Le marchand d’or

C’était dans une ville électrique avec des zones vagues, à l’intérieur de la nuit sous la torpeur peut-être d’un store :
La boutique d’un fameux marchand d’or.
J’entre, j’essaye, je n’ai plus rien depuis longtemps.
Un comptoir a retranché l’éclairage sur lequel dort un insecte à forme humaine.
J’ignorais que les insectes pouvaient dormir ou que les hommes dans le sommeil pouvaient leur ressembler.
Le marchand a un corps glacial avec des antennes visqueuses et des espèces de poils,
Des dents molles, et il dort, il dort !
C’était dans ce faux cauchemar, hier, donc, chez ce fameux marchand d’or,
Sans ouvrir les yeux ni bouger les lèvres il a fini par me parler : “Je te signalerai.”
Et moi je n’avais rien, mon âme, j’étais sans souvenir.
“Je te signalerai.”
C’était dans une ville électrique hier où déjà plus rien n’existait.
“Tu m’appartiens, j’ai acheté ta vie.”

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Sous le langage

L’aiguillon sans couleur est entré lentement
Dans la Terre
Où la lumière depuis l’enfance a soif
Et vers ce jour où dit-on les couleurs étaient proches
Comme des filles
Comme des enfants dans une ronde
Avec à leurs poignets des bracelets de bois
L’aiguillon est entré sous le secret du monde

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De l’intelligence artificielle

L’intelligence est dans la théôria, dans l’étonnement, dans la question. Aucune machine ne médite, ne s’étonne ou ne questionne. Elles répondent. Elles sont efficaces pour répondre. Mais elles ne s’étonnent pas. Elles sont dépourvues de génie, parce qu’elles n’ont pas d’intériorité. Elles ne questionnent rien. La technique ne pense pas. Les machines ne méditeront jamais. Il n’y a pas de théôria automatique, pas plus qu’il n’y a d’intelligence artificielle.

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Du transhumanisme (notes)

L’humanisme a voulu s’émanciper de l’Être, le transhumanisme voudrait s’affranchir de l’étant.

Les transhumanistes détestent la conservation, pourtant ils prônent l’autoconservation.

Il faut avoir abaissé l’homme au niveau des choses (c’est-à-dire à un niveau où il n’est plus responsable de rien) pour le rendre compatible avec d’autres choses, et interchangeable, et remplaçable, transformé en marchandise. Sans le Bien, l’homme est un bien.

Ce qui vaut pour la barque de Thésée ne vaut pas pour Thésée, Égée le savait.

Maintenant que nous ne croyons plus pouvoir rejoindre la vie éternelle, nous voulons éloigner la mort infiniment.

Jamais une époque n’a jamais autant détesté la vie (ennui, dépression, surmenage, divertissement, haine, suicides) que celle-là qui, nous dit-on, s’apprête à la rendre interminable.

Nieztche en évoquant les derniers hommes aurait dû préciser qu’ils pisseraient de l’huile de moteur (et ils clignent de l’oeil !).

La vie est mystérieuse (cf. le brin d’herbe de Kant). Les mathématiques sont mystérieuses (cf. la racine de 2). Ne pas croire au mystère, c’est croire en Rien, et vénérer Rien. Depuis qu’il a été élevé au rang de Dieu, Rien n’a eu de cesse de commander que la vie fût amputée de sa part mystérieuse, car ainsi elle sera commandée par Rien, évanouie, aplatie dans Rien. Et Rien se réalisera. Rien sera souhaitable, souhaité, mis en oeuvre. Nous aurons raison de faire Rien. Nous serons Rien. Rien donnera des enfants à nos femmes. Rien promulguera de nouvelles lois. Rien exterminera les vieux et les malades, et sur demande s’il vous plaît.

Rien fait semblant de construire, pour mieux détruire. Il fait semblant d’expliquer, pour mieux anéantir.

Les hommes grâce à des clous et une croix, croyant bien faire, tuent le Fils de l’Homme, ils tuent l’Amour, grâce à leurs appareils, ils assassinent l’Homme : “Pardonne-leur, dit Celui-ci à son Père, pardonne-leur, dit l’Amour de chacun à l’Amour de tout, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font”.

 

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Le vieux luthier

Lam descendit comme d’habitude le boulevard Saint Laurent. Cette fois c’était les pétillements de juin, avec des coulées de lumière rose pastèque, les pépins noirs sur la chantilly dorée des nuages. Le vieux Lam, parcheminé mais le corps droit, en baguettes. Casquette bleue d’Irlandais. Il n’avait jamais mis les pieds en Irlande, mais avait entretenu une obsession romantique : les lacs pris dans un dédale de mamelons verts et chatoyants, les rochers en forme de personnages, statues de sel, hypothèses à la fois enfantines et monstrueuses. Il connaissait le boulevard pour l’avoir descendu à pied tous les matins depuis quarante ans. Et l’avoir remonté le soir comme un sentier enlevé derrière une colline. Au Hell’s Kitchen, bistro large et vide, il commandait un café au lait et parcourait les pages du journal sans lire les phrases, juste les mots en désordre ; il les cueillait, soufflait dessus, décortiquait le puzzle. Là-bas, une femme. Ici les arbres auxquels il ressemblait de plus en plus. Lam le luthier fou et gentil, l’anarchiste, père de deux enfants, marié deux fois, célibataire. Il avait passé sa vie à fabriquer les violons les plus courus d’Amérique, mais n’avait pas pour autant cherché à « développer l’activité », même quand l’occasion s’était présentée (un homme, moustache, chapeau à la main, rat palmiste à la place du coeur : « on va faire un fric de folie, de folie ! »). Lam le désintéressé, catholique, vieux magicien gentil et foireux, ses problèmes d’alcool, comme tout le monde, ses émotions sans objet. Lam la dépression, gueule cassée… « Va te faire foutre ! » disait sa fille aînée, Oona. C’était il y a cinq ans au téléphone. Il y a un million d’années. Lam, le stégosaure, l’œil vide, une feuille de papier de verre dans la bouche. En descendant le boulevard, il lui arrivait de murmurer : « Je vous salue Marie… » trois fois, quatre maximum, il ne poussait jamais jusqu’au dizenier, et priait moins par conviction que par habitude, comme un chewing-gum.
Puis chantonnait :

When Johnny comes marching home.
The old church bell will peal with joy
Hurrah! Hurrah!
To welcome home our darling boy,
Hurrah! Hurrah!

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Le destin est probable

Naïveté de ceux-là qui devant un événement infiniment peu probable s’écrient : “C’est le destin, c’était le destin…” Ils rencontrent quelqu’un dans le métro d’une ville étrangère, ou bien en entrant dans le restaurant minuscule d’un quartier où d’ordinaire ils ne vont jamais ; tombent amoureux d’une fille sans savoir qu’elle passait ses vacances dans la maison en face de la leur — et s’écrient : “C’est sûr, c’est le destin !”
Le destin au contraire est tissé d’événements très probables : avoir le même métier que son père, dans le même genre d’entreprise, avoir un enfant par erreur à dix-sept ans exactement comme cela est arrivé dix-sept ans plus tôt à sa mère, mourir en voiture, porter des lunettes, grossir, tromper sa femme, être trompé, emprunter de l’argent, perdre de vue ses amis. C’est cela le destin. C’est cela qui est “écrit là-haut“.

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L’opération de Marie

Le mystère de la Vierge a transformé une question éthique (“Comment dire oui à Dieu?”, la question des pharisiens), en une question métaphysique (“Pourquoi lui dire non?”).

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