Chapitre 1 – généalogie de saint Joseph

Montre-moi le chemin que je dois prendre

Cher Octave,

Je forme une entreprise qui, celle-là, n’aura point d’imitateur. Il s’agira de peindre dans mes phrases la Bonne Nouvelle, et de tendre vers Dieu les moyens de mon art pour demander au Verbe d’y insuffler la Vie.

L’évangile selon Saint Matthieu commence, comme tu le sais, par une généalogie allant d’Abraham jusqu’à Joseph, en passant par le roi David. A l’issue de cette liste, il est écrit que Joseph, dernier de la lignée, épousa Marie laquelle engendra Jésus, qui n’était pas le fils de Joseph.

J’aurais pu mettre en rang d’oignon les chevelus, barbus, drapés, qui vont d’Abraham au roi David puis du roi David au charpentier Joseph. Tisser entre eux un réseau de chaînes, sous un ciel couleur pierre à fusil. Ce sont des esclaves après tout. Ce sont des esclaves barbus descendants de rois, et ce sont les meneurs de chèvres qui ont engendré ces rois, et c’est finalement un charpentier descendant de ces meneurs de chèvre, de ces rois et de ces esclaves, dont la tête est faite pour la couronne, la main pour le bâton et la cheville pour la chaîne. Après lui, il n’y en aura plus. Les bergers, les rois et les esclaves ont tous eu des fils; le charpentier, lui, n’en aura pas. Sur mes brouillons, j’ai travaillé les mains avant les visages. Abraham montre du doigt Isaac qui montre du doigt Jacob, etc. ; puis on voit les mains de Joseph, des mains d’artisan, vides, rougies. Puisque Joseph n’a pas eu de fils, ses mains sont les seules à ne montrer personne. Leur ombre en revanche, à ses pieds, dessine quelque chose. J’espérais que toutes ces mains à force de pointer vers des visages suffiraient à les faire apparaître sur ma page. Je me posais des questions sur mes propres ancêtres, sur leurs mains, et je cherchais leurs visages… Je les imaginais vêtus de toiles à sacs avec, à la main, des armes bizarroïdes. Certains bourgeois. D’autres des soldats tordus. La plupart clodos. J’imaginais les femmes surtout — je suis surtout l’enfant des femmes — et je peignais dans mon délire leurs mousselines au couteau, par empâtements rose et or.  

J’ai abandonné mes premières idées et j’ai choisi de peindre une forêt très dense et très haute autour de Joseph, seul. Cela me paraissait plus approprié pour figurer d’une part les trois fois quatorze ancêtres du charpentier et d’autre part son infinie solitude. Le visage est venu tout de suite. Le meneur de chèvres, le roi, et l’esclave étaient envisagés dans la figure du charpentier tandis que celui-ci dévisageait la Forêt du Temps. Pour celle-là, j’y suis allé à fond. J’ai voulu les feuilles rouges, vertes, des branches cassantes comme du verre, frémissantes et noires dans l’hiver, et, dans l’été, blanchies. Aux formes squelettiques des peupliers et des tilleuls, j’ai donné la grâce d’un alphabet. Vois comme leurs branches s’enlacent sous mon pinceau. Leurs feuilles font des halos de mousse verdoyante, ce sont de petites feuilles et de très grands halos verts et moussus. Chaque arbre a une forme royale. Je les ai détaillés comme de la viande. Ainsi est la Forêt du Temps : un aller-retour entre mon trait et la lumière. J’ai trouvé, sous l’eau, le brun ligneux des troncs. L’écorce, sous mes doigts, craquait — et tout de suite le fruit se dissipait. J’ai donné au bois des effilements jaunes. Je voulais suggérer les racines. J’inventais des nœuds. Les traits sont typiques, la couleur les rassemble, la clairière les appelle. Sur fond noir et or, sur le mystère sombre d’une nappe, j’ai planté des grains de sénevé : la plus petite de toutes les semences… Le lin, nourri par mon pinceau, a germé. C’est le bois des lyres. Au centre, deux arbres sont plus hauts que les autres, mais moins feuillus, l’un pour Abraham, l’autre pour David. Ils ouvrent les bras autour de la lumière. Un autre arbre moins haut que ces deux-là, mais plus large et plus solide que tous les autres, figure le roi Salomon. Autour j’ai planté des arbres tonsurés, aux troncs d’argents, et plus loin le térébinthe d’Absalom qui est aussi celui de Judas. Qu’ils sont grands, ces arbres, et comme ils prennent sur ma toile ! Ce sont des arbres juifs. Lorsque le vent souffle, ils sifflent, et on croirait entendre des phrases. J’ai disposé les branches exprès. Biseauté. Creusé. Je colorais près du trait, puis je poussais le trait contre la couleur par degrés. J’ai spatialisé la Gloire de la Loi. Ça donnait des boules sous mon pinceau, que je rendais à l’eau : je dépliais le logiciel… Une forêt feuilletée… Un mille-feuille forestier ! L’arbre généalogique de Dieu ! Ma toile suintait dans l’ombre.

Sous la frondaison, tout petit, j’ai dessiné un visage, et, autour de ce visage, un homme. Un tout petit homme. C’est Joseph, mettons. Il est fiancé à Marie. Elle ne vit pas encore chez lui. C’était prévu, seulement Marie vient de lui annoncer qu’elle était enceinte. Aïe… Joseph pense à rompre… Tu m’étonnes… La renvoyer, en finir… C’est pourquoi il est venu dans cette forêt, tout seul, il pleure, il réfléchit, il attend… Il faudra procéder discrètement pour éviter un scandale. Joseph est l’homme le plus malheureux du monde parce qu’il ne comprend plus le monde. Tout ce qu’il croyait avoir compris s’effondre, s’émiette, illusions grotesques, vanités, arrangements, vices déguisés en vertus… Ici commence l’aventure de la sainteté, mais cela Joseph ne le sait pas encore. La seule chose qu’il sait à cet instant c’est que Marie est enceinte alors qu’il ne l’a pas touchée, et qu’il est impossible qu’une femme comme elle ait pu coucher avec quelqu’un qui n’était pas son mari. Cela est tellement impossible que si c’est vrai alors le monde n’a pas de sens, et si le monde n’a pas de sens alors Dieu n’existe pas, ce qui est impossible à croire pour un descendant d’Abraham et de David. Joseph ne le sait pas encore mais pour que le cœur d’un homme s’ouvre, il faut le crucifier. La vérité est paradoxale : Abraham et David le savaient, mais Joseph, lui, sera le premier homme de la Terre à comprendre que ce paradoxe n’est pas quelque chose, mais quelqu’un.

Il sera un signe de contradiction…

Trois coups de fusain. Les ombres à la craie. Joseph est seul. Seul au milieu des arbres, dans le silence, dans l’eau. J’ai donné une masse à sa tristesse. Plus il est triste et plus il me ressemble. Plus il est lourd… Seul au milieu des grands arbres du passé. Je l’ai vêtu d’un costume et d’un nœud papillon rougeâtre. Il est assis sur une borne grise.

Cet homme est ébéniste : dans ces arbres, il est capable de tailler des couronnes pour les rois, des jougs pour les esclaves et des bâtons pour les meneurs de chèvres.  Il a des mains calleuses, sèches. Les arbres pèsent sur ses épaules. Répertoire…  Hypothèses insupportables… On voit l’ombre sur le visage triste de Joseph, sous les arbres, dans mes pâtés de gouache verte et brune. Toute une forêt de rois pour cela ? Toutes ces couronnes, ces jougs et ces bâton… pour en arriver là ? Être trompé à quelques semaines du mariage ? A cet instant, c’est ce que Joseph croit. Il pense à ses ancêtres, et à tout ce bois arraché à la forêt pour enregistrer leurs exploits. Contrairement à Abraham, Isaac, Jacob, David, Salomon et tous les autres, Joseph ne sera jamais digne d’être mentionné dans la Bible.

Il se couche et s’endort dans un lit de tristesse. Il se couche dans mon eau, dans mes arbres, dans ma toile, dans mes grains, et c’est alors qu’un ange apparaît. Sur mon tableau, l’ange n’est pas un garçon avec des ailes mais une lueur, ou mieux : l’empreinte d’une lueur. « Ne la renvoie pas » dit-il.   

Toute cette noblesse, toutes ces erreurs, toutes ces guerres, tous ces trésors et ces trahisons enfouis dans la Forêt du Temps ont existé pour que Joseph refuse aujourd’hui de renvoyer Marie. S’il l’épouse, Abraham et David n’auront plus de descendants, mais Joseph réparera ce qui a été brisé le jour où Adam a accepté, venu d’Eve, le fruit de l’Arbre de la Connaissance, et il donnera ainsi à la vie d’Abraham, de David et de tous ses ancêtres son véritable sens qui n’était pas d’avoir des enfants dans le Temps mais d’en devenir un dans l’Éternité. Souvenez-vous comment Adam, au lieu d’implorer le pardon de Dieu, a rejeté la faute sur Eve : C’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre… Il était tout prêt, lui, à la renvoyer !

La décision de Joseph est à la fois celle du Berger qui a parlé avec Dieu, celle du Roi qui l’a servi et celle de l’Esclave qui l’a imploré. Marie a dit à l’ange : « Oui, je l’accueille ». Joseph : « Non, je ne la renverrai pas. » L’Ancien Testament raconte comment a poussé une forêt sur les ruines de l’Éternité qui a donné au Temps ces deux fruits : ce « Oui » et ce « Non ». C’était ça. Voilà le secret du peuple Hébreux. Voici l’Éternité retrouvée. En disant oui à l’ange, Marie retrouve le chemin qui conduit, à travers la Forêt du Temps, à l’Arbre de Vie ; en disant non, Joseph… que fait-il ? Que fait son cœur crucifié lorsque Joseph décide de ne pas renvoyer Marie ? Il coupe deux arbres vigoureux dans la Forêt du Temps, il les élague, il les rabote, puis il les taille au ciseau à bois pour les encastrer et il élève, au milieu de tous ces arbres qui l’entourent, un arbre sans feuilles et sans racines. Voici l’Arbre de Vie. Voici ce vers quoi conduit le chemin auquel Marie a dit oui. Le trône du Fils de l’Homme ! Et voilà pourquoi il fallait que Joseph fût charpentier ! Ce n’est plus le bâton du berger, le joug de l’esclave ou la couronne du roi, mais un instrument de supplice. C’est la contradiction plantée dans la Forêt. L’Amour est là, sans feuille, nu, au milieu des frissons de lumière, dans mes bruns alvéolés, ma pâte jaune, mes lacis mauves, mes ferments… sur la Croix du Crucifié !

Mon tableau est presque fini, quand je le reconnais enfin. À Joseph, j’ai donné sans le vouloir les traits de mon propre père : sa moustache rieuse, sa noblesse méditerranéenne de roi-vigneron,  sa gentillesse sévère, son magistère… Oui, je le reconnais ! C’est mon père quand à Hossegor il me sauvait de la baïne en me tirant par le bras, ou quand il me retrouvait dans le labyrinthe de buis du château de Merville où j’avais erré pendant deux heures parce que j’avais suivi un écureuil ; mon père quand il m’a rattrapé sur le balcon de la rue du pont de Tounis ; lui à la fin du camp ;  lui à la Montagne lorsque Emmanuel avait écrit SOS dans la neige ; lui au bout de la piste ; lui devant la rue des Fleurs… Papa, c’était donc toi au milieu des arbres, dans l’hébraïque forêt !

Lorsque le nourrisson devient un enfant — c’est-à-dire lorsque le langage entre en lui et déclenche dans son âme et dans son corps la mécanique de l’esprit — le premier mot qu’il prononce n’est pas “maman” mais “papa”… C’est donc sans aucun doute le premier mot que le Christ a prononcé. Ainsi, le premier appel qu’il a lancé fut peut-être adressé non pas à Dieu mais à Joseph, et si c’était à Dieu ce fut par l’intercession de Joseph. “Papa”… Comprend-on la portée théologique de cet appel? En appelant “Papa”, le Fils de l’Homme unissait la figure de son père du Ciel, immortel, à celle de son père de la Terre, mortel, et déjà le Fils sauvait la Créature en la confondant avec la Créature… pour les réconcilier! Réconcilier Dieu et l’Homme grâce au Fils de Dieu qui est aussi le Fils de l’Homme — et qui trouve dans son père l’image de son Père.

Notre père de la Terre,
dont le nom fut le premier articulé,
fais régner sur nous notre Père du Ciel,
enseigne-nous Sa Volonté,
montre-nous comment ne pas Le renvoyer,
partage avec nous le pain du Ciel,
pardonne-nous comme Il nous pardonne,
aide-nous à diminuer pour que Son Fils grandisse,
et à être ici-bas des saints selon Son cœur.   

Comment Jésus accordait-il aux siens ses bras, sa voix, ses yeux ? Joseph lui a-t-il expliqué comment raser sa barbe et déodoriser ses bras ? Qu’est-ce que c’est… « un papa » ?

Tandis que j’écris ces lignes, comment ne pas penser à la fois à mon propre père et à mon fils ? Comment ne pas entendre que par amour pour mon fils il me faudra devenir son frère et nous tourner ensemble vers le Père ? Nous sommes frères, mon cher Octave, je suis ton papa, nous poussons toi et moi dans la même forêt, et nous offrons notre bois à Saint Joseph pour qu’il les taille, y compris branches et racines, et, finalement, leur donne la forme d’une Croix.

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Hazaël, roi d’Ecosse

Lecture du Deuxième livre des Rois, chapitre 8, versets 7-15 : le prophète Elisée apprend à Hazaël que son maître le roi d’Aram Ben-Hadad ne succombera pas à sa maladie, mais qu’il mourra, et que lui-même deviendra un roi sanguinaire. Elisée pleure. Hazaël le quitte, et retourne chez son maître qui lui demande : “Que t’a dit Elisée?” Hazaël répond : “Il m’a dit: C’est sûr, tu vivras.” Mais le lendemain Hazaël prit une couverture, la plongea dans l’eau et l’appliqua sur le visage du roi, qui mourut. Et Hazaël devint roi! Dans ce demi-chapitre palpite déjà la vérité qui innervera Macbeth et toute l’œuvre de Shakespeare — et toute l’oeuvre de Shakespeare est condensée dans ce demi-chapitre!

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Le diable et les positivistes

LE SCIENTIFIQUE: Je sais beaucoup de choses.
L’INGÉNIEUR: Je peux beaucoup de choses.
LE SCIENTIFIQUE : Je sais de plus en plus de choses.
L’INGÉNIEUR: Je peux de plus en plus de choses.
JÉSUS: Je sais tout. Je peux tout.

LE DIABLE: Ordonnez que ces pierres deviennent des pains.
LE SCIENTIFIQUE: Voici ce qu’est une pierre, voici ce qu’est du pain, voici ce qu’il faut faire pour transformer la pierre en pain.
L’INGÉNIEUR: C’est comme si c’était fait.
JÉSUS: Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
L’INGÉNIEUR: C’est fait.

LE DIABLE: Jetez-vous du clocher… Envolez-vous !
LE SCIENTIFIQUE: L’air est un fluide, je sais sa mécanique… On peut s’y appuyer. Je sais comment il porte. Il nous faudra des ailes, un moteur…
L’INGÉNIEUR: C’est comme si c’était fait.
JÉSUS: Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu.
L’INGÉNIEUR: C’est fait.

LE DIABLE: Vous régnerez sur le monde. Vous serez comme des dieux.
LE SCIENTIFIQUE: Les dieux savent tout. Ils peuvent tout. Tout le monde leur obéit. Ils décident qui vit, qui meurt et qui souffre. Ils donnent et reprennent les enfants. Ils donnent et reprennent la fortune et la gloire, de quoi manger, de quoi boire, de quoi se divertir, de quoi être en sécurité…
L’INGÉNIEUR: C’est comme si c’était fait.
JÉSUS: C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte.
L’INGÉNIEUR: C’est fait.

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Le mérite et l’égalité

La gauche et la droite reposent l’une et l’autre sur des illusions. L’illusion de la droite s’appelle “mérite”, celle de la gauche : “égalité”. Ces illusions proviennent en réalité du même mirage. A droite, prétendre qu’un individu et une entreprise puissent avoir “mérité” quelque chose suppose qu’ils soient partis du même point que leurs concurrents, égaux sur la ligne de départ. Dans les économies “libérales” fleurissent ainsi les autorités de la concurrence et autres organes censés garantir l’égalité des chances. “Puisque nous avons été traités sur un pied d’égalité, j’ai mérité mon succès, quand tu déméritais…”

A gauche, si un individu ou un groupe réussit à obtenir ce qu’il demande au nom de “l’égalité”, il prétend aussitôt l’avoir “mérité”. Dites à des conducteurs de train que les infirmières crèvent de faim pendant qu’ils se gavent, ils vous parleront aussitôt de “convergence des luttes” et exhorteront les camarades infirmières à combattre à leur tour pour faire valoir leurs droits à l’égalité. La lutte des classes permettra un jour aux plus petits d’avoir “mérité” l’égalité et la liberté.

La réalité la voilà : nous ne sommes pas égaux et nous ne méritons rien. Celui qui a davantage de moyens est davantage obligé. Le serviteur qui ne reçoit qu’un talent peut le faire fructifier ou non, idem pour celui qui en a reçu trois, ils n’étaient pas égaux, ne seront pas traités également, aucun d’entre eux n’a mérité de recevoir un ou trois talents, et le seul reproche qui pourra leur être adressé par le maître le sera pour avoir enterré leur talent plutôt que d’avoir essayé de le faire fructifier, de même que le seul compliment qui pourra leur être adressé le sera pour avoir voulu faire fructifier leur talent plutôt que de l’avoir dissimulé. Jamais le maître ne vante “les mérites” de ses serviteurs, pas plus qu’il ne les juge selon leurs péchés (Ps 102:10) . Il ne félicite pas le serviteur d’avoir “réussi” à faire fructifier son talent, mais d’avoir réuni les conditions pour que le talent, éventuellement, donne du fruit. Le mauvais serviteur n’a rien détruit, quant au bon serviteur il n’a rien produit, mais a su recevoir.

La droite veut produire, la gauche veut prendre, et les deux se trompent. Ce qu’il faut c’est recevoir, partager et rendre. En un seul mot : aimer. L’essentiel dans ce monde est déjà-là. La seule politique valable consisterait à L’aimer, à tendre vers Lui nos mains, et à ne pas enterrer ou garder pour soi les trésors qu’Il y dépose.

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Ernst Jünger — Eumeswil / l’Anarque (1978)

L’anarchiste est le partenaire du monarque qu’il rêve de détruire. En frappant la personne, il affermit l’ordre de la succession. Le suffixe “-isme” a une acception restrictive: il accentue le vouloir, aux dépens de la substance (…). La contrepartie positive de l’anarchiste, c’est l’Anarque. Celui-ci n’est pas le partenaire du monarque, mais son antipode, l’homme que le puissant n’arrive pas à saisir, bien que lui aussi soit dangereux. Il n’est pas l’adversaire du monarque, mais son pendant.

Le monarque veut régner sur une foule de gens, et même sur tous; l’Anarque sur lui-même, et lui seul. Ce qui lui procure une attitude objective, voire sceptique envers le pouvoir, dont il laisse défiler devant lui les figures.

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Gustave Thibon — Aux ailes de la lettre (1959)

Le “catholicisme de droite” m’irrite de plus en plus, alors que le “catholicisme de gauche” continue à me dégoûter sans restriction. Prurit ou nausée — heureusement que le Christ me suffit pour rester chrétien! —. En fait, le catholicisme de droite et le catholicisme de gauche ont ceci de commun: la méconnaissance de l’abîme qui sépare le créé de l’incréé, l’oubli de la transcendance de Dieu et du caractère irréductible de la vie surnaturelle. L’un et l’autre dégradent et prostituent le mystère, l’un et l’autre sont des naturalismes, en ce sens qu’ils identifient ou, tout au moins, qu’ils accouplent le surnaturel à des nécessités ou à des espérances très humaines: à droite, vertus morales, discipline, lois de la cité — à gauche, visions d’avenir, utopie, soif de paradis sur terre.

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Armand Robin – Le programme en quelques siècles (1943)

   On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.
 
On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.
 
On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.
 
On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.
 
On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.
 
On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots
 
On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.
 
On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.
 
On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.
 
On supprimera le Prophète
Au nom du Poète,
Puis on supprimera le poète.
 
On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.
 
Au nom de rien on supprimera l’homme ;
On supprimera le nom de l’homme ;
Il n’y aura plus de nom ;
Nous y sommes.
 
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Constantin Cavafy — Ithaque (1911)

Quand tu partiras pour Ithaque,
souhaite que le chemin soit long,
riche en péripéties et en expériences.

Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,
ni la colère de Neptune.
Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes,
si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer
que par des émotions sans bassesse.

Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,
ni le farouche Neptune,
si tu ne les portes pas en toi-même,
si ton cœur ne les dresse pas devant toi.

Souhaite que le chemin soit long,
que nombreux soient les matins d’été,
où (avec quelles délices !) tu pénètreras
dans des ports vus pour la première fois.

Fais escale à des comptoirs phéniciens,
et acquiers de belles marchandises :
nacre et corail, ambre et ébène,
et mille sortes d’entêtants parfums.
Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums.

Visite de nombreuses cités égyptiennes,
et instruis-toi avidement auprès de leurs sages.
Garde sans cesse Ithaque présente à ton esprit.
Ton but final est d’y parvenir,

mais n’écourte pas ton voyage :
mieux vaut qu’il dure de longues années,
et que tu abordes enfin dans ton île aux jours de ta vieillesse,
riche de tout ce que tu as gagné en chemin,
sans attendre qu’Ithaque t’enrichisse.

Ithaque t’a donné le beau voyage :
sans elle, tu ne te serais pas mis en route.
Elle n’a plus rien d’autre à te donner.

Même si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé.
Sage comme tu l’es devenu à la suite de tant d’expériences,
tu as enfin compris ce que signifient les Ithaques.

(Traduction de Marguerite Yourcenar)

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Ne pas tomber mais descendre

Toutes ces pseudos philosophies de rapeurs et autres nietzschéens à la petite semaine, recopiées à l’envi dans des bouquins de développement personnel, nous disent de nous “élever”, de “grandir”, de nous “épanouir” sur un chemin de crête… “Grimper” l’échelle sociale, “évoluer” dans l’entreprise…

Illusion bourgeoise. Il faut s’abaisser pour vraiment s’élever. Ne pas tomber mais descendre; après ça aucune falaise ne pourra nous effrayer.

Dans la Bible, ce sont les porcs qui chutent du haut des falaises.

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Gustave Thibon — L’angoisse et l’espérance (1955)

Le dénigrement systématique des hommes et des actes d’un régime, qui est l’attitude favorite des oppositions, ne m’inspire aucune sympathie. En dépit d’illustres exemples, je crois peu à la polémique: elle élargit le fossé entre les hommes tout en les rendant étrangement semblables, dans l’incompréhension et dans la haine, sur les deux bords du fossé. La violence a ce funeste privilège d’égaliser en séparant: les frères ennemis se ressemblent d’autant plus qu’ils se détestent davantage.

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L’euthanasie est un paganisme

Notre propre mort nous est inconnue, pas étrangère. Elle nous parle tous les jours. Depuis que nous avons l’âge de savoir quelque chose, nous savons qu’il faudra mourir. Et que l’on peut mourir. Elle nous met en garde : ne t’approche pas trop près du bord, ne mange pas ça, etc. L’euthanasie consiste à inverser les choses : nous savons comment, où, nous connaissons les mécanismes, et cependant l’expérience la plus intime qui soit se présente à nous sous les traits d’une cause extérieure.

Dieu n’est pas un étranger : chacun fait de Lui une expérience intime, quotidienne, permanente. En revanche, Il est tellement grand et tellement proche à la fois, tellement insaisissable et présent, que nous ne pouvons pas vraiment le “connaître”. D’ailleurs moins Dieu nous est étranger et plus il nous est inconnu, toute représentation anthropomorphique paraissant alors dérisoire (le vieillard assis sur un nuage, etc.). La naissance, la mort et la résurrection de Jésus ont parachevé cette proximité (le vrai Dieu n’est plus du tout étranger) et ce mystère (Il sera à jamais inconnu). Ce que les théologiens nomment “kénose” a fait du Christ “un signe de contradiction” (Lc 2:34). Le paganisme repose sur la mécanique inverse : Dieu a les traits d’un homme, d’un chien, d’un oiseau, il parle, on connaît ses penchants sexuels, on subit ses appétits, mais en revanche il nous est étranger, on ne l’a jamais vu “en vrai”, il ne vit pas parmi nous, il ne vit pas en moi, et il demande qu’on livre sur son autel une part de nos récoltes et de nos troupeaux exactement comme l’exigerait le roi d’un pays étranger de la part d’une population vaincue. Plus il est connu et anthropomorphique, plus il est étranger.

Voilà pourquoi l’euthanasie est littéralement un paganisme. Il s’agit de la même inversion : renoncer à l’inconnu pour l’étranger, sacrifier le mystère (quelle sera ma mort ?) en éloignant la vérité (qu’a-t-elle à me dire ?).

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La Mer – esquisse no 2

Harmonies magiques, harmonies sans résistance, cônes blancs et bleus, masses bleues, enroulées sur les cônes, touches rouges, ondes brossées, empâtements dépliés dans les perspectives.

Au besoin de l’œil, à l’appel de l’intelligence…

Je lui ai ôtée ses ambitions pittoresques. Ôté aussi les obsessions trop bleues.

J’ai libéré les vagues en inventant pour elles une forme sans objet. Vision sans profondeur!

Rapportées à l’œil, sur un plan qui voudrait être monolithique, elles dansent les vagues! elles parlent!

Jeu des noirs et des gris sur fond rouge, statues abstraites, étendues de terre blanchie sous les eaux, carrés sablonneux, laques, didactisme chromatique, symboles dégénérés…

La couleur est velue, pure et puante! J’ai verni le tohu-bohu! J’ai transformé la mer en arbre!

J’y ai saupoudré les paillettes de la race. Que c’est lourd, dans l’oeil ! et la nacre, comme elle brille! et l’onde! et les poissons-volants!

Que c’est grand, la mer, quand elle danse!

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La Mer – esquisse no 1

Je trouve dans mes phrases des laques japonaises, je sacrifie les harmonies à l’arabesque, j’étale sur ma page des carrés de sable et des ronds blancs dans l’eau dure, dans l’eau salée, je brosse les vagues par en-dessous, je multiplie les plans jusqu’au monolithe, que je brise, une, deux phrases… L’histoire est celle du paysan des mers Hugolin Canard. Ses huitres ont la maladie du lait. Il a fait appel pour les soigner à une sorcière des sables. Quelle joie ! Oui, quelle absence joyeuse de principe quand le travail est sincère!

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Le Seigneur a les mains

Le Seigneur a les mains de notre vide emplies,
“Sont sanctifiés, dit-Il, ceux qui M’ont baptisé !”
« Verse sur moi l’eau dure et grasse des péchés,
Viens dans mon corps, mon âme, avoir été sauvée. 
Reconnais-toi, choisis,
Un loup ne s’offre pas en pâture aux brebis »

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Inversions

Bois de langue
Feuille de porte
Lapin d’oreille
Vaisselle liquide
Miel de lune
Ciel en arc
Soleil de lunettes
Merde à mouche
Rose au pot
Bus abri
Soif sans bois
Terre de pomme
L’ange à part
Gaz de bec
Feu à pierre
Son du mur
Sport de chaussure
Bon dieu à bête
La vallée marne
Collier à ours
Sonnette à serpent
Vin de tache
Masque vengé
Espion à nid
Con à piège
Fond sans puits
Vache à montagne
Rat aux morts
Terre de tremblement
Vernis des allègements
Chirurgien frappé
Plomb de blanc
Dégénération maladive
Dent à brosse
Mémoire de trou
Café de Marc
Texte de traitement
Rose ville
Données de base
Écriture de police
Eau de plan
Arçon à cheval
Personne ne pèse
Linge à corde
Texture d’arche
Signe au porteur
Le feu couvre
Science du consensus
Chambre de musique
Cheveux de mèche
Doux saint
Soleil roi
Passion du fruit
Carnivore fleuri
Ligne d’avion
Terre de vers
Bleu bas
Mystère serti
Diamant de rivière
Bois de ciseaux
Bus cool
Affaire des droits
Vierge île
La manche sous le tunnel



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Vierge Sainte, qui la première…

Vierge Sainte, qui la première avez nourri d’amour, au sein, la couture gardée par Abraham dans l’ombre rouge,
Lumière à la lumière — au vieux manteau nouée
Et au pied de la Croix, l’hiver, à notre ardeur reprise — reprise en notre feu et au sang
D’Isaac, colorée d’agrandissement, à notre plan fondue,
Élevée sous nos lignes, brûlante dans notre eau,
Détachée dans nos bras, sur la dorure à chaud, et dans notre eau poussée
            Comme il faut être pure pour entendre Son ange, de pureté liée — faire Sa Volonté !

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Heidegger — L’expérience de la pensée (1947)

Quand le torrent, dans le silence des nuits, raconte ses chutes sur les blocs de rocher…

“Seule la forme conserve la vision. “

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Lexicochimie spirituelle

À un certain degré d’intensité, l’expérience poétique exige de choisir : soit Dieu existe et la vocation du poète est de L’appeler, soit Il n’existe pas et dans ce cas le poète ne s’adressera jamais qu’à lui-même. La poésie, autrement dit, une fois poussée dans ses derniers retranchements, se transforme en prière, sinon en solipsisme, et chaque poème porte en lui le germe d’une conversion en même temps qu’il charrie l’hypothèse de l’annihilation.

Le langage a-t-il une origine divine, ou bien est-il une combinaison de signes arbitraires et sourds ? Dois-je répondre — et dans ce cas à qui ? — ou bien aboyer — et dans ce cas vers quoi ?

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C’est sur l’aube à son lit

C’est sur l’aube à son lit
À l’heure où le poignard encerclait le cochon
Que d’un coup de fusil
Papa aura défait de moi le hameçon

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Charles Dickens — Notre Ami commun (1865)

“Mon plumage a-t-il donc si médiocre allure? demanda Eugène en s’approchant tranquillement du miroir. Effectivement, ce n’est pas vraiment ça… Mais réfléchis un peu; est-ce que c’est une nuit pour les panaches?”

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