Le mérite et l’égalité

La gauche et la droite reposent l’une et l’autre sur des illusions. L’illusion de la droite s’appelle “mérite”, celle de la gauche : “égalité”. Ces illusions proviennent en réalité du même mirage. A droite, prétendre qu’un individu et une entreprise puissent avoir “mérité” quelque chose suppose qu’ils soient partis du même point que leurs concurrents, égaux sur la ligne de départ. Dans les économies “libérales” fleurissent ainsi les autorités de la concurrence et autres organes censés garantir l’égalité des chances. “Puisque nous avons été traités sur un pied d’égalité, j’ai mérité mon succès, quand tu déméritais…”

A gauche, si un individu ou un groupe réussit à obtenir ce qu’il demande au nom de “l’égalité”, il prétend aussitôt l’avoir “mérité”. Dites à des conducteurs de train que les infirmières crèvent de faim pendant qu’ils se gavent, ils vous parleront aussitôt de “convergence des luttes” et exhorteront les camarades infirmières à combattre à leur tour pour faire valoir leurs droits à l’égalité. La lutte des classes permettra un jour aux plus petits d’avoir “mérité” l’égalité et la liberté.

La réalité la voilà : nous ne sommes pas égaux et nous ne méritons rien. Celui qui a davantage de moyens est davantage obligé. Le serviteur qui ne reçoit qu’un talent peut le faire fructifier ou non, idem pour celui qui en a reçu trois, ils n’étaient pas égaux, ne seront pas traités également, aucun d’entre eux n’a mérité de recevoir un ou trois talents, et le seul reproche qui pourra leur être adressé par le maître le sera pour avoir enterré leur talent plutôt que d’avoir essayé de le faire fructifier, de même que le seul compliment qui pourra leur être adressé le sera pour avoir voulu faire fructifier leur talent plutôt que de l’avoir dissimulé. Jamais le maître ne vante “les mérites” de ses serviteurs, pas plus qu’il ne les juge selon leurs péchés (Ps 102:10) . Il ne félicite pas le serviteur d’avoir “réussi” à faire fructifier son talent, mais d’avoir réuni les conditions pour que le talent, éventuellement, donne du fruit. Le mauvais serviteur n’a rien détruit, quant au bon serviteur il n’a rien produit, mais a su recevoir.

La droite veut produire, la gauche veut prendre, et les deux se trompent. Ce qu’il faut c’est recevoir, partager et rendre. En un seul mot : aimer. L’essentiel dans ce monde est déjà-là. La seule politique valable consisterait à L’aimer, à tendre vers Lui nos mains, et à ne pas enterrer ou garder pour soi les trésors qu’Il y dépose.

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Ernst Jünger — Eumeswil / l’Anarque (1978)

L’anarchiste est le partenaire du monarque qu’il rêve de détruire. En frappant la personne, il affermit l’ordre de la succession. Le suffixe “-isme” a une acception restrictive: il accentue le vouloir, aux dépens de la substance (…). La contrepartie positive de l’anarchiste, c’est l’Anarque. Celui-ci n’est pas le partenaire du monarque, mais son antipode, l’homme que le puissant n’arrive pas à saisir, bien que lui aussi soit dangereux. Il n’est pas l’adversaire du monarque, mais son pendant.

Le monarque veut régner sur une foule de gens, et même sur tous; l’Anarque sur lui-même, et lui seul. Ce qui lui procure une attitude objective, voire sceptique envers le pouvoir, dont il laisse défiler devant lui les figures.

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Gustave Thibon — Aux ailes de la lettre (1959)

Le “catholicisme de droite” m’irrite de plus en plus, alors que le “catholicisme de gauche” continue à me dégoûter sans restriction. Prurit ou nausée — heureusement que le Christ me suffit pour rester chrétien! —. En fait, le catholicisme de droite et le catholicisme de gauche ont ceci de commun: la méconnaissance de l’abîme qui sépare le créé de l’incréé, l’oubli de la transcendance de Dieu et du caractère irréductible de la vie surnaturelle. L’un et l’autre dégradent et prostituent le mystère, l’un et l’autre sont des naturalismes, en ce sens qu’ils identifient ou, tout au moins, qu’ils accouplent le surnaturel à des nécessités ou à des espérances très humaines: à droite, vertus morales, discipline, lois de la cité — à gauche, visions d’avenir, utopie, soif de paradis sur terre.

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Armand Robin – Le programme en quelques siècles (1943)

   On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.
 
On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.
 
On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.
 
On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.
 
On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.
 
On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots
 
On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.
 
On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.
 
On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.
 
On supprimera le Prophète
Au nom du Poète,
Puis on supprimera le poète.
 
On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.
 
Au nom de rien on supprimera l’homme ;
On supprimera le nom de l’homme ;
Il n’y aura plus de nom ;
Nous y sommes.
 
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Constantin Cavafy — Ithaque (1911)

Quand tu partiras pour Ithaque,
souhaite que le chemin soit long,
riche en péripéties et en expériences.

Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,
ni la colère de Neptune.
Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes,
si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer
que par des émotions sans bassesse.

Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,
ni le farouche Neptune,
si tu ne les portes pas en toi-même,
si ton cœur ne les dresse pas devant toi.

(…)

(Traduction de Marguerite Yourcenar)

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Ne pas tomber mais descendre

Toutes ces pseudos philosophies de rapeurs et autres nietzschéens à la petite semaine, recopiées à l’envi dans des bouquins de développement personnel, nous disent de nous “élever”, de “grandir”, de nous “épanouir” sur un chemin de crête… “Grimper” l’échelle sociale, “évoluer” dans l’entreprise…

Illusion bourgeoise. Il faut s’abaisser pour vraiment s’élever. Ne pas tomber mais descendre; après ça aucune falaise ne pourra nous effrayer.

Dans la Bible, ce sont les porcs qui chutent du haut des falaises.

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Gustave Thibon — L’angoisse et l’espérance (1955)

Le dénigrement systématique des hommes et des actes d’un régime, qui est l’attitude favorite des oppositions, ne m’inspire aucune sympathie. En dépit d’illustres exemples, je crois peu à la polémique: elle élargit le fossé entre les hommes tout en les rendant étrangement semblables, dans l’incompréhension et dans la haine, sur les deux bords du fossé. La violence a ce funeste privilège d’égaliser en séparant: les frères ennemis se ressemblent d’autant plus qu’ils se détestent davantage.

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L’euthanasie est un paganisme

Notre propre mort nous est inconnue, pas étrangère. Elle nous parle tous les jours. Depuis que nous avons l’âge de savoir quelque chose, nous savons qu’il faudra mourir. Et que l’on peut mourir. Elle nous met en garde : ne t’approche pas trop près du bord, ne mange pas ça, etc. L’euthanasie consiste à inverser les choses : nous savons comment, où, nous connaissons les mécanismes, et cependant l’expérience la plus intime qui soit se présente à nous sous les traits d’une cause extérieure.

Dieu n’est pas un étranger : chacun fait de Lui une expérience intime, quotidienne, permanente. En revanche, Il est tellement grand et tellement proche à la fois, tellement insaisissable et présent, que nous ne pouvons pas vraiment le “connaître”. D’ailleurs moins Dieu nous est étranger et plus il nous est inconnu, toute représentation anthropomorphique paraissant alors dérisoire (le vieillard assis sur un nuage, etc.). La naissance, la mort et la résurrection de Jésus ont parachevé cette proximité (le vrai Dieu n’est plus du tout étranger) et ce mystère (Il sera à jamais inconnu). Ce que les théologiens nomment “kénose” a fait du Christ “un signe de contradiction” (Lc 2:34). Le paganisme repose sur la mécanique inverse : Dieu a les traits d’un homme, d’un chien, d’un oiseau, il parle, on connaît ses penchants sexuels, on subit ses appétits, mais en revanche il nous est étranger, on ne l’a jamais vu “en vrai”, il ne vit pas parmi nous, il ne vit pas en moi, et il demande qu’on livre sur son autel une part de nos récoltes et de nos troupeaux exactement comme l’exigerait le roi d’un pays étranger de la part d’une population vaincue. Plus il est connu et anthropomorphique, plus il est étranger.

Voilà pourquoi l’euthanasie est littéralement un paganisme. Il s’agit de la même inversion : renoncer à l’inconnu pour l’étranger, sacrifier le mystère (quelle sera ma mort ?) en éloignant la vérité (qu’a-t-elle à me dire ?).

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La Mer – esquisse no 2

Harmonies magiques, harmonies sans résistance, cônes blancs et bleus, masses bleues, enroulées sur les cônes, touches rouges, ondes brossées, empâtements dépliés dans les perspectives.

Au besoin de l’œil, à l’appel de l’intelligence…

Je lui ai ôtée ses ambitions pittoresques. Ôté aussi les obsessions trop bleues.

J’ai libéré les vagues en inventant pour elles une forme sans objet. Vision sans profondeur!

Rapportées à l’œil, sur un plan qui voudrait être monolithique, elles dansent les vagues! elles parlent!

Jeu des noirs et des gris sur fond rouge, statues abstraites, étendues de terre blanchie sous les eaux, carrés sablonneux, laques, didactisme chromatique, symboles dégénérés…

La couleur est velue, pure et puante! J’ai verni le tohu-bohu! J’ai transformé la mer en arbre!

J’y ai saupoudré les paillettes de la race. Que c’est lourd, dans l’oeil ! et la nacre, comme elle brille! et l’onde! et les poissons-volants!

Que c’est grand, la mer, quand elle danse!

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La Mer – esquisse no 1

Je trouve dans mes phrases des laques japonaises, je sacrifie les harmonies à l’arabesque, j’étale sur ma page des carrés de sable et des ronds blancs dans l’eau dure, dans l’eau salée, je brosse les vagues par en-dessous, je multiplie les plans jusqu’au monolithe, que je brise, une, deux phrases… L’histoire est celle du paysan des mers Hugolin Canard. Ses huitres ont la maladie du lait. Il a fait appel pour les soigner à une sorcière des sables. Quelle joie ! Oui, quelle absence joyeuse de principe quand le travail est sincère!

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Le Seigneur a les mains

Le Seigneur a les mains de notre vide emplies,
“Sont sanctifiés, dit-Il, ceux qui M’ont baptisé !”
« Verse sur moi l’eau dure et grasse des péchés,
Viens dans mon corps, mon âme, avoir été sauvée. 
Reconnais-toi, choisis,
Un loup ne s’offre pas en pâture aux brebis »

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Inversions

Bois de langue
Feuille de porte
Lapin d’oreille
Vaisselle liquide
Miel de lune
Ciel en arc
Soleil de lunettes
Merde à mouche
Rose au pot
Bus abri
Soif sans bois
Terre de pomme
L’ange à part
Gaz de bec
Feu à pierre
Son du mur
Sport de chaussure
Bon dieu à bête
La vallée marne
Collier à ours
Sonnette à serpent
Vin de tache
Masque vengé
Espion à nid
Con à piège
Fond sans puits
Vache à montagne
Rat aux morts
Terre de tremblement
Vernis des allègements
Chirurgien frappé
Plomb de blanc
Dégénération maladive
Dent à brosse
Mémoire de trou
Café de Marc
Texte de traitement
Rose ville
Données de base
Écriture de police
Eau de plan
Arçon à cheval
Personne ne pèse
Linge à corde
Texture d’arche
Signe au porteur
Le feu couvre
Science du consensus
Chambre de musique
Cheveux de mèche
Doux saint
Soleil roi
Passion du fruit
Carnivore fleuri
Ligne d’avion
Terre de vers
Bleu bas
Mystère serti
Diamant de rivière
Bois de ciseaux
Bus cool
Affaire des droits
Vierge île
La manche sous le tunnel



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Vierge Sainte, qui la première…

Vierge Sainte, qui la première avez nourri d’amour, au sein, la couture gardée par Abraham dans l’ombre rouge,
Lumière à la lumière — au vieux manteau nouée
Et au pied de la Croix, l’hiver, à notre ardeur reprise — reprise en notre feu et au sang
D’Isaac, colorée d’agrandissement, à notre plan fondue,
Élevée sous nos lignes, brûlante dans notre eau,
Détachée dans nos bras, sur la dorure à chaud, et dans notre eau poussée
            Comme il faut être pure pour entendre Son ange, de pureté liée — faire Sa Volonté !

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Heidegger — L’expérience de la pensée (1947)

Quand le torrent, dans le silence des nuits, raconte ses chutes sur les blocs de rocher…

“Seule la forme conserve la vision. “

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Lexicochimie spirituelle

À un certain degré d’intensité, l’expérience poétique exige de choisir : soit Dieu existe et la vocation du poète est de L’appeler, soit Il n’existe pas et dans ce cas le poète ne s’adressera jamais qu’à lui-même. La poésie, autrement dit, une fois poussée dans ses derniers retranchements, se transforme en prière, sinon en solipsisme, et chaque poème porte en lui le germe d’une conversion en même temps qu’il charrie l’hypothèse de l’annihilation.

Le langage a-t-il une origine divine, ou bien est-il une combinaison de signes arbitraires et sourds ? Dois-je répondre — et dans ce cas à qui ? — ou bien aboyer — et dans ce cas vers quoi ?

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C’est sur l’aube à son lit

C’est sur l’aube à son lit
À l’heure où le poignard encerclait le cochon
Que d’un coup de fusil
Papa aura défait de moi le hameçon

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Charles Dickens — Notre Ami commun (1865)

“Mon plumage a-t-il donc si médiocre allure? demanda Eugène en s’approchant tranquillement du miroir. Effectivement, ce n’est pas vraiment ça… Mais réfléchis un peu; est-ce que c’est une nuit pour les panaches?”

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Isaïe 41:15

“J’ai fait de toi un traîneau à battre le grain, tout neuf, à double rang de pointes.”

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Babiment

Maman maman vertou caré
Leu dinozor leu chocala
Vertou caré Adi adi passa

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Guernesey (Fata Morgana, Novembre 2025)

Je prends des barres à mine et je me les enfonce dans les yeux, je casse des émeraudes avec mes dents, je me roule, je me désespère dans la beauté. Je demande à Dieu des trucs invraisemblables. Je pleure pour des gens que je ne connais pas. Je donne des coups de pied dans des drapeaux, mes pieds s’emmêlent, c’est con, je dégringole. Je tabasse des tyrans couverts d’écailles. Je picole pendant des heures, des vins hallucinatoires, la gueule dans le seau carrément. Je lis Chestov. Je creuse la terre près des ports, au cas où on aurait manqué quelque chose. Je ressens en moi vibrer l’océan, les paquets d’eau salée, les requins grands comme des granges. Je me souviens de tout. J’oublie. J’entasse des sirènes sur mon dos, je leur fais traverser la forêt ; elles sont lourdes mais elles ont une odeur géniale de cuir et de miel brûlé. J’écrirai du théâtre…

– Guillaume, comment as-tu fait ?
– J’ai été à Guernesey.

Échouer sur l’île de Guernesey – dépendance britannique au large des côtes françaises, où Victor Hugo et Renoir, entre autres, vinrent puiser leur inspiration – pour y renaître, y perdre la langue afin de mieux la retrouver. En invoquant ces lieux, archipel de mots, l’auteur rétablit le lien charnel et inaltérable entre la chose et son nom : prononcer l’un, c’est faire exister l’autre. Mais l’on ne peut habiter dans des phrases indéfiniment, même si la tentation est grande, car l’appel du réel se fait trop fort : une fois nommé, il surgit. Le verbe parcourt alors les paysages d’écume et de craie, les convoque pour y secouer mythes et figures endormis. La quête d’une image qui, loin des beaux discours d’un présent confus et cruellement démystifié, porterait en elle la densité d’une vérité.

Les poèmes sont accompagnés de dessins du sculpteur Nicolas Alquin.

Lien vers le site de l’éditeur

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