Nos temps néhémiens

A l’approche de la vigile pascale, je pense au Livre de Néhémie qui commence dans les brèches et les cendres. Laisse-moi aller en Juda, dans la ville où sont enterrés mes pères, et je la rebâtirai…
L’Église de France vacille entre les vestiges de son ancienne gloire, et des braises encore trop vertes pour qu’on puisse savoir si elles éclaireront quoi que ce soit. Il faudrait rebâtir, et pour cela accueillir les nouveaux venus en les prévenant qu’il n’y a rien à faire ici à part recevoir des coups et porter des pierres. Feront-ils revivre ces pierres à partir de monceaux de décombres? Elles sont calcinées!… On se moquera de vous! Pour les idiots vous serez des fous, pour les athées des irrationnels, pour les philosophes des idiots — et aux yeux de tous ces démocrates, qui n’en sont pas à une contradiction près, vous serez à la fois des fascistes et des anarchistes. Le Christ a gagné une partie que vous devrez pourtant jouer. Samedi soir, vous entrerez sur le terrain. Il pleut. Le public ricane. Ils se moquèrent de nous et nous méprisèrent… Le ciel est bas et sans couleur. Personne ne semble vous attendre. Je n’avais avec moi aucune autre bête de somme que ma propre monture… Pendant la nuit, je sortis par la porte de la Vallée, je me rendis devant la source du Dragon, puis à la porte du Fumier… Bienvenue, chers catéchumènes, dans la solitude, bienvenue dans cette Terre arrachée au Ciel, et sur ce monde auquel désormais vous n’appartiendrez plus… Bienvenue dans la noire nuit, en vous-même ! Je poursuis mon chemin vers la porte de la Source et le réservoir du Roi, et je ne trouve plus de passage pour la bête que je chevauche… Bienvenue dans une humanité déchue, idolâtre, dévorée par la vanité et l’envie. Vous serez seuls. Vous monterez vers la Croix. Je remontais donc la nuit par le Ravin… Nous serons seuls ensemble. Allons rebâtir le rempart de Jérusalem!Mettons-nous à reconstruire !… C’est le Dieu du ciel lui-même qui nous fera réussir

Néhémie est resté seul à Jérusalem trois jours, dans l’obscurité, avant de dévoiler son projet et de se mettre à rebâtir. Les voici les trois jours qui vous séparent du Grand’ Oeuvre! Notre Dieu combattra pour nous

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La chanson d’amour de Judas Iscariote – Juan Asensio (2010)

À l’occasion du mercredi des espions, je publie, je republie…

NB : Ceci est une variation libre et non une critique. Je ne suis pas Juan Asensio. Je n’ai ni la patience ni le courage du stalker. Lorsque je lis, je prends des notes. Ce sont mes notes.

Juan Asensio est un arbre dont les racines ont des dents, noueux, mauve et doré, un olivier biblique, égaré dans son époque comme tout ce qui est rassemblé s’égare où tout est dispersion et divertissement, et où les loups et leurs louves voudraient « s’éclater » à tout prix. Un homme comme il y en avait dans l’Antiquité et encore au Moyen-Âge, mais presque aucun depuis, à part quelques exceptions notables qui d’ailleurs ont été notées, l’avantage, où la lâcheté est système, étant de repérer facilement les êtres qui sont encore un peu humains. Bref, Asensio est un  homme vivant, c’est‑à-dire, dans notre monde, un homme mort (comme lorsqu’on dit à quelqu’un qui refuse de respecter les règles d’un jeu voulu par d’autres : « vous êtes un homme mort »).

Il est l’un des derniers — sans doute le dernier — critique(s) littéraire(s). Pourquoi le dernier ? Parce qu’il est le seul réactionnaire. Or la critique est une réaction — rien d’autre. Ce que ce monde appelle, par lâcheté comme toujours, et par orgueil naturellement, « critique », désigne en fait une science des mondanités et une stratégie pour en finir avec la critique, la vraie, que notre siècle abhorre — la stratégie en question consistant à donner à quelque chose le nom d’une autre chose de manière à l’effacer de la mémoire collective. Seulement Asensio, lui, réagit. Pour leur malheur, il n’en finit plus de faire exister, résister, insister la critique. Il est un feu dont le chant de désespérance s’édifie dans leur pâtis comprimé comme une mer sur la lune. Ici tout est infini mais rien n’est éternel ; c’est l’extrémité horizontale ; et s’il y a quelques braises, dans l’ensemble, avouons-le, nous foulons (et Asensio se défoule dans) un désert souillé de tentatives prétendument utiles mais surtout débiles et rémunératrices, des éclipses manquées, ou mieux, et surtout, des manques éclipsés. Les romans et les essais servent de cartes de visite aux intrigants d’une d’aristocratie molle au sein de laquelle il est indispensable d’obtenir le statut très français et non moins con d’écrivain ; cf. Beigbeder. Il y aura sans doute un matin de gloire à l’Elysée — on dit que les copines du Président ne sont pas farouches.

Dans ce livre, qui est une auto-coalition noire et baroque au fuselage cohérent, génial, tout de sincérité, Asensio reformule la question de Judas. Cette question, ce sont les pierres de touche de la métaphysique rendues dans l’enveloppe d’une seule plaie d’où le serpent d’autrefois a jailli en un tube de lave lent et coruscant, humide mais brûlant, pour dire aux premiers des nôtres : « Voyez ce que l’être ne vous montre pas, prenez ce que l’être n’a pas donné, parlez, pensez, anges d’amour, soyez anges de raison et vous serez comme des dieux… » Il ne dit pas « vous serez des dieux », mais « vous serez comme des dieux ». Qu’est-ce que ce mensonge à soi-même ? Quel ver le malin a-t-il injecté dans le fruit parfait et interdit ? Ecrire, n’est-ce pas s’enivrer du sucre d’une fleur et de sa pomme maudite ? N’est-ce pas l’orgueil suprême ? N’est-ce pas le sentiment de nudité et l’urgence qu’on a de se couvrir ? De s’apprêter ? Pourquoi Judas ? A quel arbre le traître est-il pendu sans arrêt, jaune et vert comme, à son tour, un fruit ? Comment balance-t-il ? Qu’est-ce que ses yeux morts prétendent et nous ont révélé ?

L’un des traits géniaux de Juan Asensio — il y en a une lyre — consiste à faire le lien avec la littérature. Les réflexions qu’on peut avoir concernant Judas — idiotes ou intelligentes, originales, sensibles ou naïves — ont en effet leur double dans la littérature, dès lors qu’écrire consiste à utiliser un instrument imparfait pour évoquer ce qui est parfait ; autrement dit trahir le Verbe. La littérature comporte tout ce que l’histoire de Judas comporte, les mêmes doutes, les mêmes questions insolubles, l’ombre ocre et noire de l’orgueil, le libre-arbitre, le baiser silencieux, la parole qui dénonce au lieu d’annoncer, le prix de la trahison (Goncourt, trente deniers), la souveraine intranquillité, les entrailles déversées, le grincement de la corde et la perspective d’y mettre un terme.

Le vaste poème de Juan Asensio est une porte sculptée à la manière de Rodin pour celle de l’Enfer, immense et haute, puissante, élevée dans la nuit par la force d’un seul homme, de bronze mat, mais une porte, rien d’autre : le monde devant n’est pas la faute du sculpteur, pas plus que le monde derrière ne relève de sa responsabilité. Asensio a beau être talentueux, il n’est ni le Diable qui nous gouverne ni le Dieu qui nous accueille.

Sa porte (les livres sont des portes, ouverts comme des portes) est hérissée de métaphores d’une sensualité gothique et sourde, parfois gênante mais toujours sensuelle, sensible, incarnée. La matière et le sens se trouvent et se composent autour des pensées d’un narrateur qui traverse les intuitions plus qu’il ne s’y arrête, et récolte dans son vendangeoir de faramineuses images, taillées dans la frondaison de baobabs antiques et de saules pleureurs vastes et protégés comme des cathédrales.

On n’échappe pas en lisant Asensio à une forme de sensation organique, comme si un gros paquet de pourriture avait été déposé par le poète au pied de la croix parfaite du Christ et de son secret parfait. Ses flèches sont enduites d’un venin sirupeux et trempées dans un sel nauséabond, puis brûlées, tisonnées, grattées. Il y a de la nécrophilie dans cette chanson, ainsi qu’un chamanisme celte : le chaudron, la forêt, les falaises et les cailloux magiques.

Asensio est libre par principe, (la question de Judas est celle du libre‑arbitre). Son poème est apocryphe à chaque ligne, sauvage et souvent épuisant de sauvagerie. La peinture est choisie : des couleurs orientales avec des traits incas à l’intérieur des mousses dorées de l’Eglise, et la Hollande, la pluie, des navires frottés de grisaille, les prostituées tsiganes à genoux devant l’autel, les psaumes des pêcheurs de baleine, les haddocks faisandés, l’humidité pour toujours des éponges mystiques. Enfin, il y a les voyelles, un torrent de voyelles déclenché autour du « Judas » ; on en a plein la bouche : des graviers sous la dent, rimbaldisme néotestamentaire, des planches de chêne cognées jusqu’à la rupture à des plaques de béton enflammées.

Ces voyelles causent des craquements dans le feu… Oui, il y a un angle qui résiste. Il me semble avoir perçu une pointe noire chez Asensio, un métal dur, sûrement hérité de l’enfance, une résistance à la grâce, comme chez Judas peut-être.

Je retiens de ma lecture mille sentiments ainsi que certaines réflexions originales à propos de la relation qui n’est ni de cause ni d’effet entre mensonge et trahison. Celui qui trahit le fait sans mentir. La trahison est-elle le prix de la vérité ? La grille de parole, est-ce cela ? Cette malhonnêteté au sein de la parole, cette imperfection qui ne ment pas car elle ne cherche pas à mentir, mais qui trahit, car elle veut dire la Vérité ? L’enfant, en apprenant à parler, apprend à devenir imparfait. Il apprend à trahir le Verbe en devenant un homme, c’est-à-dire un traitre, une trahison à l’être : trêtre — sacrificateur mélancolique.

Asensio a écrit un livre entier à propos de l’imperfection du langage. Et c’est drôle parfois, parce que l’imperfection est drôle. Exemple : le narrateur se transforme en gnou. Voyez l’humiliation de votre bouche quand elle prononce ce mot, « gnou » : elle avance et s’échoue au bord d’elle-même, ridicule, désespérée. Nous sommes des ruminants ; Dieu parle et pardonne pendant que nous mâchouillons le lattis de sa Croix.

Le problème des livres, c’est qu’ils n’ont pas de sang. Ils ne saignent pas. A part la Bible, qui est le seul livre saint précisément parce qu’elle est le seul capable de saigner. (Le Coran ne saigne pas, il brûle.) Parce qu’elle saigne, la Bible est le seul livre logique. Mais Asensio a trouvé une faille dans cette logique, où il entre par contorsion, profitant d’une tectonique annonciatrice non pas d’une catastrophe mais carrément de la fin du monde, l’heure dernière et son fou trait de foudre.

Dieu n’existe t il que lorsqu’on prie ? Quand on dit « au commencement était le Verbe », de quel commencement s’agit il ? De l’univers ou de la parole ? Tout cela n’est-il qu’un jeu de signifiants, une symphonie performative ? Y a-t-il Dieu indépendamment de la parole ? Et l’univers ? Y a-t-il l’univers ? La lune existe-t-elle sans le doigt qui la montre ? Les bougies feuilletant dans le secret des chapelles, est-ce Dieu lui-même et son Fils ? Qu’est-ce que Jésus a écrit sur le sol (Jean, 8 : 6) ?

Peut-être n’écrivons-nous que pour l’orgueil, et par lui, qui est l’inverse du Christ, l’inverse de l’amour, le chant de vanité. Nous écrivons contre l’Amour. La littérature, peut-être, est une justification, et l’excroissance malade du libre-arbitre — une façon de dire au Christ sur la Croix : « D’accord nous t’avons livré, mais regarde quand même… » La peinture et la sculpture, pareil : orgueil, orgueil partout, trahison, iscariotisme. Il n’y a que la musique qui ne soit pas de l’orgueil, et encore, je dis la musique parce qu’il y a les chants grégoriens et Bach, je ne parle ni de Wagner ni de Beethoven, ni même de Mozart, qui sont plus écrivains que musiciens. Mozart est l’écrivain parfait… La littérature, la peinture et la sculpture sont toutes à propos des sentiments de Judas. La musique, quant à elle, la vraie musique, celle de Bach, est toujours à propos des sentiments de Saint‑Joseph. Il n’y a que la musique qui soit du silence.

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A propos de Judas Iscariote

Ce texte a été publié en mai 2015. Je le republie aujourd’hui, puisque la messe est celle du “mercredi des espions”. 

Le problème de Judas, tout le monde le connaît, parce que tout le monde est concerné : comment et pourquoi un enfant de Dieu a-t-il pu trahir le fils de Dieu et Dieu lui-même, le Paraclet, le Verbe, la mine de la Parole, le zénith du Principe ? Quelle cause a-t-elle pu contrevenir à la cause non causée ? Et à quel point Jésus a-t-il besoin de Judas ? La condition sine qua none de la résurrection est-elle une trahison ? L’Amour en devenir a-t-il besoin du refus d’amour pour devenir l’Amour ?

Le mystère peut doublement être éclairé il me semble en effectuant une symétrie entre les figures de Judas Iscariote et de Saint Joseph, au moment de l’acceptation/trahison, puis entre celles de Judas et du Christ au moment de la pendaison/crucifixion.

Première symétrie 

Judas, c’est celui qui énonce, dénonce et ne croit pas assez en Dieu pour croire en Jésus. Joseph c’est celui qui se tait, supporte et croit en l’amour de sa femme au point d’accepter l’amour de Dieu. En ne parlant pas Joseph sert la Vérité ; tandis que Judas parle et soumet la parole au lieu de s’y soumettre. Le plus célèbre traître de l’Histoire a effectué un calcul, comme disent les économistes, rationnel. Il est celui qui compte, choisit et ne s’abandonne pas à la pureté mais qui, en la sondant, la défait. Judas, c’est le Kant juif.

Comme Joseph, et comme la plupart d’entre nous, il ne croyait pas en Dieu immédiatement. Il lui fallait un rapport ; il fallut une médiation. Comme pour le charpentier, et comme pour chacun d’entre nous, dans la foi de Judas il y avait une place pour le doute, c’est-à-dire pour la raison, c’est‑à-dire pour la folie, ou au moins pour la trahison de l’Amour, qui est une forme douce de folie, disons la forme normale de la folie, tandis que le silence, celui de Joseph, le silence de l’acceptation, est la forme normale de la sainteté.

Judas, au moment crucial, se tait et embrasse Jésus. Il y a deux évangiles où il le salue — « Rabbi ! » — mais même dans ceux-là il ne dit pas aux soldats « c’est lui, c’est le fils de Dieu » pas plus qu’il ne dit « c’est lui, celui qui se prend pour le fils de Dieu ». Chez Saint Jean, Jésus s’avance et parle tandis que Judas se retire et se tait. A cet instant, la nuit tombe sur l’Evangile, la Passion a commencé. Le silence de Judas livrant l’Amour et celui de Joseph livré à l’Amour peuvent être entendus ensemble. Comme c’est le cas en musique pour un contrepoint, ici nous aurions un contrepoint deux fois silencieux : du silence composé par Bach.

Seconde symétrie 

Après le moment de la trahison, vient le deuxième moment crucial, là encore contrapunctique, comme si Judas ne pouvait pas agir sans contrepartie, gratuitement, pour lui-même, et n’existait que dans l’altérité. Ce moment c’est l’assassinat de Jésus et le suicide de Judas. Une des réponses du mystère du sacrifice du Christ pour tous se trouve dans le suicide de Judas pour lui-même. Ce sacrifice était-il nécessaire à ce suicide, et ce suicide nécessaire à ce sacrifice ? Le geste de Dieu pour sauver une humanité faite à son image peut-il être dissocié du geste de l’humain détruisant à l’intérieur de lui ce qui ressemble à Dieu : l’amour et la vie ? La mort de Judas est-elle une téléologie concurrente ou complémentaire de celle de la résurrection du Christ ? Peut-être s’agit-il d’une dernière résurgence de l’esprit grec (autrement dit de la tragédie : τράγος‑ᾠδή, trágos (bouc) – ôidế (chant), le chant du bouc émissaire, la complainte de la victime sacrifiée sur l’autel) avant que la Vérité ne soit dévoilée, un dernier scandale comparable aux hécatombes et à ce couteau planté dans la gorge d’un million d’Iphigénie. Après cela, il n’y aura plus de tragédie, car la violence — et il y aura encore de la violence (« J’apporte le glaive ») — est dramatique au lieu d’être tragique en cela qu’elle est perpétrée en connaissance de cause, comme l’a démontré René Girard.

Quelle force permet à la Croix de tenir ? Les clous ne supportent-ils pas Jésus en même temps qu’ils le tuent ? Et que dire de ce cri trois fois humain du fils de Dieu, apothéose du mystère de l’incarnation : « Père, Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? », succédant à ce soupir trois fois divin, apothéose du mystère de la miséricorde : « Pardonne‑leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » ? Pourquoi Judas serait-il exclu de ceux qui « ne savent pas ce qu’ils font » ? Parce qu’il savait ? Cela ne tient pas, car s’il avait su il ne l’aurait pas fait. Logiquement, si Dieu pardonne à ses bourreaux alors Judas, qui se repent, est pardonné.

La question de Judas s’ouvre nécessairement sur celle de la théodicée. Si Dieu est parfait, et s’il sait tout, son mystère comprend aussi le mystère de Judas. Avant que Judas fût, le Christ est. Dire l’inverse, en prétendant par exemple que l’Iscariote est une espèce de trouée d’obscurité dans le ciel ouvert par la Croix, un coup au cœur de l’Amour non prévu par l’Amour, ce serait être du côté des Manichéens contre Saint‑Augustin. Mais cette erreur écartée, la question demeure : comment Dieu a-t-il pu laisser faire ? Pourquoi l’a-t-il voulu ? Si c’était écrit, comment a-t-il pu écrire cela à propos de son fils ? A quel prix, la miséricorde divine, le rachat de nos péchés ?

Deux hypothèses : le refus de la miséricorde ou le deuxième péché

Première hypothèse : s’il est exclu de la miséricorde divine, c’est parce que Judas ne croit pas au pardon, ou bien, pire : il le refuse, il y croit mais y renonce, poussant son libre-arbitre jusqu’au point ultime : la damnation, le choix du démon, de sorte qu’il soit possible de dire que non seulement nous pouvons choisir le mal mais qu’en plus nous pouvons choisir le mal absolu, et que Dieu nous a aimé au point de nous laisser libre à ce point.

Deuxième hypothèse : s’il est exclu, c’est que Judas a commis un autre péché pour lequel, contrairement au premier, il ne s’est pas repenti. Ces deux hypothèses suggèrent que la trahison n’est peut-être pas seulement où l’on croit.

Le deuxième péché de Judas

S’il croit qu’il a pu livrer Dieu, Judas est un vaniteux parce qu’il croit qu’il a eu du pouvoir sur Dieu tout-puissant, et qu’il a été, au moins une fois, plus puissant que le Seigneur Roi. Par orgueil, il confond libre-arbitre et puissance divine (sans doute la plus vieille confusion du monde), et c’est là, non pas parce qu’il a livré mais parce qu’il a mal interprété les causes et les effets de son acte, c’est là qu’il commet son deuxième péché, celui dont il ne se repent pas. Ce péché c’est celui de Lucifer, qui consiste à se prendre pour Dieu ou pour son égal ; c’est cela le Diable ; c’est cela le Démon ; c’est cela le danger du sentiment de liberté ; et c’est cela que Jésus voit en Judas quand il annonce à ses apôtres qu’un démon est parmi eux ; non pas celui qui le livrera mais celui qui croira qu’il a été un aiguillage décisif et que, s’il l’avait voulu, le cours des choses aurait été autrement, y compris concernant le sort de Dieu. Dans ce cas, nous ressemblerions à Judas à chaque fois que nous nous croyons maître et possesseur du sort de l’univers, ou que nous nous prêtons la capacité de tuer Dieu. Judas se croit responsable au point de se juger impardonnable (il tente de s’élever au rang de Dieu en se faisant le juge de lui-même) et se pend, exécutant ainsi lui-même la sentence qu’il a lui-même proférée.

Le troisième péché de Judas

Le vrai scandale de Judas n’est peut-être pas dans la trahison que bien vite il regrette, ni même dans l’orgueil de croire qu’il aurait pu sauver Jésus, mais dans le suicide. En se suicidant, il renonce au hasard divin, à la repentance, à la Grâce. C’est à cet instant qu’il trahit. L’Evangile ici se prononce sur le suicide, lequel est selon certains philosophes le roi des problèmes philosophiques — le seul « vraiment sérieux » selon Camus. C’est à cet instant, et à celui-là seulement, en jugeant et en se tuant, que, peut-être, Judas contrevient à la volonté de Dieu. Et encore… Qui peut prétendre qu’il y contrevient ?

Judas est-il coupable ?

Prétendre que Judas est coupable, c’est commettre un péché d’orgueil, car c’est prétendre accéder à la justice de Dieu. Prétendre que Judas est puni, c’est prétendre qu’on sait qu’il mérite d’être puni et qu’il a été puni ; or on n’en sait rien. Son destin est à la fois une clef pour le lecteur de l’Evangile et un piège pour celui qui croirait trop vite avoir compris quelle serrure cette clef ouvrira. Nous ne pouvons pas nous permettre de juger Judas, et nous entendrons son mystère à la seule condition que nous l’ayons accepté en tant que mystère et que nous nous soyons faits humbles devant lui.

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Lettre au professeur George Steiner

Toulouse, 11 février 2020

Cher maître, 

Vous êtes mort la semaine dernière, le 3 février, à Cambridge. J’ai décidé malgré cela de vous écrire une lettre, dans l’espoir qu’elle vous parvienne entre deux eaux, quelque part en périphérie du Royaume. Une bouteille à l’âme mère. Il ne s’agit pas de vous faire part une nouvelle fois de ce que je vous dois, ou de mon admiration qui là où vous êtes ne vous sera pas plus nécessaire qu’ici — mais de vous décrire un phénomène qui eut lieu le lendemain de votre mort et qui vous intéressera sans doute, dans la mesure où il y est question de ce miracle auquel vous avez consacré l’intégralité de votre œuvre, j’ai nommé « le miracle poétique », ou la fusion du mot et de la chose, opérée sans confusion ni substitution.

La veille de votre mort, je me trouvais dans les Pyrénées, où j’avais prévu de séjourner dans un hôtel deux étoiles. L’hiver avec son manteau bleu et ses plumes de vautour, l’hiver insubmersible, régnait sur les crêtes rocheuses. La neige s’amoncelait en paquets scintillants sur le bord des pistes, et en corniches floues au-dessus des télésièges. Je contemplais cette féérie, quand un client de l’hôtel se planta à côté de moi, et eut cette phrase étrange : « Que voulez-vous, la mort de toute façon n’a plus rien à dire », après quoi il haussa les épaules. Son nez en point-virgule, ainsi que son allure gentille et tonique me firent penser qu’il s’agissait d’un dentiste ou d’un genre de sous-préfet. Sans vraiment me regarder, il touillait dans mes oreilles sa compote métaphysique : « La mort est en panne d’inspiration » disait-il, et d’autres phrases qui ne m’intéressaient pas.

Je ne vais pas dans les Pyrénées pour skier, mais pour y voir les skieurs descendre les flancs neigeux des montagnes, comme une ponctuation devenue folle sur les pages d’un livre que les mots auraient désertées. Un livre dans lequel il faudrait mettre de l’ordre. Je me plante au pied des pistes, dans un hôtel sale, et je godille parmi les sensations : j’écris ce fameux livre, j’y mets de l’ordre. C’est comme ça que mes romans sont venus aux mondes : sous un ciel métallique, devant les pics enneigés, entre une bière, un double expresso, un cendrier géant, un steak-frites inondé de ketchup et des types qui essayaient de ne pas être trop ridicules quand ils passaient près de moi avec leurs chaussures de ski.

La nuit tomba. Jugeant que j’avais assez écrit pour la journée, je décidai de suivre un chemin qui serpentait entre les lances squelettiques et odorantes des sapins, jusqu’à une clairière où la lune, comme d’habitude, tapinait. La clairière était bourdonnante et laiteuse. La voix du point-virgule dans ma tête avait installé sa tambouille : « La mort, putain, est en bout de course… »

Le lendemain à sept heures, j’allumai la radio et appris au bout de quelques minutes que vous étiez mort. On ne disait pas grand-chose à votre sujet. Les journalistes vous présentaient comme un prof. À mon grand étonnement, aucun d’entre eux n’expliquait que vous aviez passé votre vie à lutter contre un phénomène pourtant clairement identifié et facile à comprendre, et que vous aviez moins été un pédagogue, en fin de compte, qu’un militant. Toute votre vie en effet, cher George Steiner, vous avez dénoncé les méfaits d’une révolution amorcée au Moyen-Âge à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler « la querelle des universaux », laquelle opposa les réalistes, d’après lesquels le sens des mots vient des choses qu’ils désignent, aux nominalistes, d’après lesquels le sens des choses dépend des mots qu’on emploie pour les désigner. Ce qu’on appelle « modernité » n’a jamais été rien d’autre selon vous que le glissement de la position réaliste vers la position nominaliste. À force de donner leurs noms aux choses, Adam avait fini par croire qu’il les avait créées. C’est ainsi que les mots, puis la peinture, la sculpture, la musique et la danse furent vidés de leur substance originelle, au point de devenir des enveloppes en libre-accès, à l’intérieur desquelles l’artiste, mais aussi le juriste et le politique pourraient bien mettre ce qu’ils voudraient. La fleur mallarméenne, absentée de tous bouquets, n’était guère plus qu’un signe arbitraire, objet d’une convention plus ou moins stable. Dénonçant livre après livre cette folie, vous avez milité pour raccommoder ce qui avait été séparé. Selon vous en effet, il était urgent de renouer le lien entre le mot, la note de musique, le coup de pinceau, le pas de danse, le concept philosophique, et la chose, la chose vibrante, la racine et l’épi sous le grain transporté. Urgent de rendre sa sub-stance au langage, c’est-à-dire littéralement « ce qui se tient en dessous ».

Même si j’étais très affecté par la nouvelle de votre mort, je n’ai pas réussi à pleurer. Je n’y arrive presque jamais. La dernière fois, c’était quand Laetitia au lycée avait refusé de sauter avec moi d’une falaise. « Si tu ne le fais pas pour moi, avais-je tenté alors, fais-le pour emmerder ton père. » En ouvrant les volets de ma chambre d’hôtel, j’espérais que la montagne pleurerait à ma place. Mais je découvris avec stupéfaction qu’il n’y avait plus ni la neige ni les coulures de glace ; il n’y avait plus les cheveux du blizzard, l’alphabet des torrents, les boucles fluorescentes. À leur place, une traînée de boue s’inclinait vers le soleil. Les crêtes desquamaient. La roche n’était pas triste. Elle n’avait même pas soif. C’était des courbures râpeuses. C’était une croûte de boue et de foin.

Que c’est grand la montagne sans la neige ! Hier si neuve, si pure, aujourd’hui si sale et ancienne !

J’allai dans le hall de l’hôtel, et trouvai une trentaine de clients rassemblés comme pour un complot. Mêlé à eux, je découvris qu’ils commentaient ce qu’ils appelaient doctement « le phénomène ». On s’improvisait météorologiste. On bâtissait des théories grandioses. Une dame en forme de lampe-tempête et à l’odeur d’écran total griffonnait des schémas dans le but d’expliquer à un binoclard aux mains de pianiste une histoire de cycle intersidéral ; elle pointait du doigt une patate qu’elle avait dessinée sur la dernière page de son filofax à spirales dorées, et commençait chacune de ses phrases par : « À mon avis dans le cosmos… » Un coriace non loin d’elle accusait les multinationales, les fluxions carboniques, les flatulences au méthane, le pape, les sondages et, bizarrerie, le fromage au lait cru. Pour lui, le fromage au lait cru était une espèce de clef universelle. Et la dame de reprendre : « À mon avis dans le cosmos… » J’y allais moi aussi de mon couplet. Je racontai ma promenade de la veille et exposai certaines de mes intuitions à propos de la peau du crocodile, de la dentition d’Hamlet et d’autres concepts dont j’étais fier et qui n’avaient jusqu’à ce jour jamais intéressé personne d’autre que moi ; je m’efforçais de les corréler à l’absentéisme de la neige.

Le client au nez en point-virgule occupait une place proverbiale dans le débat. Il avait des références, vraiment, chatoyantes, et il remuait les bras. Pour finir, les clients réunis autour de lui en vinrent à la même conclusion : la neige ne s’était pas évaporée, quelqu’un l’avait volée. J’hésitai à les prévenir que vous étiez mort et qu’en mourant vous l’aviez peut-être emportée, empruntée — il n’était pas impossible non plus que votre chère Antigone vous eût préparé une surprise dans l’après-vie, par exemple une descente de luge en compagnie d’Abraham — mais je ne voulais pas risquer qu’ils s’en prennent à vous et exigent, post mortem, d’être remboursés. Car de toute évidence, leurs vacances et les miennes étaient foutues, et vous n’y étiez pas pour rien.

Je décidai d’aller me promener dans la station et de commander mon premier double expresso de la journée à la terrasse habituelle. C’est alors que j’assistai à un spectacle pour le moins étrange. Les skieurs avaient décidé de faire comme si la neige était encore là, et comme si rien, en réalité, n’avait changé. Leurs spatules crissaient sur les gravillons. Des gerbes d’étincelles jaillissaient sous leurs bâtons. Des colonnes de poussière ondoyaient à leur suite. La montagne était remplie de leurs grincements hideux. Certains skieurs tombaient, et alors c’était tout de suite la fracture ouverte, les joues et les coudes ensanglantés, la boue noire sur les plaies irregardables ; mais qu’à cela ne tienne : les skieurs encore valides s’élançaient dans le ravin et réfutaient effectivement (c’est-à-dire dans les faits, par l’action) la disparition de la neige. J’assistais autrement dit à un déni de sécheresse. Un déni collectif par-dessus le marché. Le point-virgule, au pied d’un télésiège, contemplait le spectacle, comme s’il l’avait lui-même mis en scène. Et à chaque fois qu’un morceau de fer s’envolait, ou qu’un rocher dégringolait vers la foule, dans des volutes de feu et de poussière, ce nihiliste applaudissait.

Je me suis dit que je devrais peut-être procéder de la même façon que les skieurs : glisser sur la nouvelle de votre mort, cher maître, malgré tout ce qui était censé m’en empêcher, la recouvrir de mots inappropriés, et laisser faire, blessure sur blessure, manque pour manque.

À l’heure du dîner, je ne retrouvai pas le point-virgule, ni aucun des clients avec qui j’avais discuté dans le hall. À leur place, c’était des cohortes de blessés. On entendait leurs gémissements derrière les plâtres et les compresses. Certains, n’ayant pas réussi à retirer leurs chaussures de ski, marchaient vers le distributeur de soda comme des zombis. De retour dans ma chambre, je plongeai dans un sommeil sans rêve, sous la nuit sans étoile d’une montagne sans neige. Et le lendemain en m’éveillant j’avais à l’esprit cette question terrible : « Est-ce que la mort ressemble à ça ? »

Le matin était brumeux. Je me suis habillé en vitesse et j’ai repris le chemin vers la clairière. Tandis que je montais entre les sapins noirs, vers des hauteurs prises dans la poudre rose et la lumière crayeuse, j’essayais d’entendre en moi les poèmes que vous m’aviez appris, maître, à apprendre par cœur. Diraient-ils encore quelque chose maintenant que vous n’étiez plus là pour les lire à mes côtés, à haute voix ? En tirant sur certains d’entre eux, j’eus finalement l’impression de relever un filet de pêche, et d’y trouver, pris dans les mailles, des plaques de cire, des spirales d’acier, des coquilles d’œuf, des cordes, des perles de verre, de la chaux, des gants de boxe, du miel, de l’ivoire, des herbes fraîches et coupantes, et, enfin, le silence. Quel mot, tout de même, « silence »… En tirant sur mon filet, et en redécouvrant ce mot — en redécouvrant l’ampleur de ce mot — je récitai : « Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles, / Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? », et c’était une prière, maître, l’exercice de ma peine, dans le silence illimité des montagnes… c’était mon chagrin. Vous me manquiez mais vous n’étiez pas rien, parce que mon manque n’était pas rien, et parce que votre silence ne disait pas rien.

J’aperçus les villages au loin. Je n’étais pas triste. Je n’avais plus peur. La pierre de votre tombe avait roulé. Le langage est semblable au titan Atlas : il n’est pas le monde, il n’est pas la vie, mais il les porte, il les supporte.

Il les rend supportables.

J’ai crié : « il neige ! », et dans ma voix, j’avais l’impression d’entendre votre voix, maître, avec cet accent qui n’est ni américain, ni français, ni allemand, cet accent étranger et familier à la fois, traversé d’ondes limpides et riches. Vous étiez en train de crier avec moi. Je pleurais enfin. Je disais au revoir. Et je criais encore, je criais de toutes mes forces : « il neige ! il neige ! »

Et alors, un miracle se produisit : de petits flocons apparurent, leurs dessins intacts ; puis des balles de coton, des bourrasques de pureté !

La montagne avait repris son souffle ; ouvert ses ailes ; elle avait tendu vers moi ses mains douces et royales…

Et maître, il neigeait.

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Le Ciel — esquisse

Je travaille uniquement les surfaces, par aplats fins, de bleus de terre, d’azurite, bleus mêlés de noir et de violet, bleus volontaires, outremers organiques. Je les juxtapose en trapèzes. Pour les étoiles, je reste dans le registre de l’enfance, avec des losanges d’étain très rapidement passés au feu et des gommettes d’or mat. C’est une nuit naïve, sans profondeur, dont j’ai ramené à la surface les faces dissimulées, de sorte que les mouvements tridimensionnels auront davantage à voir avec la durée qu’avec l’espace. J’ai surligné les contours de mes blocs comme des yeux qu’on maquille, puis j’ai laissé sécher dans le noir. Quand elle sèche ainsi dans l’ombre, la couleur bleue se remplit d’une énergie silencieuse qui est celle-là même qui dans les Siècles a traversé la terre pour unir le ciel au fond des mers. C’est ainsi que malgré la naïveté géométrique de ma vision, la profondeur d’abord sacrifiée à la surface finit par affleurer, comme ces mammifères laineux que l’eskimo voit avec surprise renaître dans un nid de buée et de sang à la surface d’une mer immémorialement gelée.

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2 Rois 13:17

Sur son lit de mort, le prophète Élisée dit au roi Joas : “Ouvre la fenêtre qui donne sur l’Orient !” (2 R 13:17)

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Michel de Prague — Exhortation à fuir l’ambition (1401)

Fuis cette corruptrice des âmes, cette première-née du Démon, cette image du diable, ce piège de mort, ce signe de damnation, ce principe des refus de justice faits à Dieu, cette semence de perdition, cette ambition qui se fait idole d’elle-même, cette ouvrière de tromperie, cette mère d’hypocrisie, ce singe de la charité, cette amie de la peine et cette ennemie du saint repos, cette spoliatrice de la gloire de Dieu, cette lutte continuelle contre Dieu, cet adversaire subtil de la vérité, cette mère nourricière de l’aridité et de l’insensibilité.

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TracT — une tragicomédie en huit tableaux

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Premier tableau

— Traversée depuis Saint-Malo —

Le rideau se lève. On voit une femme sur le pont d’un ferry, immobile. Soudain, les trois coups sont frappés par un spectateur, au fond de l’orchestre. Il se lève et avance vers la scène en parlant.

HÉMERY. Sur le pont d’un ferry, une femme scrute l’horizon. Dans son cœur, un secret a pris toute la place. Elle a le sentiment d’être une bouteille à la mer. Elle voudrait qu’on la trouve par hasard. Elle voudrait qu’on l’ouvre comme un cadavre. À son terrible secret se mêlent des souvenirs heureux. Ces souvenirs sont ceux d’un homme, un artiste. Elle ne l’a pas revu depuis vingt ans. Il est pourtant le seul à pouvoir la sauver. Du moins, c’est ce qu’elle espère. Sans cela, elle finira ses jours en prison. Cet homme est Le Tout. Hélas… Vingt ans… Que sera-t-il devenu ? Qu’est-ce que c’est, un artiste, vingt ans plus tard ? Dans cette vie, pour cette femme comme pour tout le monde, il y a assez peu d’espoir.

Hémery monte sur la scène. Il regarde la femme comme si c’était un mannequin de cire.

HÉMERY. Un ferry c’est du fer et du feu sur de l’eau et du sel. Ça grogne. Ça fend. Marianne porte une robe fourreau en panne de velours, un perfecto et des lunettes de soleil. La mer est calme et le monde hein est comme d’habitude. Marianne a cru aux habitudes. Elle croyait que le Temps tôt ou tard lui dirait quelque chose. Pour cette première scène, j’ai amplifié la mer (Il ne se passe rien.) Je disais : j’ai amplifié la mer. (Il se passe le bruit de la mer). Un marin entre en scène (Un marin entre en scène). La femme se penche (Marianne ne se penche pas). J’ai dit : « la femme se penche » (Elle se penche). Très bien : comme si elle voulait sauter…

LE MARIN. Ne vous penchez pas. Les pieuvres sont revenues. Elles ont des dents.

MARIANNE. Je ne me penchais pas.

LE MARIN (à part :). Elle s’est penchée. Elle aura vu un poisson volant. Ou bien…

MARIANNE. Je suis là, je vous entends. Je ne me suis pas penchée. Aucun poisson.

LE MARIN (comme si elle n’était pas là). Suicidaire, tout le monde l’est un peu.

MARIANNE. Ohé monsieur…

LE MARIN. C’était un poisson volant. Une aiguille de diamant qui perçait les vagues. Cette femme l’a vu sans s’y attendre, ça lui aura donné envie de mourir. D’ailleurs regardez : la mer, opaque comme une tombe…

MARIANNE. Je vous entends, je vous entends monsieur. Que c’est glauque pour commencer !

Le capitaine entre.

LE CAPITAINE. Que se passe-t-il ?

LE MARIN. Capitaine, cette femme voudrait sauter. Elle a vu un poisson volant.

MARIANNE. Ah !

LE MARIN. Capitaine, tout bien réfléchi je crois que cette femme se prend pour un poisson volant.

MARIANNE. Je me prends pour un poisson volant !

LE MARIN (comme si elle n’était pas là). Capitaine…

LE CAPITAINE. Eh bien !

LE MARIN. Les pieuvres mangent les poissons volants. C’est le risque.

LE CAPITAINE. Il n’y a plus de pieuvres ici depuis 1963. Pas une seule. Le froid les a transformées en ancres de plomb.

LE MARIN. Ouais mais il y a les îles. Une île, cela attire toutes espèces de choses.

MARIANNE. Pourriez-vous déblatérer plus loin ? J’ai envie d’être seule. J’ai payé mon ticket.

LE MARIN (comme si elle n’était pas là). Les îles sont de très anciennes pieuvres. 

MARIANNE (elle regarde devant le ferry, au large). Messieurs…

LE MARIN (au capitaine). Vous-mêmes, capitaine, avez-vous déjà pensé à vous suicider ?

LE CAPITAINE. Dans l’enfance, je m’écorchais volontairement sur les ronces.

MARIANNE (elle montre quelque chose). Messieurs, là-bas, un rocher…

LE MARIN. Là, un rocher !

LE CAPITAINE (au premier marin). Andouille, à la barre ! à la barre !

Le marin et le capitaine partent en courant.

MARIANNE. Enfin l’aurore ! Enfin seule !

Le capitaine revient.

LE CAPITAINE. Madame, vous ne sauterez pas, n’est-ce pas ? Ce serait une mauvaise idée. La mort en mer est pleine d’écailles. Sombre. Le corps gonfle.

MARIANNE. J’ai peur des pieuvres. Et puis… j’ai rendez-vous.

On entend le marin manœuvrer pour éviter le rocher, puis se réjouir d’y être parvenu.

CAPITAINE. Un homme ?

MARIANNE. Un artiste.

CAPITAINE. Ah…

MARIANNE. Mon ex.

CAPITAINE. Ah !

MARIANNE. Tout ce qui s’approche de moi finit cassé.

CAPITAINE. Quand on s’approche, on se brise… C’est le monde. C’est la folie du monde. Pardon d’être indiscret, mais avec cet homme, que s’est-il passé ?

MARIANNE. Il s’est passé la vie mon bon monsieur. Les masques sont tombés comme les feuilles d’un grand arbre. Vous traversez des vagues. Vous avancez contre le vent. Vous flottez. Nous autres, sur terre, avons des pieuvres dans notre lit. Rien ne nous lave. Aucune tempête ne nous consolera.

CAPITAINE. Donc il vous a quittée ?

MARIANNE. Je l’ai chassé.

CAPITAINE. Vous êtes-vous levée un matin en souhaitant vivre seule quelque part dans une cabane ? Je dis cela parce que c’est ce qui m’est arrivé. Après dîner, ma femme m’engueulait. J’en ai eu marre, je suis parti.

MARIANNE. L’homme dont je vous parle ne rentrait pas dîner.

CAPITAINE. Vous l’attendiez… Pourtant vous ne l’aimiez plus.

MARIANNE. Je pleurais. L’hiver, j’attrapais des braises à pleines mains. Mais je l’aimais encore. Je l’ai tellement aimé cet homme… Avez-vous déjà aimé quelqu’un au point de vouloir le tuer ?

CAPITAINE. Elle m’engueulait.

MARIANNE. Vous avez pris la mer, moi je m’y suis jetée. 

CAPITAINE (il enlève sa casquette). Puis-je vous inviter à dîner, quand nous serons à Saint-Pierre Port ? Je connais une auberge. Ils servent des crabes, la spécialité. Ils brassent. Après minuit, ils chantent.

MARIANNE (en se retournant vers le large). Vous êtes gentil capitaine. Vous souffrirez.

Hémery revient. Marianne a le dos tourné : elle n’entend pas la conversation.

LE CAPITAINE. Monsieur, par où êtes-vous arrivé ? Que faites-vous sur mon bateau ?

HÉMERY.  Je vais à Guernesey. Je n’ai pas pris de livre. La batterie de mon téléphone est à plat. J’étais là-bas tout à l’heure, au fond, sur un strapontin, j’avais payé ma place. Maintenant je regarde la mer, j’attends… J’ai du mal à croire qu’une île va apparaître.

LE CAPITAINE.  Vous me faites peur. En même temps vous m’êtes familier. Nous connaissons-nous ? (à part : ) J’ai l’impression sur ce bateau d’avoir emporté le pensionnat, le cousin débile, les douches froides, impossibles à régler, la ceinture de mon père : l’enfance… (à l’homme :) Pourquoi allez-vous à Guernesey ?

HÉMERY.  Je suis quelqu’un.

LE CAPITAINE. Voulez-vous dire que vous êtes une personne ou bien voulez-vous dire que vous suivez une personne ?

HÉMERY. Je la suis. Dans cette histoire, je serai celui qui suis.

LE CAPITAINE. Cette femme qui essayait de mourir en se jetant dans les vagues comme un poisson volant, une aiguille de diamant… — serait-ce celle que vous suivez ?

HEMERY. Il faut croire.

LE CAPITAINE. Vous lui voulez du mal !

HEMERY. Je suis son remords. Son remords la suit…

LE CAPITAINE. Qu’a-t-elle fait ?

HÉMERY.  Elle a tué.

LE CAPITAINE. Alors vous êtes de la police ?

HÉMERY.  Autodidacte.

LE CAPITAINE. Qui a-t-elle tué ? Un membre de votre famille ?

HÉMERY.  On peut dire ça. Disons qu’elle a tué quelqu’un comme moi.  Elle a tué un inconnu. Lui ou un autre, moi, eux, que voulez-vous… Les inconnus sont rancuniers…  Nombreux et extrêmement rancuniers…

LE CAPITAINE. Je ne vous aime pas. Vous plissez les yeux tout le temps. Je n’aime pas comme Dieu vous a fait. Vous puez la hyène.

HÉMERY.  La hyène a payé sa place. Nous sommes dans notre droit.

LE CAPITAINE. Dans ce cas, regagnez votre strapontin. La houle de Guernesey cherche des âmes comme la vôtre, elle serait trop heureuse de vous apercevoir. Nous en ferions les frais… Disparaissez dans votre haine.

Hémery retourne dans le public, au fond de l’orchestre. Mais soudain, il se retourne, et fait un geste pour que le rideau tombe.

Rideau

HÉMERY. Pour la prochaine scène, nous reviendrons en arrière. Je vous raconterai le meurtre.

Après quoi il disparaît dans lombre.

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Élie Faure — Histoire de l’art (1927)

“Un grand mystère s’accomplit. Nul ne sait où il nous mène. Voici les hautes cheminées comme des colonnes de temple, les vivantes bêtes d’acier avec un cœur, un intestin, des nerfs, des yeux, des membres, les os de fer articulés comme un squelette, le tournement, le glissement, le va-et-vient mathématique des courroies, des poulies, des bielles, des pistons, les routes rigides qui luisent et s’étendent et s’entrecroisent à l’infini, la ronde silencieuse des coupoles astronomiques suivant le mouvement des cieux, les halls géants, les façades nues des usines, cathédrales dédiées au dieu cruel qui ne connaît pas d’autre loi que la production à outrance. Voici les industries de guerre d’accord avec les industries de paix, et bouillant avec elles dans le creuset sanglant de l’avenir, les monstres marins de métal, les insectes gigantesques qui volent avec un bourdonnement dur, les canons qui jettent le drame à vingt lieues, les dragons cuirassés qui rampent comme des chenilles, crachant la flamme et le poison… Tout cela net, sans ornements, tranchant, catégorique, ayant la pureté et l’innocence de la fonction indifférente au bien, au mal, à la morale, de la fonction naissante douée d’un appétit féroce, inassouvissable et joyeux.”

(…ici s’achève L’Histoire de l’art commencée par Élie Faure en 1909.)

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Osée 6:3

“Il nous viendra comme la pluie, l’ondée qui arrose la terre.”

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Chapitre 1 – généalogie de saint Joseph

Montre-moi le chemin que je dois prendre

Cher Octave,

Je forme une entreprise qui, celle-là, n’aura point d’imitateur. Il s’agira de peindre dans mes phrases la Bonne Nouvelle, et de tendre vers Dieu les moyens de mon art pour demander au Verbe d’y insuffler la Vie.

L’évangile selon Saint Matthieu commence, comme tu sais, par une généalogie allant d’Abraham jusqu’à Joseph, en passant par le roi David. A l’issue de cette liste, il est écrit que Joseph, dernier de la lignée, épousa Marie laquelle engendra Jésus, qui n’était pas le fils de Joseph.

J’aurais pu mettre en rang d’oignon les chevelus, barbus, drapés, qui vont d’Abraham au roi David puis du roi David au charpentier Joseph. Tisser entre eux un réseau de chaînes, sous un ciel couleur pierre à fusil. Ce sont des esclaves après tout. Ce sont des esclaves barbus descendants de rois, et ce sont les meneurs de chèvres qui ont engendré ces rois, et c’est finalement un charpentier descendant de ces meneurs de chèvre, de ces rois et de ces esclaves, dont la tête est faite pour la couronne, la main pour le bâton et la cheville pour la chaîne. Après lui, il n’y en aura plus. Les bergers, les rois et les esclaves ont tous eu des fils; le charpentier n’en aura pas. Sur mes brouillons, j’ai travaillé les mains avant les visages. Abraham montre du doigt Isaac qui montre du doigt Jacob, etc. ; puis on voit les mains de Joseph, des mains d’artisan, vides, rougies. Puisque Joseph n’a pas eu de fils, ses mains sont les seules à ne montrer personne. Leur ombre en revanche, à ses pieds, dessine quelque chose. J’espérais que toutes ces mains à force de pointer vers des visages suffiraient à les faire apparaître sur ma page. Je me posais des questions sur mes propres ancêtres, sur leurs mains, et je cherchais leurs visages… Je les imaginais vêtus de toile à sac. Certains bourgeois. D’autres des soldats tordus. La plupart clodos. J’imaginais les femmes surtout — je suis surtout l’enfant des femmes — et je peignais dans mon délire leurs mousselines au couteau, par empâtements rose et or.  

J’ai abandonné mes premières idées et j’ai choisi de peindre une forêt très dense et très haute autour de Joseph, seul. Cela me paraissait plus approprié pour figurer d’une part les trois fois quatorze ancêtres du charpentier et d’autre part son infinie solitude. Le visage est venu tout de suite. Le meneur de chèvres, le roi, et l’esclave étaient envisagés dans la figure du charpentier tandis que celui-ci dévisageait la Forêt du Temps. Pour celle-là, j’y suis allé à fond. J’ai voulu les feuilles rouges, vertes, des branches cassantes comme du verre, frémissantes et noires dans l’hiver, et, dans l’été, blanchies. Aux formes squelettiques des peupliers et des tilleuls, j’ai donné la grâce d’un alphabet. Vois comme leurs branches s’enlacent sous mon pinceau. Leurs feuilles font des halos de mousse verdoyante, ce sont de petites feuilles et de très grands halos verts et moussus. Chaque arbre a une forme royale. Je les ai détaillés comme de la viande. Ainsi est la Forêt du Temps : un aller-retour entre mon trait et la lumière. J’ai trouvé, sous l’eau, le brun ligneux des troncs. L’écorce, sous mes doigts, craquait — et tout de suite le fruit se dissipait. J’ai donné au bois des effilements jaunes. Je voulais suggérer les racines. J’inventais des nœuds. Les traits sont typiques, la couleur les rassemble, la clairière les appelle. Sur fond noir et or, sur le mystère sombre d’une nappe, j’ai planté des grains de sénevé : la plus petite de toutes les semences… Le lin, nourri par mon pinceau, a germé. C’est le bois des lyres. Au centre, deux arbres sont plus hauts que les autres, mais moins feuillus, l’un pour Abraham, l’autre pour David. Ils ouvrent les bras autour de la lumière. Un autre arbre moins haut que ces deux-là, mais plus large et plus solide que tous les autres, figure le roi Salomon. Autour j’ai planté des arbres tonsurés, aux troncs d’argents, et plus loin le térébinthe d’Absalom qui est aussi celui de Judas. Qu’ils sont grands, ces arbres, et comme ils prennent sur ma toile ! Ce sont des arbres juifs. Lorsque le vent souffle, ils sifflent, et on croirait entendre des phrases. J’ai disposé les branches exprès. Biseauté. Creusé. Je colorais près du trait, puis je poussais le trait contre la couleur par degrés. J’ai spatialisé la Gloire de la Loi. Ça donnait des boules sous mon pinceau, que je rendais à l’eau : je dépliais le logiciel… Une forêt feuilletée… Un mille-feuille forestier ! L’arbre généalogique de Dieu ! Ma toile suintait dans l’ombre.

Sous la frondaison, tout petit, j’ai dessiné un visage, et, autour de ce visage, un homme. Un tout petit homme. C’est Joseph, mettons. Il est fiancé à Marie. Elle ne vit pas encore chez lui. C’était prévu, seulement Marie vient de lui annoncer qu’elle était enceinte. Aïe… Joseph pense à rompre… Tu m’étonnes… La renvoyer… C’est pourquoi il est venu dans cette forêt, tout seul, il pleure, il réfléchit, il attend… Il faudra procéder discrètement pour éviter un scandale. Joseph est l’homme le plus malheureux du monde parce qu’il ne comprend plus le monde. Tout ce qu’il croyait avoir compris s’effondre, s’émiette, illusions grotesques, vanités, arrangements, vices déguisés en vertus… Ici commence l’aventure de la sainteté, mais cela Joseph ne le sait pas encore. La seule chose qu’il sait à cet instant c’est que Marie est enceinte alors qu’il ne l’a pas touchée, et qu’il est impossible qu’une femme comme elle ait pu coucher avec quelqu’un qui n’était pas son mari. Cela est tellement impossible que si c’est vrai alors le monde n’a pas de sens, et si le monde n’a pas de sens alors Dieu n’existe pas, ce qui est impossible à croire pour un descendant d’Abraham et de David. Joseph ne le sait pas encore mais pour que le cœur d’un homme s’ouvre, il faut le crucifier. La vérité est paradoxale : Abraham et David le savaient, quant à Joseph il sera le premier homme de la Terre à comprendre que ce paradoxe n’est pas quelque chose, mais quelqu’un.

Il sera un signe de contradiction…

Trois coups de fusain. Les ombres à la craie. Joseph est seul. Seul au milieu des arbres, dans le silence, dans l’eau. J’ai donné une masse à sa tristesse. Plus il est triste et plus il me ressemble. Plus il est lourd… Seul au milieu des grands arbres du passé. Je l’ai vêtu d’un costume et d’un nœud papillon rougeâtre. Il est assis sur une borne grise.

Cet homme est ébéniste : dans ces arbres, il est capable de tailler des couronnes pour les rois, des jougs pour les esclaves et des bâtons pour les meneurs de chèvres.  Il a des mains calleuses, sèches. Les arbres pèsent sur ses épaules. Répertoire…  Hypothèses insupportables… On voit l’ombre sur le visage triste de Joseph, sous les arbres, dans mes pâtés de gouache verte et brune. Toute une forêt de rois pour cela ? Toutes ces couronnes, ces jougs et ces bâton… pour en arriver là ? Être trompé à quelques semaines du mariage ? A cet instant, c’est ce que Joseph croit. Il pense à ses ancêtres, et à tout ce bois arraché à la forêt pour enregistrer leurs exploits. Contrairement à Abraham, Isaac, Jacob, David, Salomon et tous les autres, Joseph ne sera jamais digne d’être mentionné dans la Bible.

Il se couche et s’endort dans un lit de tristesse. Il se couche dans mon eau, dans mes arbres, dans ma toile, dans mes grains, et c’est alors qu’un ange apparaît. Sur mon tableau, l’ange n’est pas un garçon avec des ailes mais une lueur, ou mieux : l’empreinte d’une lueur. « Ne la renvoie pas » dit-il.   

Toute cette noblesse, toutes ces erreurs, toutes ces guerres, tous ces trésors et ces trahisons enfouis dans la Forêt du Temps ont existé pour que Joseph refuse aujourd’hui de renvoyer Marie. S’il l’épouse, Abraham et David n’auront plus de descendants, mais Joseph réparera ce qui a été brisé le jour où Adam a accepté, venu d’Eve, le fruit de l’Arbre de la Connaissance, et il donnera ainsi à la vie d’Abraham, de David et de tous ses ancêtres son véritable sens qui n’était pas d’avoir des enfants dans le Temps mais d’en devenir un dans l’Éternité. Souvenez-vous comment Adam, au lieu d’implorer le pardon de Dieu, a rejeté la faute sur Eve : C’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre… Il était tout prêt, lui, à la renvoyer !

La décision de Joseph est à la fois celle du Berger qui a parlé avec Dieu, celle du Roi qui l’a servi et celle de l’Esclave qui l’a imploré. Marie a dit à l’ange : « Oui, je l’accueille ». À l’injonction sociale, Joseph a dit : « Non, je ne la renverrai pas. » L’Ancien Testament raconte comment a poussé une forêt sur les ruines de l’Éternité qui a donné au Temps ces deux fruits : ce « Oui » et ce « Non ». C’était ça. Voilà le secret du peuple Hébreux. Voici l’Éternité retrouvée. En disant oui à l’ange, Marie retrouve le chemin qui conduit, à travers la Forêt du Temps, à l’Arbre de Vie ; en disant non à la société, Joseph… que fait-il ? Que fait son cœur crucifié lorsque Joseph décide de ne pas renvoyer Marie ? Il coupe deux arbres vigoureux dans la Forêt du Temps, il les élague, il les rabote, puis il les taille au ciseau à bois pour les encastrer et il élève, au milieu de tous ces arbres qui l’entourent, un arbre sans feuilles et sans racines. Voici l’Arbre de Vie. Voici ce vers quoi conduit le chemin auquel Marie a dit oui. Le trône du Fils de l’Homme ! Et voilà pourquoi il fallait que Joseph fût charpentier ! Ce n’est plus le bâton du berger, le joug de l’esclave ou la couronne du roi, mais un instrument de supplice. C’est la contradiction plantée dans la Forêt. L’Amour est là, sans feuille, nu, au milieu des frissons de lumière, dans mes bruns alvéolés, ma pâte jaune, mes lacis mauves, mes ferments… sur la Croix du Crucifié !

Mon tableau est presque fini, quand je le reconnais enfin. À Joseph, j’ai donné sans le vouloir les traits de mon propre père : sa moustache rieuse, sa noblesse méditerranéenne de roi-vigneron,  sa gentillesse sévère, son magistère… Oui, je le reconnais ! C’est mon père quand à Hossegor il me sauvait de la baïne en me tirant par le bras, ou quand il me retrouvait dans le labyrinthe de buis du château de Merville où j’avais erré pendant deux heures parce que j’avais suivi un écureuil ; mon père quand il m’a rattrapé sur le balcon de la rue du pont de Tounis ; lui à la fin du camp ;  lui à la Montagne lorsque Emmanuel avait écrit SOS dans la neige ; lui au bout de la piste ; lui devant la rue des Fleurs… Papa, c’était donc toi au milieu des arbres, dans l’hébraïque forêt !

Lorsque le nourrisson devient un enfant — c’est-à-dire lorsque le langage entre en lui et déclenche dans son âme et dans son corps la mécanique de l’esprit — le premier mot qu’il prononce n’est pas “maman” mais “papa”… C’est donc sans aucun doute le premier mot que le Christ a prononcé. Ainsi, le premier appel qu’il a lancé fut peut-être adressé non pas à Dieu mais à Joseph, et si c’était à Dieu ce fut par l’intercession de Joseph. “Papa”… Comprend-on la portée théologique de cet appel? En appelant “Papa”, le Fils de l’Homme unissait la figure de son père du Ciel, immortel, à celle de son père de la Terre, mortel, et déjà le Fils sauvait la Créature en la confondant avec le Créateur… pour les réconcilier! Réconcilier Dieu et l’Homme grâce au Fils de Dieu qui est aussi le Fils de l’Homme — et qui trouve dans son père l’image de son Père.

Notre père de la Terre,
dont le nom fut le premier articulé,
fais régner sur nous notre Père du Ciel,
enseigne-nous Sa Volonté,
montre-nous comment ne pas Le renvoyer,
partage avec nous le pain du Ciel,
pardonne-nous comme Il nous pardonne,
aide-nous à diminuer pour que Son Fils grandisse,
et à être ici-bas des saints selon Son cœur.   

Comment Jésus accordait-il aux siens ses bras, sa voix, ses yeux ? Joseph lui a-t-il expliqué comment raser sa barbe et déodoriser ses bras ? Qu’est-ce que c’est… « un papa » ?

Tandis que j’écris ces lignes, comment ne pas penser à la fois à mon propre père et à mon fils ? Comment ne pas entendre que par amour pour mon fils il me faudra devenir son frère et nous tourner ensemble vers le Père ? Nous sommes frères, mon cher Octave, je suis ton papa, nous poussons toi et moi dans la même forêt, et nous offrons notre bois à Saint Joseph pour qu’il le taille, y compris branches et racines, et, finalement, lui donne la forme d’une Croix.

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Hazaël, roi d’Ecosse

Lecture du Deuxième livre des Rois, chapitre 8, versets 7-15 : le prophète Elisée apprend à Hazaël que son maître le roi d’Aram Ben-Hadad ne succombera pas à sa maladie, mais qu’il mourra, et que lui-même deviendra un roi sanguinaire. Elisée pleure. Hazaël le quitte, et retourne chez son maître qui lui demande : “Que t’a dit Elisée?” Hazaël répond : “Il m’a dit: C’est sûr, tu vivras.” Mais le lendemain Hazaël prit une couverture, la plongea dans l’eau et l’appliqua sur le visage du roi, qui mourut. Et Hazaël devint roi! Dans ce demi-chapitre palpite déjà la vérité qui innervera Macbeth et toute l’œuvre de Shakespeare — et toute l’oeuvre de Shakespeare est condensée dans ce demi-chapitre!

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Le diable et les positivistes

LE SCIENTIFIQUE: Je sais beaucoup de choses.
L’INGÉNIEUR: Je peux beaucoup de choses.
LE SCIENTIFIQUE : Je sais de plus en plus de choses.
L’INGÉNIEUR: Je peux de plus en plus de choses.
JÉSUS: Je sais tout. Je peux tout.

LE DIABLE: Ordonnez que ces pierres deviennent des pains.
LE SCIENTIFIQUE: Voici ce qu’est une pierre, voici ce qu’est du pain, voici ce qu’il faut faire pour transformer la pierre en pain.
L’INGÉNIEUR: C’est comme si c’était fait.
JÉSUS: Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
L’INGÉNIEUR: C’est fait.

LE DIABLE: Jetez-vous du clocher… Envolez-vous !
LE SCIENTIFIQUE: L’air est un fluide, je sais sa mécanique… On peut s’y appuyer. Je sais comment il porte. Il nous faudra des ailes, un moteur…
L’INGÉNIEUR: C’est comme si c’était fait.
JÉSUS: Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu.
L’INGÉNIEUR: C’est fait.

LE DIABLE: Vous régnerez sur le monde. Vous serez comme des dieux.
LE SCIENTIFIQUE: Les dieux savent tout. Ils peuvent tout. Tout le monde leur obéit. Ils décident qui vit, qui meurt et qui souffre. Ils donnent et reprennent les enfants. Ils donnent et reprennent la fortune et la gloire, de quoi manger, de quoi boire, de quoi se divertir, de quoi être en sécurité…
L’INGÉNIEUR: C’est comme si c’était fait.
JÉSUS: C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte.
L’INGÉNIEUR: C’est fait.

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Le mérite et l’égalité

La gauche et la droite reposent l’une et l’autre sur des illusions. L’illusion de la droite s’appelle “mérite”, celle de la gauche : “égalité”. Ces illusions proviennent en réalité du même mirage. A droite, prétendre qu’un individu et une entreprise puissent avoir “mérité” quelque chose suppose qu’ils soient partis du même point que leurs concurrents, égaux sur la ligne de départ. Dans les économies “libérales” fleurissent ainsi les autorités de la concurrence et autres organes censés garantir l’égalité des chances. “Puisque nous avons été traités sur un pied d’égalité, j’ai mérité mon succès, quand tu déméritais…”

A gauche, si un individu ou un groupe réussit à obtenir ce qu’il demande au nom de “l’égalité”, il prétend aussitôt l’avoir “mérité”. Dites à des conducteurs de train que les infirmières crèvent de faim pendant qu’ils se gavent, ils vous parleront aussitôt de “convergence des luttes” et exhorteront les camarades infirmières à combattre à leur tour pour faire valoir leurs droits à l’égalité. La lutte des classes permettra un jour aux plus petits d’avoir “mérité” la liberté, égaux sur la ligne d’arrivée.

La réalité la voilà : nous ne sommes pas égaux et nous ne méritons rien. Celui qui a davantage de moyens est davantage obligé. Le serviteur qui ne reçoit qu’un talent peut le faire fructifier ou non, idem pour celui qui en a reçu trois, ils n’étaient pas égaux, ne seront pas traités également, aucun d’entre eux n’a mérité de recevoir un ou trois talents, et le seul reproche qui pourra leur être adressé par le maître le sera pour avoir enterré leur talent plutôt que d’avoir essayé de le faire fructifier, de même que le seul compliment qui pourra leur être adressé le sera pour avoir voulu faire fructifier leur talent plutôt que de l’avoir dissimulé. Jamais le maître ne vante “les mérites” de ses serviteurs, pas plus qu’il ne les juge selon leurs péchés (Ps 102:10) . Il ne félicite pas le serviteur d’avoir “réussi” à faire fructifier son talent, mais d’avoir réuni les conditions pour que le talent, éventuellement, donne du fruit. Le mauvais serviteur n’a rien détruit, quant au bon serviteur il n’a rien produit, mais a su recevoir.

La droite veut produire, la gauche veut prendre, et les deux se trompent. Ce qu’il faut c’est recevoir, partager et rendre. En un seul mot : aimer. L’essentiel dans ce monde est déjà-là. La seule politique valable consisterait à L’aimer, à tendre vers Lui nos mains, et à ne pas enterrer ou garder pour soi les trésors qu’Il y dépose.

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Ernst Jünger — Eumeswil / l’Anarque (1978)

L’anarchiste est le partenaire du monarque qu’il rêve de détruire. En frappant la personne, il affermit l’ordre de la succession. Le suffixe “-isme” a une acception restrictive: il accentue le vouloir, aux dépens de la substance (…). La contrepartie positive de l’anarchiste, c’est l’Anarque. Celui-ci n’est pas le partenaire du monarque, mais son antipode, l’homme que le puissant n’arrive pas à saisir, bien que lui aussi soit dangereux. Il n’est pas l’adversaire du monarque, mais son pendant.

Le monarque veut régner sur une foule de gens, et même sur tous; l’Anarque sur lui-même, et lui seul. Ce qui lui procure une attitude objective, voire sceptique envers le pouvoir, dont il laisse défiler devant lui les figures.

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Gustave Thibon — Aux ailes de la lettre (1959)

Le “catholicisme de droite” m’irrite de plus en plus, alors que le “catholicisme de gauche” continue à me dégoûter sans restriction. Prurit ou nausée — heureusement que le Christ me suffit pour rester chrétien! —. En fait, le catholicisme de droite et le catholicisme de gauche ont ceci de commun: la méconnaissance de l’abîme qui sépare le créé de l’incréé, l’oubli de la transcendance de Dieu et du caractère irréductible de la vie surnaturelle. L’un et l’autre dégradent et prostituent le mystère, l’un et l’autre sont des naturalismes, en ce sens qu’ils identifient ou, tout au moins, qu’ils accouplent le surnaturel à des nécessités ou à des espérances très humaines: à droite, vertus morales, discipline, lois de la cité — à gauche, visions d’avenir, utopie, soif de paradis sur terre.

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Armand Robin – Le programme en quelques siècles (1943)

   On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.
 
On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.
 
On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.
 
On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.
 
On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.
 
On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots
 
On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.
 
On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.
 
On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.
 
On supprimera le Prophète
Au nom du Poète,
Puis on supprimera le poète.
 
On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.
 
Au nom de rien on supprimera l’homme ;
On supprimera le nom de l’homme ;
Il n’y aura plus de nom ;
Nous y sommes.
 
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Constantin Cavafy — Ithaque (1911)

Quand tu partiras pour Ithaque,
souhaite que le chemin soit long,
riche en péripéties et en expériences.

Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,
ni la colère de Neptune.
Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes,
si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer
que par des émotions sans bassesse.

Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,
ni le farouche Neptune,
si tu ne les portes pas en toi-même,
si ton cœur ne les dresse pas devant toi.

Souhaite que le chemin soit long,
que nombreux soient les matins d’été,
où (avec quelles délices !) tu pénètreras
dans des ports vus pour la première fois.

Fais escale à des comptoirs phéniciens,
et acquiers de belles marchandises :
nacre et corail, ambre et ébène,
et mille sortes d’entêtants parfums.
Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums.

Visite de nombreuses cités égyptiennes,
et instruis-toi avidement auprès de leurs sages.
Garde sans cesse Ithaque présente à ton esprit.
Ton but final est d’y parvenir,

mais n’écourte pas ton voyage :
mieux vaut qu’il dure de longues années,
et que tu abordes enfin dans ton île aux jours de ta vieillesse,
riche de tout ce que tu as gagné en chemin,
sans attendre qu’Ithaque t’enrichisse.

Ithaque t’a donné le beau voyage :
sans elle, tu ne te serais pas mis en route.
Elle n’a plus rien d’autre à te donner.

Même si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé.
Sage comme tu l’es devenu à la suite de tant d’expériences,
tu as enfin compris ce que signifient les Ithaques.

(Traduction de Marguerite Yourcenar)

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Ne pas tomber mais descendre

Toutes ces pseudos philosophies de rapeurs et autres nietzschéens à la petite semaine, recopiées à l’envi dans des bouquins de développement personnel, nous disent de nous “élever”, de “grandir”, de nous “épanouir” sur un chemin de crête… “Grimper” l’échelle sociale, “évoluer” dans l’entreprise…

Illusion bourgeoise. Il faut s’abaisser pour vraiment s’élever. Ne pas tomber mais descendre; après ça aucune falaise ne pourra nous effrayer.

Dans la Bible, ce sont les porcs qui chutent du haut des falaises.

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Gustave Thibon — L’angoisse et l’espérance (1955)

Le dénigrement systématique des hommes et des actes d’un régime, qui est l’attitude favorite des oppositions, ne m’inspire aucune sympathie. En dépit d’illustres exemples, je crois peu à la polémique: elle élargit le fossé entre les hommes tout en les rendant étrangement semblables, dans l’incompréhension et dans la haine, sur les deux bords du fossé. La violence a ce funeste privilège d’égaliser en séparant: les frères ennemis se ressemblent d’autant plus qu’ils se détestent davantage.

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