1. [A bon génie qui dans l’enfer… À l’administrateur de ce qui est inter-dit, Serpent, pour qu’il se souvienne, et qu’il sue, et aussi pour qu’il réessaye.]

2. Séduis-moi. De ta bouche coupée, je veux le miel. Propose-moi ton lait. Azazel, je veux être tenté.

3. Je ne peux pas voir la face de Dieu sans pouvoir lui tourner le dos. Et le savoir. Semiasas, enseigne-moi.

4. Je veux savoir lui tourner le dos, et le vouloir pour le pouvoir tout à fait… Mastéma, il faut être tenté.

5. Et que le fruit soit rond, brillant et sucré, qu’il attise ma faim, pour que l’eau dans ma bouche vienne, que le désir m’inonde, que tout monte en moi vers ce fruit qui n’est pas de Dieu et de fait m’en séparera.

6. Que je m’élève, que je me dresse, que je crois être digne en marchant vers cet arbre, que je crois être à moi !

7. Excite mon libre arbitre. Brosse-le dans tes crins, toi Porteur de Lumière. Roule autour de mon pied l’organe de ta tendresse. Saupoudre-moi de feu.

8. Pour qu’enfin et grâce à Lui, je me tourne vers Sa Croix.

9. Pour qu’enfin et par Lui, je me plie à Sa Loi.

10. Pour qu’enfin, devant Lui, je ne sois plus à moi.

11. Il faut vouloir être perdu. Vouloir se vendre… Exulter d’avoir pu ! Sans cela, pas d’Amour! Dieu nous a aimés à ce point!

12. L’inverse de Sa volonté est désirable, c’est à ce prix que le mouvement vers Lui est amour de soi. Tel est le prix de la liberté.

13. Vouloir s’arracher à Dieu pour pouvoir s’y attacher : là est la théodicée.

13. Quiconque ne veut vraiment ceci n’aura vraiment cela : il ne sera jamais libre, n’aura pas obéi.

11. Le Maudit est béni.

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Que Ta Volonté soit faite

  1. [Aux instrumentistes du premier rang, ceux de Miséricorde, dont les flûtes ont été taillées dans la craie et le sang. Aux âmes déterminantes des premiers condamnés.]

2. Seigneur, mets Ton ventre dans mes mains. Déposes-y Ta chair de soleil. Je dois être à moi au point d’y renoncer : apprends-moi à obéir librement. Enchaîne mon cœur à Ta Croix. Fais de moi un paquet de poussière dans Tes bras.

3. Tout ce qui m’empêche d’être à Toi est à moi : ma gourmandise, le sirop noir de ma volonté ; mais ce qui me pousse à accepter que Tu laves mes pieds est également à moi. Décidément, le pouvoir de mortification est le plus puissant chez l’Homme : là est sa plus grande liberté… Et non dans le suicide, parangon du libre-arbitre, summum de l’individualité : Judas, à l’arbre, n’écartait pas les bras. De quoi avait-il triomphé ?

4. C’était au mois de janvier, sous la neige, au bord du Canal de Midi. Le ciel était terreux, les arbres noirs et gris. Pourtant, le soleil brillait, la mamelle de la lune était sur mes paupières… Je voulais être à Toi. Je voulais être à Toi vraiment. Qu’importe ce qu’ils diront…

5. Je renonce à moi-même. Qu’ils ricanent. Qu’ils comptent. Je me désavoue. L’individualité est un mensonge. La psychanalyse voudrait aiguillonner son crime. Prenez vos médailles, gardez vos contre-dons. Reprenez vos violettes d’argent… Je ne mérite rien. Quand l’avez-vous oublié ? Il ne faut rien mériter pour tout avoir.

6. Il n’y a pas de plus grand amour que de renoncer à être extérieur à l’amour. Et s’y tenir… C’est à ce prix que l’individu se réalise pleinement : enfin je suis comme le Seigneur voudrait, un meilleur fils, meilleur père, meilleur époux, meilleur ami, maintenant que me voilà à la fois moins et davantage qu’un fils, un père, un époux et un ami. Je suis aussi un meilleur ennemi, et je suis plus glorieux quand cette gloire n’est pas la mienne.

7. Réfléchir les rayons plutôt que de les absorber : les renvoyer vers le prochain de la part de Dieu, et prendre part ainsi à Son projet. La seule satiété possible vous sera donnée par la soif : que ne l’avez-vous compris ! Avoir soif, c’est être en vie. Faites ce qu’il vous dira et vous aurez la vie. Devez votre soif. Épousez votre ennui.

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Heureux celui qui tient

  1. Heureux celui qui tient. Heureux dans sa tenue, heureux dans son chemin… Il traverse, il se concentre, il se rassemble, il se retient. Heureux le maintenu, insensible aux masses molles et aux ombres, à leurs saveurs immédiates, à leurs promesses, à leurs rires faux ;
  2. Heureux celui qui tend l’oreille à l’ordre des choses et devine sous la fleur Son cheveu de lumière, sous la pierre Son empreinte — dans chacun la présence de L’Autre ;
  3. Heureux cet arbre humain disponible et fécond, dont la racine sait trouver sous le langage le lien donnant à chaque chose son véritable prix, transformant chaque instant en un brûlant merci ;
  4. Heureux celui qui n’a pas une bulle d’air à la place du cœur et ne sculpte pas la fumée
  5. Comme ceux-là de ses frères dont la bulle avale les désirs et dont la mémoire par la fumée est corrompue ;
  6. Heureux soit-il car s’il tient il tiendra, heureux dans sa tenue, heureux et concentré, rassemblé, retenu. Heureux les maintenus !
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Defalvard dans le narthex (2017)

Je n’ai jamais su comment aborder un recueil de poèmes. Je ne sais pas l’attraper, quoi en faire, tourner les pages, pourquoi, jusqu’où. J’ignore s’il faut lire ou non le sommaire. Et la lumière, dites moi : quelle lumière faut-il ? L’ampoule ou la bougie, la braise, le radiateur ? Faut-il avoir froid ? Je sais lire un poème, naturellement, et si la modestie n’était pas de mise je me vanterais d’être un des meilleurs lecteurs de poème de ma région; mais je ne sais pas en lire plusieurs attachés ensemble, et si je ne sais pas faire cela c’est précisément parce que j’excelle en ceci. On ne peut pas avoir entre les mains plusieurs fois l’infini. Une seule ode de Claudel me suffit pour les cinq. Il y a dix millions d’odes de toute façon dans chacune et j’ai vécu grâce à elles environ cinq milliard d’années. La chair est triste, hélas ? Tant pis ! Lorsque je lis Le bateau ivre, tout se tait en moi. «Les cordes profondes», les appelait Novalis, s’unissent en silence, c’est à-dire que l’unité dans mon for intérieur a soudain lieu sans confusion. Et c’est cela la poésie, oui c’est exactement cela : du silence, autrement dit l’art «sous tout ce qui se dit, de tout ce qui se tait» (cet alexandrin, faut-il le préciser, vient de Péguy). Parfois, je n’arrive même pas à aller au bout du poème, le transport est trop grand, et je suis épuisé, détruit, défait. La chanson du Mal aimé, par exemple, dont il a fallu m’évacuer comme d’un champ de bataille. Bref, les recueils ne sont pas pour moi. Explosifs, trop dangereux. Editeurs, il me faudrait un livre de deux cent pages pour chaque sonnet de Shakespeare : le sonnet sur une page, mettons la dixième, un verso évidemment, et le reste pour éponger le sang, moucher la bête, sécher sur le tison les larmes et la semence. Si j’étais ministre de l’intérieur, je proposerais sans attendre que les pages blanches soient financées par le contribuable comme ces thérapies dont l’Etat gratifie les otages une fois libérés. N’est ce pas cela dont il s’agit : un enlèvement ? Hélas, j’ai bien peur que le recueil broché continue à être privilégié parce qu’il est plus intéressant du point de vue commercial. On rationnalise, sans doute parce qu’on n’a pas tout à fait oublié le déluge.

Vous comprenez maintenant pourquoi je n’ai jamais donné mon sentiment sur un recueil. Et vous vous demandez peut-être pourquoi j’ai décidé de le faire pour le Narthex de Marien Defalvard. Disons que j’ai le sens de l’histoire. Tous ceux qui ont eu entre leurs mains Du temps qu’on existait savent que Defalvard est une des plus grandes voix de notre temps. C’est ce qui se fait de mieux dans une époque où il n’y a pas grand chose de bien. C’est pourquoi d’ailleurs les observateurs du sixième arrondissement se sont empressés de l’écarter. Leur instinct ici, et malgré eux – leur instinct de boutiquiers – ne s’y est pas trompé. Depuis Platon, on sait quel sort est réservé aux poètes. Defalvard sera moins gênant une fois mort. Pour l’instant, il est marginalisé et surveillé comme une espèce de terroriste. On attendra que ses tempes soient froides pour lui bâtir une statue dans le centre-ville de Clermont-Ferrand et faire l’apologie des crimes par lui commis contre l’humanité. Les pédagogues feront leurs pirouettes, la déesse enregistreuse publiera des rapports, et sans doute y aura-t-il une oraison et d’autres journées d’étude en Sorbonne; les maîtres de conférence ont besoin de manger.

Je n’ai pas l’impression de faire un compliment quand je dis que Defalvard est une des grandes voix sinon la plus grande d’un siècle qui maintenant a dix-sept ans et qui est sérieux au point d’être absurde et dangereux, pas plus que je n’aurais cette impression en relevant la taille d’un édifice dont j’aurais constaté dès mon arrivée que c’est le plus grand d’une ville ou d’un village où j’aurais prévu de séjourner quelques semaines – à Paris la Tour Montparnasse, ou bien chez Proust le clocher de Saint-Hilaire doré et cuit «par les égouttements gommeux du soleil». On n’admire pas forcément une telle agrafe, qui a l’air d’avoir été fixée pour aider l’horizon à cicatriser, mais on en mémorise le trait de manière à rentrer chez soi, même tard la nuit, ivre ou triste, en empruntant des rues qu’on ne connaît pas mais auxquelles la proéminence a donné un sens.

L’instinct d’avant-corps

Pardon si je commence par un peu de pédagogie, mais il faut bien que je vous dise ce qu’au juste est un narthex, car si vous l’ignorez vous ne comprendrez rien à ce qui suit. Le narthex dans une église, ou «avant corps», est un espace couvert situé avant l’entrée – on pourrait dire un «vestibule» ou pourquoi pas un «sas de décompression» – souvent large et haut, destiné à accueillir pendant l’office les païens, les réfractaires, les agnostiques ou les vicieux, qui avaient peur ou honte d’avancer plus loin mais avaient quand même besoin d’une sotériologie sur la tête; on y accueillait aussi ceux qui préféraient aimer Dieu de loin car de loin on choisit. C’est dans le narthex également que prient ceux qui se préparent au baptême : les catéchumènes, qui à tout moment pourront renoncer, sortir, oublier. Et c’est dans le narthex enfin que sont les fous et les pénitents. C’est le lieu même où se pose la question de Dieu, et où cette question repose comme une espèce de pâte ontique avant la cuisson – d’ailleurs la porte de l’église vue depuis le narthex ressemble à celle d’un four à pain, obscure et brûlée comme les vieux fours à pain –; c’est le lieu du doute et de la foi naissante, mais qui peut encore mourir, comme les premières flammes d’un feu de veillée quand on craint que le petit bois n’étouffe ce à quoi il est censé donner vie. C’est le lieu du paganisme aussi. Il faut avoir vu le narthex de Saint-Benoît sur Loire, celui de Moissac, et chez moi, à Toulouse, celui de Saint-Pierre les Chartreux, pour ressentir cette espèce d’entre-deux (entre Dieu, antre Dieu) séparant la lumière païenne du dehors – d’où Paul Celan a écrit que le Néant était «porté dans les bris des vents» – et l’obscurité de l’église, où les langues des bougies lèchent les pieds massacrés du Fils de l’homme – le secret d’Edith Stein, le château intérieur de Thérèse d’Avila; ressentir la possibilité de ce voyage vers une introspection parfaite, la grâce et sa couronne d’épines, le sang, les ronces, les fleurs. Le narthex est le lieu où Saint Jean de la Croix nous dit que «les cavaliers venaient / et à la vue des eaux ils descendaient», ces cavaliers qui symbolisent «les puissances de la partie sensitive, tant intérieures qu’extérieures», et qui posent le pied dans le narthex avant d’entrer dans l’église où la partie sensitive de l’âme sera «purifiée et spiritualisée»; c’est le lieu de la nuit de feu, un lieu situé entre la pesanteur et la grâce; le lieu de la conversion à chaque instant possible mais qui ne sera consommée que lorsque les cavaliers auront posé le pied et laissé leurs chevaux pour entrer dans l’église, humblement, absolument, éternellement.

Les statues et autres représentations n’ont pas l’air d’y être nécessaires, mais après quelques heures passées à les observer, et à condition de n’être pas entré dans l’église et de ne pas être sorti du narthex, elles finissent par sembler essentielles – sentinelles, cerbères d’un dieu d’amour – et comme entreposées ici en attendant le déménagement mystique, un jugement des choses. On a envie de les déplacer, et on comprend que dans ce lieu qui n’est pas sacré il ne sera pas impossible de commettre un sacrilège. Les plafonds sont haut, il y a encore la Nature. Le soleil, le vent s’invitent; l’homme est encore petit; il n’est rien encore; dans l’air le goût crayeux du cimetière lui prouve qu’il ne sera jamais très fort. Le tombeau de Jésus devait avoir quelque chose de similaire lorsque la pierre venait d’être roulée et que Saint Jean attendait sur le seuil le futur fondateur de l’Église. La chrétienté n’était pas encore là, mais tout était possible. L’histoire du monde attendait que Pierre arrive, et celui-ci faisait ce qu’il pouvait.

Les statues du narthex de l’abbaye de Fleury à Saint-Benoît sur Loire sont de petits lions et des santons perdus, qui ne savent pas, hésitent, se tordent, espèrent; ce sont des figures d’âmes qui cherchent. Les vers de Defalvard sont assez semblables à ces physionomies semi-incarnées portant la marque d’une sensibilité organique, qui saigne, la pierre tiède comme de la peau. Defalvard a écrit ses poèmes sans choisir de s’adresser à Dieu mais sans s’en éloigner, comme s’il avait eu besoin de la proximité de celui dont Hölderlin a prévenu qu’il était «tout proche et difficile à saisir», tout en ayant besoin précisément qu’il fût insaisissable.

À bien y réfléchir, le narthex est le lieu même de la poésie, car la poésie aura toujours en elle quelque chose de païen. Il y aura toujours dans ses prières la voix de la Pythie, et un peu du dehors dans son intérieur, une horizontalité dans sa transcendance, parce qu’elle est un art du sensible. La poésie n’est pas pur langage quoi qu’on en dise, elle charrie avec elle le monde du dehors et le rend sensible à l’intérieur. Les mots existent dans la voix humaine, ils ont des visages, des odeurs, des nerfs, un son et une texture, un goût. Avec eux le poète convie dans le narthex le monde réel, les feuilles mortes, la poussière; le réel y secoue son manteau de beauté avant d’intégrer, peut-être, la vérité.

Peut-on regretter que Defalvard ne soit pas allé plus loin vers l’église, comme l’a regretté le bizarre Maxence Caron dans La Quinzaine littéraire ? Peut-on reprocher au poète d’avoir ressenti cette «fatigue triste» (p. 63) ? Est-ce de la lâcheté ou même «une faute» prétend Caron, quand Defalvard écrit : «C’est la nécessité d’un dialogue avec Dieu. / Cette nécessité, je l’évite autant que je peux; / Je feins d’ignorer la nécessité de la nécessité» (p. 116) ? Peut-on reprocher à Defalvard d’être resté dans ce lieu où gronde une réalité à propos de laquelle il ne sait pas s’il faut parler de la «bénédiction du désastre» ou de «la punition des repentis» (p. 173) ? Je ne crois pas, car on ne peut pas entrer dans l’église et vraiment demeurer poète. Même Claudel n’est pas tout à fait entré, trop orgueilleux, trop poète, trop juif. Et même Jean de la Croix. Tout porte à croire en fin de compte que le narthex est le lieu même de la poésie : son lieu maximum.

Cartographies

Defalvard est cartographe. Ceux qui ont lu Du temps qu’on existait sont au courant. Ils retrouveront dans le Narthex son goût des lieux, mais cette fois-ci, poésie oblige, ceux-ci se fondent dans les noms qui les désignent davantage qu’ils ne s’y fondaient dans le roman (1). Par un mouvement qui passionnerait un heideggérien – un mouvement à la fois de «contre performation» et de «dé-performation» diraient les austiniens – le territoire s’unit à la carte et la carte au territoire au point de devenir quelque chose de mieux formulé que la carte et de plus insécable que le territoire. «Depuis la carte où le refus pénètre par la proportion» (p. 71), Defalvard décrit «les miracles muets de la cartographie» (p. 189), obsédé par ce qui, dans le langage, fera taire la langue en la situant et la fera oublier en la précisant. Sa poésie aspire au silence, mais le poète est trop attaché au langage pour s’avancer vers le silence, plus loin, entrer dans l’église. Dans le narthex, donc, c’est presque du silence, mais le vent en s’engouffrant apporte les bruits du dehors, une charrette qui passe, les cris des enfants au loin. Et Defalvard se rappelle, depuis ce poste d’observation, ce qui dans le Réel, une fois localisé et territorialisé par la mémoire, est silencieux, ou en tout cas compatible avec le silence, comme s’il voulait sauver ces lieux qu’il connaît, parce que seul le silence est éternel. Il déterre dans Pithiviers ce qui existerait si la ville et ses habitants étaient annihilés ou réintégrés par l’Œuf. C’est un des grands projets du recueil : sauver les choses que le poète connaît – le fruit de la connaissance – en les tirant depuis la réalité dans le narthex et vers la vérité du Verbe, celui-là même qui a demandé à Adam de nommer les choses, c’est-à-dire de leur donner un sens. C’est un sauvetage, donc; le narthex est une arche de Noé.

Contrairement à Du temps qu’on existait, il n’y a jamais de description précise des lieux, mais des noms qui portent leurs charges de sensualité et jouent au jokari avec les distances, dont la balle est le nom et la raquette le pronom : on passe de «la Beauce charitable» à «la Patagonie médiocre» (p. 233) et de la «Conque d’Or de Palerme» (p. 32) au lac de Servières (p. 46), ou encore des Monts de la Madeleine (p. 34) aux «improbables routes» (p. 37) et aux «saisons engelées» (p. 39) du Caucase. La France a ses pierres plus ou moins précieuses, mais que Defalvard compte bien déménager dans son narthex : Toulouse et les «friches de Haute-Garonne» (p. 29), Saint Just Saint Rambert, La Chapelle-Montligeon, Châtel-Montagne, Mouthe, le Viaduc du Blanc, Chambon-sur-Vouèze, l’église de Saint-Eutrope et Clermont-Ferrand – qui avec Pithiviers partage la tête d’affiche – où le crépi brun «existe pour lui seul» (p. 55), dont les façades sont «accoucheuses d’ombre» (p. 64) et où le rosebud, à défaut d’autre chose, se situe rue Bonnabaud (p. 60).

Defalvard nous dit qu’il a «avalé» les plans des «villes mineures» et autres «garnisons méticuleuses de sous-préfectures» ainsi que «les plans naïfs des bourgs» (p. 19). C’est ainsi qu’il les tire de la Réalité et les amène dans son narthex, près de la Vérité, à l’intérieur de lui, ni vu ni connu, dans son estomac, comme ces sachets de drogue que les passeurs ingurgitent avant de prendre l’avion. Il les fait passer en douce, contrebandier, poète. Et les «transsubstantie».

Pithiviers est au recueil ce qu’Ithaque est à L’Odyssée, marquant à la fois le début et la fin d’un voyage qui cela mis à part, disons-le, n’a pas vraiment de structure (Comment en aurait-il ? Décidément, je déteste les recueils !). Pithiviers est une commune du Loiret, bordée par une rivière au nom crypto-mythologique – «la veine d’eau noire de l’Œuf» (p. 234) – laquelle sert de Vivonne à Defalvard, le cours héraclitéen de ses souvenirs, charriant pour lui les nénuphars des mots à des rythmes différents, en leur faisant subir parfois des accélérations de torrent et d’autre fois traverser des plans calmes comme un désert pendant que les nénuphars fleurissent, pourrissent, jaunissent, se télescopent et s’évitent. Il y a un Pithiviers d’adolescence «intempérant» et «hors du langage» où le poète a été heureux et dont la voix est «simple, souple, diamantée» (p. 13). C’est là que le projet est né d’une «victoire vitaliste». Mais il y a aussi un Pithiviers fade et décevant, celui de la rue de l’Ancien Camp et de la «médiocrité triomphale», où l’Hôtel Dieu est une «Madeleine bourgeoise dans un virage gris», et d’où il m’a semblé qu’était venu le démon de l’ironie, qui parle trop souvent à la place de la pureté et empêche le poète de progresser dans le narthex. Enfin il y a un Pithiviers nettoyé des lieux et des dieux, des voix, des écrits, du langage, et en-cela sauvé par le poète, enfin mis à l’abri dans le narthex, où son nom est un «lys poétique» et «un fœtus immobile» (p. 234), inscrit dans le silence et fondé mythiquement.

La construction mythique de Pithiviers renvoie à la fondation mythique de Buenos Aires écrite en 1965 par Borges, et récusée par son auteur en 1980 : «Je crois que ce poème est essentiellement faux. Il aurait pu être écrit en se référant à une ville comme Genève, ou comme Edimbourg, mais pas à Buenos Aires que nous avons vu grandir, et qui continue de grandir». À Pithiviers, c’est l’inverse, la ville ne grandit pas, elle disparaît, démolie, nous raconte Defalvard, «au profit de non-lieux, blancs, des atomes blancs sans mémoire». C’est pourquoi il était urgent de la sauver. Et finalement, oui, Pithiviers est sauvée. Et protégée par le poète du poète lui-même, de son ironie, de sa faiblesse, de sa finitude.

Les portes réfléchissantes

La réalité pourrait dire à propos de Defalvard ce qu’Ophélie dit à propos d’Hamlet : «Il m’a prise par le poignet et m’a serrée très fort. Puis, il s’est éloigné de toute la longueur de son bras; et, avec l’autre main posée comme cela au-dessus de mon front, il s’est mis à étudier ma figure comme s’il voulait la dessiner. Il est resté longtemps ainsi. Enfin, secouant légèrement mon bras, et agitant trois fois la tête de haut en bas, il a poussé un soupir si pitoyable et si profond qu’on eût dit que son corps allait éclater et que c’était sa fin. Cela fait, il m’a lâchée; et, la tête tournée par-dessus l’épaule, il semblait trouver son chemin sans y voir, car il a franchi les portes sans l’aide de ses yeux, et, jusqu’à la fin, il en a détourné la lumière sur moi.» (Hamlet, Acte II, scène 1) (2).

Ophélie ici est la Réalité, le principe de réalité, le Réel, et en quelque sorte ce que plus tard sera l’âme des héros de Tolstoï par rapport à celle des héros de Dostoïevski; alors qu’Hamlet n’est concerné que par la Vérité et le Principe lui-même, le Vrai, et désire que la Vérité éclate en plein jour, quitte à tourner pour cela le dos à la Réalité. Ophélie et Hamlet sont à la fois unis et séparés par la pièce, la poésie, le narthex. Entre eux tout est possible mais rien ne survient. En lisant Defalvard, j’imaginais très bien cette Réalité prise par le poète et tirée jusqu’à l’avant-corps dans un lieu presque divin, près de la Vérité. Après avoir posé une main sur son poignet et l’autre au-dessus de son front, et avoir étudié sa figure, l’avoir dessinée (c’étaient les descriptions de Du temps qu’on existait), Defalvard avance vers l’intérieur sans l’aide de ses yeux (je le répète, dans le Narthex les lieux ne sont pas décrits) et détourne vers l’extérieur la lumière à laquelle il accède en progressant vers l’intérieur. Ainsi il donne au paradis un air de la rue Bonnabaud et pare cette dernière de rutilances provenues du paradis, ou en tout cas du monde d’avant Babel.

La parole créée

Est-ce que le langage tire le poète vers l’extérieur ou est-ce qu’il lui permet comme une torche de progresser sans trébucher vers l’intérieur du narthex, plus près du mystère de l’incarnation et de l’eucharistie ? C’est, je crois, la principale question du recueil. Le poète sait qu’il ne pourra communier avec le sens que s’il entre dans la chapelle, c’est-à-dire à l’intérieur du silence, et donc s’il renonce à la poésie, qui est orgueil, sensibilité et connaissance, une parade au sentiment de honte. Dans le narthex, il ne sera au mieux qu’à «mi distance» (p. 26), mais son trône est ici. Ici est son royaume : le royaume de la parole créée à propos duquel Claudel, dans la cinquième ode, écrit qu’il est ce lieu»en qui toutes choses créées sont faites à l’homme donnables». Chassé du Paradis, Adam n’a pas oublié le nom des animaux, des pierres et des grands arbres, ni sa capacité à les nommer, et s’il craint tant la mort, c’est parce qu’il a peur qu’on lui rende l’éternité sans lui rendre aussi le pouvoir de nommer. Il plante donc ses pénates dans le sas de décompression, où il ressent la présence réelle de la Vérité sans tout à fait renoncer à la fausse présence du Réel. Et finalement il se trouve dans l’espace même de la croyance où la carte et le territoire ne sont «plus-qu’un» et où la question qui se pose pourrait être formulée ainsi : ce «plus-qu’un» existe-t-il ? (Je ne suis pas un adepte de Sartre, mais il a eu cette belle phrase dans Les Mots : «je confondais les choses avec leur nom : c’est croire»).

La déficience du langage et la trahison des images

Defalvard, même si ce n’est certes pas là sa plus grande originalité ne cesse de constater l’imperfection du langage : «Tout porte la marque d’une déficience du langage» (p. 66). Il sent, dans le narthex, que le langage affaibli («Et le langage s’affaiblissait» (p. 98)) ne le conduira pas plus loin. Grâce à lui il a approché de Dieu et maintenant il doit abandonner le langage pour s’abandonner à Dieu. N’être qu’à Dieu. Vomir le fruit empoisonné. Et manger Dieu. C’est le Verbe en fin de compte qu’il faudrait «avaler». D’où le mystère de l’Eucharistie.

Évidemment, ce n’est pas, comme cette société l’a peut-être cru, avec des images qu’on sauvera quoi que ce soit. Elles ne permettent même pas d’entrer dans le narthex et sont tout juste bonne à en décorer l’extérieur. Les images sont faibles. Elles sont l’arme des faibles. Les yeux mentent. Ce sont les chaînes des esclaves. Defalvard écrit : «L’image a trahi et on a peu parlé de cette trahison infernale, / Les images ont gagné une guerre silencieuse et l’iconoclastie est punie au tombeau» (p. 160). Tout ce qui tient de l’image est en-dessous du langage. C’est pourquoi un seul vers de Michel Ange vaut mieux que la chapelle Sixtine, car celle-ci est païenne, les images sont toujours païennes, fausses par nature, tandis que les vers sont à mi-chemin, dans le narthex, entre Réel et Vérité. Michel-Ange le savait lorsqu’il écrivait dans un sonnet : «Peindre et sculpter n’ont plus le pouvoir d’apaiser mon âme, orientée vers ce divin amour qui, pour nous prendre, sur la Croix ouvrit les bras.»

Celui qui fut sans doute le plus grand artiste de tous les temps aspirait donc à cesser de peindre et de sculpter – cesser, autrement dit, de célébrer les images – pour finalement entrer tout à fait en Dieu, dans le langage, au fond du silence. Il n’achèvera pas la Rondanini… À propos de cet éclat de lucidité chez Michel Ange, nous pouvons dire, avec Defalvard, que «Peu de choses sont plus poétiques que le renoncement à sa propre liberté / Chez l’être qui était, plus que tout autre, fait pour elle» (p. 215). Et nous pouvons être certains que le Buonarroti a rejoint désormais la lumière infinie du Corps glorieux.

L’humour

J’ai été très étonné à l’époque de Du temps qu’on existait que personne n’ait relevé, parmi les critiques officiels, l’humour, le merveilleux humour, incarné entre d’autres par la figure de Paul Bonhomme. Dans ce recueil aussi, on retrouve l’humour de Marien Defalvard. Evidemment la hauteur du verbe, par rapport au rythme du roman, le permet moins, mais le poète ne peut s’empêcher d’être drôle. Et cet humour s’en prend notamment à ceux qui prétendent exercer l’autorité sur le narthex, c’est-à-dire sur la vie intérieure et sur le passage de l’extérieur à l’intérieur, tous ces moralistes d’aujourd’hui, ces journalistes et penseurs bêtes, que Defalvard appelle, évidemment, des «prêtres» : «des prêtres scientistes / Qui sont des femmes de lin maculé de viande / Des salopes inimitables aux harmonicas bouchés» (p. 211). Cela fait penser à ce qu’Empédocle dit au prêtre Hermocrate chez Hölderlin(3) : «Ah quand je n’étais qu’un enfant, mon cœur déjà / Pieusement vous fuyait, ô grands pervertisseurs… […] Loin d’ici ! Je ne peux devant moi voir un homme / Qui fait du sacré l’exercice d’un métier. / Son visage est faux, il est froid et mort / Comme sont ses Dieux…».

Autre exemple d’humour, cette pique adressée à Foucault : «Et qu’on atteint / Le plus haut degré de barbarie / Lorsque les plus éduqués parmi les hommes / Se mettent à dire «L’aliénation n’existe pas»» (p. 194). Que serait le poète sans de telles piques ? Un torero sans banderilles !

Dernier exemple : le sommeil de Dieu à propos duquel le poète finit par penser qu’il est si absolu que Dieu pourrait s’y être noyé (p. 181). Une fois à l’intérieur de l’église, l’humour devra cesser. Jésus, on l’a dit, ne rit pas. Et c’est peut-être donc pour continuer à rire que Defalvard reste dans le narthex où on joue la musique de Mozart (on garde Bach pour l’intérieur et Beethoven pour l’extérieur), et où les anges viennent rire après la messe.

Le Mal et le mal

Dans le narthex aussi se pose la question de la morale, car du côté intérieur du narthex se trouve le Bien, et du côté extérieur se trouve le libre-arbitre, c’est-à-dire le Bien et le Mal entremêlés, la conscience du bien, le désir du mal, la possibilité de l’un et de l’autre, les lignes de flottaison. Defalvard constate la présence du «cadran destinal, corrompu de l’Histoire» (p. 98) et du Mal, «le Mal et ses discours multiples / […] Le Mal que chacun a appris à aimer, tolérance oblige / Le Mal auquel il arrive de parler grec» (p. 15). Il entend frapper à la porte du narthex «ceux qui font du trafic de Mal» (p. 133), et il essaye de se purifier, comme s’il se préparait à franchir le seuil du côté intérieur alors même qu’il se sait trop attaché à la liberté pour décider d’y pénétrer avant la mort. Il gratte «les ongles sales / De la morale prostrée» (p. 142). Et constate : «Et si j’ai tant de mal c’est parce que le mal m’a blessé» (p. 162).

Defalvard semble avoir réfléchi au mal, en moraliste presque mais d’un genre particulier, sans moralisation, un moraliste d’instinct; il regrette qu’on ait dévoyé le Mal avec nos petits maux, nos petits vices, cette société fourvoyée dans «la haine de la liberté» (p. 74); or il semble qu’il y ait aussi un Mal choisi, un Mal volontaire, un Mal d’homme libre que le poète ne peut pas détester tout à fait. «Il y a un beau Mal, nous dit Defalvard, cela ne fait pas de doutes. / Un Mal sans verbe, très pur et sans mélange. / […] Qui entrouvre sa vareuse, sans cesser de naître. / Il y a un mal, aussi, habitants sans mémoire, Aux paroles somptueusement tendues comme des filets» (p. 161). Il le répète encore : le Mal, le vrai Mal, est beau, «avec son couteau à lame étincelante, son œil bleu profond / et ses grandes mains blanches comme du beurre» (p. 195). Et Defalvard, pris dans l’entre-deux du narthex, et dans cette redécouverte du Mal, tout en refusant de céder à sa lumière (p. 174), lui demande de détruire le petit mal de rien, la petite tolérance méchante, qui est le vrai nazisme à ses yeux, la véritable fin du monde : «Viens, Mal, saboter la ruine intime, y faire / Une patrie ronflante de carnage attendri – / Pour qu’enfin ce dessaisissement cesse» (p. 171).

La solitude

Naturellement, Defalvard est seul dans le narthex. Mais il s’est isolé en y pénétrant et non pas pour y pénétrer. Il y est seul parce que ce monde ignore qu’il faudrait le suivre. Il ne s’en réjouit pas mais constate, et nous le constatons hélas, avec lui : il a «scié le lien» (p. 148). «Je n’agrippe plus le langage de mon semblable; / À peine si je le regarde fuir sous moi, parfois, / Comme une laine défilée, un écoulement abstrait» (p. 137). Et il ne voit dans le rosebud d’autrui qu’une «caricature systématique» (p. 61) et dans leur chère communication globale une «communion manquée» (p. 68). Comment ne pas être seul quand autour de soi les hommes «lèchent le sceau du Mal» (p. 174) ? Nous n’avons pas encore bien compris la punition qui nous fut infligée à Babel. Le langage, qui devait permettre de communiquer, au contraire, le vrai langage – le «lasso précis» de Malherbe (p. 209) – isole. Alors Defalvard, si jeune, se met à penser à ce jour où il fuira enfin «dans le silence, généreusement invoqué par l’homme vieux» (p. 133) qui n’est autre que le jour de sa mort. Heureusement pour nous, la phrase est au futur : «Nous fuirons dans le silence…». Cruel paradoxe, dont la solitude est le cruel résultat : Defalvard est lucide mais n’est pas suicidaire.

La sortie du Narthex : de quel côté ?

Une fois dans le narthex, «la construction mythique commence», et «tout ne sera pas résolu» (p. 185). Defalvard répète : «Ce ne sera pas simple. Ce ne sera pas simple. / Oh non, d’écrire un poème / Sur la cause de tous les autres poèmes, / Sur leur attente apprivoisée» (p. 45).

Non, ce ne sera pas simple. Car rester dans un entre-deux – alors même que le silence est «la fourche caudine de la pensée» (p. 157) – n’est jamais simple. A tout moment l’extérieur peut vous reprendre, et l’intérieur vous absorber. Se pose alors la question du courage («suis-je courageux ?»). C’est ici, en proie à une angoisse sans pareille, que Pascal a commencé sa vie. Defalvard y est à son tour, dans son Clermont Ferrand intérieur, «sous le regard démobilisé de Blaise Pascal» (p. 54) où «se brisent vite les prétextes de chaque religion» (p. 73). En plus d’y côtoyer «la précarité» et «l’impuissance» de son compatriote clairmontois (4) (p. 60), il a une pensée pour Heidegger, qui lui aussi y a passé, à Délos, «devant l’absence de Christ révélé» (p. 159).

On le sait, Pascal fut effrayé par le silence éternel qui se trouve au-delà du seuil intérieur du narthex. Heidegger y fut en définitive assez indifférent. Defalvard quant à lui en a peur oui et non, parfois il voudrait avoir peur, parce qu’il est «naturel que le dernier homme ait peur de Dieu» (p. 162), mais s’il a peur c’est du Mal plutôt que de Dieu, et de l’extérieur du narthex : Defalvard a peur de ce qu’il connaît. Pourquoi n’avance-t-il pas, donc ? Pourquoi ne pas se convertir, poussé par cette peur ? Parce que je vous l’ai dit, les poètes sont orgueilleux. Defalvard ne veut pas s’abandonner à Dieu, car il ne veut pas devenir insignifiant; il est persuadé que rejoindre la Vérité obligera à renoncer au sens de soi-même pour soi-même – et il nous le dit clairement : «Parfois je fus insignifiant / Comme un violon cassé. / C’est là que le chant devenait biblique !» (p. 128). Il reste donc dans le narthex à peine réchauffé par «les braises gelées et la philosophie» (p. 136), et où l’on sent une présence comme un chant venu de l’intérieur mais où en définitive «Dieu manque, Dieu défaille, Dieu a la bouche coupée» (p. 181), alors que le Mal lui ne manque pas, il ne défaille pas. L’extérieur, et le Mal à l’extérieur, appellent Defalvard, et il semble parfois que Defalvard voudrait retourner à eux : alors que le narthex est pour lui «l’oubli de la langue» (p. 200), il se prend «à espérer l’oubli de l’oubli / Le deuil du deuil» (p. 47), ouvrir le sas de décompression et retourner en arrière, dans la réalité, où tout sera plus facile parce que tout sera faux.

Aménagement du territoire

Le dernier morceau du dernier vers du Narthex annonce le commencement de «la construction mythique» (p. 235). Souvenez-vous : Borges disait que son poème à propos de Buenos Aires était devenu faux parce que la ville avait continué de grandir. Eh bien, Defalvard compte faire l’inverse, c’est-à-dire continuer de faire grandir Pithiviers à l’intérieur de lui-même au point que celle-ci transcendera définitivement celle-là. Autrement dit, alors que Pithiviers est enfin devenue une île entre le Vrai et le Réel, où peuvent se réunir Hamlet revenu d’entre les vivants et Ophélie revenue d’entre les morts, Defalvard nous prévient qu’il a choisi de s’installer dans le narthex et qu’il compte y faire des travaux. Après l’emménagement, l’aménagement : ouvrir deux ou trois fenêtres pourquoi pas, agrandir la porte étroite du côté intérieur et construire une mezzanine, une cheminée, mettre du parquet flottant, se payer une cuisine américaine, rehausser la toiture. Au moins les maîtres de conférence de la Sorbonne pourront lui rendre visite sans se geler les pieds. C’est le défi, je crois, pour l’avenir de cette construction mythique : devenir accueillant, plus accueillant, accueillir, attirer, conduire. Nous ne rencontrerons Defalvard que si d’abord il l’a souhaité.

Notes
(1) Il est intéressant de noter au passage que si Defalvard a été romancier, il nous annonce qu’il ne l’est plus («Le romancier a rangé avec minutie chaque lame de rasoir dans le buffet armori»). L’exercice du roman semble l’avoir blessé, ou en tout cas déréglé : «Je me suis senti comme l’aiguille déréglée d’une boussole» (p. 29). Cela, à vrai dire, ne m’étonne pas. Les poètes se blessent il me semble quand ils jouent les romanciers (souvent attirés par le roman pour des raisons pécuniaires), car un roman est à la poésie une espèce de sous-produit vaguement alcoolisé, déjà du divertissement, certainement pas de quoi tabularaser.
(2) On notera au passage que, même si c’est loin d’être dominant sur l’ensemble du recueil, certains vers ont des accents très shakespeariens : «La vie ? Un long jugement confus et triste / Pour un crime qu’on n’est pas certain d’avoir commis» (p. 152).
(3) Les ponts sont nombreux entre Defalvard et Hölderlin, plus nombreux qu’avec Shakespeare et qu’avec les poètes français il me semble. Mais Defalvard est drôle, ce qu’Hölderlin n’était pas.
(4) Au temps de Pascal, on écrivait «Clairmont», une orthographe à mon avis autrement plus pascalienne et defalvardienne que le «Clermont» positiviste.

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Sur les noces de Cana (Jn 2:1-11)

Comme on sait, c’est le premier miracle, le début de la vie publique de Jésus. C’est aussi la première intercession de Marie : “Ils n’ont pas de vin”. L’Ancien Testament était un apéritif, le vrai vin va venir. Le vrai repas. Jésus ne répond pas oui explicitement, mais Marie est trop pleine d’espoir pour croire un instant qu’il puisse en être autrement. Après L’avoir prié, elle se tourne vers nous tous : “Tout ce qu’il vous dira, faites-le”.

Alors Jésus nous dit : “Remplissez d’eau les jarres.” Et : “Maintenant, puisez.”

Ce miracle a lieu lors d’un mariage, ce qui est tout sauf anodin : c’est par l’amour des êtres entre eux que l’amour de Dieu, et l’origine divine de l’amour sur lequel la famille est fondée, nous est révélé.

L’Évangile pourrait presque s’arrêter là ! Nous devons remplir d’eau la jarre (c’est-à-dire nous remplir d’Esprit Saint grâce aux Sacrements et à la Parole, et nous devons puiser, distribuer…”

(Voir le Père Plet : Le livre des sept secrets).

Que dire dans cet évangile de l’absence de Joseph ? Pas un mot à son sujet. Mais c’est le silence ici qui nous en parle, de Joseph le silencieux. S’il n’est pas là avec Marie et Jésus dans cette célébration de l’amour c’est qu’il n’est plus sur Terre du tout. C’est ici qu’on l’apprend. Le père adoptif charpentier a rejoint le Vrai Père, qui était aussi le sien. Il est là donc : en Jésus… Il est ce Vin. Marie le sait. Elle est mère et épouse, femme et fille. Il fallait que le père adoptif soit rappelé au Vrai Père pour que l’heure du Fils vienne.

Personne n’ignore à quel point une veuve pense au mari qu’elle a aimé lorsqu’elle assiste au mariage des autres : elle n’a plus de vin… Et pourtant, avec la résurrection des morts, le vin de l’amour lui sera rendu.

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Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? (en vrac)

L’œuvre d’art ajoute quelque chose au monde de tout à fait neuf. Qu’est-ce qui est tout à fait neuf dans l’univers à part l’œuvre d’art ? L’œuvre d’art n’aurait pu être faite par personne d’autre. Qu’est-ce qui dans le monde des hommes n’aurait pu être fait par personne d’autre, sinon une oeuvre d’art ?

L’œuvre d’art ne s’approprie pas. Contrairement à un objet de décoration, ou à un divertissement, celui qui achète une œuvre d’art sent que cet objet ne lui appartient pas tout à fait, même s’il est accroché au mur de son salon, acquis, assuré… S’il le casse, il n’ose pas prévenir l’artiste. Il a honte, car cet objet en fait ne lui appartient pas.

L’œuvre d’art coûte cher à tout le monde. L’acheteur considère qu’il a trop payé, l’artiste considère qu’il a trop donné, car l’œuvre elle-même s’accapare la valeur, elle pompe des deux côtés.

Une fois que l’œuvre d’art a été accouchée, l’artiste est seul avec lui-même : il se déteste. Il se découvre tel qu’il est. Souvent, il se convertit. Ou bien il entre en dépression. Et sinon, eh bien ce n’est pas véritablement un artiste, et ce n’était pas vraiment une œuvre d’art.

L’œuvre d’art est une production humaine totalement neuve, parasitaire, inimitable et inappropriable. Si l’homme peut créer une chose totalement neuve, parasitaire, inimitable et inappropriable, alors il ressemble un peu à Dieu, et il peut créer un dieu.

L’œuvre d’art doit être une pure forme. Qu’est-ce qui parmi les productions humaines, hormis la souffrance, n’est le symbole de rien d’autre, et ne veut rien dire d’autre que soi-même ? La pratique artistique ressemble à la souffrance, c’est pourquoi bien souvent l’artiste souffre, mais l’oeuvre d’art elle-même ne ressemble pas à la souffrance, elle ne ressemble à rien, c’est une pure forme, elle capte la valeur sans la rendre, elle est neuve, inimitable, inappropriable et parasitaire. Elle est divine, mais elle n’est pas Dieu, elle ne représente pas Dieu. Elle est elle-même. Elle ne représente qu’elle-même.

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Psaume 4

1. L’ouverture du ciel ce jour-là, ah et ses veines blanches, ah sa texture d’œuf.

2. Les cheveux du ciel lorsque Gaëlle Calvignac m’embrassait. Les voussures noires du vent.

3. Le ciel, le ciel noir et blanc, le ciel épais sur la cour des cinquièmes ; le ciel noir, épais et blanc avec sa texture d’œuf, avec les voussures noires du temps sur la cour des cinquièmes.

4. Sainte-Marie brûlée d’amour, ô mon premier, mon naïf et noir amour.

5. J’aimais Gaëlle, je l’aimais par-delà les voussures noires du vent. Pardonne-moi Gaëlle si je ne savais pas aimer.

6. C’était la première fois, nous étions dans la cour des cinquièmes, dans le cirage noir et blanc du ciel de la cour des cinquièmes.

7. J’avais trouvé l’ange blond de sa langue. Un fil d’argent liait nos bouches. J’avais trouvé l’ange blond et silencieux de sa langue.

8. Seigneur c’est toi que j’embrassais. C’était sous le ciel blanc et parfait, sous les voussures noires du vent : c’était ta flamme de Pentecôte.

9. Seigneur, tu nous délivres par un baiser.

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Psaume 3

1. Dans le miroir plat (le miroir jaune et vert d’une chambre d’enfant dont l’humidité avait gonflé — gonflé jusqu’à l’extase — la voile du parquet),

2. Ce n’était ni mon reflet ni celui, idoine, d’un oncle d’Amérique, ce n’était même pas Malcolm Lowry, ni tout à fait un être humain ;

3. Pourtant celui-là nourrissait comme chacun d’entre nous — nourrissait dans le bois marmenteau de son cœur un champignon alcoolique.

4. En y regardant mieux le jour du déménagement, quand dans la chambre il n’y avait plus rien sinon ce miroir, ce miroir jaune et vert,

5. J’y ai trouvé Jésus embrassé par Judas.

6. Seigneur, seigneur, qu’y a-t-il sur Tes lèvres que les miennes ont manqué ?

7. Seigneur… qu’y a-t-il dans Ton âme que la mienne a livré ?

8. J’y a trouvé le bois d’un lit pour dormir : l’inverse de l’action, un orviétan qu’on se saupoudre sur les yeux

9. Pour mieux les fermer — et mieux, enfin, se transformer en pierre : à l’Esprit être imperméable, comme au fond d’un lac

10. Ce qui empêchera son eau de rejoindre la Mer.

François Peltier, Le baiser de Judas (2022)
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Psaume 2

1. Partout où j’ai vécu, j’ai été à l’écart des événements démocratiques.

2. Je n’ai jamais voté, et si parfois il m’est arrivé d’en nourrir quelque remords ce fut à l’idée du drapeau, devant ce blanc d’œuf enchâssé dans le bleu des rois et le sang des Communards ;

3. l’idée que ce drapeau entraînait à sa suite des jeunes filles prêtes à tout…

4. Sous mes fenêtres des allées François Verdier, les apprentis clochards, enfants de profs comme moi, jetaient des cocktails molotov sur les CRS pour venger Rémi Fraisse.

5. J’ai été plusieurs fois avec les gilets jaunes : je voulais voir derrière la fumée les yeux bleus des étudiantes en licence de psychologie.

6. J’ai cassé la gueule d’un flic sans faire exprès à Bayonne, l’avocat commis d’office s’appelait Cocoynaq : deux mois avec sursis, dispense de bulletin numéro deux, sept cent euros d’amende.

7. Je ne suis pas anarchiste, mais indifférent, et surtout égoïste, jaloux, je mens, j’ai passé six mois à Montréal à lire Jean Genet.

8. À Milan je me suis ouvert les veines sans faire exprès avec la tranche d’un livre. C’était Malaparte : La peau, édition Folio, plusieurs gouttes de sang. La lumière sur le Parco Sempione, l’onde, la migraine… Rien dans ma vie n’aura été révolutionnaire comme ce jour-là.

9. Seigneur, aurais-je dû m’en mêler ? La croix a des racines : elle est enracinée… Doit-on creuser la terre pour les découvrir, et prétendre les protéger ?

10. Qu’y a-t-il en moi d’impérieusement français ? Dieu de Jeanne d’Arc et de Charles Péguy, donne-moi comme à eux d’avoir été baptisé.

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Gracq et Gadenne

Relecture d’Un balcon en forêt. Je n’avais pas lu Gracq depuis la rue Letellier. J’ai peut-être été trop dur avec lui, quand je disais sous l’influence de Marien que c’était du papier peint. Le roman en tout cas est très au-dessus de mon souvenir, notamment par cette manière qu’a Julien Gracq de tout transformer en symbole sans laisser pour autant les métaphores advenir : les visages de la nature ne deviennent jamais des figures. Les symboles débordent en permanence les phrases de cristal où ils sont enchâssés. En fait, c’est entièrement écrit contre la métaphore, ce qui permet d’installer une ambigüité morale qui est précisément celle dont la guerre fut l’enfant terrible. Et ce n’est pas psychologisant comme du Blanchot (quelle merde quand même : Thomas l’obscur.)

Il y a quelque chose de Gadenne chez Gracq, mais le premier est bien plus artiste dès lors qu’il n’y a ni Dieu ni Diable chez Gracq, alors qu’on trouve chez Gadenne à la fois la présence du Dieu et du Diable et l’absence du Christ. Dans Siloé par exemple (la deuxième partie, celle du sanatorium) le poète tourne autour de ce qu’il manque à la métaphore pour advenir — c’est une espèce de théologie négative : le lecteur est sans cesse ramené vers l’ombre de la Croix, avec l’envie de dire : « Jésus, pourquoi m’as-tu abandonné ? » — tandis que dans Un balcon en forêt on jouit du fait que la métaphore n’advienne jamais : au lieu de provoquer chez le lecteur une angoisse, la phrase lui met une couverture de grosse laine sur les genoux. « N’aie crainte, dit-elle cette diablesse, le Diable n’existe pas. » Mais est-il seulement possible de faire de la littérature en évitant comme Gracq la question du Bien et du Mal ? Je n’en suis pas certain.

Dans Un balcon en forêt la métaphysique, comme souvent chez les athées, vient de l’impasse sexuelle : Mona, la fille fée. Dans Siloé, le sexe est une plante noire abreuvée à la source du déluge et nourrie sur les racines purulentes de la Genèse.
En fait, Gracq n’a pas compris que si l’on peut prier en faisant l’amour, on ne peut pas faire l’amour en prétendant que cela revient à prier.

Gadenne et Gracq avaient quasiment le même âge. Se sont-ils rencontrés ? Se sont-ils lus ?

(« Après avoir écrit ces lignes, j’ai fait quelques recherches rapides et suis tombé sur cet article : « Augereau, C. (2022) « De l’opportunité du balcon dans Siloé (1941) de Paul Gadenne et Un Balcon en forêt (1958) de Julien Gracq », Relief: Revue Électronique de Littérature Francaise, 16(1), p. 87–102. » L’article hélas est grotesque : « Paul Gadenne comme Julien Gracq ouvrent un champ d’investigation écopoétique par le biais d’un dispositif spatial nodal, le balcon. » Plus drôle encore, après dix-sept pages, la conclusion de l’auteur : « De l’ensemble de ces observations, il est possible de conclure qu’en dépit de son exiguïté, l’espace circonscrit du balcon ne réduit pas le champ d’investigation du romancier. »)

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Variations miraculeuses

pour Axel Arno

Jamais les dispositifs hi-fi n’ont été aussi nombreux et efficaces ; autrement dit l’on n’a jamais entendu la musique autant et aussi bien. Autour de nous elle est partout. Dans le métro elle pleut à travers une enceinte incorporée au plafond. Dans la rue elle se déploie par des embrasures plastifiées. Elle est aussi dans le bus, dans ma voiture, dans le hall de gare, dans les jardins, dans les parkings, dans les casques audio ainsi que dans ces appareils « airpod » dont la plupart de nos contemporains s’enfoncent le supplice dans les oreilles. Grâce à la technologie elle semble avoir obtenu les trois pouvoirs divins jalousés par Satan entre tous : je peux écouter les Variations Goldberg comme si j’étais moi-même à l’intérieur du piano (incarnation) pendant que Glenn Gould les joue (résurrection) et qu’il les joue tellement bien que j’ai la certitude d’être en présence du grand Jean-Sébastien Bach (transsubstantiation).

Pourtant, le compte n’y est pas. Je ne suis jamais rassasié. Ce qui a l’air d’une saillie amoureuse entre musique et technologie finit en stérilisation forcée : celle-là empêche celle-ci d’avoir lieu en prétendant la transporter partout. Très vite, je m’ennuie. D’ailleurs il est extrêmement rare que j’écoute de la musique sans faire autre chose : conduire, lire, dormir — et je m’éclate au lieu de me rassembler, je me disperse plutôt que de me concentrer, je me divertis quand je devrais me convertir ; de sorte qu’à la fin de la journée je réalise que non seulement la musique ne m’a sauvé de rien, mais qu’en plus elle m’a peut-être empêché de vivre vraiment. En fait si je n’en avais pas écouté, j’aurais sans doute été plus attentif, c’est-à-dire plus vivant.

Le jour où me viennent ces réflexions, je décide d’assister à un concert ; là-bas au moins serai-je obligé de dévisser mes oreillettes. Quand je dis « concert », je ne parle évidemment pas de guitares électrifiées, accords saturés, murs d’enceintes, computeurs et électrons en surchauffe ; mais de vrais instruments en bois, cordes et laiton. Encore mieux : un concert de piano, rien d’autre, sans microphone. Oui oui ça existe. À l’époque de Netflix et des épidémies, il y a encore des gens assez fous pour côtoyer d’autres gens dans un lieu dont ne sont jamais tout à fait absents les risques d’incendie et d’attentat.

M’y voilà. Il me semble être dans une crypte avec les premiers chrétiens. Nous résistons à la médiocrité, à la paresse, au relativisme et à la morale pharisaïque ; en tout cas j’essaye de m’en convaincre.  L’homme assis à côté de moi est seul, costume, cravate austère, sourcils frangéliciens, parfum cachou Lajaunie, mains élégantes et parcheminées. Je me demande un instant s’il ne s’agirait pas d’un de ces réactionnaires pour qui la mélancolie est une théorie politique, ou bien d’un genre de contemplatif scolastique. Quoi qu’il en soit il n’a pas l’air moderne moderne. Peut-être me suis-je gouré d’endroit ? Un concert après tout n’est-ce pas un fossile d’asservissement socioculturel : une injonction dérisoire et has-been ?

L’arrivée du pianiste me tire de mes élucubrations. Il est jeune, trente ans je dirais, d’apparence facile, il ne porte pas la cartoonesque queue-de-pie dans laquelle je m’attendais à le trouver mais une veste sobre sur chemise à fines rayures et chino bleu nuit. Je remarque également qu’il est musclé, et en particulier que ses clavicules sont tenues par des trapèzes de taurillon, alors que Glenn Gould à son âge était l’image même de la gracilité. Mais ce qui m’étonne le plus, c’est le halo de lumière floue autour de ses mains.

Je vous le donne en mille : il joue les Variations Goldberg.

Au début, je panique. La musique est loin. Quelqu’un tousse. J’y vois mal. Une dame derrière mon épaule respire comme une pompe à vélo. Un homme au fond de la salle a le rhume des foins. Je me dis que j’aurais mieux fait d’écouter un disque chez moi. Puis le pianiste insiste, il se passe un truc, il touche l’instrument comme si c’était quelqu’un, je comprends qu’un mélange est en train de se produire entre des énergies soudain fixées par un rayon cosmique. Dans ma chair (c’est-à-dire dans cet organe qui me donne accès à l’espace et au temps) des points jusque-là disséminés se rassemblent et chauffent de plus en plus. Le feu prend : il me prend. Le spectre harmonique n’est plus un vague concept superfétatoire mais, survenue devant moi, une réalité aux arêtes scintillantes ; comme si le piano avait accouché de mon ange tutélaire et que celui-ci me serrait affectueusement la main. J’ai tout à coup la certitude d’être en vie et de ne pas l’être pour rien.

Le concert se termine par les célèbres ostinati mauves et dorés de l’Aria da Capo è Fine. C’est alors que mon voisin quitte sa chrysalide de notaire luthérien, étend les stridulations de sa morale, allonge ses bras veineux, écarquille des yeux de monstre marin et hurle — hurle au-delà de toute barrière civique : « bravo ! bravo ! » J’applaudis et je ne crie pas moins. Le pianiste vient pour nous d’incarner, de ressusciter et de transsubstantier Jean-Sébastien Bach. Il l’a vraiment fait ! C’est possible, donc, cela peut arriver ; mais il faut avoir débarrassé la musique de ses oripeaux technologiques, de même qu’il faut avoir compris que si elle existe en vérité c’est précisément parce qu’elle ne peut exister qu’en vérité.

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Psaume 1

1. Heureux dans la forêt, quand sous mes pieds craquaient des chrysalides, Bon-papa passait au loin avec sa 4L, j’avais trouvé une bauge de sanglier, mes genoux saignaient, au moins j’avais de quoi pleurer;

2. Heureux quand à l’église je léchais la cire encore bouillante des bougies, et autour de moi l’encens dansait comme un ventre de femme ;

3. Heureux dans la justice calme du dimanche, la veille des examens ;

4. Heureux dans l’alcool fort, heureux dans Victor Hugo, heureux dans les lèvres coupées de la télévision ;

5. À Milan au milieu des packs de bière, près de la porte Ticinese, avec des filles, avec des cigarettes insensées ;

6. À Montréal quand on ouvrait des huitres par moins quarante et qu’on s’aspergeait de vodka, et Depardieu lisait devant la cathédrale : “L’oreille de mon cœur est devant vous, Seigneur ; ouvrez-la…”

7. À Paris près de la Seine, à travers les mensonges, à travers la sinusoïde d’un ordinateur — à la terrasse du Lucernaire où Terzieff se lavait les dents ;

8. J’étais heureux parce que je portais un chapelet à la ceinture, je m’allongeais devant l’autel de Notre Dame des Champs, je lisais Blondin, je me bagarrais avec des étudiants en école de commerce ;

9. La peau des joues agrafée à Sa Croix, défiguré par mon sourire, j’étais surtout heureux qu’Il eût donné Sa vie pour moi.

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Mandarines

Mandarines…

De la lumière qu’on mange, sous l’épluchure vermiculée ;

Petits soleils acidulés, zeste d’été sur l’arbre mort ;

Sucre d’hiver comme on dit “le sel de la terre”, molécules de Noël ;

Ombres orangées sur les joues des enfants.

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Paraboles

Ici les phrases gonflent, on les touche, voilées, et les retient en fin de compte moins qu’on ne les emporte ;
Le langage est boisson, nourriture vivante, et la phrase est contredite, les idéalismes, les monismes, tous les impératifs sont contredits.

Ici le langage est boisson…
C’est la mer allée dans son manteau d’algues et d’étoiles, l’odeur empêchante du jus de citron, la texture saline des glaciers, la dialectique insondable des lacs et de la vase quand des bulles éclatent à la surface, à cause des crabes amoureux : leurs coups de ciseaux.

Nourriture vivante…
Le pain de chaque jour n’est le symbole de rien, et n’est pas un aphorisme ou une punchline ; mais du pain, le vrai pain, celui qu’on donne aux canards du Jardin quand il est dur, la croûte, le quignon devant la tonnelle ; celui de la sauce au fond des assiettes, et des prisons.

et la phrase est contredite…
Les épis pousseront malgré le vent, à travers la meule crétoise, dans la stupeur clinique et la falsification du calcaire, où ils grelotteront comme des insectes.

Les idéalismes…
Le chien dix fois, cent fois frappé par celui qui ne veut être son maître, reviendra toujours à la caresse, y reviendra malgré les coups, les injures ; bâtard d’Un homme avait deux fils…, galeux et inconséquent, miséricordieux.

Les monismes…
Les ouvriers de la onzième heure près de ceux de la première, maigres, affamés, le dos détruit par le labeur, sur la place du village, la place proverbiale du village, tendent leurs mains à une aumône qui n’est pas celle de Minos : soixante millions de pièces d’argent.

Tous les impératifs…
Dans la main l’eau pure donneuse de vie, ses reflets satinés, son sable, son mystère désaltérant, sa caféine, son tambour, ses formes imprévisibles, sa goutte inexplicable ; il suffira de boire cette eau pure!

…sont contredits.
Absence du juge, sa chaise vide, absence du maître d’école, personne pour lire la conclusion de son livre idiot. Un rayon de soleil traverse la vitre froide et sale du labyrinthe. Une vérité impréhensible et une justice incompréhensible, tisonnées d’amour, dirigent la Vie de qui-sait-écouter vers ce point du Temps et de l’Espace que l’Éternité, par amour, a marqué d’une Croix : tout droit vers la Beauté !

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C’est la France

C’est la France. Ce sont ses collines rousses, ses clochers, ses contradictions métaphysiques, ses plages de sable gris, ses granges, ses patous des Pyrénées et les bergères qui là-bas ont ce geste inimitable, ce geste qui est la féminité même et que les bergères du monde entier leur envie, quand elles soulèvent leur robe au-dessus du genou pour traverser un ruisseau

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Les lézards

On avait mis le piano là pour cacher les lézards que j’avais dessinés au feutre rouge tandis que mes parents dormaient dans la pièce à côté. Je croyais leur faire plaisir. Quelques mois plus tard la chambre de mes parents est devenue la mienne, on a donné la mienne à ma sœur et la sienne à mon frère. Ils ont mis son piano. Do fa / do# do — Ces notes, Diane les frappait, elle les frappe peut-être encore. Les lézards si on les met dans un piano et qu’on joue assez fort — on jouerait par exemple les Variations Goldberg, en tout cas c’est ce que moi je jouerais si j’étais à sa place — les lézards lèvent leurs pattes et rampent sur le ventre. En fait, ils se souviennent. Ils miment l’Âge des Serpents.

Ont-ils eu quelque plaisir, mes lézards rougeoyants ? Qu’ont-ils dealé dans l’ombre ? Qu’ont-ils chevillé dans les méandres des doubles-croches ? Je les imaginais, virgules grotesques, dans la poix, tandis qu’elle jouait.

Do fa / do# do

Mon père ne m’a pas grondé fort. J’avais voulu inventer Lascaux : il comprenait. J’étais entré dans l’histoire. Au feutre rouge j’avais corrigé les phrases d’un roman gravé dans le plâtre.

Maintenant si on les brûlait ces lézards ? Si dans le ventre du piano on lançait un cocktail molotov ? Tu imagines les grésillements que produiraient les flammes si seulement elles étaient vivantes, musclées, venimeuses et surnuméraires ? J’y ai pensé, puis moins. J’ai appris à dessiner les oiseaux.

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Journal d’Anton B.

Lecture du Journal d’Anton Beraber sur Instagram (@arouetditv). Je ne comprends pas pourquoi les lecteurs d’aujourd’hui ne sont pas à plat ventre devant Beraber, qui est sans aucun doute le meilleur styliste de notre génération, avec Marien. Difficile d’ailleurs de pas être tenté de l’imiter. Mais si on essaye tout de suite on s’aperçoit que la « façon » n’est qu’à lui. J’aime les fusées éclairantes qu’il lance quand on ne l’attend pas vers les grandes figures mythologiques, vers la politique internationale, ou vers les clefs de voûte éthiques. Il les lance, ça éclaire, puis il détourne les yeux, il rallume la télévision, il s’en fout, il se gratte les ongles des pieds, il s’étonne. Tout l’étonne. Il se rend disponible.

Je lui laisse un message tiens : « Ah, Beraber ! On aura raison d’être sur cette saloperie d’Instagram rien que pour lire ton Journal. C’est dix mille mètres au-dessus de tout ce qui est écrit ailleurs, imprimé ou non. Y a cette manière que t’as de détourner l’objet de la sensation qui était prévue pour lui. Puis y a aussi ces fusées éclairantes que tu lances dans la phrase, quand on s’y attend le moins, derrière un bourrelet adverbial que t’as tassé à un point virgule comme de la poussière de pain — ces fusées éclairantes que tu lances vers des universaux dont les auteurs de nos jours ne se donnent plus la peine de discuter la coextensivité. Puis y a ces étonnements qui confinent parfois au romantisme, mais qui dans ta semoule réaliste donnent quelque chose de plus naïf et de plus sombre que le romantisme : un werthérisme de fin de soirée, quand la peau des filles devient comme de la mue de serpent et qu’on ne sait pas très bien si oui ou non il faudra laisser un billet sur le meuble à l’entrée. Putain, je vais même finir par aimer tes photos. »

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Le Navire de bois, Hans Henny Jahnn

Je ne connaissais pas Hans Henny Jahnn. Je vais tout lire. Dans Le Navire de bois, je trouve quelque chose qui me manquait chez Hermann Broch, et même chez Junger que j’ai tant aimé, ou chez Gunter Grass. Le symbolisme de HHJ est plus latin. Puis il y a ces phrases nominales. En revanche c’est sans Dieu. Même l’hypothèse de Dieu n’y est pas. C’est du protestantisme sans la veine palpitante de Luther, ou le lyrisme d’un Herman Melville : Achab ne sait même plus sur quoi il est censé lancer son harpon. Et il y a du Kafka, évidemment, celui du Voyage en Amérique, l’absence de l’absence de Dieu ; dès le début du roman le père prétend que le fiancé ne peut pas monter à bord du bateau parce que « ce n’est pas prévu », voilà qui est très kafkaïen, on nage dans le pétrin administratif, dans des formulaires en forme de flammes de l’enfer ! Ce qui fait le particularisme littéraire du symbolisme de HHJ (et qui le différencie de Kafka ou par exemple d’un auteur comme Raymond Roussel qui par certains aspects, celui des machines avec des recoins infinis, pourrait lui aussi être comparé à HHJ) c’est quelque chose qui échappe à la philosophie, à la phénoménologie, et même à la psychanalyse, et évidemment à toute théologie … Voyons par exemple ce verrou qui s’ouvre depuis l’extérieur. Raymond Roussel aurait adoré ce verrou, mais l’aurait rendu plus compliqué, plus alternatif. Jamais Broch ou Junger quant à eux n’auraient osé pareil écart. Kafka aurait fait l’inverse : un verrou qui se verrouille automatiquement depuis l’intérieur au lieu d’un verrou qui s’ouvre automatiquement depuis l’extérieur. HHJ garde sa distance, le verrou reste dans l’anecdote, et pourtant il nous l’insère dans la tête, on ne cesse d’y penser dans les pages suivantes. C’est ce verrou qui emporte le navire de bois, c’est lui qui justifie que Gustav reste à bord, c’est lui qui rend le subrécargue si suspect. Ce verrou c’est moi, lecteur.

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Les Vagues, Virginia Woolf

Je trouve ça meilleur que La Recherche du Temps perdu, d’autant que l’objectif il me semble est exactement le même : recomposer la mémoire comme elle est, la rendre comestible, transmissible par métempsychose. Si j’étais psychologue, je ferais une analyse complète, et ça serait chiant, ça serait inutile, parce que c’est surtout d’un effort poétique qu’il s’agit, poétique au sens pur du terme, le sens antique, c’est un chant. C’est une résurrection. Quelle liberté ! Quelle virilité dans ce texte ! Combien il savoir être fort pour se défaire ainsi de sa gangue bourgeoise (je me souviens de l’enregistrement de sa voix que m’avait fait entendre Marien : sa voix « flutée » disait Marien ; Woolf parlait si je me souviens bien des mots qui étaient passés de bouche en bouche avant d’arriver dans notre oreille) — de sa gangue bourgeoise et des injonctions éditoriales ! S’en défaire à ce point ! Être libre à ce degré !

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Fais-nous voir le Grand Cèdre

  1. [À ce grand homme à la peau très blanche, qui portait des rangers et un couteau à la ceinture ; il s’était autoproclamé “gardien du quartier”. Je n’ai jamais eu peur de lui… Tard la nuit, bourré, il donnait des coups de poing dans le flanc de son chien, et lui griffait les yeux, pendant que moi, dans ma chambre là-haut, je lisais Joyce.]

2. Seigneur, ouvre les fenêtres. Fais-nous voir le grand cèdre. Bientôt la journée dressera ses portes de plastique : oreillettes, torrent de courriels… Je serai pris dans la sphère armillaire du manège administratif : les neuf cercles du désir. Bientôt je serai dilué dans la station de métro François Verdier, et à l’université, troisième étage, bureau 301… Je serai la pluie sur le capot d’une bagnole.

3. J’agencerai des phrases sous la gorge du Corps Livré. Je porterai ma chemise sans col, celle du clan nominaliste, et me dirai démocrate, progressiste, aérien, vainqueur, cultivé. J’inventerai des liens de chair. J’exciserai la Vérité. Si on me le reproche je n’aurai qu’à répondre en haussant les épaules : “quelqu’un l’aurait fait”. J’irai voir l’application de la Caisse d’Épargne, vérifier que j’existe et surtout savoir à quel point ; puis frapperai le distributeur de boissons pour qu’il me rende enfin la monnaie. Je frapperai de toutes mes ridicules forces. J’aurai faim hein. Je serai fatigué.

4. Il faudra que Dieu s’accroupisse sur notre misère. Qu’il aille jusqu’à la couture de notre bouche, vienne dans nos souvenirs, et sache ce que j’ai fait du talent qu’il m’a confié. J’ai oublié le numéro de téléphone de François, je suis brouillé avec Marien, je tiens à jour le répertoire de mes actes manqués, j’ai même couvert le miroir de la salle de bain avec du cirage. Ce talent je ne l’ai ni enfoui ni perdu, pas plus que je ne l’ai fait fructifier ; je l’ai livré, l’ai fondu, l’ai immérité ; je l’ai gratté dans une semoule de basalte ; l’ai vendu aux enchères ; l’ai enfoncé dans des vagins malades ; l’ai déposé sur les yeux d’un mourant à l’hôpital. Voilà ce que font les artistes de nos jours au lieu de se convertir : ils trahissent…

5. Ils me font marrer quand même les artistes. Ils bricolent des discours débiles. Ils vont à des foires, ils montent sur des estrades pour parler, publient sur Instagram, stratégisent, supplient les éditeurs et les galeristes, ils les sucent, ils se vendent à des agents, se travestissent, répondent à des journalistes en prenant un air modeste et sérieux, ils conspirent contre la Beauté et la Vérité, ils font semblant d’avoir des opinions révolutionnaires en disant je cite “il faut préserver l’environnement”, ils se vautrent dans des exofictions chiantes, ils s’injectent de la moraline fade, ils inventent des concepts, ils vont voir le psy gaiement, ils bouffent des légumes, ils s’intéressent au tantrisme et à la cuisine coréenne, ils candidatent pour des résidences d’écriture, ils collectionnent les subventions, ils guettent les récompenses, ils se congratulent les uns les autres, et ça marche — et plus ça marche hein plus ils se disent qu’ils ont eu raison de vendre comme ils l’ont fait leur âme à des putes et des boutiquiers. “Je suis invulnérable” préviennent-ils une fois que dans le secret de leur cœur il n’y a plus rien à violer.

6. Et malgré ça, t’es là Seigneur, je t’ai encore vu ce matin place Dupuy devant la vitrine du fromager. T’es là putain. T’y crois encore. Tu te laisses pas faire. Tu distribues le salut à la sortie du métro. Tu t’assois avec les clochards au milieu des couvertures trouées et des cleps narcoleptiques. Tu te files avec les riches, tu les abandonnes pas, tu restes près d’eux malgré leur mauvais goût et leur égoïsme : je t’ai vu avec Lionel Parent le psychiatre, dans sa Porsche Cayenne, il écoutait Fun Radio, tu souriais… Quelle patience. Même les artistes officiels tu les laisses pas tomber. Tu les écoutes dire n’importe quoi. Tu les accompagnes dans les expositions de province. Tu les aides à trouver des subventions. Tu plaides leur cause auprès des éditeurs débiles et des galeristes suffisants. Tu les encourages. Même les curés apostats tu les soutiens.

7. Tu es debout dans ta Parole. Tu te tiens tout entier dans tes phrases. Tu a recouvert les paraboles de ton fils d’un manteau de chair : muscles, nerfs, conduits visqueux, foie, sexe, ongles, poils, papilles. Ton sang ne parle pas mais ta Parole a saigné. Personne ne peut plus t’empêcher de dire la Vérité. Quand Miclo est morte tu étais là avec maman et moi à la morgue, dans l’ombre. Quand Octave a été opéré, tu étais avec Daphné et moi à la cafétéria de l’hôpital. Quand dans l’enfance je me suis perdu en montagne à travers le brouillard et les rideaux d’eau de pluie, quand à l’adolescence il y a eu cette bagarre générale sanglante, quand je me suis retrouvé en garde-à-vue à Bayonne, et puis en Serbie quand la neige tombait sur les tanks et les DCA de la forteresse de Kalemegdan, et puis au milieu des gratte-ciel de Montréal quand je suis devenu quelqu’un d’autre, toujours tu étais là, chair et âme, Paraclet, et toujours, toujours Seigneur tu parlais…

8. Tes paroles ne passeront pas. Tu ne les laisseras pas passer. Tu leur as construit une première capsule : le peuple Hébreux ; puis un vaisseau : le mystère de l’Eucharistie doublé de celui de la Croix. Ainsi sont-elles prémunies contre les flammes de la race. Aucune réforme n’en viendra à bout. Elles sont impossibles à rééduquer. Elles seront toujours là, sur Terre, dans leur reliure pleine peau.

9. Les andouilles et les assassins marchent devant eux comme Descartes le leur a enseigné: les yeux fermés, les oreilles bouchées. Ils ne veulent ni lire ni entendre ta parole. Parfois ils se télescopent, alors ils ont l’impression d’avoir rencontré un ange, ils se roulent des pelles entre semblables, ils enfoncent leurs doigts dans les yeux et les oreilles de ce supposé ange, ils en pleurent de joie, ils se haïssent eux-mêmes en croyant adorer quelqu’un d’autre, le désir les ronge, puis l’autre s’en va, la solitude revient, la marche aveugle recommence.

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