Quelle sincérité !

En art, il faut haïr la sincérité. La sincérité, c’est comme la morale : c’est faux. La sincérité ment. Personne n’a au fond du coeur un coeur qui parle avec sincérité. La sincérité est l’héritage pourri de la psychanalyse.

Il faut aller contre la sincérité. Là est l’art. Il faut aller contre le confort moral, l’écriture bourgeoise… Et ne pas se laisser avoir par le “je” puisque “je” est un autre, je” est un joueur, “je” est un faussaire ! Qui pense que Proust était sincère ? Qui pense que Casanova ou Rousseau l’étaient ?

La sincérité c’est toujours l’orgueil, c’est la fausse modestie, c’est la connerie bourgeoise déguisée en intelligence et en hauteur de vue.

Même Saint Augustin n’a pas été sincère. Augustin a décidé d’aller contre lui-même. Il est allé trouvé en lui Judas, et Judas lui a parlé de Jésus. Judas est le meilleur catéchiste possible, parce qu’il n’est pas sincère. Il tremble. Il renie. Il hésite, et malgré cela il essaye d’être fort, il se cabre…Il faut se cabrer ! Pierre aussi s’est cabré ! Paul se cabrait !

Quand on exige de l’artiste qu’il soit sincère, on tue l’art. Cette époque tue l’art. Elle n’en veut pas. Et cette époque veut à tout prix substituer la psychologie, qui révère le néant et la sincérité, à une religion qui érige au-dessus de tout la miséricorde et l’espérance.

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Genèse, chapitre 50

Le père est mort, toutefois Joseph ne condamne pas ses frères. Il ne les aimait pas parce qu’il aimait son père, mais comme il l’aimait. Aussi non seulement il ne les aime pas moins désormais que le père n’est plus, mais voilà que désormais il aime le père en les aimant.

Il les pardonne. Ce pardon hantera l’Ancien Testament. Les frères qui ont tabassé et livré Joseph ont été pardonnés. Ce pardon est l’antidote à la force. Il la surpasse. Il la règle. Il l’empêche. Il la retourne contre elle-même. Il est la vraie force. Il est la vraie preuve de supériorité. C’est dans ce pardon que s’enracine l’âme humaine. Le pire des assassins, le pire des violeurs, dans les ténèbres les plus denses, a encore à son pied le pardon de Joseph, comme il aura un jour la parabole du fils prodigue… Le pardon de Joseph est semblable à ce chien dont Péguy écrivait qu’on ne peut pas le décider à abandonner son maître : malgré les coups du maître, malgré les injures, malgré le comportement ignoble du maître, le chien reste, il le suit, il le dérange, et à chaque instant réclame de lui un geste d’amour, une caresse, une larme sincère, espère son salut, réclame sa conversion. Rien n’est définitif. Si la miséricorde de Dieu est infinie, celle des hommes doit l’être tout autant. C’est Dieu que nous aimons en aimant nos prochains. C’est son pardon que nous méritons en leur offrant le nôtre. Dans ce moment précis, alors que Jacob vient de mourir, Joseph met au point un instrument à côté duquel passera toute la philosophie grecque, et qui est pourtant le miracle anthropologique par excellence, le vrai don de Dieu, sa vraie manifestation, et la preuve de l’élection de la race humaine, sinon de sa divinité. Le berger de l’Être, pour mener son troupeau, a besoin de son chien. Ce chien, c’est le pardon sans condition. Dieu a donné ce chien aux Hébreux. Ici est l’élection du peuple Juif. Jusqu’à la Croix ils seront les bergers de l’Être. Dieu leur confie l’amour. Il leur demande d’en prendre soin. Pour que les autres hommes reçoivent le même don il faudra attendre Jésus, la parabole du fils prodigue et le “Père, pardonne-leur…”

C’est avec le pardon de Joseph à ses frères et son enterrement en Égypte tandis que Jacob a été enseveli dans la fameuse caverne du champ de Makpéla, que commence l’Histoire a proprement parler. Une histoire matérielle qui n’a rien d’une téléologie linéaire contrairement à ce que le-gros-bon-sens prétend, mais qui est repliée vers la Croix ; et à travers laquelle Dieu avance masqué. Jusqu’à l’Évangile, plus jamais la vérité de Dieu ne sera dévoilée aussi clairement que dans la Genèse. Il faudra attendre les paroles et les actions de Jésus pour que l’Être apparaisse de nouveau dans sa gloire. Jusqu’à la vie publique du Christ, le secret du Dieu d’amour s’épaissira dans le mystère de la langue imparfaite et des actions ambigües. Puis Jésus sera crucifié et ressuscitera, et alors le secret reviendra : le voile ontologique, la langue imparfaite, les actions ambigües. Après l’instant de clarté pure de l’Évangile, auquel seul est semblable celui de la genèse, l’épaisseur reviendra. Cette épaisseur a un nom : l’Histoire. L’histoire des hommes c’est l’histoire de cette épaisseur, de ses mouvements d’ombre, de ses rayonnements, de ses décalages, de ses trouées lumineuses, de sa blancheur grecque, de ses rougeoiements romains, de sa noirceur celte, de ses éclairs orientaux, de son piétinement, de la lutte des classes, de sa tectonique des nations et de ses expérimentations techniques. Cette histoire est le versant empirique de la Chute, son versant “réaliste” si l’on veut, quand la Genèse était son versant métaphysique, c’est-à-dire son versant “analogique”. L’Évangile, c’est le centre. C’est le point d’inversion. C’est ce qui transformera la chute d’Adam en échelle de Jacob.

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Sur La reine morte (Montherlant, 1942)

Dans cette pièce dont l’intrigue repose sur des ficelles usées au point, se dit-on, qu’elles ne devraient plus rien se voir confier, surtout en 1942, qu’est-ce qui étonne ? L’absence d’éthique. Il n’y a plus la de destinées tragiques : Inès n’est pas Antigone. Ni de drame : Don Pedro n’est pas romantique. Non seulement personne n’incarne une éthique, mais surtout l’éthique n’existe pas, elle n’a pas lieu, elle est impossible. Et pourtant on n’est pas chez Ionesco. C’eût été trop facile, l’absence d’éthique, chez Ionesco… Ici on est bien à la cour. On est dans le Portugal immortel. On est en dehors du Temps, sur l’autel, où le sacrifice a lieu, où la destinée des hommes tout à coup est consubstantielle à celle des dieux: dans le feu des âges, à la lie des universaux.

L’Infante, c’est la tentative éthique… C’est l’autre monde, c’est l’Espagne, qui essaye d’avoir prise. Elle voudrait signifier quelque chose. C’est l’honneur, l’honneur bafoué, c’est la tentation du Salut. Mais rien ne marche. Elle ne change pas le cours des événements. Elle n’influe sur rien. Elle pourrait être absente. Elle est absente d’ailleurs. Elle est morte. La reine morte.

Le roi Ferrante règne sur un monde où aucune victoire n’est véritable, puisque les valeurs ne sont coextensives à rien : l’évaluation est un mensonge, les principes interchangeables. On peut tuer n’importe qui car n’importe qui est coupable, et parce que dans un tel monde on a besoin d’un coupable à tuer. Il faut tuer… Là est l’horreur : le sang est à la fois gratuit et nécessaire. Écrire une telle pièce en 1942, et la faire jouer au Théâtre-Français, était sans doute autrement plus subversif que de distribuer des tracts bourrés de fautes d’orthographe dans des rades après la tombée de la nuit.

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Sur Jean Genet

Jean Genet, c’est le pédé nietzschéen, l’ombre suave du corps dans la prison de l’esprit, c’est le glaviot, le glaire, la larme de sperme, la saleté grise, les plaies sans couture. Au milieu de tout cela, dans toute cette horreur, Genet trouve une beauté naturelle. Il ne l’invente pas. Il la montre. Il la connaît. Il nous la rend évidente. Il y détecte aussi une chaleur, celle des légumes quand ils moisissent et deviennent tièdes, et qu’ils deviennent autre chose : tout à coup une fleur, un arbuste, un nouveau monde, un rayon de lumière frais et doux comme du beurre sur de la peau.

La madeleine de Genet est un tube de vaseline. La vaseline lui rend sa mère. Elle lui rend son humanité. Si le tombeau est humide et chaud, la mort sera grouillante, l’éternité moins froide. Si je suis ce que je fais, il faut que je sois humide et chaud, je dois devenir grouillant.

Il y a plus de Sartre dans un paragraphe de Genet que dans toute l’oeuvre de Sartre. Genet c’est Sartre mais dans l’action, dans les choses, dans l’oeuvre d’art. C’est ce que Sartre a fait de mieux. Sartre ne mérite pas Genet. Sans lui, Genet aurait sauvé la Palestine. Ou bien il aurait inventé la Palestine, ce qui revient au même. Sans Sartre, on aurait reconnu en Genet le philosophe tragique, le seul vrai Français existentialiste. Sartre a empêché Genet d’exister : il l’a catégorisé, et ce faisant a empêché ses ailes de s’ouvrir, comme font les philosophes avec les poètes aussitôt qu’ils en ont l’occasion.

Genet c’est déjà Foucault, mais c’est mieux que Foucault, parce que c’est ouvert, c’est vivant, ça grouille. C’est la rue. C’est le ruisseau. Pas le Collège de France… C’est désespéré. C’est menteur, voleur, inconséquent, maladroit. C’est humain. Foucault n’était pas humain, c’est ce qui a empêché à sa philosophie d’avoir lieu. Genet est humain, trop humain, infiniment humain. Il pleure lui aussi devant le cheval fouetté, mais il pleure tout autant sur le cocher et finalement les encule tous les deux — en riant !

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Genèse, chapitre 49

La filiation est un secret qui s’installe dans le temps, dont le sang est l’énergie, les mains le véhicule : les mains des parents quand ils touchent le front de leurs enfants dans les nuits de fièvre, puis les mains des enfants aguerris quand ils toucheront les joues froissées de leurs parents dans les parages de la mort.

Le père n’est pas le fils, il ne le contrôle pas, il n’a pas prise sur sa volonté, il ne choisit pas à sa place. On touche là au mystère du créé : le créé n’est pas un morceau du créateur, il en est séparé, et séparé il peut s’y opposer, le blesser ou lui tourner le dos, le fuir, le nier, le contrer, le trahir. Il profanera sa couche, ou au contraire arrosera son jardin.

Qu’est-ce qui se maintient de l’homme dans le Temps ? Qu’est-ce qui de Jacob passera, et qu’est-ce qui grâce à ses enfants, par eux, demeurera ? Qu’est-ce qu’il y a d’immortel dans la famille, et à quel prix cette immortalité ? Au prix de quelles traductions étranges, visqueuses, au prix de quelles profondes transmutations ? Qu’est-ce que charrie le sang quand il se mêle ? Quelle tectonique spirituelle dans la substance des sociétés, dans l’inceste interdit, dans le maintien du hile, dans la racine nationale ? Et quel rôle, là-dedans, pour la lange, pour le langage ? Qu’est-ce que cela veut dire : bien-dire, bénir ? Qu’est-ce que Jacob bénit qu’Adam nomma, et que retrouve-t-il en le faisant qu’Adam avait perdu ?

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Genèse, chapitre 48

Le droit d’aînesse, ce n’est rien. C’est une aristocratie. C’est une séparation. C’est animal. C’est génétique. Il n’y a pas de “premier” parmi “les prochains”. “Je sais, mon fils, je sais…” Personne n’est mieux aimé de Dieu par sa naissance. Jacob suggère ici une forme d’existentialisme, de jugement sur les actes, qui n’a rien à voir avec le fatalisme aristocratique qui a prévalu jusqu’à lui tant chez les Hébreux que chez les Egyptiens, les Grecs, et qui prévaudra plus tard à Rome et en Inde. Voilà le sens, je crois, de cette scène, qui évidemment répond aux scènes d’enlèvement du droit d’aînesse à Ismaël et à Esaü. La transmission des vraies richesses ne dépend pas du statut, elle ne dépend même pas de la renommée, pas plus qu’elle ne dépend du hasard. Elle dépend de la vérité. Elle est fondée sur la justice.

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Matthieu, chapitre 26

Pendant que Jésus dit : “Mon Père, s’il est possible que cette coupe passe loin de moi…”, nous dormons. Nous le trahissons. Nous le vendons. Nous le frappons en lui bandant les yeux. Nous le renions. Pendant que Jésus, face contre terre, dit à Dieu : “que ta volonté soit faite”, nous voulons dormir et nous dormons, nous voulons trahir et nous trahissons, nous lui bandons les yeux et le frappons, et quand bien même nous ne voudrions pas renier — Pierre jure qu’il ne reniera pas — nous renions, nous voulons vivre — Pierre n’est qu’un homme : les hommes veulent vivre plutôt qu’aimer.

Dieu, les yeux bandés, est frappé par les fils d’Adam. Il connaît le coeur de chacun, pourtant chacun espère ne pas être reconnu. Ils s’en amusent. Ils n’ont plus peur. Ils ne savent pas ce qu’ils font. Dieu les aime : il est trop faible pour les blesser. Alors ils le blessent, ils le haïssent. Ils s’apprêtent à le crucifier.

Ce chapitre est vrai à chaque instant, dans le coeur de chacun. Ce qu’il raconte — le complot des prêtres, la trahison de Judas, le reniement de Pierre, la tristesse et l’angoisse du Christ, le sommeil de Pierre et des fils de Zébédée, le “pas en pleine fête” et la femme au flacon d’albâtre… — se déroule à chaque instant dans le coeur de chacun. Grâce à Dieu l’Eucharistie elle aussi est instituée à chaque instant. Le sacrifice de Jésus n’a cessé d’avoir lieu. Nous sommes appelés à chaque seconde : nous sommes sauvés dans chaque instant. Dieu n’a jamais cessé de nous aimer.

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Genèse, chapitre 47

D’une part, “Joseph acquit pour Pharaon tout le terroir d’Egypte.” D’autre part, Israël refuse d’être enterré en Égypte. Là sont les racines bibliques de l’Exode. Là est la première couture de l’Histoire.

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Genèse, chapitre 46

Les Égyptiens révèrent la mort. Les Hébreux ont un dieu d’amour. Ce sont les bergers de l’être. Voilà que les tribus d’Israël arrivent en Égypte. Le temporel reçoit chez lui l’éternel. Il le sauve. Il veut qu’il soit sauvé.

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Genèse, chapitre 45

D’abord, Jacob refuse de croire que Joseph est vivant. Il refuse d’entendre ce qu’il écoute. Puis la vérité vient jusqu’à lui : grâce au geste de son fils Juda, prêt à donner sa vie pour sauver celle de Benjamin, Jacob retrouve vivant son fils Joseph, frère de Juda et Benjamin. Tandis que le sacrifice de haine, qui préside à la guerre, divise les frères et enlève les enfants à leurs pères, le sacrifice d’amour a le pouvoir inverse : il réunit les frères, et rend les fils à leurs pères.

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Matthieu, chapitre 25

Parabole des dix vierges. Nuit noire. Des morceaux de brume s’accrochent au loin : lueurs pâles, axones de feu. Elles veillent. Elles s’endorment. L’Époux vient. Toutes prétendaient l’attendre, mais cinq d’entre elles — cinq âmes — ne préparaient pas sa venue. Peut-on attendre sans préparer ? Elle ont attendu dans le calme. Elles se préparent dans la précipitation. Les cinq autres — cinq âmes sensées — ont attendu dans l’inquiétude mais ont eu le temps dont elles avaient besoin pour préparer Sa venue. Veillez, inquiétez-vous, préparez-vous.

S’inquiéter, c’est prier. De même qu’on ne peut pas attendre en dormant, de même on ne peut espérer sans s’impatienter.

*

Celui qui enfouit les talents, c’est le Pharisien qui obéit aux dix commandements sans pour autant aimer vraiment — aimer positivement — Dieu et son prochain. La peur le guide, pas l’amour. La peur est ce qui survient quand l’homme a volontairement tourné le dos à l’amour. Il avance face contre terre, pareil à Adam derrière les halliers d’épines : irresponsable, méfiant, défiant, divisé contre lui-même.

Si certains ressemblent à ce mauvais serviteur de la parabole, aucun d’entre nous n’est pour autant semblable au bon serviteur. Il y a du mauvais dans chacun. C’est celui-là qu’il faut combattre : en nous, le serviteur effrayé. “N’ayez pas peur” a-dit le Christ. Donnez tout votre or aux bons serviteurs qui sont en vous, car ainsi l’amour de Dieu fructifiera.

*

Je suis le hère qui hurle dans l’ondée. Je suis le clochard qui tend la main. Je suis la grosse femme près du distributeur de billets. Je suis la gitane avec son enfant trisomique accrochée au sein. Je suis l’innocent. Je suis l’homme bleu. Je suis la femme des sables. Je suis tous les enfants. Je suis les embryons, qui sont des enfants. Je suis les vieillards dans des maisons lointaines. Je suis les culs-de-jatte. Je suis malade, j’ai des tuyaux dans la bouche, un rein artificiel, un estomac lépreux. J’ai peur. J’ai faim. Surtout, j’ai soif. Je suis les engelures. Je suis le mal de crâne. Je suis le sans-saveur, le désespéré sans gloire, l’invisible, le cru. Je suis Vincent Lambert. Je suis le coeur qui ne bat presque plus, les membres paralysés, j’ai de la merde dans la bouche, je ne peux pas bouger, et j’ai faim, j’ai soif… Mais je ne suis pas seulement le hère, le clochard ou le vieillard impliqué à sa perfusion. Je ne suis pas seulement la vieille dame sous un porche et la gitane du feu rouge. Je suis aussi le banquier. Je suis le plein-aux-as qui fait le vide autour de lui, qui trompe sa femme, qui ment à ses enfants, ou qui les blesse, ou qui les ignore. Je suis l’homme diverti. Je suis l’adolescent éclaté. Je suis le smartphone. Je suis le notaire persuadé de sa propre valeur. Je suis l’agent immobilier ambitieux. Je suis le positiviste braqué. Je suis l’apparatchik. Je suis le prof de fac. Je suis le fort. Je suis la force. Je suis médecin. Je suis le possédant. Je suis le confortable, l’ignorant. Je suis celui qui répond plutôt que celui qui questionne. Je suis Cyrille Hanouna. Je suis l’acteur. Je suis le dictateur. Je suis le PDG. Je suis le prix Nobel. Ma faim est d’autant plus grande que j’ai trop à manger ; ma soif me brûle d’autant plus que je ne cesse de boire. J’ai tout mais je n’ai rien. Je suis pauvre parmi les pauvres, la brebis la plus égarée — plus égarée encore que les clochards, les embryons et les vieillards. C’est pour moi que Jésus est venu. C’est à moi qu’il faut diriger la Charité. Et pour cause : c’est à moi qui ne fais qu’en manquer, et qui a fortiori n’en distribue jamais, que les âmes prétendues charitables ont le plus de mal à donner de l’Amour, à moi le Publicain, le collecteur d’impôts, moi Matthieu, moi Zachée. Êtes-vous capable de voir à votre porte qui est pauvre vraiment — êtes vous capable de deviner ce qu’il lui manque ? L’homme qui donne de l’argent à ceux qui n’en ont pas est-il capable de donner de l’amour à ceux qui n’en ont pas, puisque c’est là la vraie richesse ? L’amour, contrairement à l’argent, n’appartient pas à César, ni ne dépend de lui. Et César, précisément parce que l’argent lui appartient, a besoin d’amour plus que tous les autres, parce qu’il est en danger. Mais qui sera prêt à lui en donner ? Quelle âme charitable le sera jusqu’à lui ? Qui comprendra enfin que le pauvre véritable parmi nous est celui qui est fort, et sera capable d’aider ce pauvre-là, et de l’aimer comme un frère, malgré sa force et malgré ses possessions enviables?

Dans une société bourgeoise, une société qui crève de bourgeoisie, une société qui se noie dans le confort, qui se vautre dans l’hygiène, qui se dissipe dans son moralisme, qui s’abrutit dans son scientifisme, une société qui s’amoindrit dans son divertissement, une société qui appartient à son smartphone, et qui insulte tous les jours davantage les pauvres d’argent, ceux qui n’ont pas ce confort, cette hygiène, cette morale, cette science, ceux qui ne sont pas assez malins pour se divertir… Dans cette société-là, les plus pauvres le sont d’autant plus qu’ils ignorent l’avoir jamais été — et c’est ceux-là sans aucun doute qui ont le plus besoin de Charité.

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Matthieu, chapitre 24

Les temples sont en pierre, et la pierre s’effrite, de plus en plus polie, lisse, puis poussière. Le Temps transforme la pierre en vent. Rome sera défaite. L’Égypte l’est déjà. Tout passe. Tout passera. On se bat pourtant, on se battra encore, pour des ombres, pour du vent. On se divisera. La Chute ne sera pas résolue par la passion. Le Temps n’est pas linéaire. Tout va vers la Croix. Tout y retourne. Tout y retournera. C’est là l’apparition : la cible de l’être. C’est le commencement et la fin. Il y a eu le temps des prophètes, qui annonçaient. Il y aura celui des saints, qui proclameront. Les prophètes devaient attendre. Les saints devront résister. Mais il n’y aura pas d’autre temple sur terre, dans le Temps, il n’y aura pas de Royaume politique, en dehors de la Croix, en dehors du Tabernacle. Il y a eu le Feu. Il y aura l’Esprit. Les Chrétiens, comme les Juifs, se diviseront. Ils se tromperont. L’Eglise se trompera. Elle les trompera. Pourtant il faudra résister, comme d’autres ont attendu. Et il sera d’autant plus difficile de résister, que l’on n’aura plus rien à attendre de ce monde que la Croix n’ait donné. Rien ne sera plus lié sur la terre que la Nouvelle Alliance n’ait déjà lié. Les chrétiens devront connaître et reconnaître, pour annoncer, pour répandre, pour attester, réclamer. Là est leur mission. Là est leur raison de désespérer : rien ne sera plus résolu sur terre qui ne l’ait déjà été sur la Croix. Le Temps d’amour est dirigé à rebrousse-poil. D’ailleurs Jésus est formel : dans le temps linéaire le Malin l’emportera. Le monde sera le sien. Dans le temps des physiciens, et dans celui des historiens, celui de Hegel, Lucifer gagne, il gagnera, son règne sera renforcé. La Chute continuera : nous serons de plus en plus divisés. Nous désapprendrons à parler. Voilà pourquoi le but est moins d’attendre que Jésus revienne, que de ne pas oublier qu’il est venu, qu’il est mort et et qu’il est ressuscité. Et de ne pas oublier que la destination du Temps nous a ainsi été révélée. Voilà ce que cela signifie : “veillez !”. Veillez. Veillons au pied de la Croix, en attendant ce jour où le Temps et l’Espace, par amour, y seront repliés par Celui-là même qui, par amour, les déplia.

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Genèse, chapitre 44

“Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime”.

Juda se sauve en sauvant Benjamin. Juda se rachète en vendant sa liberté. Il devient libre en s’enchaînant. Il se libère en libérant.

Alors, le secret se dissipe. La vérité survient. L’amour revient. Le pouvoir est défait. Les pièces d’argent sur les yeux des morts sont tombées. Joseph apparaît enfin dans son être. Il est le frère de Juda. Il est le fils de Jacob. (“De même que le devenir est l’apparence de l’être, de même l’apparence, conçue comme un apparaître, est un devenir de l’être.” Heidegger — Introduction à la métaphysique)

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Genèse, chapitre 43

“Mon frère, c’est toi… Apporté jusqu’ici non par des Ismaélites cette fois mais par tes propres frères, portant dans leurs bât du miel, de la gomme et du ladanum. C’est ton visage, c’est le visage de notre mère.”

Joseph se retire. Il pleure des larmes qui sont de même nature que les larmes du Christ. Tant d’amour, et pourtant toute cette distance, toutes ces entraves… Les Chérubins devant l’arbre de vie ! La Chute ! L’Envie !

La peur empêche les frères de Joseph d’aimer, mais non pas d’être aimés, et Joseph aime parmi eux celui qui a le moins de pouvoir, le moins de force, celui qui ne choisit pas sa destinée. C’est lui qu’il ressert. Parmi eux, il est le seul sans péché. Il est “l’un de ces plus petits” (Mt 25,40).

Joseph (contrairement au fils prodigue) fuit éloigné de son père contre son gré. Et pourtant il est resté plus proche de Jacob, et plus fidèle à son père qu’aucun autre de ses frères, sinon Benjamin.

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Genèse, chapitre 42

Mes frères, ô mes bourreaux, êtes-vous incapables de me reconnaître ? Vos yeux ne voient pas l’amour. Ils ne voient pas le frère. Vos visages ne reflètent pas le visage du prochain. Ils croient voir, mais ce qu’ils voient c’est le pouvoir, c’est-à-dire qu’ils sont aveuglés par le pouvoir. Autrefois vous avez vu le pouvoir de vous sur moi, et vos yeux d’aveugles étaient grands ouverts, aujourd’hui vous voyez le pouvoir de moi sur vous, et vos yeux toujours aussi aveugles sont petit et plissés. Vos yeux sont comme les pièces d’argent que les héros de Troie, assoiffés de pouvoir, portaient sur les yeux au moment de contempler la face du Très-Haut : vos yeux alourdis par l’argent, votre regard dans langage, sans organe récepteur, sans prière.

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La patrie des choses

“Les hommes ne peuvent pas se passer d’habitations magiques.” Jean Giono, Les Vraies Richesses (préface)

« Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses…» Francis Ponge, Proêmes

« Sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses… » Saint-John Perse, Vents, I. 1.

« L’horrible, le somptuaire, le très lent,
l’auguste, l’infructueux,
le fatal, le crispant, le mouillé, le lugubre,
le tout, le très pur, le ténébreux,
l’âpre, le diabolique, le tactile, le profond… »
César Vallejo, Poèmes de Paris, 1937

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Genèse, chapitre 41

Sept vaches blondes, grasses soyeuses, à l’oeil sûr, mat, sortent des eaux du Nil et montent doucement vers le trône de Pharaon. Puis tout de suite après voilà sept vaches grise et faméliques, aux dents pointues, tranchantes, aux jambes musclées, couvertes de plaies dégueulasses. Elles grimpent à leur tour et se jettent sur les vaches blondes pour les dévorer. La mêlée est immonde. La peau blonde est déroulée dans des fontaines de sang, et le rêve est épais : il parle, ou en tout cas il veut dire quelque chose. Pharaon en s’éveillant entend encore quelques secondes les cris affreux des bêtes. Un Dieu parle mais le Roi ne sait pas interpréter ! Une porte se présente dont le souverain n’a pas la clef !

Il se rendort.

Sept épis blonds et soyeux lui poussent sur le ventre. Ils portent des grains gros et appétissants comme des raisins. Mais voilà sept épis gris et grêles, au parfum de poussière, qui poussent comme des lierres autour des épis blonds et les assèchent, les brisent, les couchent.

Interrogé, Joseph répond : “Je ne suis pas celui qui interprète les rêves. Les rêves sont des messages de Dieu. Il suffit de croire en Lui pour comprendre. Si seulement tu avais prié, Pharaon, au lieu de te rendormir, tu aurais compris. Si seulement tu veillais, tu saurais ce qu’il dit. Il en va de même pour chaque homme, roi ou mendiant, saints et brigands.”

Un jour, une Juive de Judée entendra un message inouï.

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Matthieu, chapitre 23

En plus de déjouer la mort, qui est la menace grâce à laquelle le Mal entraîne les êtres sur les pentes de la tentation, Jésus a déconstruit le pharisaïsme, qui est la tromperie grâce à laquelle le Mal persuade les êtres que ce qu’ils font n’est pas si mal, et même très bien.

Dans ce chapitre, Jésus dénonce le pharisaïsme une dernière fois, et avec plus de verve que jamais, il révèle la tromperie haut et fort, avant de se retirer pour que commence sa passion, et que la menace soit déjouée.

Le pharisaïsme est la méthode qui consiste à déifier la règle, au point de l’opposer à Dieu. Il s’agit autrement dit de faire de la Loi « une occasion de chute » (Malachie 2:8) en substituant la règle au principe qui en motivé l’édiction, et en tournant le dos à celui-ci au nom de celle-là. Transformer l’éthique en veau d’or. Bombarder des populations civiles au nom de la démocratie. Respecter les dix commandements mais mépriser les mendiants. Jeter quelqu’un d’une église parce qu’il portait un chapeau. Détruire la nature en plantant des éoliennes pour produire des énergies propres. Multiplier les règlements liberticides afin de garantir la liberté de chacun. Assassiner un vieillard ou un tout petit enfant en prétendant que c’est au nom des droits de l’homme. Adorer sa carte vitale plutôt que la Vie elle-même. Prétendre que Jeff Koons ou je-ne-sais-qui est un artiste sous prétexte que les horreurs qu’il produit sont accompagnées d’un discours convainquant.

Le diable est une méthode. Et c’est précisément à la “dénoncer” et à la “déconstruire” (comme qui dirait) que Jésus s’attelle dans ce chapitre. Cette méthode a pourri Jérusalem par la racine. Elle a pourri le Livre en prétendant l’interpréter. Elle a pourri l’existence en prétendant lui donner un sens. Elle a pourri le temple qu’elle prétendait garder. Les prêtres ont voulu s’élever au rang de ce Dieu tout puissant qu’ils auraient dû servir en se faisant les plus petits parmi les hommes. Ils ont abusé de leur pouvoir, et ont cru que ce pouvoir venait d’eux-mêmes. Les commandements négatifs (“Tu ne feras pas, tu ne feras pas, tu ne feras pas…”), qui sont secondaires, ont supplanté les deux seuls commandements qui importent : “Tu aimeras Dieu. Tu aimeras ton prochain”. Là sont la justice et la miséricorde, et non pas dans l’impôt et la règle ! C’est à l’Amour qu’il faut être fidèle, et non à la règle. C’est la Vie qu’il fait aimer, pas les prescriptions médicales.

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Matthieu, chapitre 22

Parabole du festin nuptial : triste sort du peuple élu, premier invité à la fête, dont l’attente est devenue refus. J’ai toujours été fasciné, et envieux, quand je rencontrais des Juifs convertis. Qui ne l’a pas été en lisant Simone Weil, Edith Stein, Lustiger, ou aujourd’hui Fabrice Hadjadj ? Les Juifs demeurent les premiers invités du Seigneur. Voilà pourquoi il faut être sioniste, pourquoi il faut les défendre, il faut les écouter, voilà pourquoi il faut être Juif avant d’être chrétien !

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Jésus prévient ses fidèles : “aux politiques la politique. À ceux qui comptent, ce qui se compte. À Dieu l’amour. Aux enfants de Dieu, l’éternité.” Il n’est pas venu interférer en politique. Après lui, le pape et les prêtres ne devront pas non plus dire à leurs fidèles : votez pour ceci ou pour cela, faites ceci, ne faites pas cela. Gare aux pharisaïsmes. L’esprit des lois est terrestre. Aux législateurs, la loi. Jésus ne reproche pas à César d’être César, mais il le remet à sa place.

Dieu n’est pas descendu sur terre pour imposer de nouvelles lois, pas plus qu’il n’est descendu pour abroger les anciennes ; et il ne détrônera pas César : le Royaume n’est pas, ne sera jamais l’Empire. Jésus n’est pas venu instaurer un ordre moral. Seules deux règles comptent : aime Dieu, aime ton prochain. Augustin dira : “Aime et fais ce que tu veux”. Le reste ce sont des lois contingentes. Elles pourront changer. D’ailleurs le profil sur les pièces changera : aujourd’hui c’est Tibère, demain Caligula.

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Le lévirat qui tourmenta les fils de Juda, puis conduisit ce dernier jusqu’à la relation incestueuse avec sa bru prostituée, est présenté ici par les Pharisiens à Jésus. Celui-ci leur répond que dans l’éternité rien ne peut être temporel. La mort elle-même sera vaincue. Quand tout sera accompli, le Temps ne sera pas éternisé, mais défait, aboli. Et les corps existeront d’autant plus que l’Espace, lui, aura été proscrit.

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Genèse, chapitre 40

Les rêves sont les messagers de Dieu. Ils parlent la langue que Dieu seul sait parler, et qu’il est seul à pouvoir interpréter. (Freud n’est pas Dieu !) Joseph n’interprète pas les rêves (Joseph n’est pas Freud !) mais prie Dieu des les lui traduire. Imaginons-le dans sa cellule de ténèbre : méditant, le cœur ouvert, les bras défaits, auprès de l’échanson et du panetier. Imaginons ses boucles noires, son nez droit, ses genoux égratignés et sa toile de rien sur un sourire à la Mantegna. Imaginons la joie de l’échanson, et son erreur quand il croit que c’est Joseph lui-même le devin et ne voit pas à travers lui le maître de toutes choses. Sans doute pense-t-il que Joseph est capable d’ordonner l’avenir. L’échanson espère moins être sauvé qu’aller comme il l’entend, et donner libre cours à son désir. Imaginons également la terreur du panetier, lorsqu’il imagine sa tête froide et bleue, les yeux révulsés, picorée par des moineaux joyeux. Il en veut à Joseph : il le craint… mais n’entend pas à travers lui la voix de Dieu, qui pourtant est miséricordieux. Il ne se convertit pas, même au seuil de la mort. Le sort de l’échanson n’est pas plus enviable, qui, aussitôt sa liberté recouvrée, oublie la promesse faite à Joseph. Il a constaté pourtant que le jeune homme disait vrai, et qu’à travers lui Dieu parlait ; pourtant il n’a rien fait pour le sortir de prison, empressé d’obéir à son propre désir.

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