Journal d’Anton B.

Lecture du Journal d’Anton Beraber sur Instagram (@arouetditv). Je ne comprends pas pourquoi les lecteurs d’aujourd’hui ne sont pas à plat ventre devant Beraber, qui est sans aucun doute le meilleur styliste de notre génération, avec Marien. Difficile d’ailleurs de pas être tenté de l’imiter. Mais si on essaye tout de suite on s’aperçoit que la « façon » n’est qu’à lui. J’aime les fusées éclairantes qu’il lance quand on ne l’attend pas vers les grandes figures mythologiques, vers la politique internationale, ou vers les clefs de voûtes éthiques. Il les lance, ça éclaire, puis il détourne les yeux, il rallume la télévision, il s’en fout, il se gratte les ongles des pieds, il s’étonne. Tout l’étonne. Il se rend disponible.

Je lui laisse un message tiens : « Ah, Beraber ! On aura raison d’être sur cette saloperie d’Instagram rien que pour lire ton Journal. C’est dix mille mètres au-dessus de tout ce qui est écrit partout ailleurs, imprimé ou non. Y a cette manière que t’as de détourner l’objet de la sensation qui était prévue pour lui. Puis y a aussi ces fusées éclairantes que tu lances dans la phrase, quand on s’y attend le moins, derrière un bourrelet adverbial que t’as tassé à un point virgule comme de la poussière de pain — ces fusées éclairantes que tu lances vers des universaux dont les auteurs de nos jours ne se donnent même plus la peine de discuter la coextensivité. Puis y a ces étonnements qui confinent parfois au romantisme, mais qui dans ta semoule réaliste donne quelque chose de plus naïf et de plus sombre que le romantisme : un werthérisme de fin de soirée, quand la peau des filles devient comme de la mue de serpent et qu’on ne sait pas très bien si oui ou non il faudra laisser un billet sur le meuble à l’entrée. Putain, je vais même finir par aimer tes photos. »

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Le Navire de bois, Hans Henny Jahnn

Je ne connaissais pas Hans Henny Jahnn. Je vais tout lire. Dans Le Navire de bois, je trouve quelque chose qui me manquait chez Hermann Broch, et même chez Junger que j’ai tant aimé, ou chez Gunter Grass. Le symbolisme de HHJ est plus latin. Puis il y a ces phrases nominales. En revanche c’est sans Dieu. Même l’hypothèse de Dieu n’y est pas. C’est du protestantisme sans la veine palpitante de Luther, ou le lyrisme d’un Herman Melville : Achab ne sait même plus sur quoi il est censé lancer son harpon. Et il y a du Kafka, évidemment, celui du Voyage en Amérique, l’absence de l’absence de Dieu ; dès le début du roman le père prétend que le fiancé ne peut pas monter à bord du bateau parce que « ce n’est pas prévu », voilà qui est très kafkaïen, on nage dans le pétrin administratif, dans des formulaires en forme de flammes de l’enfer ! Ce qui fait le particularisme littéraire du symbolisme de HHJ (et qui le différencie de Kafka ou par exemple d’un auteur comme Raymond Roussel qui par certains aspects, celui des machines avec des recoins infinis, pourrait lui aussi être comparé à HHJ) c’est quelque chose qui échappe à la philosophie, à la phénoménologie, et même à la psychanalyse, et évidemment à toute théologie … Voyons par exemple ce verrou qui s’ouvre depuis l’extérieur. Raymond Roussel aurait adoré ce verrou, mais l’aurait rendu plus compliqué, plus alternatif. Jamais Broch ou Junger quant à eux n’auraient osé pareil écart. Kafka aurait fait l’inverse : un verrou qui se verrouille automatiquement depuis l’intérieur au lieu d’un verrou qui s’ouvre automatiquement depuis l’extérieur. HHJ garde sa distance, le verrou reste dans l’anecdote, et pourtant il nous l’insère dans la tête, on ne cesse d’y penser dans les pages suivantes. C’est ce verrou qui emporte le navire de bois, c’est lui qui justifie que Gustav reste à bord, c’est lui qui rend le subrécargue si suspect. Ce verrou c’est moi, lecteur.

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Les Vagues, Virginia Woolf

Je trouve ça meilleur que La Recherche du Temps perdu, d’autant que l’objectif il me semble est exactement le même : recomposer la mémoire comme elle est, la rendre comestible, transmissible par métempsychose. Si j’étais psychologue, je ferais une analyse complète, et ça serait chiant, ça serait inutile, parce que c’est surtout d’un effort poétique qu’il s’agit, poétique au sens pur du terme, le sens antique, c’est un chant. C’est une résurrection. Quelle liberté ! Quelle virilité dans ce texte ! Combien il savoir être fort pour se défaire ainsi de sa gangue bourgeoise (je me souviens de l’enregistrement de sa voix que m’avait fait entendre Marien : sa voix « flutée » disait Marien ; Woolf parlait si je me souviens bien des mots qui étaient passés de bouche en bouche avant d’arriver dans notre oreille) — de sa gangue bourgeoise et des injonctions éditoriales ! S’en défaire à ce point ! Être libre à ce degré !

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Psaume 12/11

  1. [À ce grand homme à la peau très blanche, qui portait des rangers et un couteau à la ceinture ; il s’était autoproclamé “gardien du quartier”. Je n’ai jamais eu peur de lui… Tard la nuit, bourré, il donnait des coups de poing dans le flanc de son chien, et lui griffait les yeux, pendant que moi, dans ma chambre là-haut, je lisais Joyce.]

2. Seigneur, ouvre les fenêtres. Fais-nous voir le grand cèdre. Bientôt la journée dressera ses portes de plastique autour de nous : oreillettes, blanches baskets, torrent de courriels… Je serai pris dans la sphère armillaire du manège administratif : les neuf cercles du désir. Bientôt je serai dilué dans la station de métro François Verdier, et à l’université, troisième étage, bureau 301… Je serai de la pluie sur le capot d’une bagnole.

3. J’agencerai des phrases sous la gorge du Corps Livré. Je porterai ma chemise sans col, celle du clan nominaliste, et me dirai démocrate, progressiste, aérien, vainqueur, cultivé. J’inventerai des liens de chair. J’exciserai la Vérité. Si on me le reproche je n’aurai qu’à répondre en haussant les épaules : “quelqu’un l’aurait fait”. J’irai voir sur l’application de la Caisse d’Épargne, vérifier que j’existe et surtout savoir à quel point. Puis je frapperai le distributeur de boissons pour qu’il me rende enfin la monnaie. Je frapperai de toutes mes ridicules forces. J’aurai faim. Je serai fatigué.

4. Il faudra que Dieu s’accroupisse sur notre misère. Qu’il aille jusqu’à la couture de notre bouche, vienne dans nos souvenirs, et qu’il sache ce que j’ai fait du talent qu’il m’a confié. J’ai oublié le numéro de téléphone de François, je suis brouillé avec Marien, je tiens à jour le répertoire de mes actes manqués, j’ai même couvert le miroir de la salle de bain avec du cirage… Ce talent je ne l’ai ni enfoui ni perdu, pas plus que je ne l’ai fait fructifier ; je l’ai livré, je l’ai fondu, je l’ai immérité, je l’ai gratté dans une semoule de basalte, je l’ai vendu aux enchères, je l’ai enfoncé dans des vagins malades, je l’ai déposé sur les yeux d’un mourant à l’hôpital. Voilà ce que font les artistes de nos jours au lieu de se convertir : ils trahissent…

5. Ils me font marrer quand même, de nos jours, les artistes. Ils bricolent des discours débiles. Ils vont à des foires, ils montent sur des estrades pour parler, ils publient sur Instagram, ils stratégisent, ils supplient les éditeurs et les galeristes, ils les sucent, ils se vendent à des agents, ils se travestissent, ils répondent à des journalistes en prenant un air modeste et sérieux, ils conspirent contre la Beauté et la Vérité, ils font semblant d’avoir des opinions révolutionnaires en disant je cite “il faut préserver l’environnement”, ils se vautrent dans des exofictions chiantes, ils s’injectent de la moraline fade, ils inventent des concepts, ils vont voir le psy gaiement, ils bouffent des légumes, ils s’intéressent au tantrisme et à la cuisine coréenne, ils candidatent pour des résidences d’écriture, ils collectionnent les subventions, ils guettent les récompenses, ils se congratulent les uns les autres, et ça marche — et plus ça marche hein plus ils se disent qu’ils ont eu raison de vendre comme ils l’ont fait leur âme à des putes et des boutiquiers. “Je suis invulnérable” préviennent-ils une fois que dans le secret de leur cœur il n’y a plus rien à violer.

6. Et malgré ça, t’es là Seigneur, je t’ai encore vu ce matin place Dupuy devant la vitrine du fromager. T’es là putain. T’y crois encore. Tu te laisses pas faire. Tu distribues le salut à la sortie du métro. Tu t’assois avec les clochards au milieu des couvertures trouées et des cleps narcoleptiques. Tu te files avec les riches, tu les abandonnes pas, tu restes près d’eux malgré leur mauvais goût et leur égoïsme : je t’ai vu avec Lionel Parent le psychiatre, dans sa Porsche Cayenne, il écoutait Fun Radio, tu souriais… Quelle patience. Même les artistes officiels tu les laisses pas tomber. Tu les écoutes dire n’importe quoi. Tu les accompagnes dans les expositions de province. Tu les aides à trouver des subventions. Tu plaides leur cause auprès des éditeurs débiles et des galeristes suffisants. Tu les encourages. Même les curés apostats tu les soutiens.

7. Tu es debout dans ta Parole. Tu te tiens tout entier dans tes phrases. Tu a recouvert les paraboles de ton fils d’un manteau de chair : muscles, nerfs, conduits visqueux, foie, sexe, ongles, poils, papilles. Ton sang ne parle pas mais ta Parole a saigné. Personne ne peut plus t’empêcher de dire la Vérité. Quand Miclo est morte tu étais là avec maman et moi à la morgue, dans l’ombre. Quand Octave a été opéré, tu étais avec Daphné et moi à la cafétéria de l’hôpital. Quand dans l’enfance je me suis perdu en montagne à travers le brouillard et les rideaux d’eau de pluie, quand à l’adolescence il y a eu cette bagarre générale sanglante, quand je me suis retrouvé en garde-à-vue à Bayonne, et puis en Serbie quand la neige tombait sur les tanks et les DCA de la forteresse de Kalemegdan, et puis au milieu des gratte-ciel de Montréal quand je suis devenu quelqu’un d’autre, toujours tu étais là, chair et âme, Paraclet, et toujours, toujours Seigneur tu parlais…

8. Tes paroles ne passeront pas. Tu ne les laisseras pas passer. Tu leur a construit une première capsule : le peuple Hébreux ; puis un vaisseau : le mystère de l’Eucharistie doublé de celui de la Croix. Ainsi sont-elles prémunies contre les flammes de la race. Aucune réforme n’en viendra à bout. Elles sont impossibles à rééduquer. Elles seront toujours là, sur Terre, dans leur reliure pleine peau.

9. Les andouilles et les assassins marchent devant eux comme Descartes le leur a enseigné: les yeux fermés, les oreilles bouchées. Ils ne veulent ni lire ni entendre ta parole. Parfois ils se télescopent, alors ils ont l’impression d’avoir rencontré un ange, ils se roulent des pelles entre semblables, ils enfoncent leurs doigts dans les yeux et les oreilles de ce supposé ange, ils en pleurent de joie, ils se haïssent eux-mêmes en croyant adorer quelqu’un d’autre, le désir les ronge, puis l’autre s’en va, la solitude revient, la marche aveugle recommence.

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L’espace public habermassien

Une grande tarte plate. Les fruits n’ont pas été dénoyautés. De petits fruits même pas appétissants. On ne sait pas très bien si ce sont de grosses cerises gorgées d’eau ou bien des abricots trop petits. Beaucoup de monde autour de la table : des vieux, des enfants, des couples. Tous ont l’air sérieux, ils le prennent en tout cas, se forcent à le prendre, et ont faim. Ils se savent importants : une espèce d’aristocratie libérée de la chrysalide de la Tradition. Ils sont sûrs désormais de ne pas mourir de faim. Ils attendent le coup de sifflet, c’est tout. Devant eux c’est la tarte éblouissante de la liberté. C’est la démocratie. C’est le progrès. Ils se disputent un peu en se demandant comment on va la couper, mais ils sont assurés d’en avoir chacun une part, aussi la dispute ne va-t-elle pas trop loin, quelques yeux crevés rien de plus. Le coup de sifflet ne vient pas. La tarte pourrit sous leurs yeux. Dieu a déménagé chez les fascistes, c’est ce qu’on raconte autour de la table. Ils finissent par y mettre un peu les mains sur cette fameuse tarte. Ils se barbouillent sans manger. Ils se plaignent. Ils y croient encore. Ils se sentent élus. Ils veulent vivre longtemps. La mélancolie leur donne soif. Ils collectionnent les autocollants européens. Ils sont inscrits à la Sorbonne pour la rentrée prochaine. La tarte fond. Bientôt elle n’est plus qu’une flaque de soupe qui sent les pieds. Mais ils en veulent. Ils en rêvent. Ils jurent que c’est ça la solution. Il faut ABSOLUMENT que ce soit ça. Ils l’ont appris à l’école. C’est la tarte éblouissante de la liberté, la démocratie… C’est le progrès.

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Chat

Cette nuit un chat s’est installé dans ma gorge. Il aura profité que j’étais mené par le bout du nez cette fois encore par l’assassin qui prétend dans mes rêves être l’ombre d’une femme (pour le dire autrement je dormais la bouche ouverte). Il a fait son nid d’abyssin dans le département du langage. Il a léché mes glandes avec sa langue sèche, agile, râpeuse. Un gros matou éborgné, une boule de poils 1920, un hyperchat aux yeux jaunes. Tout de suite il a roucoulé, et moi je m’étouffais, et j’essayais d’appeler à l’aide, inondé de feutre, pendant que lui l’envahisseur au pelage mauve miaulait comme une courtisane!

Quand les premières lueurs ont plié le point du jour, la bête a eu faim. Elle a mangé la bibliothèque. Un à un mes souvenirs se transformaient en hachis parmentier. Je toussais, débile, illettré ! J’étais neuf et sincère comme un nouveau né ! Ce petit salopard dans mes entrailles avait les moustaches trempées de bile et de sang ! Il purgeait mon cerveau ! La panthère mangeait l’hippocampe !

Bien repu, lourd et ventripotent dans la flaque encore fumante de mon passé, installé dans son poil lisse et gras de lionne, il a baillé le traître. On voyait les canines longues et tranchantes. Puis il a quitté ma gorge à midi. En ouvrant les yeux je me suis rappelé que j’avais beaucoup bu et fumé hier soir. J’aurais sans doute conclu que tout ça n’était qu’un cauchemar idiot s’il n’y avait eu sur le lit ces inflexions régulières du drap. Je me suis éclairci la gorge et quelques minutes plus tard, en ouvrant les volets… je ronronnais.

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Alejo Carpentier, Le partage des eaux

J’en sors couvert de gouache fraîche, de pâte à l’eau multicolore, régénéré par des textures vivantes. J’étais à l’atelier, à l’établi, sur la pirogue avec Rosario, dans le duvet d’amour, sous l’onde chaude ; j’étais l’organe humide du poète poussé par un courant biblique à travers les rideaux successifs de la jungle tandis que des crapauds me tombaient sur la tête et que des araignées rouge escaladaient mes cuisses. Là-bas, l’Europe avec ses futs doriques s’écroulait, ployant sous le poids d’un érotisme positiviste et totalitaire plébiscité par les sociologues, entraînée vers la fin de l’Histoire par une fausse liberté technologique ennemie de toute forme d’art — une fausse liberté hitlérienne… Alejo Carpentier m’a embarqué derrière le Signe, sous les tamariniers de chair, dans les confins du langage, vers les chants, vers les dieux chanteurs, anges joueurs de maracas, gorgones incas, systèmes d’indifférenciation du feu et du sang, indifférenciation aussi de l’eau et des nerfs, poétiques sacrificielles, murmures impénétrables à la psychanalyse.

L’infini mimétisme de la nature vierge, caché sous la chair des pétroglyphes, me présentait des êtres dont la particularité fut d’être autant plantes qu’animaux : lézards-concombre, châtaignes-hérisson, larves-carotte, caïmans à écailles d’ananas, troncs couverts d’anatifes, lauriers hermaphrodites… La vie, cette vie édénique où jardiner consiste à donner aux choses des mots qui leur seront coextensifs, cette vie-là s’offrait à moi pour quelques heures de lecture bénies tandis que l’Amérique sauvage se substituait dans mon temple à la vieille Europe ; l’Amérique et ses décrochés nérudien, l’Amérique et ses trouées grammairiennes à la Octavio Paz, son jazz cortazaroïde, ses syncopes vallejiennes, ses analogies lezamalimesque, et ses verts, vert d’eau, coulures d’émeraude, vert Véronèse, vert Diadorim… Je me tenais avec les Conquérants face aux Hommes de Maïs, sur le socle sanglant des teocalli. J’écoutais leurs instruments étranges : cylindres ornementés au feu, tambours à plectre cruciforme, trompes en corne de chevreuil, buccins d’argile.

Dans ce livre j’ai vécu l’âge du Feu, avec sans cesse la sensation de progresser vers un principe maternel qui, comme l’écrit si bien Carpentier, est le “prologue secret de toute théogonie” ; et j’ai vu la musique venir au monde dans la bouche du Sorcier ; puis j’ai quitté Rosario moi aussi, je l’ai quittée pour écrire, et peut-être aussi pour planter ma pelle à grains loin des eaux mères, et le livre s’est refermé ce matin comme une jungle ; c’était le même bruit de succion.

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Madame Courrège

À côté de chez nous habite une maison abandonnée. Les briques pullulent. Les fenêtres à moitié neuves jamais ouvertes dégueulent une lumière crayeuse. Dans les hauteurs c’est le peuple des pigeons, rats célestes, anges dégueulasses. Les tuiles sont neuves, et tout est plus ou moins neuf, mais déjà mort, momifié, jamais utilisé. Des câbles électriques pendouillent ; pendouillent aussi des mousses soyeuses et de la laine de verre comme de paupières infestées. Faut se rappeler dans quelle époque on vit. Plein centre ville : immortalité administrative, partout laideur et connerie.
La maison appartient à Madame Courrège, un petit morceau de femme très maigre encapuchonnée toujours dans le même imper dégueu, noir, et planquée sous un bob bleu foncé, avec des grandes lunettes de plexiglas dans le genre de celles qu’utilisent les soudeurs de chantiers. Elle est aveugle, en tout cas c’est ce qu’elle dit. Elle s’accroche à sa canne blanche d’apocalypse. Elle est méchante. Elle est drôle. Elle me traite de voleur. Elle n’en a rien à foutre des fientes de pigeon ; elle fera rien pour les enlever, j’ai qu’à passer le jet d’eau si je suis pas content. Persuadée que sa maison est un palais, aveuglée jusqu’à l’âme, elle veut la vendre pour le prix du Taj Mahal, mais c’est surtout une bonne raison de pas la vendre, car cette maison c’est son seul ami, son gros animal, c’est sa divine folie. Tous les jours elle lui rend visite, elle quitte son hospice rempli de bébés vieillards morveux puant la soupe et le désinfectant, prend le bus je sais pas où, puis arrive rue Idrac comme une ancienne reine, elle monte dans sa tour, elle ouvre les fenêtres, elle caresse les pigeons comme des chats, et elle se fout à poil sur sa terrasse là-haut, et si ça se trouve elle était déjà à poil en arrivant sous son grand imper sale. Elle se croit au paradis. Elle adore être aveugle. Elle chante des trucs porno en latin. C’est un ange. Dieu la brûle. Elle le voit. Elle s’en fout. Elle chiale un peu pourtant. Elle essaye de téléphoner à son fils. Puis elle remet son imper tranquillement, elle se déguise à nouveau en petite sorcière provinciale, elle referme les fenêtres, lentement, elle se frotte un pigeon mort sur la langue, et on la voit repartir dans la rue Idrac, clopinant avec sa canne blanche de Gandalf, elle marmonne, elle bave, elle ricane, elle reprend le bus et rentre dans son hospice où elle jouera la folle jusqu’à demain, au milieu des reliques puantes et des infirmiers débiles.

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Cent phrases pour Marc-Édouard Nabe

1. Clio est bonne ménagère ; elle nous demandera de nous laver les mains, de nous refroquer et de présenter nos excuses à ce grand monsieur qu’elle a fait asseoir dans le salon près du feu.

2. Les profs de littérature attendent avec impatience le jour où Nabe mourra car alors ils pourront commenter quelque chose de plus balèze, de plus fumant et d’infiniment plus littéraire que Claude Simon l’andouille de la place Monge.

3. L’accélérateur de particules.

4. Nabe et la Beauté, un soir, près de la mer, à Marseille, bras dessus bras dessous, costume, borsalino, et loin dans les ombres et les vagues : un halo de clarté.

5. Avant lui les femmes en littérature étaient anges ou sorcières, marquises ou putains, fonctions, mais elles n’étaient jamais des femmes.

6. Sur la vague d’ondes avec son jazz et sa boxe !

7. Nabe est moins un écrivain qu’un saint.

8. Colère byzantine.

9. Nabe bucco dinosauro.

10. Nabe dans certains morceaux est plus chrétien que Jésus.

11. Nabe est drôle, Nabe est vivant, Nabe n’a jamais trahi.

12. L’écrivain cardinal.

13. Si Nabe avait continué à dessiner pour Hara-Kiri, Wolinski serait encore vivant et Philippe Val déjà mort.

14. Quand Nabe a tort la Vérité se pose des questions.

15. Jamais une once de pédagogie, pourtant on comprend tout, on voit tout, on sait déjà, on est d’accord, jamais on n’oubliera.

16. Il y a plus de philosophie dans dix lignes de Nabe que dans les 200 livres de Michel Onfray et les 5000 heures de radio de cet abruti d’Enthoven.

17. Sans Nabe les attentats du 11 septembre auraient parfaitement réussi.

18. Pour comprendre Nabe il faut tout lire, et dans l’ordre.

19. Sans lui qui lirait John Cowper Powys aujourd’hui ?

20. Où chaque phrase est d’actualité.

21. Dans le monde de l’édition, tout le monde sait que Nabe est le meilleur, tout le monde le lit, mais personne n’en parle ; c’est l’icône secrète, celle d’un saint inadorable.

22. Le but de Proust était la métempsychose, celui de Nabe la transsubstantiation.

23. Proust a retrouvé le Temps mais Nabe a retrouvé Proust.

24. Nabe ne parle jamais que d’une seule chose : le langage ; son œuvre est une longue, une colossale, une saignante, une spermatique, une tiepolesque analogie.

25. Même son Twitter est une œuvre d’art.

26. Chaque fois qu’il parle du corps d’une femme il parle de celui de la Vierge Marie ; le sexe et l’âme pour Nabe c’est la même chose ; avec des mots magiques il essaye de les transsubstantier dans le corps des pages.

27. Entre 1980 et 2020 en France, que s’est-il passé ?

28. Dante épicier rue Sauton.

29. Dans son jazz ténébreux, il n’y a pas une place pour la Beauté ; toute la place est pour la Beauté.

30 Le rêve de Sollers c’était d’être Nabe, tandis que Nabe rêvait que Sollers soit Sollers.

31. Le seul à être resté Tel Quel.

32. Tous les nabiens à part moi sont des gros cons.

33. Flamme à triple foyer.

34. Le Bonheur, Alain Zannini et L’Homme qui arrêta d’écrire : trinité romanesque.

35. Quand les historiens éplucheront Le Journal, Printemps de feu et Les Porcs, ils se tourneront vers leurs collègues profs de lettres : « pourquoi n’avez-vous pas fait votre travail ? »

36. Première soutenance d’une thèse sur Nabe : 2034 ; cinquante ans plus tard elles seront au moins cent répertoriées sur le fichier national.

37. Les éditeurs étrangers se tourneront un jour vers les services « cession de droits » des éditeurs français : « Qu’est-ce qu’on en avait à foutre d’Amélie Nothomb et de Jean-Christophe Ruffin ? »

38. Peter Pan marseillais.

39. Hélène dans les bras de Nabe : une sculpture de Rodin.

40. La seule chose qu’on retiendra de la vie de Georges-Marc Benamou c’est qu’il a frappé Nabe.

41. Les Porcs : épopée circéenne.

42. Diane Tell l’a eu son voyage ; elle les a eus ses bijoux, ses fleurs, ses parfums, sa villa.

43. Picasso l’aurait peint rouge, jaune et noir, avec peut-être une glissière en hauteur et une lunule solaire.

44. Un jour on se demandera si le gars bizarre et triste qui fume des clopes dans Le Vingt-septième Livre pendant que le couple d’en face baise et écoute du jazz à plein tube au milieu d’une jungle de fleurs, on se demandera si ce gars-là a réellement existé.

45. Le génie national écrivait pour L’Idiot International.

46. Nabe c’est Hamlet : en se faisant passer pour un fou au milieu des menteurs professionnels, il a obligé la Vérité à sortir du bois.

47. Nabe est à la fois plus punk que tous les punks, et plus philosophe que tous les philosophes.

48. Nabe n’a jamais vraiment été français, alors que la France tôt ou tard finira par être nabienne.

49. Baudelaire l’aurait adoré, Verlaine l’aurait dragué, Rimbaud s’en serait branlé.

50. Mitterrand le lisait.

51. Ils feront un film sur Nabe et ce sera nul.

52. Patience, patience, patience, patience !

53. Les Éclats c’est comme le reste de l’œuvre : si on ne voit pas tout on n’y comprend rien. 

54. Nabe est assez artiste pour vendre ses vieilles fringues, et les nabiens assez cons pour les lui acheter.

55. Le seul à avoir réussi un portrait de Nietzsche n’était pas nietzschéen mais bloyen.

56. Combien les vies de Sollers, Houellebecq, Beigbeder, BHL, Soral et tous les autres eussent été plus faciles s’il n’y avait eu dans leur siècle un ange envoyé par Dieu pour les démasquer !

57. Malraux et Sartre ont préféré mourir avant qu’il entre en scène, de peur d’être ridiculisés.

58. Nabe bande.

59. Il ne passe pas à la télévision mais dessus.

60. Claudel écrivait dans l’espoir d’être lu en l’an 2000 par quelqu’un comme Nabe.

61. Nabe quand il écoute du jazz se rêve moins jazzman qu’instrument. 

62. Mozart quand les anges le font chier lit un livre de Nabe.

63. Ah l’Un !

64. Imaginer Nabe sur les bancs d’un collège c’est comme imaginer Mallarmé en train de corriger des copies : c’est drôle, c’est impossible, et pourtant c’est vrai.

65. Le jour où Nabe accepte de partager Hélène, Homère tapant sur l’épaule de Ménélas : « Tu vois, c’était pas si compliqué ! »

66. Même L’Enculé c’est bien.

67. Nabe n’en a rien à foutre de la campagne.

68. Viking turc.

69. Un jour la rue Sauton s’appellera Marc-Édouard Nabe.

70. L’hellénoprotestant.

71. Si Nabe ne mourra jamais ni de faim ni de soif c’est parce que contrairement au roi Midas il est capable de chier de l’or.

72. Toutes les richesses du monde pour une conférence de Nabe au Vieux Colombier !

73. Youtube, média nabien.   

74. L’État devrait le loger gratis au Louvre. 

75. Nabe n’est pas en avance, mais pile à l’heure ; c’est nous qui sommes en retard.

76. Chaque sou qui lui manque nous appartient.

77. Au lieu de réclamer le « RIC », les gilets jaunes auraient dû exiger une pension d’état pour Marc-Edouard Nabe.

78. Chez Gallimard dans le hall : un diamant de feu dans la cité des cloportes.

79. Chasse-t-il les papillons au bord du Lac Léman ?

80. Jean Genet hétéro, sans Sartre pour lui casser les couilles.

81. Au-delà du volcan.

82. Choron en Prospero, Nabe en Ariel.

83. Morgan Sportès ne s’en est jamais remis.

84. Pour chaque auteur majeur il faudrait un Wikinabia : voilà à quoi devraient servir les enseignants-chercheurs en littérature française (section 09 du CNU) ; puis il faudrait relier les Wikinabia entre eux : voilà à quoi devraient servir les enseignants-chercheurs en littératures comparées (section 10).

85. S’il veut entrer dans la postérité, Michon devra consacrer un livre à Nabe.

86. Alexandra c’est Gala.

87. Darius et sa gueule de roi sibérien déchu.

88. Nabe devrait faire un procès à l’Académie française ; d’ailleurs c’est ce qu’il fait depuis quarante ans.

89. Dans le narthex avec Simone Weil : « tu veux ou tu veux pas ? ».

90. Le seul anti-antisémite antisioniste.

91. Les lunettes de soleil ne lui vont pas du tout ; ça n’allait pas non plus à Picasso.

92. Le soir de Noël il arrivera par la cheminée pour filer des claques aux parents.

93. Si Thérèse de Lisieux n´avait pas existé Nabe l’aurait inventée.

94. Céline quand même doit bien se marrer.

95. Hommage à Van Gogh, hommage au soldat Malchus, et préfiguration d’une époque sourde au génie: Nabe ne peint jamais les oreilles.

96. Le sonar.

97. La morale est détestable, donc la morale déteste Nabe.

98. Un luthérien amoral, lyrique, byzantin.

99. Quand on leur demande leur avis, les libraires donnent des « coups de cœur » à Barabbas.

100. Le Mozart du film Amadeus est nabesque.

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Boutang

Phacochère celte, platonicien…

Quand l’étésien entre dans la Sorbonne…

Troisième ligne thomiste…

Moine-soldat…

Maurrassien plus intelligent (plus humble, plus poète, plus linguiste, plus chrétien, plus français même, plus fidèle, plus antisémite : un antisémite sioniste…) que Maurrass…

Mur mûr…

Ours philosophe, celui qui a transformé la Caverne en Purgatoire…

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Interchangeables parlementaires

Il me semble que plus personne parmi les politiques ne croit en une quelconque forme de mystère (sinon dans la vie privée, ce qui revient du point de vue de la politique à ne pas y croire), de sorte qu’aucun de nos députés n’oserait prononcer à l’Assemblée les mots “âme”, “salut”, “humilité”, “vie”, “art”, “beauté”, “patrie”, “destin”, “héros”, quand il faudrait non seulement avoir recours à ces mots, mais surtout en promouvoir l’équivocité qui, seule, est susceptible de servir de terrain à une dialectique nationale, et de terreau à l’expression d’une volonté populaire (si jamais une telle volonté existe encore en France, ce qui est loin d’être évident). La pluie de vocables vides (laïcité, croissance, culture, créativité, bienveillance, système, flexibilité) n’est pas un symptôme du mal mais le mal lui-même, car en effet lorsque les puissants utilisent ces mots vides le Vide devient puissant, et à la fin c’est lui qui règne, c’est lui qui envahit, il s’immisce, il déconstruit, il nous envoie ses architectes de l’enfer pour ravager nos villes… L’extrême gauche, l’extrême droite, l’extrême centre, les bourges libéraux, les ploucs donneurs de leçons, les petits inquisiteurs connards, les apôtres de la laideur, les militants bourrés jusqu’à l’os de certitudes républicaines sont les interchangeables missionnaires du Vide. Leurs ancêtres, qui réclamaient une langue univoque, ont mis au point une langue vide, et ont donné ainsi le pouvoir au Vide, le Vide qui effectivement est univoque, sans référent, à la dérive dans le Rien, et mélange sous ses ailes les votes, les manifestations, les prises de parole en un même bouillon médiatique, un hypermarché déréalisant, unique et interminable divertissement hollywoodien, dans lequel pataugent les derniers hommes, c’est-à-dire les abonnés à Netflix qui croient que rien n’existe qui ne soit pas accessible à la raison d’un abonné Netflix, et qui votent pour élire des députés eux-mêmes abonnés à Netflix parce que décidément “c’est important de voter“.

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La meilleure part du temps (Ovadia, 2022)

Quatrième de couverture : « Le Temps est-il un fleuve, jamais deux fois le même : un cours d’eau impossible à remonter ? Une prison ? Un dieu tueur, ou bien, comme disait Kant, une forme pure de l’intuition sensible ? Et si c’était le sceau d’une promesse secrète ? S’il s’agissait non pas de ce qui passe, sépare et emporte, mais au contraire de ce qui retient, rassemble et supporte ? Pour écrire ce livre, j’ai œuvré comme ces inspecteurs de police qui épinglent à leur liège les éléments du dossier : la photo d’une arme, un rapport, un numéro de téléphone, un article de journal, etc. En changeant de rythme et en éclatant le propos,j’ai d’abord procédé par réfraction avant de concentrer les rayons attrapés ici et là vers un même point qui se trouve être à la fois l’origine et la destination du Temps. Un point marqué d’une Croix. » “

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Psaume 11/10

  1. [À celui qui tient quand on pousse et se maintient si on repousse. À celui-là qui garde… Et pour qui la stupeur est moins le fait de la surprise ou, pire, de la panique, qu’un réflexe de même nature que la louange ; une voie plus brutale — plus stupéfiante — d’accès à Lui.] C’est Lui mon refuge. Il est ce qui épaissit, clarifie, éclaircit chaque chose à chaque endroit de chaque instant. Comment pouvez-vous croire qu’il y a quelque espérance dans la fuite ? Comment pouvez-vous imaginer vous retirer du monde, et louer le Créateur depuis le non-créé, avachis dans le refus ? Sommes-nous des oiseaux désailés ? Pataugeons-nous dans les marécages du néant ? Laisserons-nous des philistins gagner la guerre, sous prétexte que le combat nous aurait abaissés — et il nous abaissera, amis… Aimerons-nous l’amour au point de nous en faire les ennemis ? Aimerons-nous la création au point d’en être retranchés ? Nous sommes le sel de la Terre. Salons. Diluons nous dans la planisphère. Relevons-la. Révélons-Le. Et salons ! salons !

2. Car ils sont là. Ce sont les Impatients. L’impatience c’est le péché originel. Ce n’est pas l’orgueil comme je l’ai cru, qui est secondaire, qui est causé, qui est explicable, tandis que rien n’explique l’impatience sinon elle-même. Le Diable c’est l’Impatient. Il bande son arc, et ne croyez pas chers ermites, chers bouddhistes d’Éphèse, que sa flèche n’ira pas vous chercher dans votre indifférence, sous votre pli décréé, dans votre sagesse muette — car c’est là précisément ce qu’il vise ! Les autres sont déjà avec lui, et tous ensemble ils visent, dans l’ombre, ce qui leur a d’abord échappé. Les théologiens seront d’impatients théologiens. Les mystiques des mystiques impatients. Et le sage se hâtera, mélancolique, vers sa sagesse… Et cette hâte, cette impatience, retournera la grâce contre elle-même précisément où la grâce se sera crue préservée. Impatiente de fuir l’orgueil, elle aura été dévorée par sa hâte au point d’en concevoir quelque orgueil ! La technique se chargera du reste.

3. La technique produira l’inversion. Elle interdira à l’analogie d’avoir un référent, de sorte que le rapport sera inversé puis interchangé, interchangeable, autoréférentiel. Plus rien ne sera juste quand tout sera justiciable et, à l’os, judiciarisé. Que fera le juste, quand sept mille lois auront été impatiemment écrites pour lui dire comment verser de l’eau dans son verre et cela, inversion oblige, au nom de la liberté : liberté de boire, liberté de différer… que fera-t-il ? Il mourra de soif !

4. “Je suis celui qui est”, c’est-à-dire : “Je ne deviens pas”. Sans devenir, pas d’Impatience. L’impatience c’est l’antéchrist. L’impatience c’est le refus de ressembler à Dieu. L’Être est dans ma journée, il est derrière la table d’acacia taillée par Yves et Guillaume. Depuis son poste d’observation, il m’attend, il me scrute, il m’appelle, il me devine, exactement comme quand moi je regarde sur la plage mes enfants s’amuser au loin, sans moi, près des vagues, près des chiens-loups… Le Seigneur me laisse être sans jamais me lâcher des yeux. Il viendra si je l’appelle. Il est derrière le volet accroché par Pierre. Il est derrière la porte de fer noir de la voisine, et de sa fille de six ans qui est de moins en moins chinoise. Il est derrière les camélias et les hortensias, derrière les dispositifs de l’enfance. Il est “derrière” c’est-à-dire qu’il n’est pas loin mais qu’il n’est pas là… Et tout cela existe précisément parce que l’être a renoncé à lui-même : kénose. Et tout cela est capable d’impatience — c’est-à-dire : tout cela désire devenir — précisément parce que l’être est patient. Mais le désirer-devenir est un piège. C’est l’appât du Mal. Voilà pourquoi Christ est venu : médiateur, il nous faut l’imiter… Tourner notre désirer-devenir vers la sainteté. Prendre le mal à son propre piège.

5. L’Éternel ne voit que ce qui est juste. Son regard purifie. Laisse-toi regarder par lui et tu seras protégé des vagues, Octave. Vous serez protégées Romane et Mahault. Les chiens n’approcheront pas. Vous ne vous impatienterez pas, parce qu’il ne vous plaira pas de devenir-autre. Et vous serez davantage vous-mêmes si vous vous laissez regarder par Dieu.

6. Ceux qui ne se laissent pas regarder vivent dans le feu. Ils souffrent. Toujours et de plus en plus insatisfaits, ils consomment tous les jours et de plus en plus et croient qu’ainsi ils seront davantage, davantage satisfaits, mais leur vie est une mer d’incompréhension… Et cette mer a un nom : impatience ! Ils nagent vers le fond jusqu’à l’épuisement. Ils se dépêchent de mourir. Leurs palmes s’appellent : finance et technologie. Ravagés par la haine qu’ils se portent, ils boivent le même poison mortel. Et ce poison a un nom : laideur ! C’est le calice qu’ils ont en partage.

7. La justice est beauté. L’Éternel est juste, c’est-à-dire que la beauté nous montrera Sa direction. Les hommes justes n’ont pas peur d’avoir les yeux crevés. De toute façon, ils voient, et verront, parce qu’ils écoutent. Les hommes justes ont compris que prier c’est écouter, et qu’écouter c’est se laisser regarder.

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Au Professeur George Steiner

Cher maître,

Vous êtes mort la semaine dernière, le 3 février, à Cambridge. J’ai décidé malgré cela de vous écrire une lettre, dans l’espoir qu’elle vous parvienne entre deux eaux, quelque part en périphérie du Royaume. Une bouteille à l’âme mère. Il ne s’agit pas de vous faire part une nouvelle fois de ce que je vous dois, ou de mon admiration qui là où vous êtes ne vous sera pas plus nécessaire qu’ici — mais de vous décrire un phénomène qui eut lieu le lendemain de votre mort et qui vous intéressera sans doute, dans la mesure où il y est question de ce miracle auquel vous avez consacré l’intégralité de votre œuvre, j’ai nommé « le miracle poétique », ou la fusion du mot et de la chose, opérée sans confusion ni substitution.

La veille de votre mort, je me trouvais dans les Pyrénées, où j’avais prévu de séjourner dans un hôtel deux étoiles. L’hiver avec son manteau bleu et ses plumes de vautour, l’hiver insubmersible, régnait sur les crêtes rocheuses. La neige s’amoncelait en paquets scintillants sur le bord des pistes, et en corniches floues au‑­dessus des télésièges. Je contemplais cette féérie, quand un client de l’hôtel se planta à côté de moi, et eut cette phrase étrange : « Que voulez-vous, la mort de toute façon n’a plus rien à dire », après quoi il haussa les épaules. Son nez en point-virgule, ainsi que son allure gentille et tonique me firent penser qu’il s’agissait d’un dentiste ou d’un genre de sous‑préfet. Sans vraiment me regarder, il touillait dans mes oreilles sa compote métaphysique : « La mort est en panne d’inspiration » disait-il, et d’autres phrases qui ne m’intéressaient pas.

Je ne vais pas dans les Pyrénées pour skier, mais pour y voir les skieurs descendre les flancs neigeux des montagnes, comme une ponctuation devenue folle sur les pages d’un livre que les mots auraient désertées. Un livre dans lequel il faudrait mettre de l’ordre. Je me plante au pied des pistes, dans un hôtel sale, et je godille parmi les sensations : j’écris ce fameux livre, j’y mets de l’ordre. C’est comme ça que mes romans sont venus aux mondes : sous un ciel métallique, devant les pics enneigés, entre une bière, un double expresso, un cendrier géant, un steak-frites inondé de ketchup et des types qui essayaient de ne pas être trop ridicules quand ils passaient près de moi avec leurs chaussures de ski.

La nuit tomba. Jugeant que j’avais assez écrit pour la journée, je décidai de suivre un chemin qui serpentait entre les lances squelettiques et odorantes des sapins, jusqu’à une clairière où la lune, comme d’habitude, tapinait. La clairière était bourdonnante et laiteuse. La voix du point-virgule dans ma tête avait installé sa tambouille : « La mort, putain, est en bout de course… »

Le lendemain à sept heures, j’allumai la radio et appris au bout de quelques minutes que vous étiez mort. On ne disait pas grand-chose à votre sujet. Les journalistes vous présentaient comme un prof. À mon grand étonnement, aucun d’entre eux n’expliquait que vous aviez passé votre vie à lutter contre un phénomène pourtant clairement identifié et facile à comprendre, et que vous aviez moins été un pédagogue, en fin de compte, qu’un militant. Toute votre vie en effet, cher George Steiner, vous avez dénoncé les méfaits d’une révolution amorcée au Moyen‑Âge à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler « la querelle des universaux », laquelle opposa les réalistes, d’après lesquels le sens des mots vient des choses qu’ils désignent, aux nominalistes, d’après lesquels le sens des choses dépend des mots qu’on emploie pour les désigner. Ce qu’on appelle « modernité » n’a jamais été rien d’autre selon vous que le glissement de la position réaliste vers la position nominaliste. À force de donner leurs noms aux choses, Adam avait fini par croire qu’il les avait créées. C’est ainsi que les mots, puis la peinture, la sculpture, la musique et la danse furent vidés de leur substance originelle, au point de devenir des enveloppes en libre-accès, à l’intérieur desquelles l’artiste, mais aussi le juriste et le politique pourraient bien mettre ce qu’ils voudraient. La fleur mallarméenne, absentée de tous bouquets, n’était guère plus qu’un signe arbitraire, objet d’une convention plus ou moins stable. Dénonçant livre après livre cette folie, vous avez milité pour raccommoder ce qui avait été séparé. Selon vous en effet, il était urgent de renouer le lien entre le mot, la note de musique, le coup de pinceau, le pas de danse, le concept philosophique, et la chose, la chose vibrante, la racine et l’épi sous le grain transporté. Urgent de rendre sa sub-stance au langage, c’est-à-dire littéralement « ce qui se tient en dessous ».

Même si j’étais très affecté par la nouvelle de votre mort, je n’ai pas réussi à pleurer. Je n’y arrive presque jamais. La dernière fois, c’était quand Laetitia au lycée avait refusé de sauter avec moi d’une falaise. « Si tu ne le fais pas pour moi, avais-je tenté alors, fais-le pour emmerder ton père. » En ouvrant les volets de ma chambre d’hôtel, j’espérais que la montagne pleurerait à ma place. Mais je découvris avec stupéfaction qu’il n’y avait plus ni la neige ni les coulures de glace ; il n’y avait plus les cheveux du blizzard, l’alphabet des torrents, les boucles fluorescentes. À leur place, une traînée de boue s’inclinait vers le soleil. Les crêtes desquamaient. La roche n’était pas triste. Elle n’avait même pas soif. C’était des courbures râpeuses. C’était une croûte de boue et de foin.

Que c’est grand la montagne sans la neige ! Hier si neuve, si pure, aujourd’hui si sale et ancienne !

J’allai dans le hall de l’hôtel, et trouvai une trentaine de clients rassemblés comme pour un complot. Mêlé à eux, je découvris qu’ils commentaient ce qu’ils appelaient doctement « le phénomène ». On s’improvisait météorologiste. On bâtissait des théories grandioses. Une dame en forme de lampe-tempête et à l’odeur d’écran total griffonnait des schémas dans le but d’expliquer à un binoclard aux mains de pianiste une histoire de cycle intersidéral ; elle pointait du doigt une patate qu’elle avait dessinée sur la dernière page de son filofax à spirales dorées, et commençait chacune de ses phrases par : « À mon avis dans le cosmos… » Un coriace non loin d’elle accusait les multinationales, les fluxions carboniques, les flatulences au méthane, le pape, les sondages et, bizarrerie, le fromage au lait cru. Pour lui, le fromage au lait cru était une espèce de clef universelle. Et la dame de reprendre : « À mon avis dans le cosmos… » J’y allais moi aussi de mon couplet. Je racontai ma promenade de la veille et exposai certaines de mes intuitions à propos de la peau du crocodile, de la dentition d’Hamlet et d’autres concepts dont j’étais fier et qui n’avaient jusqu’à ce jour jamais intéressé personne d’autre que moi ; je m’efforçais de les corréler à l’absentéisme de la neige.

Le client au nez en point-virgule occupait une place proverbiale dans le débat. Il avait des références, vraiment, chatoyantes, et il remuait les bras. Pour finir, les clients réunis autour de lui en vinrent à la même conclusion : la neige ne s’était pas évaporée, quelqu’un l’avait volée. J’hésitai à les prévenir que vous étiez mort et qu’en mourant vous l’aviez peut-être emportée, empruntée — il n’était pas impossible non plus que votre chère Antigone vous eût préparé une surprise dans l’après-vie, par exemple une descente de luge en compagnie d’Abraham — mais je ne voulais pas risquer qu’ils s’en prennent à vous et exigent, post mortem, d’être remboursés. Car de toute évidence, leurs vacances et les miennes étaient foutues, et vous n’y étiez pas pour rien.

Je décidai d’aller me promener dans la station et de commander mon premier double expresso de la journée à la terrasse habituelle. C’est alors que j’assistai à un spectacle pour le moins étrange. Les skieurs avaient décidé de faire comme si la neige était encore là, et comme si rien, en réalité, n’avait changé. Leurs spatules crissaient sur les gravillons. Des gerbes d’étincelles jaillissaient sous leurs bâtons. Des colonnes de poussière ondoyaient à leur suite. La montagne était remplie de leurs grincements hideux. Certains skieurs tombaient, et alors c’était tout de suite la fracture ouverte, les joues et les coudes ensanglantés, la boue noire sur les plaies irregardables ; mais qu’à cela ne tienne : les skieurs encore valides s’élançaient dans le ravin et réfutaient effectivement (c’est-à-dire dans les faits, par l’action) la disparition de la neige. J’assistais autrement dit à un déni de sécheresse. Un déni collectif par-dessus le marché. Le point-virgule, au pied d’un télésiège, contemplait le spectacle, comme s’il l’avait lui-même mis en scène. Et à chaque fois qu’un morceau de fer s’envolait, ou qu’un rocher dégringolait vers la foule, dans des volutes de feu et de poussière, ce nihiliste applaudissait.

Je me suis dit que je devrais peut-être procéder de la même façon que les skieurs : glisser sur la nouvelle de votre mort, cher maître, malgré tout ce qui était censé m’en empêcher, la recouvrir de mots inappropriés, et laisser faire, blessure sur blessure, manque pour manque.

À l’heure du dîner, je ne retrouvai pas le point-virgule, ni aucun des clients avec qui j’avais discuté dans le hall. À leur place, c’était des cohortes de blessés. On entendait leurs gémissements derrière les plâtres et les compresses. Certains, n’ayant pas réussi à retirer leurs chaussures de ski, marchaient vers le distributeur de soda comme des zombis. De retour dans ma chambre, je plongeai dans un sommeil sans rêve, sous la nuit sans étoile d’une montagne sans neige. Et le lendemain en m’éveillant j’avais à l’esprit cette question terrible : « Est-ce que la mort ressemble à ça ? »

Le matin était brumeux. Je me suis habillé en vitesse et j’ai repris le chemin vers la clairière. Tandis que je montais entre les sapins noirs, vers des hauteurs prises dans la poudre rose et la lumière crayeuse, j’essayais d’entendre en moi les poèmes que vous m’aviez appris, maître, à apprendre par cœur. Diraient-ils encore quelque chose maintenant que vous n’étiez plus là pour les lire à mes côtés, à haute voix ? En tirant sur certains d’entre eux, j’eus finalement l’impression de relever un filet de pêche, et d’y trouver, pris dans les mailles, des plaques de cire, des spirales d’acier, des coquilles d’œuf, des cordes, des perles de verre, de la chaux, des gants de boxe, du miel, de l’ivoire, des herbes fraîches et coupantes, et, enfin, le silence. Quel mot, tout de même, « silence »… En tirant sur mon filet, et en redécouvrant ce mot — en redécouvrant l’ampleur de ce mot — je récitai : « Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles, / Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? », et c’était une prière, maître, l’exercice de ma peine, dans le silence illimité des montagnes… c’était mon chagrin. Vous me manquiez mais vous n’étiez pas rien, parce que mon manque n’était pas rien, et parce que votre silence ne disait pas rien.

J’aperçus les villages au loin. Je n’étais pas triste. Je n’avais plus peur. La pierre de votre tombe avait roulé. Le langage est semblable au titan Atlas : il n’est pas le monde, il n’est pas la vie, mais il les porte, il les supporte.

Il les rend supportables.

J’ai crié : « il neige !», et dans ma voix, j’avais l’impression d’entendre votre voix, maître, avec cet accent qui n’est ni américain, ni français, ni allemand, cet accent étranger et familier à la fois, traversé d’ondes limpides et riches. Vous étiez en train de crier avec moi. Je pleurais enfin. Je disais au revoir. Et je criais encore, je criais de toutes mes forces : « il neige ! il neige ! »

Et alors, un miracle se produisit : de petits flocons apparurent, leurs dessins intacts ; puis des balles de coton, des bourrasques de pureté !

La montagne avait repris son souffle ; ouvert ses ailes ; elle avait tendu vers moi ses mains douces et royales…

Et maître, il neigeait.

Guillaume Sire

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Protestants zombis

Les Américains ne se lassent pas d’écrire des romans et de produire des films autour du synopsis suivant: un mal sans remède a ravagé l’humanité, en tuant les êtres humains, puis en les réveillant d’entre les morts sous forme de zombis qui n’ont qu’une idée en tête : mordre les vivants-vivants pour qu’ils se transforment à leur tour en morts-vivants.

Un point important : les vivants ignorent pourquoi (et pour combien de temps) ils sont restés vivants quand tous les autres sont morts.

De petites communautés s’organisent ici et là dans les villes détruites, ou bien les forêts. En plus de lutter contre les zombis, les vivants luttent entre eux pour l’accès à la nourriture, l’eau potable, les médicaments, les lieux sûrs (souvent des prisons) et les armes. Comment tuer un zombi ? En lui donnant un coup dans le cerveau, où semble être placé l’aiguillon qui lui permet de se mouvoir.

Un jour les vivants-vivants se rendent compte que c’est à cause d’eux que l’humanité a été détruite. En fait elle s’est autodétruite. Les vivants-vivants ne sont rien d’autre que des zombis en puissance. Quand ils en prennent conscience, certains se tuent… Puis finalement tous meurent.

Il y a de quoi s’étonner que les Américains aiment à ce point ce scénario. Certains y voient une fable écologiste. N’importe quoi. Il s’agit en réalité d’une critique subconsciente du protestantisme par lui-même. Privés des sacrements catholiques, les protestants ont conduit l’Occident à la sécularisation. Tout est devenu laid. Les villes sont détruites. Des centaines de petites communautés protestantes (méthodistes, baptistes, évangélistes, nativistes, unitariens, épiscopaliens, pentecôtistes…) luttent contre les athées et entre elles. Elles vivent dans des prisons appelés “sectes”. Les protestants ont du mal à comprendre pourquoi les autres ne croient plus en Dieu et en Jésus, contrairement à eux, sans se rendre compte que c’est d’eux que proviennent l’athéisme et le nihilisme. Finalement, ils finiront par se rendre compte que l’athéisme et les nihiliste sont des courants du protestantisme, et par s’y convertir à leur tour, au nom d’un fétiche auquel ils sont très attachés : “le progrès”.

Les morts-vivants figurent également la résurrection empêchée. Les protestants sentent que la résurrection dans notre monde, leur monde, sera incomplète. Extra Ecclesiam nulla salus.

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Psaume 10/9B

1. Pourquoi es-tu absent ? Ta gloire a nidifié le lointain. Ton nom s’est fait agent secret. Pourquoi restes-tu au pied du Khumbu quand cette époque a tant besoin de toi. Tout dans ce temps est faux et laid. Le langage a désappris à parler. Regarde-nous puisque nous ne savons pas regarder. Tu ne nous manques même pas. Nos pères étaient athées, ils étaient cons et courageux. Nous sommes vides. Nous sommes des grappes de néant. Nous sommes plus pauvres que les pauvres. Non pas morts-vivants comme dans ces films où des marionnettes sympathiques se lèvent de leurs tombeaux avec des fanions de chair qui leur pendouillent sous le menton, mais des vivants-morts, roses et hygiéniques, vautrés sur Internet, écologistes et salariés.

2. Ils portent des montres qui leur disent l’heure, le pouls, les calories, la météo, l’épargne, la fertilité. Tout le monde est suisse et calviniste. Leur progrès nous a fait régresser. Les Lumières ont brouillé les oeufs du Paraclet. La technique a eu l’effet inverse que celui escompté. Ils ont créé des voitures pour gagner du temps : Daphné passe deux heures par jour dans les bouchons. Ils ont créé Internet pour communiquer plus facilement et mieux s’informer : les murs Facebook sont couverts d’insultes haineuses et de contre-vérités. Les avions de ligne ont été transformés en missiles. L’énergie atomique rasera bientôt des pays entiers. Les subventions censées aider les artistes à faire des cathédrales sont données à des escrocs sans talent qui produisent des films pourris, des livres mièvres et qui enclochent une tronçonneuse à la Bourse du Commerce en inscrivant dans le cartouche : « Sursum Corda op. 1047 ».

3. Et ils trouvent ça bien ! Ils trouvent ça moderne, cette laideur, noirs morpions ! Ils prétendent que nous vivons en démocratie ! Ils adorent la démocratie ! Ils tueraient pour elle ! Ils adorent la médecine ! Ils révèrent la santé ! Ils aiment voyager. Ils aiment acheter des machins et se faire livrer. Ils aiment Netflix. Ils aiment leur banquier, leur assureur et leur agent immobilier. Ils aiment le rock. Ils aiment le McDonald. Ils aiment les voitures allemandes. Ils aiment la télé. Ils aiment la pornographie. Ils aiment divorcer. Ils aiment avorter. Ils aiment le yoga. Ils aiment Satan parce qu’il est cool et connecté. Ils aiment Dany Boon. Ils aiment le bruit technologique. Ils aiment euthanasier. Ils aiment le PSG. Ils aiment les Qataris. Ils aiment le socialisme. Ils aiment le CBD. Ils aiment Instagram. Ils aiment se masturber. Ils aiment montrer du doigt les prophètes, se moquer d’eux, les frapper, les ignorer, les ridiculiser. Ils décapitent les rois. Ils humilient les prêtres. Je suis prophète, prêtre et roi. Ils ne m’aimeront pas.

4. Leur preuve est celle-là : “Si jamais Dieu existait, il ne me laisserait pas être moi.” Ils sont tellement convaincus de leur ignominie qu’ils se la servent pour preuve. La certitude d’être soi-même immoral et vide suffit à les persuader que l’Éternité est la putain du Néant. Ils admirent la force c’est-à-dire l’argent, c’est-à-dire eux-mêmes. Ils prétendent haut et fort : « Je l’aurai mérité ! »

5. Le diable depuis l’aube du monde leur a tendu un piège, et ce piège a pour nom : succès. Combien de frères humains s’y sont faits perdre ! Combien d’entre nous sont tombés dans le piège-à-loup gluant de la vanité ! Depuis l’aube du monde, Caïn pousse Abel dans l’escalier. Ses dents poinçonneraient le plus pare-balle des parquets. Ses raisonnements l’entraînent. Il a raison. Alors il continue ! Il massacre ses Playmobil ! Il pisse au milieu du magasin !

6. Et sans cesse il se rassure : « J’ai raison. La preuve : j’ai du succès ! Ce que j’ai, je l’aurai mérité ! Je suis solide. Ma volonté est citadelle de titane. J’emmerde Nietzsche qui rêvait de faire l’amour avec un cheval. Je suis mieux que Nietzsche. Mon Amex c’est ma surhumanité. Rien ne m’empêchera d’être riche. Je serai infiniment envié. Des gens souhaiteront être moi partout et toujours. Tous ils m’imiteront. Leur jalousie me tirera d’entre les morts. Eros aussi peut ressusciter. »

7. Caïn se rassure mais il râle et ne peut s’empêcher de râler. Il se plaint : il adore sa plainte. Le langage dans sa bouche lui sert à déplorer. C’est la contre-louange. L’interminable pet. Son corps pèse sur sa conscience comme une planète sur son fourreau électromagnétique. Marre du travail. Marre des enfants. Vacances trop courtes. “Quand je serai à la retraite…” Régime. Soupire. Surpoids. Soupire. Régime. Running. Summer body. Soupire. Surpoids. Dieu qu’ils sont lourds ! Partout Caïn s’ennuie.

8. Il se tient en embuscade dans la laideur, près des villages, dans son lotissement pratique, ou bien dans son castelet de nobliaux. Pour vous attraper il vous invite, et quand il vous a à dîner il s’empresse de vous parler d’optimisation fiscale, taux d’intérêts, prix du mètre carré, gardiennage des gosses, vacances, travaux. Il se plaint de la météo. Il a laissé le prix sur les bouteilles qu’il débouche. Il vous donne des conseils. Il se plaint de la directrice de l’école. Il se plaint du Président de la République et des gauchistes qui à son avis sont encore pires, et des droitards qui sont à côté de la plaque. Il est scandalisé d’apprendre que vous n’avez pas voté. “Vous fumez ? Bien sûr : dehors, près des poubelles, au fond du jardinet.” Il se compare à vous. Il veut que vous vous compariez à lui. Il veut vérifier que sa piscine est plus grande. Il veut s’envier lui-même à travers vous. Il vérifie des tas de trucs sur son téléphone portable à triple objectif. Il a une bagnole dingue. Il est con comme un sac.

9. Il se cache sur le bas-côté de votre destin, comme un lion prêt à bondir pour vous empêcher d’appartenir à Dieu. Vous empêcher de donner votre âme à la Beauté. Vous empêcher de vous concentrer sur la Justice. Vous empêcher de servir la Vérité. Un moment d’inattention et il fond sur vous: il vous gave de neuroleptique ! « Qu’on apporte la camisole ! Ce salaud n’a même pas voté ! »

10. Caïn se met à genoux devant l’homme libre. Il se met à plat ventre pour le corrompre. Il le suce tant qu’il peut. « Deviens comme moi. Sois bête comme moi. Expert-comptabilise toi comme je l’ai fait. Trompe ta femme. Renonce. » Comme il aimerait vous entendre vous plaindre ! Ce serait pour lui un miel blanc, ça lui coulerait dans la bouche, ça lui remplirait les yeux. « Plains-toi, je t’en supplie ! Envie-moi comme je m’envie ! » Les plus inattentifs, à vingt-trois ans, tombent dans le piège : premier salaire, premières frasques administratives… Pan ! L’Abel en eux a été tué ! Ils s’embourgeoisent. Ils feuillètent des magazines automoto. Devant les agences immobilières ils s’arrêtent.

11. Parfois dans sa solitude, dans ses nuits épaisses et mates comme des murs d’opéra, Caïn s’adresse un peu à Dieu. Jamais il ne l’avouerait à quiconque. Il se sent con. Il se croit superstitieux. « Mon Dieu… » dit-il, puis tout de suite après il secoue la tête. Il se dit que s’il existe Dieu est un sacré salopard. Il se trouve très intelligent. C’est presque de la théologie. Il a envie d’inviter quelqu’un à dîner histoire de lui exposer sa théorie. Ça lui titille le bas du ventre. Alors tout de suite il se précipite sur son magazine automoto et se barbouille avec les pages.

12. Pourquoi laisses-tu faire Seigneur ? Pourquoi laisses-tu Monsieur Faïck tirer les oreilles des CE1 de l’école Saint Stanislas ? Pourquoi laisses-tu celui de mes collègues qui a une gueule de marchand de poneys être aussi bête et lâche ?  Pourquoi laisses-tu Adeline soupirer à chaque fois que son téléphone sonne ? De quel péché par omission n’es-tu pas coupable, ô parfait innocent ? Nous laisseras-tu te mépriser au point d’être morts même quand nous sommes vivants ?

13. Pourquoi les banquiers ont-ils besoin de tenter Dieu ? Ils s’étonnent de n’être pas punis. Ils se gavent d’injustice. C’est leur soupe d’immortalité. « Si ce n’est pas moi, ce sera un autre… » Ils détournent le regard quand un enfant les fixe : ils ont trop peur d’y voir Jésus. Ils sont hypocondriaques. Ils détestent la mort, l’idée de la mort, et l’idée de l’idée de la mort. Ils tueraient le monde entier, ils tortureraient des milliers d’enfants, si seulement ils pouvaient obtenir la garantie de ne pas mourir et de ne jamais manquer d’argent. Ainsi la preuve travaille-t-elle à son irréfutabilité : « Si je peux agir, c’est bien que Dieu n’existe pas. »

14. Mais tu les aimes eux aussi, Seigneur. Tu les laisses faire. Tu es miséricordieux et ta miséricorde est plus infinie que leur infinie médiocrité. Tu les autorises à brouter leur chiendent. Tu les laisses se faire des papouilles dans des resorts en Thaïlande et au Maroc. Puisque c’est ce que tu veux, je les aime aussi. Je vivrai avec eux. C’est moi, à genoux, qui les supplierai. Si tu y tiens je les papouillerai. Je servirai leurs cocktails menthe et coco-banane. J’irai au fond de mon dégoût dénicher ta miséricorde. J’inviterai à dîner mon banquier. Je serai mielleux et transigeant. J’écouterai leur musique abrutissante. Je visionnerai leurs films dégénérés.

15. Et à la fin tu éparpilleras ce décor dégoulinant de chlore et de grenadine. Je les aurai supportés pour qu’à la fin tu me supportes. Je me serai trahi pour ne pas te trahir.

16. Je n’aurai de nation qu’en toi.

17. Entends les vœux des artistes. Entends leur haine. Prête quelque réconfort à ces hommes qui comme moi étaient faits pour la Beauté et la Vie, et que tu as envoyés dans un monde laid et mort. Affermis leurs cœurs. Fais leur sentir l’œil rouge de ce qui est inaltérable. Fais de moi ton féal !

18. Tu rendras l’homme à lui-même. Tu laveras la terre restée sur ses paupières. Tu cracheras s’il faut, mais tu la laveras, et tu seras crucifié pour nous et pour notre Salut. Nous te déchirerons le cœur. Notre bassesse sera ton eucharistie. Ton innocence nous dévorera. Nous vivrons cloués d’amour à ta Croix. 

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Psaume 9/9A

1. [Sous ce chant on entendra un autre chant : « Meurs pour le fils », dont voici les paroles : « Meurs pour le fils. Défais-toi de sa cage d’amour. Crucifie-toi sous son couteau. Éteins-toi dans ses cordes. Laisse-le être artiste : il appartient à la Beauté. Effémine-le. Suspends son avènement à un câble électrique. Arrache de tes entrailles l’évidence de son nom. Renonce à Dieu pour être père. »]

2. Je veux être à Dieu : sa chose, son jazz, et qu’il soit en moi l’Amérique. Je veux qu’il plane. Je veux qu’il dérape. Entrer dans le délire de la louange… Je veux le harceler. Le tenir à la houppe de mon filet. Je veux être une monade : devenir les couilles de Picasso.

3. Te souviens-tu de ce garçon dont tu m’as empêché de fendre le crâne ? Tu as retenu ma main au-dessus des pires médicaments. La Joie est un miracle. Je m’en suis rendu compte. Seigneur, tu nous as donné la joie. Tu as retenu ma main. Tu nous as donné les tableaux de Raphaël. Tu as fait naître mes enfants. Dans l’aube, à Montréal, dans l’aube blanche et bleue du Saint Laurent, tu allumais mes cigarettes. Je te raccompagnais comme une fille. Les anges petit-déjeunaient.

4. Mes ennemis mugissent à découvert. Ils se bâfrent dans l’argent. Ils remuent leur soupe de fœtus en croyant faire de la politique quand ils étanationnent le commissariat. Il y a eu d’abord la femme-prêtresse des éditions de la Table Ronde, qui a voulu écarter mon talent, et finalement bien pire : l’ennui, l’habitus, l’égoïsme. J’étais tombé dans un scénario. Il y a aussi eu cette bagarre générale à Bayonne. Puis j’ai renoué avec la poésie. J’ai réappris la Beauté. Je me suis converti. Les films — ces liposucions esthétisantes et vulgaires de toutes les caméras du monde, même celles de Pasolini — en me voyant approcher fermaient les yeux. J’ai appartenu à Beethoven, puis à Wagner, et toujours je suis retourné vers Mozart. Moins j’écrivais plus j’étais écrivain. Plus j’écoutais Mozart et plus j’étais écrivain. Et maintenant ce qui est laid a peur de moi, et Dieu, Dieu que ce monde est laid ! Bouh ! Qu’il crève ! Crève ! Tour-Jumelle toi la gueule !

5. Le Logos est sur le trône de chaque chose, infiniment dans l’infiniment petit. Quant à moi je nomme les choses, et les nommant me les approprie. Je fais parler la justice. Je la surréalise.

6. Seigneur, tu as transformé la politique en impasse. Du coup ils ont armé Barabbas. Le privilège pascal c’est d’avoir des bombes nucléaires. Ils ont donné leurs noms aux rues. Ils ont sorbonnisé Athènes. Ils ont historicisé Jérusalem. Ah, les pleutres ! Les limandes pleutres ! Combien sont malheureux ceux qui ont nidifié dans la laideur : ecclésiastes encartés, gagneurs d’élections, joggeurs miliciens, plaquistes, chargés de projets, journalistes, capital-risqueurs, graphistes, pédérastes, vegans et putains des réseaux. Comme ils manquent de tout, ceux-là qui manquent de toi !

7. Et ils n’existent même pas ! Ils ne sont rien, du vent, même pas des noms, même pas des visages. Ils sont moins que tohu et bohu. Plus ils s’allongent sur le divan du psychologue, moins ils existent. Ah, et comme ils rétrécissent ! Toutes nos villes occidentales sont en train de s’évaporer quand elles croient s’effondrer. Elles ne seront même pas dans l’histoire. Elles n’auront droit à rien, parce qu’elles étaient bâties avec rien, sur rien, pour rien, par rien. Je me souviens très bien de ce maire de village qui a rendu constructible son propre terrain, quarante hectares, pour les vendre à un lotisseur mafieux. L’horrible Callas ! Je me souviens aussi de cet homme qui dirigeait une entreprise de mille cinq cent personnes dont l’activité consistait à vendre des études de marché bidon à des vendeurs de yaourts avides de rentabilité. Je connais des éditeurs. Je connais des réassureurs. Mon ancien professeur d’économie dirige maintenant la stratégie chez BlackRock. Et tous ces gens ne sont rien. Ne font rien. N’existent déjà plus. Ils ne sont même pas nés. Les villes où ils croient vivre n’ont pas été bâties. Rien n’existe où tout est laid. The Matrix Has You.

8. On n’existe qu’en Dieu. On n’est pas juste sans justice, c’est-à-dire sans charité. Rien n’est vrai, à part la Charité. On est riche de ce qu’on a donné. Tout le reste n’est pas « bien ou mal ». Le reste n’est pas, point. Rien n’est en dehors de la Charité. Je me souviens très bien mon amour comment tu avais écrit au feutre rouge l’Hymne à l’Amour sur le mur de notre chambre, 4 bis rue Riquet. Si les nouveaux propriétaires l’ont effacé, ils se sont effacés eux-mêmes ; mais l’ange est encore là derrière la peinture. Il suffirait de délaver. Nous sommes les strophes de cet Hymne. Certains préfèrent être antistrophes. De ceux-là rien à craindre : ils n’existent pas. Yannick Noah n’existe pas, pas plus qu’Emmanuel Macron ou les chanteurs des Restos du Cœur. On les emmerde. On fait avec.

9. Amour nous guette dans sa traîne. Il nous veut dans ses poils, dans sa lie, dans son parfum d’œuf et de musc. Artisans de justice : il nous veut millénaires. Il nous veut comme un troupeau de bisons, des dizaines de milliers, qui tout à coup sautent du haut d’une falaise de craie directement dans la mer. Fou d’amour, il nous voudrait fous amoureux. C’est cela la justice. Spirituellement, c’est un viol nécessaire. Dieu veut que nous renoncions aux frontières, aux archives, aux modes de scrutin, à l’heure comptée, aux parlements… Et que nous nous jetions à la mer ! Aime et fais ce que tu veux ! Meurs ! Exige le Chaos !

 10. Les femmes avec des enfants morts pendus à leur sein gauche s’approchent de la falaise, la grande falaise, gouffre de craie et de chiures de mouettes. Avec elles il y a des orphelins, des soldats, des artisans misérables, d’autres femmes (des milliards de femmes) et des clochards même pas célestes, Semmelweis, Jeanne d’Arc, Antonin Artaud, ds grognards, des pouilleux, Van Gogh évidemment, Mozart, Iphigénie, Saint François d’Assise, des mongoliens, des tuberculeux, des gouines, des Polonais, les trappistes de Tibhirine, les fusillés du Bataclan, ma voisine aveugle et hargneuse Madame Courrèges et une horde de nonnes céphalophores. Ils avancent en fredonnant d’angéliques oraisons. Tu les rassembles. Tu leur ressembles. Tu les accueilles.

11. Ceux qui sont prescients sont désespérés, et leur désespoir est bien. Ils hurlent ton nom, au moins. C’est cela l’espérance. Ce n’est pas ce fond de sauce rabougri chez des crypto-celtiques ou des bouddhistes salopards. L’espérance est ce qui transforme l’autel en ring. On va jouer des poings avec l’Amour. Toujours il s’en prendra dans la gueule mais toujours se relèvera, la parabole du fils prodigue entre les dents. Le porche du mystère de la deuxième vertu ne ménage pas ceux qui s’abritent. Tant mieux pour eux pourvu qu’il donne un sens à leurs douleurs !

12. Maintenant chantez, bizuts ! Passez vos écailles à la flamme ! Roulez l’Histoire en Israël ! Bandez Gaza ! Éructez, têtes de chameaux ! Vomissez la tiédeur ! Inventez vous un pape ! Vautrez-vous sous l’arche de la Défense, ou bien à New York, à Singapour, dans des guenilles, en criant le nom de Dieu, pour que le monde sache enfin où est la vraie richesse, celle de Saint François des Bourgeois Puants ! Soyez misérables pour qu’ils soient misérables ! Amies putains ! Frères avortés ! Soyez foudroyés pour qu’ils voient où la foudre est passée ! Vous ne serez pas oubliés !

13. Dieu passe sous vos fenêtres. Ce n’est pas Napoléon. Ce n’est pas Einstein. Ce n’est même pas Shakespeare. Le seul qui y passe vraiment, c’est Dieu. C’est la lourdeur de Dieu. Et c’est le Dieu rampant, celui des latrines, celui des lépreux, le Dieu d’amour qui obligera Hegel et tous les infâmes luthériens capitalistes de son espèce à se boucher le nez avant de refermer la fenêtre. Refermez vos plaies bourgeoises ! Voilez l’Union européenne ! Bouclez les nations ! Ouvrez vos cœurs au Saint Esprit !

14. Sois ma pitié Seigneur. Sois dans ma gorge barbelée, et mon âme comme de la viande fraîche au soleil de ta pitié — la lumière fera pourrir la viande, et ce sera bien car ce sera d’une bonne pourriture, de celle qui donne les meilleures larves, les sucrées, les rongeuses, les grouillantes. Anges-larves, emportez-moi loin des traders,

15. Afin que je sois rempli comme seules le sont les choses de la Volonté d’Amour. Il n’y a de vraie louange que dans l’oubli de soi-même. Je veux m’oublier. Fais-moi m’oublier Seigneur. Autrement dit : oublie-moi ! Transforme-moi en Jérusalem. Fais moi morceau de ta gloire.

16. Les nations sont diluées dans les états qu’elles ont paramétrés. Les états eux ont grossi. La France c’est l’Union européenne. Fille aînée de l’église, te voilà prise à ton propre piège, celui d’une universalité athée. Roulée dans ta propre farine capitaliste ! Quelle blague ! Quelle connerie bleue étoilée !

17. L’Éternel nous manque, et ce manque déjà c’est l’éternité. Et ce manque enveloppera les banquiers dans sa cape de sperme. Sonnez trompettes [diapsalmatis].

18. Il y a eu l’oubli, maintenant il y a le manque. Les pires d’entre nous se vautrent dans leur manque, la tête la première, au fond de leurs nihinombrils. Ils comptent comme des fous : un, deux, trois, quatre… dix mille ! vingt millions ! ils taux-d’inter-essent ! Ils lèchent le sceptre de la mort, c’est-à-dire la télécommande. Et ils votent hein : ils sont nation dans la panique. Les nations sont des paravents nihilistes,

19. Mais l’atome national, si national qu’il soit, n’est pas oublié pour autant. Il y a encore la laisse dans ses fondements. Ses yeux sont encore crucifiés. Il suffit qu’il les ouvre, et qu’il nomme son manque d’amour : qu’il l’appelle “Père”. Je me souviens très bien quand je me suis transformé en messe : c’était à Milan, sous les grilles du Parco Sempione, la nuit… Il était peut-être deux heures du matin. Le manque d’amour tout à coup m’a attrapé par l’entrejambe. « Qu’y a-t-il ? » a demandé sa voix. “Je ne veux pas mourir mais je veux être à toi”.

20. Seigneur, montre-leur ce que tu m’as montré. Dis-leur ce qu’est le manque. Plonge-les dans tes plaies. Empêche-les de consommer. Empêche l’Union européenne de croire qu’elle a inventé la paix. Empêche leur force d’appartenir à ta faiblesse. Dissuade leurs armes de persuasion. Enseigne-leur les procédés d’Abraham.

21. Et puis fous leur la trouille, pour que la peur révèle le manque, comme à un soldat le premier coup d’épée révèlerait qu’il n’avait pas de bouclier. Qu’ils aient le vertige : l’appel du vide ! Fais-leur pleurer le moustapha ! Conduis-les chez des psychiatres marathoniens, ou dans des villages-vacances farcis d’obsédés !  Ennuie-les, puisque tout ce qui ne divertit pas concentre ! Concentre-les ! Rassemble leur corps autour de leur âme ! Terrifie-les pour qu’ils découvrent qu’ils sont humains (seuls les humains savent être terrifiés) et sentent à l’estomac la pierre de Caïn ! Pierre d’angle ! Qu’ils y déploient des racines solides et sombres, car la feuille est plus verte et la fleur plus joufflue quand la racine est douloureuse et profonde. Dieu est plus grand quand on a mal.

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Psaume 8

  1. [À ceux qui sont absents d’eux-mêmes, pour qu’ils lâchent enfin leurs téléphones et leurs ordinateurs. Qu’ils s’empressent de fourrer leur tête dans l’eau claire, ou dans le sein d’une cithare.]

2. Ton nom est autrement que tous les autres noms. Je l’ai appris en 1990, quand j’avais les deux fesses dans le pot de confiture, et que ma sœur me claquait les doigts avec la porte de la salle de bain du quai de Tounis. Il m’est venu par le ventre, dans les maladies de l’enfance – et comme autour de ma langue une autre langue.  D’abord ses voyelles. J’étais penché à la fenêtre. Nougaro claudiquait sous les platanes, vers Notre Dame de la Daurade. Les soldats platanes. J’ai expérimenté la clarté. Puis les consonnes c’est-à-dire l’ombre. Les hennissements d’une putain appuyée sur une béquille. Un homme avec un chiot dans les bras la poursuivait. Depuis cette nuit, ton nom m’est sanctifié. Je lui ai appartenu par cœur. Dans chaque instant il m’a sauvé. Sans lui le langage c’est le soleil sans la gravité. Ton nom qui a tout précédé, et à chaque instant nous appelle. Ton nom qui nous épelle — et nous apprend à nommer.

3. Tu as installé ton trône sur le socle de ma mémoire, tandis que j’apprenais à parler. Tu y as forgé ta foudre. J’étais à Palaja, je suivais la 4L de mon grand-père sur les chemins jaunes, dans la poussière, dans l’été brûlant, puis patatras, le vélo s’est tordu et je me suis effondré entre les oliviers, genoux en sang, paumes des mains brûlées. Mais voilà cette chaleur. Voilà cette vérité immense : tout est bien. Tout est parfait. Gloire à Dieu qui a tout précédé. Puissent ses adversaires être réduits au silence, car ainsi il nous suffira d’appartenir à ce qui parle. Puissent-ils être plongés dans le néant, car ainsi nous sera révélé ce qui est. Ainsi va la théologie négative. Gloire à mes genoux égratignés.

4. C’est vrai : tout est bien. Le ciel de cette nuit en Dordogne lacéré par les étoiles. L’ombre fluorescente sur le cadavre de Miclo. L’Himalaya des cumulonimbus aux ventres noirs. L’empire de juin bleu et parfait. Les écorces d’orange dans la plaine, à minuit, au-dessus des villes. La silhouette des ténèbres. Les planètes inconnues, astres errants, fulgurances interdites. Le mouvement malsain des galaxies. Ma mère, nos petits-déjeuners, les frites du mercredi, et ces soirs-là quand je reconnaissais mon père dans l’arrière-monde de la Rue des Fleurs parce que je l’avais attendu depuis seize heures sur le perron de l’école Saint-Stanislas… Gloire éternelle à ce qui n’est pas infini.

5. Faut-il tourner le dos pour être appelé ? Pourquoi embrasses-tu ceux qui t’ont crucifié ? Qu’y a-t-il dans leur âme qui à tes yeux est plus présent que l’absence de leurs pensées ? Ils sont si occupés. Leurs appartements sont si pleins. Et leur musique est triste. Les montres à leur poignet sont des menottes d’esclave. Ils ont conchié la Beauté. Je me souviens d’un garçon qui volait l’argent de ses parents pour passer trois jours par semaine à Eurodisney. Il avait vingt ans. Le dimanche il votait. Que n’avons-nous fait pour mériter ta Croix ? Que n’avons-nous souillé !

6. Nous sommes tes lieutenants. Tu nous as confié l’étendard. Tu me l’as donné, à moi, dans ce jour transparent. La lumière ruisselait sur l’hôpital. Ma clavicule était cassée. Je sentais au-dessus de mon cœur les os bouger, inflammables comme des allumettes. Mon père me donnait la main. Je n’avais pas peur mais froid, faim, et en réalité j’avais peur, mais tu vois aujourd’hui je veux prétendre que je ne craignais rien. Il n’y a rien eu de merveilleux. Tu n’as pas écarté les plaies du ciel. Mon père me tenait la main, et le lendemain en m’éveillant avec des anneaux en polyéthylène de part et d’autre des omoplates, mes bandes-dessinées et mon paracétamol, j’étais prêtre, prophète et roi.

7. Cette année-là j’ai appris à lire, c’est-à-dire que j’ai appris à saisir les mots sans briser leurs coquilles. Désormais je les maniais. Je les appariais. J’insérais dans les crues du fleuve leurs papillons de papier. Puis un soir le chantier du métro a provoqué un affaissement de l’avenue de la Garonnette. Nous sommes allés voir avec mon père. Deux voitures avaient été avalées par le gouffre de béton. Sous les ténèbres des langues de feu fleurissaient. J’ai reconnu mes papillons de mai : mes poèmes brûlaient. Tu avais invité mon langage à parler. Je serai écrivain, j’ai dit devant le gouffre de l’enfer, et n’était-ce pas ce que tu voulais ? Je serai écrivain, j’ai dit pour la deuxième fois, mais c’était déjà plus incertain. Ma voix a buté. Il y a eu une explosion. On attendait les pompiers. Alors j’ai répété pour la troisième fois : je serai écrivain — puis j’ai voulu savoir si c’était bien payé.

8. Dès le lendemain la grande fantasmagorie a commencé. Tant de choses m’attendaient. Tu m’attendais, Seigneur, dans chacune. Amour créateur. Tu avais fait les bêtes et surtout tu avais fait les entrailles des bêtes, leurs entrailles puantes, pour que l’homme y fonde ses saucisses, y lise l’avenir de ses enfants et y protège ses pièces d’or. Tu avais fait les arbres noueux et les arbres morts, les souches chauves et les bourgeons tardifs. Tu avais fait le Jardin des Plantes. Tu avais fait les rosiers de Mita, les crocus et le micocoulier de l’esplanade.

9. Puis tu as fait les poules et les marcassins, les rochers et la neige, Charlie Chaplin et la nichée des faucons. As-tu vraiment fait la mer avec sa barbe visqueuse et ses dinosaures féériques ? Oui ! Même elle ! Tu as fait le corail et les poissons-volants. Tu as fait les vacances à Hossegor, au Cap Ferret et à Saint-Clément-des-Baleines. Tu as fait les rouleaux qu’on surfait. Les huitres n°1, n°3, peut-être aussi les n°2. Puis tu as fait le restaurant Chez Hortense, la grosse Hortense et le turbot rôti. Tu as fait les moules, l’aile de raie, les puits d’amour à la vanille. Tu as fait le sel et les paludiers. Tu as fait les flamants roses. Tu as fait les volcans sous-marins. Tu as fait l’Islande. Tu as fait les tempêtes. Tu as même inventé Victor Hugo.

10. Dans tout cela tu as injecté les lettres de ton nom. C’était pour ceux qui savaient lire. Dieu l’ivre. C’était pour qu’ils fussent capables de brûler. Ainsi la Grâce m’a rendu comestible.

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Psaume 7

  1. [Complainte à l’Amour du bout des lèvres, aujourd’hui je n’avais pas si froid… Au sujet de Cush, ou d’un centenier quelconque. Un de ces hommes que d’habitude je n’aimerais pas.]

2. Je cherche ce qu’il y a de semblable à toi dans mon âme. Je m’absente, je me réitère. Je plaquerai ma face à la face des autres comme j’ai plaqué ce matin la paume de ma main, celle qui ne sait pas écrire, sur l’ogive de pierre. Très loin et très proche, dans cette très lointaine proximité, je l’ai senti : tu étais là. Ouvre-moi un passage. Configure en moi un refuge. Enlève-moi du Temps. Assèche sperme et sang,

3. Afin que les pédagogues et les intendants ne risquent pas de mettre la main sur le dernier degré de mon âme, celui qui entre en contact avec toi comme une droite avec le cercle dont elle est tangentielle. Afin qu’ils ne farfouillent pas dans mes entrailles, ni n’enfoncent dans mes pauvres ailes grises, égratignées, mes pauvres ailes puantes — qu’ils n’y enfoncent pas leurs crocs rouges et leurs insecticides. Je suis si seul dans ma foi ! à l’aide ! aimez Dieu en moi !

4. Dieu humble, petite chose, petit berger silencieux, petite pierre sans grain, petite plume qu’un enfant doucement a cueillie dans un creux du chemin, dieu juste et fou, vois ce qu’il y a en moi d’injustice, prête l’oreille à mes raisonnements… J’explique. Je m’excuse moi-même. Je te tourne le dos en croyant découvrir l’endroit. Je construis au lieu de fondre. Je compartimente. Je régule. Tant d’iniquité sur terre par ma faute ! Tant de laideur économique !

5. Je suis allé trouver le juste dans son sommeil. Je suis allé trouver les âmes de fer dans le serti-mystérieux de leur règle morale. J’ai vidé de sa lumière la lampe de l’échanson. Il l’agitait vers moi. Je grondais les psychiatres. Je les secouais. Toujours en colère, toujours à l’excès, par-dessus bord, vivant, dégoutant… Tout corps, tout âme ! En étant moi j’étais à toi ! Pourtant je t’ai trompé.

6. Et si c’est vrai laisse l’ennemi m’atteindre. Dis au banquier d’avoir raison. Envoie les pédagogues me sermonner. Donne-moi les supplices de ce temps : l’internet, l’avion, le taux d’intérêt, le divertissement, le yoga, l’énergie nucléaire, le confort, la grammaire, le mérite, la santé. Qu’ils me torturent ! Qu’ils m’isolent ! Qu’ils me dépouillent en ton honneur ! Qu’ils piétinent en moi ce qui fut sacré !
[diapsalma]

7. Dresse-toi dans ton nom. Dresse-toi dans mon manque de foi. Taille moi une place dans ta colère. Aligne ton rempart entre le feu et moi. Issue de toute chose, viens à mon secours, prends ma langue à ton hameçon. Ouvre les yeux. Invente un jugement.

8. Que les nations se mélangent à ta barbe, avec leurs drapeaux, avec leurs hymnes : paillettes de Babylone. Et qu’elles comprennent enfin que tu es davantage que l’union de tout et de tous. Tu es avant les siècles. Tu seras depuis eux. Tu préviens l’ordre des choses Père, Fils et Saint Esprit. Grâce à toi la vie est. Pourquoi ne voient-ils pas?

9. Que la beauté me voie, puisqu’elle est la beauté. Que la vérité me jauge, puisqu’elle est vérité. Mais que la bonté seule me juge, car elle seule est bonté, elle seule est la justice, justice belle et vraie, justice crucifiée. Apprends-moi à me taire. Je veux être attentif. Je veux être présent plutôt que différé. Enseigne-moi l’innocence. Donne-moi la clarté.

10. Laisse-les remplir leurs écuelles avec leur soupe de néant. Laisse-les boire du poison bouddhiste et mâcher de l’amanite stoïcienne. Donne-leur des voitures allemandes, qu’ils les conduisent, qu’ils s’enivrent de vacances, car c’est à ce prix seulement que tu leur manqueras. Il faut tout avoir eu pour savoir de quoi l’homme est pauvre — et combien il l’est, de même qu’il faut être allé partout pour savoir jusqu’où Adam a chuté ! Creuse leurs reins en remplissant leurs ventres. Ouvre leurs cœurs en équarrissant leurs têtes.

11. À chaque instant, tu me maintiens, c’est grâce à toi si je suis debout. De mon âme tu es le réflexe achilléen. Tu m’attires. Tu me pardonnes. Tu as donné ta vie pour soulever la mienne. Es-tu jamais assez crucifié ?

12. Une ombre minuscule suffit, une minuscule pensée, le tout petit perron d’une toute petite boutique, un petit peu d’orgueil, ou un rien de faiblesse, même chez un saint, pour que tu meures à nouveau ; à nouveau te voilà supplicié. À chaque instant, tu meurs. De chaque faute, il faut te relever. Dans chaque instant, tu dois ressusciter.

13. Quand l’homme s’écarte de toi, c’est-à-dire à chaque instant, la lumière est davantage que la lumière. Le don de Dieu est plus divin, car Dieu est Dieu davantage quand l’homme veut être moins humain. L’être devient plus que lui-même pour nous sauver du moins que rien. Moins nous voulons être à toi, plus tu es. Plus nous nous éloignons, plus tu approcheras.

14. Tu nous traverses de part en part. Tu es feu. Ils t’appartiennent aussi ceux-là qui ont choisi de vivre loin de toi.

15. Dans leur laboratoire, ils paramètrent le néant. Ils invertissent les choses. Ils désagrègent les mots. Ils maquillent les tables de la loi. Ils déconstruisent la succession des analogies. Au nom de l’égalité ou d’un principe qu’ils disent “naturel”, ils justifient le règne du plus fort.

16. Il créent l’absence. Ils édifient le néant. Croyant briser des chaînes, ils scient les barreaux de l’Échelle. Ils s’enferment eux-mêmes dans la prison du discours.

17. Et bientôt les murs de cette prison s’abattent sur eux. Les mots sans choses leur tombent sur le coin des yeux et leur déforment le visage. Ils n’ont plus rien pour se défendre. Même plus de phrases ! Le langage est une maison hantée.

18. Seigneur, merci pour la justice. Père, merci pour ces choses qui sont. Et merci pour ces autres choses qui sont aussi, et le sont justement. Tout est bien. Gloire au Fils et au Saint Esprit.

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Psaume 6

1. [À l’homme d’en-bas. À son cœur abandonné. Sur les cordes secrètes, dans l’harmonie de toute chose. Et surtout au dernier degré.]

2. Amour, ne défais pas ma résistance. Remplace mon bruit par ton silence. Ne m’écarte pas, ne me résous pas. Ne me transforme pas en impasse.

3. Aime-moi malgré tout. Aime ma chair sans force. Veux mes désirs y compris de négation. Pardonne-moi, toi qui as inventé le pardon. Trouve en moi le néant, et cure-le ; puis soulève, soulève-moi Seigneur, précipite mes instincts ! Vascularise la pierre-ponce de mon squelette. Remplis l’éponge de mes entrailles. Deviens en moi matière et vibration de la matière. Apprends-moi à me départir. Enseigne-moi la vie.

4. Mon âme est centripète. L’analogie en moi ne s’est pas encore éclaircie. Le fond n’a trouvé la forme qu’à moitié, et, fondu, est dilué. Tes anges m’ont évité, comme des abeilles quand le chardon est sans fleur. Qu’est-ce qui passe quand on aime, et qu’est-ce qu’on retient ? Seigneur, qu’est-ce que le Temps ? Pourquoi doit-on aimer ?

5. Reviens, renoue, concentre, exalte. Regarde moi à travers les épines. Raccommode en moi l’éthique. Ne compte pas mes fautes, je n’ai rien mérité. Je consentais dans l’ombre. J’appartenais à un ordinateur. Puisque tu es miséricorde et que tu as permis le mal, libère-moi sans me juger. Prends sur toi mes péchés.

6. La vraie mort, c’est ton absence. Où l’Amour n’est pas passé, rien n’est présent. Même Christ quand il est mort était sans toi. Où il y a le schéol (dans le taux d’intérêt, dans la puissance politique, dans les puces électroniques, dans les laboratoires, dans le divertissement, dans les supermarchés, dans la défiance, dans les rumeurs, dans l’autonomie, dans la force) il n’y a rien, car rien n’est où tu n’es pas, et il n’y a rien à écouter où la Parole n’a pas saigné.

7. La vraie fatigue est celle que causent les faux efforts, ceux qui ne sont pas dirigés vers les deux soeurs Beauté et Vérité. Tes deux panthères… Les plaintes épuisent, la louange régénère. Je le sais, et pourtant je me plains, et je chante en le faisant. Je me regarde pleurer dans le miroir. Je me plains parce que je veux être libre. Et souvent je compte. Je compte malgré moi. Mon reflet m’a fait crédit. J’ai le dos brisé à force d’être à moi. Et puis, hein… “Je suis le sucre de la terre !”

8. À force de pleurer, je deviens autre chose. Les moelles transmutent. Les fonctions du pollen remplacent dans mes veines celles du sang. Je suis un très ancien livre, disponible, abandonné comme un livre. On m’a tant piétiné !

9. Arrière, désirs ! L’Amour a fixé mes erreurs. Dieu a plongé en moi ses racines de feu, tandis que la Vierge ouvrait devant la tombe de mes parents sa pelisse de neige.

10. Dieu m’a reconnu. Il m’a donné un nom. Je l’ai appelé “Père”. Il m’écoute. Il sait. Il n’était pas obligé d’aimer.

11. Les sirènes s’en vont dans le désert. Elles sont à la peine. Elles rampent. Les grains de sable s’insèrent dans leurs écailles. Elles grattent. Elles s’éloignent. Elles s’assèchent. Leur peau se décompose. Leurs yeux se remplissent de pus. Poussière, poussière…

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