La paresse

C’est sur l’étang à l’aube un oreiller de laine
À l’heure où le poignard encercle le cochon,
Et sur cet oreiller une nymphe laiteuse abrutie par l’amour
Dont le rêve est sur l’eau l’absence d’un signal.
L’horizon avec son peigne d’or, depuis son ventre, arrache des silhouettes bizarres ;
Ô fleurs impudiques ! Suceuses de rosée !
Le silence est peinard. Il a son heure, son nuage…
La nymphe referme son blouson et nage dans l’eau grise : “Tant pis pour la forêt !”
Le Temps décidément ne sait être parfait.

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Eden

D’où rien de vrai ne sera dit,
Ce lieu qui n’aura pas de nom,
Quelqu’un a-t-il déjà pensé
Qu’Adam ne dirait jamais non ?

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Le complotisme n’a rien d’étonnant…

Le complotisme n’a rien d’étonnant dans une époque qui pense que les évangélistes ont menti (au fait, pourquoi? pour l’argent? pour la gloire? ils se sont coordonnés? ils ont fait des réunions de travail?). Une époque qui croit que Marie a menti à Saint Luc lorsqu’elle lui a raconté l’Annonciation. Une époque qui croit que Saint Paul a menti à propos du chemin de Damas. Une époque qui croit que Jeanne d’Arc et Bernadette Soubirous ont menti. Et Saint François. Et Pascal. Et les autres, les disciples de la Pentecôte, les saints, les martyrs, depuis des siècles, et avant eux les prophètes… Et les pères de l’Église, et tous ceux hier et aujourd’hui, femmes et hommes, qui osent prétendre qu’ils ont répondu à un appel. Des menteurs. Comploteurs. Ou bien des victimes d’hallucination, des débiles, prisonniers d’un contexte socio-historico-culturel. Qu’est-ce que la chrétienté après tout, sinon un grand complot débile qui dure depuis 2000 ans ?

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Douze sales gueules

J’ai publié douze portraits l’an dernier, alors que les usines étaient à l’arrêt, les écoles fermées…

En guise d’avant-propos, j’avais écrit :

” En temps normal, dans la vie, celle que le coronavirus menace, on finit toujours par rencontrer des salopards. Cette vie me manque. Les âmes cassées me manquent. Pour exister dans ma tanière, il me faudrait un petit bâtard boutiquier, une donneuse, un moralisateur, un paresseux violent, un chanteur de variété, un prof de techno, un cycliste obséquieux, une dinde raciste, un flic, un zadiste hystérique. En fait, j’aimerais être confiné avec le monde entier. C’est pourquoi je tenais à offrir ces douze portraits à ceux qui comme moi auraient besoin ces temps-ci de croiser un sale type et de le prendre dans leurs bras.”

Pour rencontrer la folle aux chats, le poète, Baba, le dernier hussard, l’Irlandais, la fiancée, le fabricants de bougies et les autres, cliquez ici : Douze sales gueules (PDF, 29 p.)

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Psychanalyse et confession

On entend parfois dire que la psychanalyse est à notre époque ce que la confession était à la précédente. Une espèce de confession athée. J’ai toujours été étonné par ce genre de propos, car je les tiens pour ma part pour tout à fait dissemblables, sinon contraires. La psychanalyse se fait à deux, et plus précisément : tout seul avec un autre. Le sujet s’allonge et révèle sans regretter, ou pour cesser de regretter, ni viser spécifiquement la faute. Il cherche. il raconte. Il voudrait équilibrer. Il désigne parfois des coupables, individus ou forces, désirs, superstructures. Le confessé, lui, ne cherche rien. Il amène tout, et surtout la faute. C’est Dieu qui le cherche. Et voilà que tout à coup le confessé sort du buisson où Adam et Eve s’étaient cachés par peur. Et dit : “je suis là et hélas, Seigneur, ce n’est que moi”. C’est la faute qui le porte. Il la présente. Et il se rend présent à Celui-qui-est. Il se tient à genoux, pas allongé. Il repartira avec ses regrets. Il vient faire l’expérience la plus mystique qui soit, parce que plus que les autres celle-là exige l’abandon. Il cherche le déséquilibre, en s’ouvrant à un Dieu qui n’est pas celui de l’équilibre mais de la transcendance, c’est-à-dire du déséquilibre par le haut. La charité est un mystère. Le confessé vient se soumettre à ce mystère. Tandis que la psychanalyse est une enquête, la confession est une quête — le pécheur fait la quête — et elle se joue à trois : le prêtre, Dieu et le pécheur. Et le pécheur donne. Il promet. Il ouvre, face à Dieu, et personne n’est dans son dos. Aucune main qui le pousse en lui disant “avance tant pis”, mais une main qui le tirera bientôt par le haut en disant : “je t’aime aussi”.

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Neige

Les enfants grimpent dans les nids d’aigles. Leurs pères sont à l’atelier avec un matériel invraisemblable occupés à mesurer le potentiel Hydrogène du fromage.
Soleil d’agate, miel fermenté de l’automne…

Après quelle danse t’ai-je perdue ? Derrière quelle usine impeccable ?

Le ciel se rapproche, de plus en plus compact, collé à la rétine comme un mur invisible et plat. Sa profondeur est en trompe-l’œil. Tout est ramené à l’avant-scène par un impressionniste de seconde zone,
Mais malgré la maladresse de la Nature, malgré son mensonge organisé, une pointe vibre sous la toile ratée : un grelot de métal dans l’eau claire, derrière la gouache maousse, approximative, d’un abîme fait-exprès.

De quoi le temps a-t-il raison qui est moins un souvenir qu’un acte manqué ?
Où vis-tu désormais ? Es-tu encore là-bas, sur la terrasse du café, au bord du lac de la gitane Ada ?

La pointe cherche à casser le mur de glace. On devine à peine sa canine de bois et d’étain dans le gratin du ciel…

Te souviens-tu, Sarajevo dans sa robe scintillante ? Les tanks rouillés ? Les poids-lourds près du circuit de karting ?

…et dans l’aplat elle produit des effets sensationnels. Imaginez une trouvaille élémentaire, revenue d’avant la Terre, directement câblée au tohubohu, le souffle sur les eaux, décidée à crever notre puzzle-planisphère.  
Et puis, miracle… Un stylet découpe dans la nuit un lumignon géométrique. Rien, jamais, ne fut aussi parfait, aussi parfaitement découpé. Tous les artistes, de tous les temps, sont rhabillés pour l’hiver.

J’ai téléphoné deux fois ; la deuxième tu as décroché mais je n’ai rien dit.
…à quel fantasme est-on voué au point de prêter lâchement à sa cause l’absence immense de nos bienfaits ?

Le flocon barbote dans l’empyrée, tandis qu’à son contact le paysage bascule et s’éloigne à la dérive, au hasard, dans un fleuve de lait…
La profondeur revient, le billard est crevé, bientôt tout sera neuf : le couteau-papillon de Dieu est aiguisé…
Les brûlures de la Révélation, les scandales disparaissent… Le ciel se désorganise. Adieu, qui-a-été !

J’ai lu, tu sais, Le pont sur la Drina. Quinze ans après, j’ai fini par t’écouter !

Le blizzard plonge ses tentacules dans le miroir du Temps. Son marbre bave. Il couvre de pommade les égratignures des champs et les stigmates purulents que les collines ont sous l’aine, aux flancs,
Hier ravagé, constamment dérangé par un bégaiement, le paysage désormais est en molletons et en coussins d’argent. Fixe… Parfaitement retenu. Parfait.

Après quelle danse t’ai-je perdue ? Pourquoi ce soir es-tu partie sans moi ? Il faisait froid…

Puis c’est la fonte et la cacabouillasse, la tectonique et la sublimation. Les fleurs déchireront la coquille de noix de l’Europe. L’ordre reprendra ses droits cosmologiques en creusant sous la plaie ; la rouvrant comme à la naissance. Les couleurs reviendront. Elles boiront le néant qui ne sera qu’un goût, une chaleur au bout des oreilles, dans l’écurie, près du foin moussu.  

…l’as-tu trouvé, ce taxi ?

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Paraboles

Ici les phrases gonflent, on les touche, voilées, et les retient en fin de compte moins qu’on ne les emporte ;
Le langage est boisson, nourriture vivante, et la phrase est contredite, les idéalismes, les monismes, tous les impératifs sont contredits.

Ici le langage est boisson…
C’est la mer allée dans son manteau d’algues et d’étoiles, l’odeur empêchante du jus de citron, la texture saline des glaciers, la dialectique insondable des lacs et de la vase quand des bulles éclatent à la surface, à cause des crabes amoureux : leurs coups de ciseaux.

Nourriture vivante…
Le pain de chaque jour n’est le symbole de rien, et n’est pas un aphorisme ou une punchline ; mais du pain, le vrai pain, celui qu’on donne aux canards du Jardin des Plantes quand il est dur, la croûte, le quignon devant la tonnelle de la boulangerie ; celui de la sauce au fond des assiettes, et des prisons.

et la phrase est contredite…
Les épis pousseront malgré le vent et les ronces, à travers la meule, dans la stupeur clinique et la falsification du calcaire, où ils grelotteront comme des insectes.

Les idéalismes…
Le chien dix fois, cent fois frappé par celui qui ne veut être son maître, reviendra toujours à la caresse, y reviendra malgré les coups, les injures ; bâtard d’Un homme avait deux fils…, galeux et inconséquent, miséricordieux.

Les monismes…
Les ouvriers de la onzième heure près de ceux de la première, maigres, affamés, le dos détruit par le labeur, sur la place du village, la place proverbiale du village, tendent leurs mains à une aumône qui n’est pas celle de César : soixante millions de pièces d’argent.

Tous les impératifs…
Dans la main l’eau pure donneuse de vie, ses reflets satinés, son sable, son mystère désaltérant, sa caféine, son tambour, ses formes imprévisibles, sa goutte inexplicable ; il suffira de boire cette eau pure!

…sont contredits.
Absence du juge, sa chaise vide, absence du maître d’école, personne pour lire la conclusion de son livre idiot. Un rayon de soleil traverse la vitre froide et sale de la bibliothèque. Une vérité impréhensible et une justice incompréhensible, tisonnées d’amour, dirigent la Vie de qui-sait-écouter vers ce point du Temps et de l’Espace que l’Éternité, par amour, a marqué d’une Croix. Tout droit vers la Beauté!

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Sable

D’où viennent-ils ces grains ? De quelle tempête solide ?
Quelle fracture les a laissé passer ?
Hier, où étaient-ils, sur quelle plage ? Dans quel cerceau interstellaire ?
Qu’est-ce qui est mort sous leurs lettres ? Quels signes le Verbe y a-t-il tracés en Pericope Adulterae ?
Poussière, poudre, océan, miroir, sphères !
Rien, sur eux, ne tient. Ils ne retiennent rien ;
Et la plaie se referme aussitôt que la griffe a passé. Ton pas, l’enfance, les points de suspension à tes pieds…
Solitude, combien de fois me faudra-t-il par ta faute réinventer le Sahara ?
Hier, y avait-il un garçon à ton bras ? Je le hais, j’étouffe, je mens, je t’ai menti… mais déjà la mer monte, et le Temps a de l’appétit.
Jeunesse, combien de temps encore me faudra-t-il penser à toi ?

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Forêt

J’entends les graisses bouillir sous ta peau, ton supplice, tes rhizomes nerveux torturés par un sel millénaire, et derrière la clôture ton amant, un bouc, un horrible bouc… mais tu parles, sorcière ! la nuit tu sais parler !
Tes pivoines blanches et roses ont vidé leurs joues dans la coquille de mes trouvailles d’enfant. Ton miracle sans vertu, ta fièvre, un autre nom pour l’obscénité…
…m’emportent aux cascades, aux épines hésitantes !
Ronron de sous-préfecture, chemins, faons, plaques de fer, poules d’eau au bec rouge cassé, hasards plus ou moins parfaits…
Les cerfs ont déchiré leurs bois charnus sur le système de tes acacias. Les tarentules ravageaient les écorces à la recherche de la sève qui, parait-il, donne à la mort la saveur du canard à l’orange,
Et les lances des cyprès, dans le vent… leurs nuées spermatiques !
Dieux romains ! esprits des eaux ! Qu’avez-vous pris sur terre que vous sacrifierez à la clarté ?
Qu’est-ce qui est mal en vous, vivant, et nous a précédés ?

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Prédécesseur

Pourquoi ai-je l’impression que la lumière se trouvait déjà dans mon œil deux ou trois secondes avant qu’y fût la clarté ?

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Vin

à Guillaume Boussens

Nulle matière n’est du langage comme celle-là,
Qui tout entière est en ruptures, en conjonctions salines, en apostrophes divinatoires et en claquements de langue ;
Et se trouvait déjà dans l’ombre avant que l’ombre fût, tout entière substance et transsubstantiation, signe et signature,
Nulle part le ciel comme en elle n’a été cousu à la terre, aux antimoines, aux vagues immobiles du calcaire, aux souvenirs des tyrannosaures, au fer, au Temps, à la glace, à la vapeur ;
Nulle part physique et métaphysique ne furent à ce point confondues,
Nulle part comme en cette couleur n’est chaque couleur, c’est-à-dire chaque mot, du plus sinistre au plus sensuel, du plus ramassé au plus lyrique, au plus vrai, au plus éthique, et jusqu’au plus mafieux : « silence ».
Nulle part Dieu n’existe comme en ce sang où les catholiques n’osent plus tremper leurs lèvres,
Et nulle part il n’est Dieu comme au pressoir, sous le déluge et le fouet, à la flamme, à la couronne d’épines du pressoir…
Nulle part la mémoire n’a embrassé le mystère de l’intuition comme dans l’ivresse de la treille,
Et nulle part la pierre du tombeau n’est aussi facilement roulée qu’en ce lieu où l’ange cinq mille ans avant le Christ, déjà, l’attendait ;
Où Cana est Calvaire,
Et d’où l’épi a surgi, liquide — arche d’alliance ouverte ! onction éternelle !
La durée qui altère et détruit, l’élève et le déploie ; la fermentation le purifie et, ce faisant, sous la mort — sous l’orifice compact de la mort — la promesse grandit…
La liane du raisin poussée sur la Croix bientôt (bientôt mon frère !) la soulèvera.

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Diamant

Entrer par cette facette dans la danse inattendue des remords, en sortir moins diffracté que rassemblé,
Et se perdre.
Briller. D’où la lumière est advenue : consentir…  
Le ciel tout entier s’agite en ce point de feu sous la paupière,
Et avec lui la brisure sans fondation de l’océan, l’hystérie d’une fée, les suppositions d’un juge, la glace épaisse et nécessaire à chaque percée dans le langage…
Chaque tentative rageuse !
Qu’est-ce que le mineur a déniché quand, à moitié mort dans son coup de grisou, il a planté sa main sous l’œil du diable jusqu’à…
Qu’a-t-il découvert qu’aussitôt il faudrait perdre ? Quel or est-ce là que tant d’argent voudrait remplacer ?
Ce mystère, je l’avais fait tailler pour toi dans un gouffre de tout ce qui par ma conscience n’était pas encore là…
Tu as ouvert la terre pour me tirer d’entre les morts, tu as dénoué l’eau dans la pierre, tu pleurais, je t’appelais dans le miracle du destin, tu me sauvais.
Je me souviens très bien de ce jour-là, un douze mai : les gouttières de fer blanc, le claquement des couteaux, la fêlure d’une capitelle en laiton, les grains de colle sous tes ongles cassés…
Je l’avais fait tailler pour toi, je me souviens, je me souviens très bien du jour où tu l’as passé à ton doigt.   

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à Joseph Ponthus-Le Gurun (1978-2021)

À quoi bon tendre l’arc si l’archer est perdu ?
Que fera-t-on des cloches quand les clochers ne seront plus ?
Ange-ours au cœur de mousquetaire, es-tu ce soir à l’intérieur des phrases, dans le roulis du contre-jour ? Quelle est cette farce qui t’a plu ? Es-tu sur les triangles de tes plages à patates ? Ton équilibre, funambule… où le caches-tu ?

Les vastes cheminées des usines, qui dégueulent si bien, seront-elles enfin capables de pleurer ? Les têtes de crevettes sortiront-elles du néant, comme d’un Caravage ? Ce serait là la moindre des choses il me semble…
Les lichens filandreux grimpent dans les bistros sous la cible, le fanion, la bière. J’entends moucher l’éclair. Et l’azur celte ! La dignité ! Le drelin des vipères !

Ange-ours au cœur de mousquetaire, ton paletot n’est pas crevé. Les foins d’orient brûlent déjà sous les icônes, mais ta phrase, je l’ai vue, a bougé. Elle bougera encore !
Grand phrère, reviens, reviens par la paille, l’échelle, reviens dans la Croix, dans l’hémistiche de mes prières, hante-les, abrite-toi, mais reviens, par pitié, défends-moi !

Reviens dans le silence. Parle. Détruis-le. Sois dans les mots que tu as domptés. Sois dans la coquille, et les joues du tabac, le chocolat au lait, dans Marx, chez Guillaume Apollinaire et Dumas, dans le cuir, le vin, le sel et l’angle mort des forêts, dans l’antenne des Muses ! Sois partout, puisque tu n’es plus là…

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Soleil

La chaîne hallucinée frappe sur l’antenne du silence, trois fois, quand viennent les premières auréoles, les premiers signes.
Le coton s’évapore et s’attrape en lambeaux tantôt rosés, tantôt gris, dans les filins de la forêt.
Ô fausses tempêtes, noms superbes, lattes évidées ! — ah, et ces coups de couteau dans la main chargée d’enregistrer !
Quelle promesse apportez-vous que nous sommes incapables d’entendre ? Quel hymne ? Quel sacrifice empêché ?
La ligne de feu se dilate. Elle capillarise les étoiles. Ce n’est donc plus l’heure du Poète ! Dieu revient ! La Croix !
L’ombre remplace la fumée. L’encens s’abîme dans les flûtes à champagne. Rien encore n’a été pardonné.
La vision prend. Elle s’arrête sur les lignes des choses. Elle projette ses apriori synthétiques sur le cube blanc d’un œuf et sur le liseré d’un soutien-gorge,
Et ce faisant, elle synthétise ! elle arbitre ! Croyant bénir, c’est vrai, elle bénit !
La théologie du point du jour devient science physique quand Cybèle depuis sa chaire a taillé dans le granite son amphithéâtre magistral.
Regardez ses phrases dans leur taffetas ! écoutez l’opiniâtreté de son matérialisme ! Cartésiens, notez !  élèves de Staël, en piste !
Midi… Le jour est partagé. Son fil à couper le beurre a désossé l’argument. Tout est fixe Seigneur, dans ta flamme, ta Pentecôte soudain… Tout est figé !
Je suis, j’existe, mais ce n’est pas ce qu’on m’annonçait. Le désir brûle debout sur l’estrade gluante d’un instant qui aurait dû, mon Dieu, s’expliquer. Il est midi, c’est la pitié ! Il est midi dans le velours : une pointe de fer !
L’éternel recommencement tergiverse comme au bord des lèvres le miroir d’un baiser.
Puis l’alliance tombe, et c’est la rampe douce : la chute des anges vers le soir.
L’après-midi déroule son tapis de fleurs irréductibles à leurs noms. Les catégories s’enchâssent dans le tronc des arbres morts et sur le ventre dodu des patrons dans leur sieste.
Les adolescents font l’amour émus de part en part, cependant que les volets fermés dessinent sur les murs une géographie de l’héritage.
Les usines rotent. L’océan sous la croûte s’essaye à des combinaisons spirituelles, mais n’esquisse rien de notable sinon ce hiéroglyphe vert qui a tant fait parler.
Dans les blés près de l’ancienne colline, les cœurs se rétractent. La charité est tenté…
Le vent recense parmi les lueurs celles qui ont encore une question à poser.  
Les hiboux griffent le pédalier des orgues antiques. Les crapauds sont moins romains mais chantent eux aussi et, comme eux, ils fouillent les mystères de l’appartenance.
La ronde des planètes, l’alcool, les cris de la mère qui en voudrait davantage, les billets de banque en quatrième de couverture, la sueur des enfants…
Demain, le jour recommencera.
Aujourd’hui, demain, demain…

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Deux voies possibles

Deux voies possibles pour être libre : la sainteté ou l’art. Et aucune autre. Aucune. Celui qui n’est ni un saint ni un artiste n’est pas libre, et ne peut pas non plus être libéré. De nombreux maux du genre humain sont liés à cette dernière observation : ceux qui ne sont pas libres croient pouvoir être libérés autrement que par l’art et la sainteté. Ils font la guerre, les douze travaux, ils militent, ils taylorisent, se justifient, jugent, débattent, inventent, “progressent”, cherchent, arrangent, baisent, mangent, sautillent, s’exercent, jouent au tennis et font de la course à pied… et ce faisant ils tuent, se tuent, ils se décentrent, se divertissent, s’enferment, s’aliènent.

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Pourquoi Icare est-il mort ?

Le lys des dunes avait installé dans la grande tranche de la mer son nid de sable, et dans le ciel un lacis de sel,
Quand dans un mur compact et translucide comme du verre blindé ou de la glace par moins trente, une ombre, molle et angélique, se leva.
Nous volions Icare et moi depuis six jours et sept nuits au-dessus des récifs, à travers la tempête. Nous traversions le feu, le yaourt, la cendre, à mi-chemin de la terre impensable et du ciel impossible — disons, pour faire vite, quelque part entre Tolstoï et Dostoïevski ;
Quand cette ombre se leva : l’inverse d’un serment.
Notre liberté aussitôt devint grise et impure, semblable à celle de l’eunuque devant son ancienne maîtresse, sa petite amoureuse des temps jadis… Les dieux, hein, n’existaient pas.
Qui peut comprendre ça ? Icare ne s’est pas, comme on dit, “laissé emporter”. Il n’était même pas orgueilleux ou pressé.
Qui peut comprendre qu’en dehors de la geôle l’appui manque au cœur de cette paroi épaisse et froide qui l’empêchait d’être avec l’autre, l’inconnu au masque de fer, l’étoile de la cellule voisine, tout en lui permettant de communiquer avec lui ?
Qui peut comprendre qu’en plein vol Icare n’avait plus que lui-même, et moi, c’est-à-dire l’ombre de lui-même ?
Et comprendre cette logique qui n’a rien à voir avec la folie dont on l’accuse, mais procède au contraire d’une intelligence de la terre et d’une méthode d’artisan;
Qui peut comprendre que cette logique l’ait poussé à la fois vers le soleil et la mer ?
…et savoir que la damnation c’est ça. C’est exactement ça !
Icare, lui, savait. Icare l’avait compris.
Quand l’autre n’est plus là pour l’entraver, le désir d’être cède à celui d’avoir été.

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Les fonctions animales sont au fond du café

Les fonctions animales sont au fond du café à sept heures près des abattoirs industriels : le trait de cocaïne de l’équarrisseur,
Je ne sais pas le dire autrement. Elles sont là. Ce sont elles. La bête se mouche. Son fumet est royal.
Il faudra boire encore un whisky de supermarché, et vomir pour sentir dans la peau l’hypothèse de la grâce, la certitude d’un vice civilisé.
Le paganisme n’est pas un tam-tam sous les étoiles glacées du Capricorne. C’est l’interligne des Droits de l’Homme. C’est la deuxième lecture du Code Civil. Ce sont les licences IV affichées sous les tonnelles de mon adolescence comme un appel du 18 juin.
Le sacrifice quant à lui n’est pas sous la lame, à l’autel, mais sous l’âme, à l’hôtel, et le sang sur le menton de la Pythie a l’apparence du sucre — et le linceul est un préservatif !
Quant aux temples, ils ne sont pas dans le marbre constellé de Sicile ou sous les océans lactés de l’Atlantide,
Mais dans les ports, et plus exactement dans la vapeur d’urine quand la neige grise est aux rambardes des bateaux, ou bien au Mexique, ou bien chez Héraclite. Le temple cette fois, celui qu’il faudra reconstruire en trois jours, est dans la peau morte du Temps domestiqué. Il est dans les chants militaires, les agences, les marécages freudiens, dans les médicaments des éditions de poche, et, peut-être, dans ce craquement du point du jour quand la sirène des ouvriers, celle qui prévient les accidents, est en panne.
Les fonctions animales reviennent, croyez-moi ; elles reviennent, elles sortent de leurs tanières qui n’étaient pas comme on pensait au fond des galaxies du Neandertal ou chez les troglodytes, à Pergame — qui n’étaient même pas dans le Coran ou dans le Capital! —
Mais sur la Côte d’Azur, dans la crème, dans les congés payés, sur Netflix, dans le porno quand l’homme sans visage humilie sous son nacre une femelle aux ailes d’ange, dans les néons violets, dans le taux directeur. Baudelaire je crois l’a écrit quelque part. La nuit de l’Homme est éduquée.

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Invitation

La ville quand elle remplit le formulaire du soir et quand les barbelés de l’horizon arrachent au jour sa peau morte ;
La ville affamée quand elle commence à avoir froid ;
Et lorsque dans ses rues les moins bien dessinées, enlaidies par une certaine idée de la justice sociale ;
La ville, ma ville adorée, commet l’irréparable.
Ses drapeaux se replient au frontispice de la mairie,
Ses lampadaires allument leurs torches du Nouvel An
Et l’essaim se remplit de bruits de couteaux et d’assiettes, au point du jour scarifié ;
Alors les enfants exigent que la chambre reste ouverte (ils savent !)
Et le diable dans son long manteau noir est de sortie — élégance légendaire, quelque peu ridicule, Adam gourmand et fier —, le diable, le bon vieux diable…

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Le phasme et le caméléon

La pensée est un caméléon : elle ressemble à ce que l’esprit lui a donné à manger. L’esprit est un phasme : il ressemble à ce qui est immangeable.

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Pourquoi se convertir ?

Il ne faut pas se convertir pour être sauvé au contraire. La conversion est un risque définitif. Nulle part l’enfer n’est aussi séduisant qu’aux alentours de la vérité. Aucune excuse n’est aussi peu acceptable que celle de celui qui savait.

Il faut se convertir pour sauver, quitte à périr. Il faut se convertir pour les autres, vers eux. La conversion est moins un acte de libération qu’un enchaînement par charité. Et c’est la plus grande aventure possible. C’est la voile absolue. C’est l’Amérique tous les jours, avec entre elle et vous la mer des Sargasses et les côtes impossibles. C’est la solitude du marin. Quelle solitude, mon Dieu ! C’est l’absence du fond pour jeter l’ancre. C’est l’étoile là-bas, qui guide mais qui est loin, si loin et si proche à la fois, si inactive et en même temps si nécessaire, si nécessaire !…

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