Montre-moi le chemin que je dois prendre…
Cher Octave,
Je forme une entreprise qui, celle-là, n’aura point d’imitateur. Il s’agira de peindre dans mes phrases la Bonne Nouvelle, et de tendre vers Dieu les moyens de mon art pour demander au Verbe d’y insuffler la Vie.
L’évangile selon Saint Matthieu commence, comme tu le sais, par une généalogie allant d’Abraham jusqu’à Joseph, en passant par le roi David. A l’issue de cette liste, il est écrit que Joseph, dernier de la lignée, épousa Marie laquelle engendra Jésus, qui n’était pas le fils de Joseph.
J’aurais pu mettre en rang d’oignon les chevelus, barbus, drapés, qui vont d’Abraham au roi David puis du roi David au charpentier Joseph. Tisser entre eux un réseau de chaînes, sous un ciel couleur pierre à fusil. Ce sont des esclaves après tout. Ce sont des esclaves barbus descendants de rois, et ce sont les meneurs de chèvres qui ont engendré ces rois, et c’est finalement un charpentier descendant de ces meneurs de chèvre, de ces rois et de ces esclaves, dont la tête est faite pour la couronne, la main pour le bâton et la cheville pour la chaîne. Après lui, il n’y en aura plus. Les bergers, les rois et les esclaves ont tous eu des fils; le charpentier, lui, n’en aura pas. Sur mes brouillons, j’ai travaillé les mains avant les visages. Abraham montre du doigt Isaac qui montre du doigt Jacob, etc. ; puis on voit les mains de Joseph, des mains d’artisan, vides, rougies. Puisque Joseph n’a pas eu de fils, ses mains sont les seules à ne montrer personne. Leur ombre en revanche, à ses pieds, dessine quelque chose. J’espérais que toutes ces mains à force de pointer vers des visages suffiraient à les faire apparaître sur ma page. Je me posais des questions sur mes propres ancêtres, sur leurs mains, et je cherchais leurs visages… Je les imaginais vêtus de toiles à sacs avec, à la main, des armes bizarroïdes. Certains bourgeois. D’autres des soldats tordus. La plupart clodos. J’imaginais les femmes surtout — je suis surtout l’enfant des femmes — et je peignais dans mon délire leurs mousselines au couteau, par empâtements rose et or.
J’ai abandonné mes premières idées et j’ai choisi de peindre une forêt très dense et très haute autour de Joseph, seul. Cela me paraissait plus approprié pour figurer d’une part les trois fois quatorze ancêtres du charpentier et d’autre part son infinie solitude. Le visage est venu tout de suite. Le meneur de chèvres, le roi, et l’esclave étaient envisagés dans la figure du charpentier tandis que celui-ci dévisageait la Forêt du Temps. Pour celle-là, j’y suis allé à fond. J’ai voulu les feuilles rouges, vertes, des branches cassantes comme du verre, frémissantes et noires dans l’hiver, et, dans l’été, blanchies. Aux formes squelettiques des peupliers et des tilleuls, j’ai donné la grâce d’un alphabet. Vois comme leurs branches s’enlacent sous mon pinceau. Leurs feuilles font des halos de mousse verdoyante, ce sont de petites feuilles et de très grands halos verts et moussus. Chaque arbre a une forme royale. Je les ai détaillés comme de la viande. Ainsi est la Forêt du Temps : un aller-retour entre mon trait et la lumière. J’ai trouvé, sous l’eau, le brun ligneux des troncs. L’écorce, sous mes doigts, craquait — et tout de suite le fruit se dissipait. J’ai donné au bois des effilements jaunes. Je voulais suggérer les racines. J’inventais des nœuds. Les traits sont typiques, la couleur les rassemble, la clairière les appelle. Sur fond noir et or, sur le mystère sombre d’une nappe, j’ai planté des grains de sénevé : la plus petite de toutes les semences… Le lin, nourri par mon pinceau, a germé. C’est le bois des lyres. Au centre, deux arbres sont plus hauts que les autres, mais moins feuillus, l’un pour Abraham, l’autre pour David. Ils ouvrent les bras autour de la lumière. Un autre arbre moins haut que ces deux-là, mais plus large et plus solide que tous les autres, figure le roi Salomon. Autour j’ai planté des arbres tonsurés, aux troncs d’argents, et plus loin le térébinthe d’Absalom qui est aussi celui de Judas. Qu’ils sont grands, ces arbres, et comme ils prennent sur ma toile ! Ce sont des arbres juifs. Lorsque le vent souffle, ils sifflent, et on croirait entendre des phrases. J’ai disposé les branches exprès. Biseauté. Creusé. Je colorais près du trait, puis je poussais le trait contre la couleur par degrés. J’ai spatialisé la Gloire de la Loi. Ça donnait des boules sous mon pinceau, que je rendais à l’eau : je dépliais le logiciel… Une forêt feuilletée… Un mille-feuille forestier ! L’arbre généalogique de Dieu ! Ma toile suintait dans l’ombre.
Sous la frondaison, tout petit, j’ai dessiné un visage, et, autour de ce visage, un homme. Un tout petit homme. C’est Joseph, mettons. Il est fiancé à Marie. Elle ne vit pas encore chez lui. C’était prévu, seulement Marie vient de lui annoncer qu’elle était enceinte. Aïe… Joseph pense à rompre… Tu m’étonnes… La renvoyer, en finir… C’est pourquoi il est venu dans cette forêt, tout seul, il pleure, il réfléchit, il attend… Il faudra procéder discrètement pour éviter un scandale. Joseph est l’homme le plus malheureux du monde parce qu’il ne comprend plus le monde. Tout ce qu’il croyait avoir compris s’effondre, s’émiette, illusions grotesques, vanités, arrangements, vices déguisés en vertus… Ici commence l’aventure de la sainteté, mais cela Joseph ne le sait pas encore. La seule chose qu’il sait à cet instant c’est que Marie est enceinte alors qu’il ne l’a pas touchée, et qu’il est impossible qu’une femme comme elle ait pu coucher avec quelqu’un qui n’était pas son mari. Cela est tellement impossible que si c’est vrai alors le monde n’a pas de sens, et si le monde n’a pas de sens alors Dieu n’existe pas, ce qui est impossible à croire pour un descendant d’Abraham et de David. Joseph ne le sait pas encore mais pour que le cœur d’un homme s’ouvre, il faut le crucifier. La vérité est paradoxale : Abraham et David le savaient, mais Joseph, lui, sera le premier homme de la Terre à comprendre que ce paradoxe n’est pas quelque chose, mais quelqu’un.
Il sera un signe de contradiction…
Trois coups de fusain. Les ombres à la craie. Joseph est seul. Seul au milieu des arbres, dans le silence, dans l’eau. J’ai donné une masse à sa tristesse. Plus il est triste et plus il me ressemble. Plus il est lourd… Seul au milieu des grands arbres du passé. Je l’ai vêtu d’un costume et d’un nœud papillon rougeâtre. Il est assis sur une borne grise.
Cet homme est ébéniste : dans ces arbres, il est capable de tailler des couronnes pour les rois, des jougs pour les esclaves et des bâtons pour les meneurs de chèvres. Il a des mains calleuses, sèches. Les arbres pèsent sur ses épaules. Répertoire… Hypothèses insupportables… On voit l’ombre sur le visage triste de Joseph, sous les arbres, dans mes pâtés de gouache verte et brune. Toute une forêt de rois pour cela ? Toutes ces couronnes, ces jougs et ces bâton… pour en arriver là ? Être trompé à quelques semaines du mariage ? A cet instant, c’est ce que Joseph croit. Il pense à ses ancêtres, et à tout ce bois arraché à la forêt pour enregistrer leurs exploits. Contrairement à Abraham, Isaac, Jacob, David, Salomon et tous les autres, Joseph ne sera jamais digne d’être mentionné dans la Bible.
Il se couche et s’endort dans un lit de tristesse. Il se couche dans mon eau, dans mes arbres, dans ma toile, dans mes grains, et c’est alors qu’un ange apparaît. Sur mon tableau, l’ange n’est pas un garçon avec des ailes mais une lueur, ou mieux : l’empreinte d’une lueur. « Ne la renvoie pas » dit-il.
Toute cette noblesse, toutes ces erreurs, toutes ces guerres, tous ces trésors et ces trahisons enfouis dans la Forêt du Temps ont existé pour que Joseph refuse aujourd’hui de renvoyer Marie. S’il l’épouse, Abraham et David n’auront plus de descendants, mais Joseph réparera ce qui a été brisé le jour où Adam a accepté, venu d’Eve, le fruit de l’Arbre de la Connaissance, et il donnera ainsi à la vie d’Abraham, de David et de tous ses ancêtres son véritable sens qui n’était pas d’avoir des enfants dans le Temps mais d’en devenir un dans l’Éternité. Souvenez-vous comment Adam, au lieu d’implorer le pardon de Dieu, a rejeté la faute sur Eve : C’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre… Il était tout prêt, lui, à la renvoyer !
La décision de Joseph est à la fois celle du Berger qui a parlé avec Dieu, celle du Roi qui l’a servi et celle de l’Esclave qui l’a imploré. Marie a dit à l’ange : « Oui, je l’accueille ». Joseph : « Non, je ne la renverrai pas. » L’Ancien Testament raconte comment a poussé une forêt sur les ruines de l’Éternité qui a donné au Temps ces deux fruits : ce « Oui » et ce « Non ». C’était ça. Voilà le secret du peuple Hébreux. Voici l’Éternité retrouvée. En disant oui à l’ange, Marie retrouve le chemin qui conduit, à travers la Forêt du Temps, à l’Arbre de Vie ; en disant non, Joseph… que fait-il ? Que fait son cœur crucifié lorsque Joseph décide de ne pas renvoyer Marie ? Il coupe deux arbres vigoureux dans la Forêt du Temps, il les élague, il les rabote, puis il les taille au ciseau à bois pour les encastrer et il élève, au milieu de tous ces arbres qui l’entourent, un arbre sans feuilles et sans racines. Voici l’Arbre de Vie. Voici ce vers quoi conduit le chemin auquel Marie a dit oui. Le trône du Fils de l’Homme ! Et voilà pourquoi il fallait que Joseph fût charpentier ! Ce n’est plus le bâton du berger, le joug de l’esclave ou la couronne du roi, mais un instrument de supplice. C’est la contradiction plantée dans la Forêt. L’Amour est là, sans feuille, nu, au milieu des frissons de lumière, dans mes bruns alvéolés, ma pâte jaune, mes lacis mauves, mes ferments… sur la Croix du Crucifié !
Mon tableau est presque fini, quand je le reconnais enfin. À Joseph, j’ai donné sans le vouloir les traits de mon propre père : sa moustache rieuse, sa noblesse méditerranéenne de roi-vigneron, sa gentillesse sévère, son magistère… Oui, je le reconnais ! C’est mon père quand à Hossegor il me sauvait de la baïne en me tirant par le bras, ou quand il me retrouvait dans le labyrinthe de buis du château de Merville où j’avais erré pendant deux heures parce que j’avais suivi un écureuil ; mon père quand il m’a rattrapé sur le balcon de la rue du pont de Tounis ; lui à la fin du camp ; lui à la Montagne lorsque Emmanuel avait écrit SOS dans la neige ; lui au bout de la piste ; lui devant la rue des Fleurs… Papa, c’était donc toi au milieu des arbres, dans l’hébraïque forêt !
Lorsque le nourrisson devient un enfant — c’est-à-dire lorsque le langage entre en lui et déclenche dans son âme et dans son corps la mécanique de l’esprit — le premier mot qu’il prononce n’est pas “maman” mais “papa”… C’est donc sans aucun doute le premier mot que le Christ a prononcé. Ainsi, le premier appel qu’il a lancé fut peut-être adressé non pas à Dieu mais à Joseph, et si c’était à Dieu ce fut par l’intercession de Joseph. “Papa”… Comprend-on la portée théologique de cet appel? En appelant “Papa”, le Fils de l’Homme unissait la figure de son père du Ciel, immortel, à celle de son père de la Terre, mortel, et déjà le Fils sauvait la Créature en la confondant avec la Créature… pour les réconcilier! Réconcilier Dieu et l’Homme grâce au Fils de Dieu qui est aussi le Fils de l’Homme — et qui trouve dans son père l’image de son Père.
Notre père de la Terre,
dont le nom fut le premier articulé,
fais régner sur nous notre Père du Ciel,
enseigne-nous Sa Volonté,
montre-nous comment ne pas Le renvoyer,
partage avec nous le pain du Ciel,
pardonne-nous comme Il nous pardonne,
aide-nous à diminuer pour que Son Fils grandisse,
et à être ici-bas des saints selon Son cœur.
Comment Jésus accordait-il aux siens ses bras, sa voix, ses yeux ? Joseph lui a-t-il expliqué comment raser sa barbe et déodoriser ses bras ? Qu’est-ce que c’est… « un papa » ?
Tandis que j’écris ces lignes, comment ne pas penser à la fois à mon propre père et à mon fils ? Comment ne pas entendre que par amour pour mon fils il me faudra devenir son frère et nous tourner ensemble vers le Père ? Nous sommes frères, mon cher Octave, je suis ton papa, nous poussons toi et moi dans la même forêt, et nous offrons notre bois à Saint Joseph pour qu’il les taille, y compris branches et racines, et, finalement, leur donne la forme d’une Croix.