George Steiner est mort

C’était sans doute le plus fin lecteur qu’il y ait jamais eu. Il n’a jamais versé ni dans la pédagogie simplificatrice ni dans le snobisme bourgeois, ni dans le calcul politique, ni dans le cynisme germanopratin, ni dans la sociologie clinique, ni dans la sémiotique stérile, ni dans le désespoir romantique, ni dans le coup de gueule réac. C’est grâce à lui que j’ai découvert Paul Celan. C’est grâce à lui que je me suis lancé à l’assaut d’Heidegger. C’est grâce à lui que j’ai su pourquoi je préférais Dostoïevski à Tolstoï. C’est grâce à lui que j’ai compris comment le “nominalisme” et la “déconstruction” avaient essayé de liquider l’art et la pensée. Son essai Réelles présences est capital. Tout le monde devrait le lire, l’avoir lu. On devrait l’étudier, le citer partout, tout le temps. Parce que Steiner avait tout compris. Tout, tout…. Non seulement le langage dit des choses, mais en plus le langage a des choses à dire. Il ne s’agit pas d’un instrument mais d’une lumière vivante. Et cette lumière ne provient pas (n’en déplaise à celui-ci) du scribe qu’elle éclaire. Quelque chose vibre sous le métal rougeoyant des mots. Il y a une Présence. Une ou deux fois par an je visionne de nouveau les deux célèbres dialogues de Steiner avec Boutang (vous les trouverez sur le site de l’Institut National de l’Audiovisuel : le premier sur Antigone, le second sur la ligature d’Isaac). Et chaque fois j’apprends! Je n’oublierai jamais sa voix métallique, amusée, gentille. Sa façon de revenir en arrière sur son fauteuil. La manière discrète qu’il avait de passer la langue sur les lèvres avant de prendre la parole. Et ses silences foudroyants.
Je sais qu’il est là encore, sous le langage. Et je sais que dans le tombeau Antigone lui tiendra la main et l’invitera à passer la porte étroite avec elle. Il suivra, amusé, cette jeune fille aux yeux noirs.
De mon côté, j’ai ressorti du placard la lettre qu’il m’a envoyée il y a quelques années pour répondre à celle, exaltée, que je lui avais fait parvenir après la lecture de Réelles présences. Cette lettre maintenant c’est mon trésor. Ces mots, cette écriture… à force de les regarder c’est sûr je vais finir par les voir bouger, tandis qu’Antigone, à travers la page, me dira : “Je m’en occupe, ça va.”

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Chateaubriand

Chateaubriand me fait penser à des couverts d’argent dans de la vieille soupe, une assiette à motifs, des pompons argentés sur un étang, à la dérive, ou bien est-ce les plumes d’un cygne amoureux d’une bûche. J’aime chez lui cette langue française cliquetant dans les perles, et les claques qu’il donne avec sa chevalière à des bouquins balèzes qu’il adorait pendant l’enfance. Et par-dessus, j’aime la morale, l’ombre velue du père, le vacarme énorme et irrégulier de ses pas sur le parquet. Chateaubriand au fond est un matérialiste propre. Tout chez lui est propre. Ses instruments sont propres, sa phrase parfaite, propre… Quand il a fait l’amour il s’essuie la bouche, ce qui pour un écrivain est un crime de lèse-majesté. Quand il écrit, il tousse dans son mouchoir. Son christianisme a beau être dense, il est trop propre. Il y manque la gelée tremblotante de la cervelle royaliste, le goût ferrugineux du sang des martyrs. À ses baisers, il manque la langue, la salive. C’est comme si on représentait Jésus sur la Croix en livrée avec, sur le col, une minuscule goutte de sang. Tout est absolument génial mais tout est infiniment raté. C’est l’auteur qu’il fallait à des types comme Fumaroli. En quelque sorte, il leur a donné du grain à moudre, un sujet d’analyse, de quoi nourrir la prétendue noblesse de leur caractère et gratter des bouquins vendus par paquets de dix aux vieilles barbes et autres bas-bleus du quartier Saint-Germain. Chateaubriand c’est une longue glissade de gosse dans le parc du château — et le gosse finira tôt ou tard emmêlé dans les ronces et les fleurs, avec la gouvernante qui gueule !

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Haine

La haine a son bon goût, son clinquant bracelet d’ambre vissé par le milieu au nez de son consentant esclave
Elle a sa mule bâtée fictionnelle avec dans la bouche les pages filandreuses d’un roman qu’elle n’arrivera pas à avaler
Elle a son hymne de foire aux bémols enchantés dans la cymbale d’un plasticien newyorkais
Elle a son côté peuple esthétique des damnés quand ils remontent de sous la terre avec autour des yeux une contusion moirée
La haine a son couteau au manche d’argent la lame enfoncée dans le ventre d’une danseuse poursuivie la nuit par un djinn dangereux
Elle a sa glotte grosse pomme immonde pareille à un yoyo de fer lancée autour d’un tube de lin et de porcelaine
Elle a ses lentes ses promesses politiques tout un programme ses drapeaux et son fond républicain
La haine est légitime
La haine est enthousiaste
La haine est paresseuse
La haine est ponctuelle
La haine est prudente
La haine est vengeresse
Elle est bois fer muqueuse griffe atoll jardin glissière tombeau
Elle est cygne émeraude sentence paupière aiguille falaise
Et tant qu’elle est elle haïra

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Le morceau de tissu

Ce suaire, n’en faites rien. Surtout ne le nouez à rien. C’est un tissu vivant, transsubstantié, une substance fertile, un cuir dans lequel on pourrait planter un grain et aussitôt le voir éclore. En le cousant à de vieux tissus vous détruirez ceux-là, car ils seront incapables de s’adapter à la tension et à l’élasticité de celui-ci, et vous abîmerez celui-ci, parce qu’il aura essayé coûte que coûte de fertiliser ceux-là. Simone Weil avait raison : le Nouveau Testament est autonome. Il a transformé la morale crantée des Pharisiens en miséricorde liquide, et leurs interdictions haineuses en permission amoureuse. Aime, aime, aime, et fais ce que tu veux.

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Le fruit inconnu

Je ne l’ai pas eu longtemps dans la main, quelques secondes à peine, ce fruit, ce fruit de rien, une sensation molle, tiède, collante, un petit sac de grains. Je ne le voyais pas. Je sentais seulement sa demi-corolle, sa peau, son duvet laiteux. Jamais je n’avais touché un fruit comme celui-là. C’était comme de la marmelade d’orange réchauffée à l’intérieur d’un kiwi, avec un parfum d’encens, sucré mais âpre, un parfum de sirop pour la toux passé à la flamme. C’était une goutte d’huile solide et duveteuse. Je ne le voyais pas. Je l’ai mangé.

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Jour…

Graisse stellaire

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Dernière danse

Le semis la graine féodale est absente
L’arme est passée par-dessus l’enceinte
Plantée dans un secret où nous ne la saisirons pas

Le semis la graine verticale est perdue
Le mot n’est plus soudé à rien
Une longue flamme a invité la forêt à danser

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