Relecture des premières pages des Travailleurs de la mer

Premières pages des Travailleurs de la mer : “voyez par le-dedans ce à quoi je vais donner vie, sens, souffle. Tirez à vous ma nappe, roulez vous dans les mots, soyez partout où j’ai été, dans ces îles, soufflez. Devenez à votre tour incontournables et mélangés comme ces îles, ces roches, ces habitants, leurs messes, leurs falbalas rituels.” Jamais on a si exhaustivement planté le décor, au point qu’il pousse. Le lecteur sent le varech et les orties célestes, et d’autres grattoirs roses et aqueux, prendre ses doigts aux pages. L’île vient à lui, et quand le roman commence enfin c’est moins sous un rideau ou un volet, que dans l’ombre noire, salée.

Posted in Notes | Leave a comment

Portrait

Dans sa mâchoire carrée, sous les pépites laiteuses, s’ouvre une plaie sans lèvre, armée de dents infâmes, raccommodées au plomb et caramel, caramélisées, avec saccades luisantes quand la langue graisseuse vient d’y passer. Sur chaque expression du visage, à n’importe quelle heure, la bêtise règne sans partage dévorante et décorative, une bêtise de pâtre espagnol, qu’on sent lâche et calculatrice mais trop bête pour faire mal, illuminée d’anciens chagrins, peut-être les gifles d’un père cocu, les coups de griffes d’une dinde mère. Un hameçon dans le cœur a remplacé le sentiment des autres, accéléré le frétillement. L’ambition pêche au vif. Une brutalité de chien de chasse se superpose, quand on lui demande de faire quelque chose, à la connerie, qui est celle des gardiens de foire quand dans la nuit la Grande Roue éteinte fait à la lune, au-dessus des autos tampon, une couronne d’ombre.

Il a franchi le doctorat dans un déhanché de vieille pute positiviste. Il lui fallait en ce temps-là rouler des pelles avec les yeux, dans les couloirs, quand il croisait quelque maître de conférences plus important que lui. Du coup, il est à l’université, il y reste, poire de lavement installée dans le fromage. Il reluque  les étudiantes avec sa gueule de marchand de poney, écuyer ivrogne, maquignon agressif, obsédé, rieur, suintant, un menton hargneux, un nez pâteux et dessus des petites touffes mi herbes des dunes mi poils de sangliers. C’est le problème avec les sciences sociales : les mandarins désignent des mongols. Aucune évaluation. Rien, personne ne vérifie. On se retrouve avec des crétins de haute volée, des ambitieux fainéants, qui pourrissent les diplômes, insultent le petit personnel, méprisent les étudiants. On les reconnaît aisément : ils font semblant d’être débordés, par des sujets très importants, de grands dossiers. Ils publient très peu et toujours dans la même revue.

Posted in Variations | Leave a comment

Sur Claude Simon

Le symbolisme est déréglé parfois, et il y a ce jeu avec la phrase, cette hystérie “nouveau roman”, ces parenthèses, ce proustinisme… Malgré cela, y revenir. Une fois par an à peu près, j’y reviens ; à L’Acacia davantage qu’à La Route, aux Géorgiques plus volontiers qu’au Jardin ; dans cette fausse solennité Grand Siècle, et cette phrase tenue par le col, à l’humour rentré, Flaubert sans le mépris, moins drôle mais plus humain, et Pierre Michon avec du coffre. Pierre Michon avec des parenthèses. On ne peut lire Claude Simon qu’en français, en Français ; et, le lisant, se laisser faire par sa dictée. Il ment. Il traîne, mais il existe de plus en plus. Plus je le lis et plus je le trouve classique, et plus je le trouve neuf. Plus je le lis et plus il pense, et j’ai l’impression parfois que je finirai par assister dans la phrase — dans sa phrase inouïe, inaudible — à sa conversion.

Posted in Notes | Leave a comment

Da Vinci (esquisse)

Le dessin, bien sûr, est de Léonard de Vinci. Au centre, un cheval à l’œil fou croque un autre cheval (voyez sa gueule rageuse) ; à gauche le diable se recroqueville autour de la hampe, bouc et coquillage, lézard, centaure, papposilène ; à droite un tourbillon de drap et de crin blanc aspire le cavalier et le transformera en fantôme de sel. Tout est sec dans ce tableau, pourtant on pourrait croire que la lutte est au fond des mers, aquatique ; le temps, le temps liquide ravage les cavaliers ; ceux-là mêmes qui “à la vue des eaux descendaient”. Le couvercle de l’Histoire leur écrase la gueule. Jazz funèbre, partouze cavalière, déluge de chair, de sabres et de veines tordues… Colère du Temps ! Inanité ! Je me coucherai ce soir dans un rêve moins laid.

Posted in Notes | Leave a comment

Adieu

L’astre, le soir, accroché à un rayon de beurre,
Se couche dans la mort, sous son sein, sa chaîne, dans son nid ancien,
Et dans sa gueule affreuse, l’haleine orientale de la lionne, dans son urine ambrée ;
Il renaîtra, surpris — de nouveau…
Renaîtra. Mon amour, il te reconnaîtra.

Posted in Poésie | Leave a comment

Jour férié

Dans l’immeuble vis-à-vis, comme en un mur des Lamentations, les fleurs bleues à pendentifs et un figuier hellénisant ont poussé.
La voisine lèche des tickets de caisse pour les coller à un cahier, grands carreaux, spirales ; elle a comme ça un penchant pour l’intendance. Je l’aperçois à travers les volets.
Téléphone : flics, ou bien des amis en forme de flics ; il n’y a plus que des flics qui ont mon numéro de téléphone.
La férification n’annule ni ne ralentit rien. Ce lundi, comme tous les jours (n’est-ce pas Vivonne), il faudrait lire Jean Follain.

Posted in Poésie | Leave a comment

Viens Esprit

Viens dans ton mystère. Viens dans ta nuée miraculeuse. Viens dans le carafon blanc de mon enfance, sur la table à glissières, la nappe cirée, celui qui avait la texture d’une vertèbre de baleine. Viens, Paraclet ! prends, transvase, bascule ! Sois de ce 23 mai le pain de chaque jour, et de chaque autre jour fais un 23 mai ! Je t’accueille. Je t’entends. Sur l’émail de l’évier ce matin, les gouttes accrochées étaient comme sur la pente de mon désir les crans de ton amour. Je tiens, je tiendrai, je grimpe grâce à toi ! Pousse, prends, tire-moi là-haut, dans les touffes de sabine, sur l’ourlet des plateaux, dans les vacances ! Parle, bénis-moi ! Aide-moi ! Efface tout ce qui dans ma volonté tient de la règle. Je veux adhérer, moins au principe qu’à sa substance. Et dire oui. Oui, le même que la Vierge ! Affirmation céleste ! Celui qui vole n’a pas besoin de baudrier. Celui qui est appelé ne prévoit pas de corde de rappel. Par toi je suis, et je te suis, Vérité, je suivrai !  

Posted in Notes | Leave a comment

La poésie me blesse

Parfois la poésie me blesse à un endroit de l’âme qui n’est pas tout à fait à moi. Ulysse, par exemple, Benjamin Fondane : l’aiguillon, sous ma chair, d’autre chose que l’âme, ou bien d’une âme plus consistante que la mienne, réfugiée dans la fonction artérielle en attendant la révélation des âges. J’ai peur, bêtement. J’attends de prendre l’apparence de ma peur. Mais quelqu’un d’autre, à l’intérieur, un jeune athée, s’en va à la rencontre du dragon logique. Mon sang, peut-être, n’est pas à moi. Les battements de mon cœur ne sont pas de mon fait. L’existence m’a été prêtée. Jamais la philosophie ne m’a enseigné ce que chaque poème, même les mauvais — il n’y a pas de mauvais poèmes — chaque vers, et chaque mot, parfois une voyelle, me prouve ; et davantage encore le besoin de poésie, cet appel du fer dans le langage, cette hermine secouée dans les Ténèbres, hein… « L’existence t’a été prêtée. »

Posted in Notes | Leave a comment

Max Ernst

Sous son pinceau, Max Ernst ne fouille pas la matière comme on pourrait croire, ou même le dessin, les silhouettes. Il ne fouille pas non plus les couleurs. Il ne fouille pas, en fait. Van Gogh a fouillé, Van Gogh le clochard, l’ange dans la boue et le soleil. Picasso fouille. Picasso le minotaure, le sadique dans le cuir et la lave. Mais Ernst, comme Odilon Redon quelques décennies plus tôt, et comme Chirico première période, ne fouille pas. Trop vulgaire à ses yeux, la fouille, le fouillage, le fourraillage. Trop peinture. Il ne se roulera pas dans la matière et les couleurs. Ernst écrit des lettres, et glisse de l’idéogramme vers le phonogramme sans verser dans l’abstraction. Ernst le philosophe, le linguiste, nietzschéen repenti, moine éconduit par la Grâce, Duns Scot dadaïste… pose, à l’équilibre, le concept, balancé entre la tentation nominaliste, moderne, meurtrière, et la frustration réaliste, pelée par le moteur à explosion, vaincue, trahie. Quand d’autres fouillent, quand d’autres remuent sous la glaise pour voir si d’aventure quelques anges aux ailes collées par le pétrole y respirent encore, Ernst, lui, précise. Il concentre. Il pointe l’être avec sa sonde, il mesure sa durée foncière. Van Gogh c’était l’interrogation. Ernst, c’est le point d’interrogation. Chez le premier la vérité du ventre, chez le deuxième le ventre de la vérité.

Posted in Fragments | Leave a comment

Dave Brubeck – Take Five

Ce morceau tant écouté réveille en moi une mélancolie, la même à chaque fois, et la même, exactement la même, que la première fois. Et une douceur. Une impossibilité. J’ai envie de pleurer à chaque note. L’effet est à peu près le même que lorsque je lis Malcom Lowry. Insoutenable embouteillage de l’âme (Tous les feux le feu ?) : le balai des phares, la ronde macabre et absurde des machines, les hommes en petites salopettes, en petits costumes vaniteux, englués dans leur soupe à médailles, à la recherche du Dieu sauvage, celui des mines, celui des usines énormes. Et quand même, l’âme, au-dessus, par vagues violettes.

Chaque écoute me renvoie aux impressions inexpliquées de l’enfance, quand dans le lointain, au bout de la Garonnette, derrière l’usine Voltex, je voyais cette lucarne jamais éteinte, sans doute une cage d’escalier, un volet de ferraille, des nuages roux, le murmure ; je devinais les hauteurs d’un tilleul brûlé et ressuscité, repoussé sur lui-même. J’avais peur. Je me sentais héroïque. J’avais déjà commencé à mourir. Et ma mère, sa gentillesse, la Ricorée dans la tasse rouge… Tant de pressentiments. Et toujours la syncope, l’aller-retour d’un fil à plomb noué à la tête. Et toujours cette vulgarité absurde, punchy, de l’adolescence, — et cette curiosité érotique, qui se transformait dans certaines nuits près d’une femme plus âgée en rancœur sans objet…

Take Five… Envie de me lever de ma chaise, trépigner, crier. Parfois je me lève d’ailleurs, je trépigne, je me rassemble autour de mon cœur. Si je suis en voiture je crie de toute mes forces, comme un demeuré, à me péter les veines du front.

Le Prométhée de Liszt me fait le même effet. Et Paganini, mais dans une forme atténuée : je baisse le son et derrière la démonstration je cherche la mélancolie, le manque, la prière. J’entends, derrière Paganini, Paganini.

En écoutant Take five, je pense aussi aux deux doigts ligaturés de Schumann. Je ne pense pas à sa musique, mais à ses doigts ligaturés, bousillés pendant ce fameux été qu’il a passé à s’entraîner pour impressionner le père de Clara, parti avec elle en tournée. Le pauvre s’est acharné. Il s’était attaché les doigts avec du chanvre ! Il trépignait… Je pense à la rognure des os. Ses doigts violets se tordent autour d’une nodosité infecte, rougie. Du verjus lui sort par les ongles. Schumann pleure ; une araignée s’est installée au bout de son bras : le vingtième siècle, la technique, la performance. Wagner… La force.
Dont le jazz seul l’aurait peut-être délivré.

Posted in Fragments | 1 Comment

Ils s’humanisent doucement

« Ne vous tourmentez pas à mon sujet. Des bas-fonds on rebondit si la houle le permet. J’y reste parce que je vais sans espoir jusqu’au bout de mes déchirements, jusqu’à leur tendresse. Vous m’avez beaucoup aidé. J’irai jusqu’à la surdité, jusqu’au silence, et cela mettra du temps. Je pleure tout seul face aux tableaux. Ils s’humanisent doucement, très doucement à l’envers. »

Nicolas de Staël, 1954, (lettre à Pierre Lecuire)

Posted in Les autres | Leave a comment

Pain

Aucun aliment n’est saint comme toi, aucun aliment comme toi n’est appelé — et n’est parabole à ce point,
Phrase faite chair, mystère à manger, suggestion de justice et de paix.
Si tu veux boire le vinaigre de ma mémoire, sers-toi, trempe, éteins-la ; absorbe après lui le beurre, le venin et le chocolat.
Nourriture de pitié… rassure-moi.
Quignon des pauvres, qui leste leur estomac pour les empêcher de tomber dans une de ces nuits d’où la Droiture s’est absentée,
Lenteur… enseigne-moi la Charité.
Antienne du moulin, où le rat fait son nid tandis que la moisissure du seigle pourlèche ses petits,
Nouvelle alliance, présence du Christ, gâteau de sang, compagnon de l’enfance fourré dans le papier d’aluminium au fond de mon cartable, près de la trousse à crayons et du cahier à spirales,
Silence… renouvelle ma Joie.
Chaque matin je te retrouve, moi qui ne dors jamais, quand ton parfum hante la ville à quatre heures, derrière la Halle où l’on sent ta chaleur et l’on entend ton froissement épais et angélique,
Et voilà qu’à cet instant les étudiantes reviennent de leurs soirées clandestines, la volonté scellée à leurs désirs,
Mais ton parfum leur rappelle l’enfance, la campagne proverbiale, celle des lotissements, les santons du 6 janvier dans la galette, bondieuseries en faïence, sous la dent,
Miracle d’une autorisation exceptionnelle, et sur leurs genoux est ravivée la brûlure fraîche des herbes hautes —
Et chaque fois je te retrouve, moi qui ne dors jamais, et me réchauffe comme à un feu à l’énigme du Corps livré.

Posted in Fragments | Leave a comment

Café

Les symboles papilliformes, torréfiés, tranchent avec leur sueur le matin dans sa buée,
Et surprennent à son auge le disque du soleil, quand, à huit heures, l’eau pale de la Garonne administre la vase dans ses compartiments.
Je cherche sur le paquet de céréales un principe secret. Mon emploi du temps saute un méridien sur deux. La machine broie les grains. Seigneur, j’ai mal dormi…
Frisson inquiet ! Lune indienne ! Retour contre soi-même : c’est moins l’avenir, dans le marc, que le peloton du passé.
Il faudra être au monde, j’ai promis d’y veiller. En attendant, toujours ce vers de Lowry qui m’obsède :
« Un reproche de moins entre lui et la mort… »
Mon destin recommence : amer, fumant, drôle, obsédé.
Au bord de cette tasse, combien j’y suis resté ; misère de mon orgueil : ce que j’ai pu échouer !
Les faisceaux s’effilochent quand mon cœur accélère, dans l’ombre pâteuse. Que dira-t-il aux étudiants pour expliquer son retard ? « Vous vous brossiez les dents, moi j’inventais la clarté. »
Lowry lisait à haute-voix la solution des mots croisés : il tenait le journal à l’envers, je devais écouter…
Y croiront-ils en repérant la lueur fauve des Aztèques ?
Comprendront-ils lorsque je prétendrai que pour l’approcher à leur tour il leur faudra se verser dans les yeux vingt centilitres d’Arabica arrangé ?

Posted in Fragments | Leave a comment

Dimanche

Torpeur alcoolique,
Et autour de mon cerveau la parade vaudou des enfants en pyjamas.
Les étudiantes n’ont pas dormi : je les entends faire l’amour sur le chemin de la boulangerie.
Brouhaha du marché Saint-Aubin.
Mes bonnes résolutions brillent dans la cendre de mes actes manqués, en serti mystérieux.
Messe, eucharistie, traditions solaires…
Schumann (Fantaisie, op. 17), poulet rôti.

Posted in Fragments | Leave a comment

Pluie

Deux mois sans elle : les balles de foin au bord de la départementale ont l’air de morses empoisonnés.
Dans le ciel : un fond de fusain, des formes ténébreuses, et d’autres notes, étonnamment glacées.
C’est le silence surtout, quant au reste…
Le vent se lève, pur, maladroit, il arrache à la terre des lanières jaunes et grises comme celles dans les écoles autour des planisphères.
Dorothée, la voisine, décroche son linge en vitesse : le ciel est sur sa tempe, une menace, l’avenir de quelque chose.
Elle se signe, culotte à la main.
Les blés se couchent, les volets claquent ; c’est la scène habituelle, les brûlures de cigarette en haut à droite sur la bande.
Les secousses accélèrent, puis des ficelles d’eau, des orvets en larmes et des fagots d’anthracite.
Pauvre, pauvre Dorothée… Trop tard pour le linge, elle rentre, sa culotte est trempée.
Le paysage existe mais c’est comme si on profitait du fait qu’il inspire pour noyer un assoiffé : en plein visage, de grandes brassées d’eau bleue et d’acide citrique, la catharsis de l’univers, une avalanche d’étoiles dégueulasses.
Des taches d’huile se forment sur l’écran ; il paraît que ça porte chance.
Des torrents de boue charrient des fleurs, des nids d’oiseau, des lettres.
On entend un paysan dans une grange pas loin, il chante, il cogne.
Les poules piétinent leurs œufs sous les yeux du chat médusé.
C’est Wagner ! Tout renaît. L’eau a jailli du crucifié.
Aucun téléphone, aucune envie non plus… Comprendra-t-elle quand après les insultes elle me demandera pourquoi je suis parti, et qu’elle évoquera l’épicier ce connard et cette vague rumeur qu’il fait courir comme quoi j’étais chez Dorothée,
Comprendras-tu, mon amour, en m’entendant répondre : “j’avais soif, il pleuvait !”

Posted in Fragments | Leave a comment

Hérésie

L’hérésie consiste moins à refuser qu’à trier.

Posted in Notes | Leave a comment

Fruits

Matin citron, après-midi framboise, de quel lait êtes-vous? De quel marbre?
Dans quelle réserve Dieu a-t-il pris vos phrases?
Raisins trompeurs, tavelures de l’automne, papayes fluorescentes, groseilles, abricots enchanteurs,
Qu’est-ce que vous protégez ? Qu’en conserverons-nous ?
Sexes des plantes, tentations vénériennes, étants d’été… à quoi acquiescez-vous, que la fleur refusait?
De quelle mort votre parfum fut-il l’ombre : de quelle nécessité?
Figues, fraises : pourquoi cette moiteur? Hespérides, vous a-t-on dépouillées?
La main d’Eve est sur vous une alliance d’amour,
Épousez-la, infestez-le : l’hiver viendra, le pépin déchirera le rocher.
Sur ma tête moins une pomme qu’un vers, une promesse enveloppée dans la pulpe, antique mise en garde…
Le noyau est pour l’ange, la chair pour l’oiseau.
Des fleurs les plus belles Dieu sucre les tombeaux.

Posted in Fragments | Leave a comment

Insectes

Partout leurs cédilles,
Partout leur bourdonnement électrique,
Partout leurs mystérieux insignes, leurs couleurs, leurs diamants, leurs poils, leurs sourires alvéolés,
Partout leurs ailes et sur elles le sang qu’elles ont sucé…
Un moustique a-t-il piqué Jésus — a-t-il été sauvé ?
Qu’est-ce, au juste, qu’un gendarme ?
A-t-on jamais vu un phasme nager ?
Que deviendrait Babylone privée sous ses jardins du grylloblattoptère ?
Partout leurs délices noirs, leur force surhumaine, coprophagie céleste,
Partout leurs griffes cannibales, leurs trompes vampiriques…
En grappes infectes, en essaims frauduleux !
Y avait-il une coccinelle sur l’ongle du Prophète en ce matin de juin — ce matin rose-argenté — lorsque Allāh dictait ?
Clandestins de l’arche, qui aviez tout pourri avant qu’Adam fût né,
Virgules primitives, anges microscopiques, mantes sacrificielles ;
Surprenez-moi dans mon tombeau : ma mémoire aura mis la table,
Transformez-moi en terre, faites de moi du vin ;
Et si vous hésitez, rappelez-vous combien je ne vous aimais pas.
Bêtes à bon dieu, mon Dieu… pardonnez moi !

Posted in Fragments | Leave a comment

Le Lac de Laragou

C’est dans les mamelons de l’effort la riche idée d’une phrase,
C’est au champ de colza — ses paillettes, sa crème — étendu comme un arc : géométrie de glace,
La longue après-midi d’un faune sous les bandes blanches du parking : le reflet sans courant, les poissons sur le ventre, face en-dessous, un soldat suicidé ;
On se souvient, l’autre matin, des scouts…
Les pêcheurs parlent avec eux-mêmes. Le plus vieux passe son pouce sur un briquet d’amadou.
J’ai retrouvé les filles du printemps dernier. Leurs rires gentils, leur patience et ce calme, hein, leur calme invraisemblable,
Mépris elfique, hanches de rocher… Un peu plus vieilles. Moins désolées.
Je parie qu’en donnant à l’une d’elles un peu de sperme et d’encre elle se transformera en reine, et s’étranglera cet automne devant une page web, exactement comme celle du printemps dernier.
On n’imagine pas ce qu’un poète, pour vivre, doit extorquer aux fées.

Posted in Fragments | Leave a comment

Ombres chinoises

Regarder moins souvent l’encolure sur la chaux qu’y voir l’ombre portée,
Et de cette ombre patristique faire un sévice espagnol, le collier brillant du patou des Corbières — celui qui dévorait les cochons d’inde.
Regarder sur le mur l’idiome de l’immortalité, une archère, héritage du Greco…
Les cornes d’un nonce rageux ou la barque d’un apôtre — de notre amour, enfin, dis-moi qu’il restera !
J’ai vu à mes pieds les antennes d’un homme et l’ombre de sa Croix – une cible ?
Un chêne mort prenait appui sur toi.

Posted in Fragments | Leave a comment