Le collecteur de beauté

— Que fais-tu comme métier ? — Je prends des barres à mine et je me les enfonce dans les yeux, je casse des émeraudes avec mes dents. Je me roule, je me désespère dans la beauté. Je demande à Dieu des trucs invraisemblables. Je pleure pour des gens que je ne connais pas. Je donne des coups de pied dans des drapeaux, mes pieds s’emmêlent, c’est con, je dégringole dans la farine de Galilée. Je tabasse des tyrans à peau d’écailles, une sacrée bagarre. Je picole pendant des heures, des vins hallucinatoires, la gueule dans le seau carrément. Je creuse la terre près des villes, au cas où on aurait manqué quelque chose. Je ressens en moi vibrer l’océan pacifique, les paquets d’eau salée, les requins grands comme des granges. Je me souviens de tout. J’oublie, puis je m’en souviens encore. J’entasse des sirènes sur mon dos, je leur fais traverser la forêt. Elles sont lourdes mais elles ont une odeur géniale de cuir et de miel brûlé. — Mais à quoi ça sert tout ça ? — A rien, dieu soit loué. — Mais on te paye ? tu es payé ? — Je suis Midas. Tout ce que je touche devient ma paye. — Mais du coup, c’est quoi, ton métier ? — Poète, collecteur de beauté.

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Quelques mots à propos de la supposée intelligence des machines

Voilà que l’homme des “Lumières” se croit capable de créer la conscience, et d’imiter la création de Dieu au point que la création humaine devienne indiscernable de son modèle. Il croit que sa raison peut se confondre avec la raison divine. Mais quand il imagine cela, il imagine aussi que sa raison, en la force de laquelle il a pourtant une foi sans limites, est incapable de “corriger” ce qu’il considère être, dans la raison de dieu, l’imperfection. Dès qu’on consacre une fiction à l’IA, les machines deviennent méchantes, vengeresses, incapables de miséricorde. Elles sont “humaines” au sens affreux que l’humanisme donne à ce terme. Le mythe de l’intelligence artificielle, autrement dit, est éminemment paradoxal : il s’agit de croire en sa propre raison, au point de la croire divine, et de la croire divine au point de lui reprocher ce que la raison humaine d’habitude reproche à la raison divine, et qu’elle prétend pouvoir corriger.

La raison divine ne sera jamais imitée parce qu’elle ne sera jamais compréhensible. La raison divine, c’est le pardon, qui est incompréhensible. La raison divine, c’est l’espérance, qui est contre-nature. La raison divine c’est l’amour, qui est un mystère insaisissable. La raison divine veut que le miracle soit toujours possible, et qu’il y ait toujours quelque chose, à commencer par la nature humaine, qui échappe à la raison humaine.

La vraie raison humaine consiste à s’étonner d’une part et à prier d’autre part. La machine n’est pas plus capable de l’imiter qu’elle n’est capable d’imiter la raison divine. Bref, aucune intelligence n’est artificielle, et rien d’artificiel n’est intelligent. Point final. L’IA est une métaphore qui a mal tourné, voilà tout. Elle n’existe pas. Seuls des êtres humains devenus idiots (i.e. incapables de s’étonner et de prier) croient que les machines peuvent être aussi intelligentes qu’eux. De même, seuls des êtres humains devenus bêtes peuvent croire que les bêtes sont aussi sensibles qu’eux.

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Du pardon

Demander pardon, pardonner, c’est ce qui nous différencie des animaux. C’est ce qui nous empêche de sombrer dans la violence. C’est aussi ce qui nous prémunit du régime despotique, dans lequel tout serait demandé à la loi, au législateur, en permanence, partout, tout le temps : un flic, une menace, une règle ; il n’y aurait plus dans un tel régime que dettes et sanctions ; quant au contrat social ce ne serait qu’un grand livre des comptes.

Le pardon n’a pas toujours existé. Il n’existait pas chez les Grecs. Achille, lorsque Priam vient lui demander le corps ravagé de son fils Hector, a honte, il s’en veut, mais il ne demande pas pardon ; Priam d’ailleurs n’est pas venu pour le pardonner mais pour s’incliner devant sa force. Le pardon existait en revanche chez les Juifs. Le pardon était le trésor des Juifs, mais il ne pouvait être donné que par Dieu. Il s’agissait d’un trésor vertical. Seul Dieu pouvait remettre les péchés.

Le pardon, ce miracle anthropologique, nous a été apporté par Jésus Christ. Ceci est un fait, n’en déplaise à ceux d’entre vous qui ont tellement détesté l’église qu’ils en sont venus à détester tout autant la figure d’un innocent mort sur la croix. Jésus donc, un Juif nazaréen, artisan, vers l’an zéro, dans la grande banlieue de l’Empire Romain, nous a donné le pardon. Il n’est pas mort pour nous l’avoir donné mais précisément pour nous le donner. C’est en mourant qu’il l’a donné, quand au bout de sa souffrance il a pardonné ses bourreaux. Jamais personne avant lui (même pas Socrate) ne l’avait fait. Jésus a horizontalisé le trésor des Juifs, et l’a universalisé en exhortant tous les êtres humains, circoncis ou non, à demander pardon à leurs frères comme ils demandent pardon à Dieu. Il a dicté le “Notre Père”.

Pourquoi est-ce que je m’attarde sur ce point ? Parce que je voudrais souligner que si nous avons vécu avant l’an zéro sans pardon, cela pourrait très bien nous arriver de nouveau. Il n’est pas invraisemblable d’imaginer qu’il y aura eu les deux mille ans du pardon, et puis basta, gloire à la force ! retour du sacrifice ! Adieu message du Christ, adieu ère chrétienne ! Égorgeons Iphigénie… Troie, nous re-voilà !

Le pardon est fragile aujourd’hui plus que jamais. La guerre est sans merci, la politique sans pardon. Trump en est l’exemple le plus caricatural. Je suis sûr qu’il n’a jamais demandé pardon à personne pour rien, et n’a jamais pardonné rien à personne. Il a tout enregistré. Il a tout compté. Et aujourd’hui, il est le roi du monde. Regardez les revendications des cancres de la République, écervelés bizarres, poules méchantes : ils veulent faire payer, punir, censurer, détruire, empêcher, ligoter. Ils demandent cela à la loi, demain ils le demanderont à un despote. Ils ne pardonneront jamais rien. Regardez les pancartes dans les manifestations. Si Polanski sortait dans la rue pour demander pardon, il se ferait tuer à coups de pied dans la gueule. On le dévorerait !

Et si le Christ revenait, et disait “aimez-vous les uns les autres”, que croyez-vous qu’il se passerait ?
On le crucifierait !

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Le cul de lampe

J’ai pris un cul d’ampoule au hasard, sous la façade d’un mensonge, et je l’ai pété en deux, pan ! Un large, un solide coup de pied ! Je l’ai défoncé. J’étais ravi ! Parfois j’aurais voulu atterrir à côté de la vie.

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Une seule pensée

Comment peut-on vouloir d’une pensée qui ne serait que raison, quand n’importe quelle expérience, la plus haute comme la plus banale, suppose l’inverse, demande, exige l’inverse. Comment peut-on gonfler à coups de pompe estampillés et de théories universitaires verbeuses ces essais insupportables et autres boursouflures pédagogiques, revues débiles, éditoriaux paresseux, manuels chiants… et pouah ! la morale !

L’homme ressent toujours, tout le temps. Aucune pensée ne l’arrache à la sensation.

De même, comment peut-on croire que les sens peuvent être autonomes quand au fond du plus profond amour, même dans l’abandon le plus absolu à l’absolu plaisir, et même dans l’enfer total de la plus totale douleur, il y a encore le cerveau — quand même là, il y a encore la pensée ? Elle joue des tours, elle est trompée, salie, hachurée, impuissante, atténuée, mais elle est là. Elle est encore là !

L’homme pense toujours, tout le temps. Aucune sensation ne l’arrache à la pensée.

Ce que Dieu a uni, c’est-à-dire l’âme et la raison, rien ne peut le séparer, et certainement pas l’âme, et certainement pas la raison. Divorce impossible, n’en déplaise aux modernes, n’en déplaise aux libertins, n’en déplaise aux luthériens hygiénistes, aux capitalistes et aux érotomanes cons.

C’est pourquoi la poésie est le sommet de la pensée. Elle vise la synthèse pure du sens et des sens. Il faut réarmer la raison, en lui rendant un corps. Il faut ré-équiper le corps en lui rendant la raison. Une fois mis bout-à-bout, ils sont l’échelle de Jacob. Ils sont l’Espace et le Temps rendus sensibles en même temps au même endroit. Leur union seule a le pouvoir de rendre sinon compréhensible au moins préhensible le mystère de l’Eucharistie et celui de la Croix. C’est-à-dire le mystère de la Vie et de la Mort.

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George Steiner est mort

C’était sans doute le plus fin lecteur qu’il y ait jamais eu. Il n’a jamais versé ni dans la pédagogie simplificatrice ni dans le snobisme bourgeois, ni dans le calcul politique, ni dans le cynisme germanopratin, ni dans la sociologie clinique, ni dans la sémiotique stérile, ni dans le désespoir romantique, ni dans le coup de gueule réac. C’est grâce à lui que j’ai découvert Paul Celan. C’est grâce à lui que je me suis lancé à l’assaut d’Heidegger. C’est grâce à lui que j’ai su pourquoi je préférais Dostoïevski à Tolstoï. C’est grâce à lui que j’ai compris comment le “nominalisme” et la “déconstruction” avaient essayé de liquider l’art et la pensée. Son essai Réelles présences est capital. Tout le monde devrait le lire, l’avoir lu. On devrait l’étudier, le citer partout, tout le temps. Parce que Steiner avait tout compris. Tout, tout…. Non seulement le langage dit des choses, mais en plus le langage a des choses à dire. Il ne s’agit pas d’un instrument mais d’une lumière vivante. Et cette lumière ne provient pas (n’en déplaise à celui-ci) du scribe qu’elle éclaire. Quelque chose vibre sous le métal rougeoyant des mots. Il y a une Présence. Une ou deux fois par an je visionne de nouveau les deux célèbres dialogues de Steiner avec Boutang (vous les trouverez sur le site de l’Institut National de l’Audiovisuel : le premier sur Antigone, le second sur la ligature d’Isaac). Et chaque fois j’apprends! Je n’oublierai jamais sa voix métallique, amusée, gentille. Sa façon de revenir en arrière sur son fauteuil. La manière discrète qu’il avait de passer la langue sur les lèvres avant de prendre la parole. Et ses silences foudroyants.
Je sais qu’il est là encore, sous le langage. Et je sais que dans le tombeau Antigone lui tiendra la main et l’invitera à passer la porte étroite avec elle. Il suivra, amusé, cette jeune fille aux yeux noirs.
De mon côté, j’ai ressorti du placard la lettre qu’il m’a envoyée il y a quelques années pour répondre à celle, exaltée, que je lui avais fait parvenir après la lecture de Réelles présences. Cette lettre maintenant c’est mon trésor. Ces mots, cette écriture… à force de les regarder c’est sûr je vais finir par les voir bouger, tandis qu’Antigone, à travers la page, me dira : “Je m’en occupe, ça va.”

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Chateaubriand

Chateaubriand me fait penser à des couverts d’argent dans de la vieille soupe, une assiette à motifs, des pompons argentés sur un étang, à la dérive, ou bien est-ce les plumes d’un cygne amoureux d’une bûche. J’aime chez lui cette langue française cliquetant dans les perles, et les claques qu’il donne avec sa chevalière à des bouquins balèzes qu’il adorait pendant l’enfance. Et par-dessus, j’aime la morale, l’ombre velue du père, le vacarme énorme et irrégulier de ses pas sur le parquet. Chateaubriand au fond est un matérialiste propre. Tout chez lui est propre. Ses instruments sont propres, sa phrase parfaite, propre… Quand il a fait l’amour il s’essuie la bouche, ce qui pour un écrivain est un crime de lèse-majesté. Quand il écrit, il tousse dans son mouchoir. Son christianisme a beau être dense, il est trop propre. Il y manque la gelée tremblotante de la cervelle royaliste, le goût ferrugineux du sang des martyrs. À ses baisers, il manque la langue, la salive. C’est comme si on représentait Jésus sur la Croix en livrée avec, sur le col, une minuscule goutte de sang. Tout est absolument génial mais tout est infiniment raté. C’est l’auteur qu’il fallait à des types comme Fumaroli. En quelque sorte, il leur a donné du grain à moudre, un sujet d’analyse, de quoi nourrir la prétendue noblesse de leur caractère et gratter des bouquins vendus par paquets de dix aux vieilles barbes et autres bas-bleus du quartier Saint-Germain. Chateaubriand c’est une longue glissade de gosse dans le parc du château — et le gosse finira tôt ou tard emmêlé dans les ronces et les fleurs, avec la gouvernante qui gueule !

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