liberté. C’est la démocratie. C’est le progrès. Ils se disputent un peu en se demandant comment on va la couper, mais ils sont assurés d’en avoir chacun une part, aussi la dispute ne va-t-elle pas trop loin, quelques yeux crevés rien de plus. Le coup de sifflet ne vient pas. La tarte pourrit sous leurs yeux. Dieu a déménagé chez les fascistes, c’est ce qu’on raconte autour de la table. Ils finissent par y mettre un peu les mains sur cette fameuse tarte. Ils se barbouillent sans manger. Ils se plaignent. Ils y croient encore. Ils se sentent élus. Ils veulent vivre longtemps. La mélancolie leur donne soif. Ils collectionnent les autocollants européens. Ils sont inscrits à la Sorbonne pour la rentrée prochaine. La tarte fond. Bientôt elle n’est plus qu’une flaque de soupe qui sent les pieds. Mais ils en veulent. Ils en rêvent. Ils jurent que c’est ça la solution. Il faut ABSOLUMENT que ce soit ça. Ils l’ont appris à l’école. C’est la tarte éblouissante de la liberté, la démocratie… C’est le progrès.

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Chat

Cette nuit un chat s’est installé dans ma gorge. Il aura profité que j’étais mené par le bout du nez cette fois encore par l’assassin qui prétend dans mes rêves être l’ombre d’une femme (pour le dire autrement je dormais la bouche ouverte). Il a fait son nid d’abyssin dans le département du langage. Il a léché mes glandes avec sa langue sèche, agile, râpeuse. Un gros matou éborgné, une boule de poils 1920, un hyperchat aux yeux jaunes. Tout de suite il a roucoulé, et moi je m’étouffais, et j’essayais d’appeler à l’aide, inondé de feutre, pendant que lui l’envahisseur au pelage mauve miaulait comme une courtisane!

Quand les premières lueurs ont plié le point du jour, la bête a eu faim. Elle a mangé la bibliothèque. Un à un mes souvenirs se transformaient en hachis parmentier. Je toussais, débile, illettré ! J’étais neuf et sincère comme un nouveau né ! Ce petit salopard dans mes entrailles avait les moustaches trempées de bile et de sang ! Il purgeait mon cerveau ! La panthère mangeait l’hippocampe !

Bien repu, lourd et ventripotent dans la flaque encore fumante de mon passé, installé dans son poil lisse et gras de lionne, il a baillé le traître. On voyait les canines longues et tranchantes. Puis il a quitté ma gorge à midi. En ouvrant les yeux je me suis rappelé que j’avais beaucoup bu et fumé hier soir. J’aurais sans doute conclu que tout ça n’était qu’un cauchemar idiot s’il n’y avait eu sur le lit ces inflexions régulières du drap. Je me suis éclairci la gorge et quelques minutes plus tard, en ouvrant les volets… je ronronnais.

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Alejo Carpentier, Le partage des eaux

J’en sors couvert de gouache fraîche, de pâte à l’eau multicolore, régénéré par des textures vivantes. J’étais à l’atelier, à l’établi, sur la pirogue avec Rosario, dans le duvet d’amour, sous l’onde chaude ; j’étais l’organe humide du poète poussé par un courant biblique à travers les rideaux successifs de la jungle tandis que des crapauds me tombaient sur la tête et que des araignées rouge escaladaient mes cuisses. Là-bas, l’Europe avec ses futs doriques s’écroulait, ployant sous le poids d’un érotisme positiviste et totalitaire plébiscité par les sociologues, entraînée vers la fin de l’Histoire par une fausse liberté technologique ennemie de toute forme d’art — une fausse liberté hitlérienne… Alejo Carpentier m’a embarqué derrière le Signe, sous les tamariniers de chair, dans les confins du langage, vers les chants, vers les dieux chanteurs, anges joueurs de maracas, gorgones incas, systèmes d’indifférenciation du feu et du sang, indifférenciation aussi de l’eau et des nerfs, poétiques sacrificielles, murmures impénétrables à la psychanalyse.

L’infini mimétisme de la nature vierge, caché sous la chair des pétroglyphes, me présentait des êtres dont la particularité fut d’être autant plantes qu’animaux : lézards-concombre, châtaignes-hérisson, larves-carotte, caïmans à écailles d’ananas, troncs couverts d’anatifes, lauriers hermaphrodites… La vie, cette vie édénique où jardiner consiste à donner aux choses des mots qui leur seront coextensifs, cette vie-là s’offrait à moi pour quelques heures de lecture bénies tandis que l’Amérique sauvage se substituait dans mon temple à la vieille Europe ; l’Amérique et ses décrochés nérudien, l’Amérique et ses trouées grammairiennes à la Octavio Paz, son jazz cortazaroïde, ses syncopes vallejiennes, ses analogies lezamalimesque, et ses verts, vert d’eau, coulures d’émeraude, vert Véronèse, vert Diadorim… Je me tenais avec les Conquérants face aux Hommes de Maïs, sur le socle sanglant des teocalli. J’écoutais leurs instruments étranges : cylindres ornementés au feu, tambours à plectre cruciforme, trompes en corne de chevreuil, buccins d’argile.

Dans ce livre j’ai vécu l’âge du Feu, avec sans cesse la sensation de progresser vers un principe maternel qui, comme l’écrit si bien Carpentier, est le “prologue secret de toute théogonie” ; et j’ai vu la musique venir au monde dans la bouche du Sorcier ; puis j’ai quitté Rosario moi aussi, je l’ai quittée pour écrire, et peut-être aussi pour planter ma pelle à grains loin des eaux mères, et le livre s’est refermé ce matin comme une jungle ; c’était le même bruit de succion.

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Madame Courrège

À côté de chez nous habite une maison abandonnée. Les briques pullulent. Les fenêtres à moitié neuves jamais ouvertes dégueulent une lumière crayeuse. Dans les hauteurs c’est le peuple des pigeons, rats célestes, anges dégueulasses. Les tuiles sont neuves, et tout est plus ou moins neuf, mais déjà mort, momifié, jamais utilisé. Des câbles électriques pendouillent ; pendouillent aussi des mousses soyeuses et de la laine de verre comme de paupières infestées. Faut se rappeler dans quelle époque on vit. Plein centre ville : immortalité administrative, partout laideur et connerie.
La maison appartient à Madame Courrège, un petit morceau de femme très maigre encapuchonnée toujours dans le même imper dégueu, noir, et planquée sous un bob bleu foncé, avec des grandes lunettes de plexiglas dans le genre de celles qu’utilisent les soudeurs de chantiers. Elle est aveugle, en tout cas c’est ce qu’elle dit. Elle s’accroche à sa canne blanche d’apocalypse. Elle est méchante. Elle est drôle. Elle me traite de voleur. Elle n’en a rien à foutre des fientes de pigeon ; elle fera rien pour les enlever, j’ai qu’à passer le jet d’eau si je suis pas content. Persuadée que sa maison est un palais, aveuglée jusqu’à l’âme, elle veut la vendre pour le prix du Taj Mahal, mais c’est surtout une bonne raison de pas la vendre, car cette maison c’est son seul ami, son gros animal, c’est sa divine folie. Tous les jours elle lui rend visite, elle quitte son hospice rempli de bébés vieillards morveux puant la soupe et le désinfectant, prend le bus je sais pas où, puis arrive rue Idrac comme une ancienne reine, elle monte dans sa tour, elle ouvre les fenêtres, elle caresse les pigeons comme des chats, et elle se fout à poil sur sa terrasse là-haut, et si ça se trouve elle était déjà à poil en arrivant sous son grand imper sale. Elle se croit au paradis. Elle adore être aveugle. Elle chante des trucs porno en latin. C’est un ange. Dieu la brûle. Elle le voit. Elle s’en fout. Elle chiale un peu pourtant. Elle essaye de téléphoner à son fils. Puis elle remet son imper tranquillement, elle se déguise à nouveau en petite sorcière provinciale, elle referme les fenêtres, lentement, elle se frotte un pigeon mort sur la langue, et on la voit repartir dans la rue Idrac, clopinant avec sa canne blanche de Gandalf, elle marmonne, elle bave, elle ricane, elle reprend le bus et rentre dans son hospice où elle jouera la folle jusqu’à demain, au milieu des reliques puantes et des infirmiers débiles.

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Cent phrases pour Marc-Édouard Nabe

1. Clio est bonne ménagère ; elle nous demandera de nous laver les mains, de nous refroquer et de présenter nos excuses à ce grand monsieur qu’elle a fait asseoir dans le salon près du feu.

2. Les profs de littérature attendent avec impatience le jour où Nabe mourra car alors ils pourront commenter quelque chose de plus balèze, de plus fumant et d’infiniment plus littéraire que Claude Simon l’andouille de la place Monge.

3. L’accélérateur de particules.

4. Nabe et la Beauté, un soir, près de la mer, à Marseille, bras dessus bras dessous, costume, borsalino, et loin dans les ombres et les vagues : un halo de clarté.

5. Avant lui les femmes en littérature étaient anges ou sorcières, marquises ou putains, fonctions, mais elles n’étaient jamais des femmes.

6. Sur la vague d’ondes avec son jazz et sa boxe !

7. Nabe est moins un écrivain qu’un saint.

8. Colère byzantine.

9. Nabe bucco dinosauro.

10. Nabe dans certains morceaux est plus chrétien que Jésus.

11. Nabe est drôle, Nabe est vivant, Nabe n’a jamais trahi.

12. L’écrivain cardinal.

13. Si Nabe avait continué à dessiner pour Hara-Kiri, Wolinski serait encore vivant et Philippe Val déjà mort.

14. Quand Nabe a tort la Vérité se pose des questions.

15. Jamais une once de pédagogie, pourtant on comprend tout, on voit tout, on sait déjà, on est d’accord, jamais on n’oubliera.

16. Il y a plus de philosophie dans dix lignes de Nabe que dans les 200 livres de Michel Onfray et les 5000 heures de radio de cet abruti d’Enthoven.

17. Sans Nabe les attentats du 11 septembre auraient parfaitement réussi.

18. Pour comprendre Nabe il faut tout lire, et dans l’ordre.

19. Sans lui qui lirait John Cowper Powys aujourd’hui ?

20. Où chaque phrase est d’actualité.

21. Dans le monde de l’édition, tout le monde sait que Nabe est le meilleur, tout le monde le lit, mais personne n’en parle ; c’est l’icône secrète, celle d’un saint inadorable.

22. Le but de Proust était la métempsychose, celui de Nabe la transsubstantiation.

23. Proust a retrouvé le Temps mais Nabe a retrouvé Proust.

24. Nabe ne parle jamais que d’une seule chose : le langage ; son œuvre est une longue, une colossale, une saignante, une spermatique, une tiepolesque analogie.

25. Même son Twitter est une œuvre d’art.

26. Chaque fois qu’il parle du corps d’une femme il parle de celui de la Vierge Marie ; le sexe et l’âme pour Nabe c’est la même chose ; avec des mots magiques il essaye de les transsubstantier dans le corps des pages.

27. Entre 1980 et 2020 en France, que s’est-il passé ?

28. Dante épicier rue Sauton.

29. Dans son jazz ténébreux, il n’y a pas une place pour la Beauté ; toute la place est pour la Beauté.

30 Le rêve de Sollers c’était d’être Nabe, tandis que Nabe rêvait que Sollers soit Sollers.

31. Le seul à être resté Tel Quel.

32. Tous les nabiens à part moi sont des gros cons.

33. Flamme à triple foyer.

34. Le Bonheur, Alain Zannini et L’Homme qui arrêta d’écrire : trinité romanesque.

35. Quand les historiens éplucheront Le Journal, Printemps de feu et Les Porcs, ils se tourneront vers leurs collègues profs de lettres : « pourquoi n’avez-vous pas fait votre travail ? »

36. Première soutenance d’une thèse sur Nabe : 2034 ; cinquante ans plus tard elles seront au moins cent répertoriées sur le fichier national.

37. Les éditeurs étrangers se tourneront un jour vers les services « cession de droits » des éditeurs français : « Qu’est-ce qu’on en avait à foutre d’Amélie Nothomb et de Jean-Christophe Ruffin ? »

38. Peter Pan marseillais.

39. Hélène dans les bras de Nabe : une sculpture de Rodin.

40. La seule chose qu’on retiendra de la vie de Georges-Marc Benamou c’est qu’il a frappé Nabe.

41. Les Porcs : épopée circéenne.

42. Diane Tell l’a eu son voyage ; elle les a eus ses bijoux, ses fleurs, ses parfums, sa villa.

43. Picasso l’aurait peint rouge, jaune et noir, avec peut-être une glissière en hauteur et une lunule solaire.

44. Un jour on se demandera si le gars bizarre et triste qui fume des clopes dans Le Vingt-septième Livre pendant que le couple d’en face baise et écoute du jazz à plein tube au milieu d’une jungle de fleurs, on se demandera si ce gars-là a réellement existé.

45. Le génie national écrivait pour L’Idiot International.

46. Nabe c’est Hamlet : en se faisant passer pour un fou au milieu des menteurs professionnels, il a obligé la Vérité à sortir du bois.

47. Nabe est à la fois plus punk que tous les punks, et plus philosophe que tous les philosophes.

48. Nabe n’a jamais vraiment été français, alors que la France tôt ou tard finira par être nabienne.

49. Baudelaire l’aurait adoré, Verlaine l’aurait dragué, Rimbaud s’en serait branlé.

50. Mitterrand le lisait.

51. Ils feront un film sur Nabe et ce sera nul.

52. Patience, patience, patience, patience !

53. Les Éclats c’est comme le reste de l’œuvre : si on ne voit pas tout on n’y comprend rien. 

54. Nabe est assez artiste pour vendre ses vieilles fringues, et les nabiens assez cons pour les lui acheter.

55. Le seul à avoir réussi un portrait de Nietzsche n’était pas nietzschéen mais bloyen.

56. Combien les vies de Sollers, Houellebecq, Beigbeder, BHL, Soral et tous les autres eussent été plus faciles s’il n’y avait eu dans leur siècle un ange envoyé par Dieu pour les démasquer !

57. Malraux et Sartre ont préféré mourir avant qu’il entre en scène, de peur d’être ridiculisés.

58. Nabe bande.

59. Il ne passe pas à la télévision mais dessus.

60. Claudel écrivait dans l’espoir d’être lu en l’an 2000 par quelqu’un comme Nabe.

61. Nabe quand il écoute du jazz se rêve moins jazzman qu’instrument. 

62. Mozart quand les anges le font chier lit un livre de Nabe.

63. Ah l’Un !

64. Imaginer Nabe sur les bancs d’un collège c’est comme imaginer Mallarmé en train de corriger des copies : c’est drôle, c’est impossible, et pourtant c’est vrai.

65. Le jour où Nabe accepte de partager Hélène, Homère tapant sur l’épaule de Ménélas : « Tu vois, c’était pas si compliqué ! »

66. Même L’Enculé c’est bien.

67. Nabe n’en a rien à foutre de la campagne.

68. Viking turc.

69. Un jour la rue Sauton s’appellera Marc-Édouard Nabe.

70. L’hellénoprotestant.

71. Si Nabe ne mourra jamais ni de faim ni de soif c’est parce que contrairement au roi Midas il est capable de chier de l’or.

72. Toutes les richesses du monde pour une conférence de Nabe au Vieux Colombier !

73. Youtube, média nabien.   

74. L’État devrait le loger gratis au Louvre. 

75. Nabe n’est pas en avance, mais pile à l’heure ; c’est nous qui sommes en retard.

76. Chaque sou qui lui manque nous appartient.

77. Au lieu de réclamer le « RIC », les gilets jaunes auraient dû exiger une pension d’état pour Marc-Edouard Nabe.

78. Chez Gallimard dans le hall : un diamant de feu dans la cité des cloportes.

79. Chasse-t-il les papillons au bord du Lac Léman ?

80. Jean Genet hétéro, sans Sartre pour lui casser les couilles.

81. Au-delà du volcan.

82. Choron en Prospero, Nabe en Ariel.

83. Morgan Sportès ne s’en est jamais remis.

84. Pour chaque auteur majeur il faudrait un Wikinabia : voilà à quoi devraient servir les enseignants-chercheurs en littérature française (section 09 du CNU) ; puis il faudrait relier les Wikinabia entre eux : voilà à quoi devraient servir les enseignants-chercheurs en littératures comparées (section 10).

85. S’il veut entrer dans la postérité, Michon devra consacrer un livre à Nabe.

86. Alexandra c’est Gala.

87. Darius et sa gueule de roi sibérien déchu.

88. Nabe devrait faire un procès à l’Académie française ; d’ailleurs c’est ce qu’il fait depuis quarante ans.

89. Dans le narthex avec Simone Weil : « tu veux ou tu veux pas ? ».

90. Le seul anti-antisémite antisioniste.

91. Les lunettes de soleil ne lui vont pas du tout ; ça n’allait pas non plus à Picasso.

92. Le soir de Noël il arrivera par la cheminée pour filer des claques aux parents.

93. Si Thérèse de Lisieux n´avait pas existé Nabe l’aurait inventée.

94. Céline quand même doit bien se marrer.

95. Hommage à Van Gogh, hommage au soldat Malchus, et préfiguration d’une époque sourde au génie: Nabe ne peint jamais les oreilles.

96. Le sonar.

97. La morale est détestable, donc la morale déteste Nabe.

98. Un luthérien amoral, lyrique, byzantin.

99. Quand on leur demande leur avis, les libraires donnent des « coups de cœur » à Barabbas.

100. Le Mozart du film Amadeus est nabesque.

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Boutang

Phacochère celte, platonicien…

Quand l’étésien entre dans la Sorbonne…

Troisième ligne thomiste…

Moine-soldat…

Maurrassien plus intelligent (plus humble, plus poète, plus linguiste, plus chrétien, plus français même, plus fidèle, plus antisémite : un antisémite sioniste…) que Maurrass…

Mur mûr…

Ours philosophe, celui qui a transformé la Caverne en Purgatoire…

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Interchangeables parlementaires

Il me semble que plus personne parmi les politiques ne croit en une quelconque forme de mystère (sinon dans la vie privée, ce qui revient du point de vue de la politique à ne pas y croire), de sorte qu’aucun de nos députés n’oserait prononcer à l’Assemblée les mots “âme”, “salut”, “humilité”, “vie”, “art”, “beauté”, “patrie”, “destin”, “héros”, quand il faudrait non seulement avoir recours à ces mots, mais surtout en promouvoir l’équivocité qui, seule, est susceptible de servir de terrain à une dialectique nationale, et de terreau à l’expression d’une volonté populaire (si jamais une telle volonté existe encore en France, ce qui est loin d’être évident). La pluie de vocables vides (laïcité, croissance, culture, créativité, bienveillance, système, flexibilité) n’est pas un symptôme du mal mais le mal lui-même, car en effet lorsque les puissants utilisent ces mots vides le Vide devient puissant, et à la fin c’est lui qui règne, c’est lui qui envahit, il s’immisce, il déconstruit, il nous envoie ses architectes de l’enfer pour ravager nos villes… L’extrême gauche, l’extrême droite, l’extrême centre, les bourges libéraux, les ploucs donneurs de leçons, les petits inquisiteurs connards, les apôtres de la laideur, les militants bourrés jusqu’à l’os de certitudes républicaines sont les interchangeables missionnaires du Vide. Leurs ancêtres, qui réclamaient une langue univoque, ont mis au point une langue vide, et ont donné ainsi le pouvoir au Vide, le Vide qui effectivement est univoque, sans référent, à la dérive dans le Rien, et mélange sous ses ailes les votes, les manifestations, les prises de parole en un même bouillon médiatique, un hypermarché déréalisant, unique et interminable divertissement hollywoodien, dans lequel pataugent les derniers hommes, c’est-à-dire les abonnés à Netflix qui croient que rien n’existe qui ne soit pas accessible à la raison d’un abonné Netflix, et qui votent pour élire des députés eux-mêmes abonnés à Netflix parce que décidément “c’est important de voter“.

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La meilleure part du temps (Ovadia, 2022)

Quatrième de couverture : « Le Temps est-il un fleuve, jamais deux fois le même : un cours d’eau impossible à remonter ? Une prison ? Un dieu tueur, ou bien, comme disait Kant, une forme pure de l’intuition sensible ? Et si c’était le sceau d’une promesse secrète ? S’il s’agissait non pas de ce qui passe, sépare et emporte, mais au contraire de ce qui retient, rassemble et supporte ? Pour écrire ce livre, j’ai œuvré comme ces inspecteurs de police qui épinglent à leur liège les éléments du dossier : la photo d’une arme, un rapport, un numéro de téléphone, un article de journal, etc. En changeant de rythme et en éclatant le propos,j’ai d’abord procédé par réfraction avant de concentrer les rayons attrapés ici et là vers un même point qui se trouve être à la fois l’origine et la destination du Temps. Un point marqué d’une Croix. » “

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