Psaume 11/10

  1. [À celui qui tient quand on pousse et se maintient si on repousse. À celui-là qui garde… Et pour qui la stupeur est moins le fait de la surprise ou, pire, de la panique, qu’un réflexe de même nature que la louange ; une voie plus brutale — plus stupéfiante — d’accès à Lui.] C’est Lui mon refuge. Il est ce qui épaissit, clarifie, éclaircit chaque chose à chaque endroit de chaque instant. Comment pouvez-vous croire qu’il y a quelque espérance dans la fuite ? Comment pouvez-vous imaginer vous retirer du monde, et louer le Créateur depuis le non-créé, avachis dans le refus ? Sommes-nous des oiseaux désailés ? Pataugeons-nous dans les marécages du néant ? Laisserons-nous des philistins gagner la guerre, sous prétexte que le combat nous aurait abaissés — et il nous abaissera, amis… Aimerons-nous l’amour au point de nous en faire les ennemis ? Aimerons-nous la création au point d’en être retranchés ? Nous sommes le sel de la Terre. Salons. Diluons nous dans la planisphère. Relevons-la. Révélons-Le. Et salons ! salons !

2. Car ils sont là. Ce sont les Impatients. L’impatience c’est le péché originel. Ce n’est pas l’orgueil comme je l’ai cru, qui est secondaire, qui est causé, qui est explicable, tandis que rien n’explique l’impatience sinon elle-même. Le Diable c’est l’Impatient. Il bande son arc, et ne croyez pas chers ermites, chers bouddhistes d’Éphèse, que sa flèche n’ira pas vous chercher dans votre indifférence, sous votre pli décréé, dans votre sagesse muette — car c’est là précisément ce qu’il vise ! Les autres sont déjà avec lui, et tous ensemble ils visent, dans l’ombre, tout ce qui leur a d’abord échappé. Les théologiens seront d’impatients théologiens. Les mystiques des mystiques impatients. Et le sage se hâtera, mélancolique, vers sa sagesse… Et cette hâte, cette impatience, retournera la grâce contre elle-même précisément où la grâce se sera crue préservée. Impatiente de fuir l’orgueil, elle aura été dévorée par sa hâte au point d’en concevoir quelque orgueil ! La technique se chargera du reste.

3. La technique produira l’inversion. Elle interdira à l’analogie d’avoir un référent, de sorte que le rapport sera inversé puis interchangé, interchangeable, autoréférentiel. Plus rien ne sera juste quand tout sera justiciable et, jusqu’à l’os, judiciarisé. Que fera le juste, quand sept mille lois auront été impatiemment écrites pour lui dire comment verser de l’eau dans son verre et cela, inversion oblige, au nom de la liberté : liberté de boire, liberté de différer… que fera-t-il ? Il mourra de soif !

4. “Je suis celui qui est”, c’est-à-dire : “Je ne deviens pas”. Sans devenir, pas d’Impatience. L’impatience c’est l’antéchrist. L’impatience c’est le refus de ressembler à Dieu. L’Être est dans ma journée, il est derrière la table d’acacia taillée par Yves et Guillaume. Depuis son poste d’observation, il m’attend, il me scrute, il m’appelle, il me devine, exactement comme quand moi je regarde sur la plage mes enfants s’amuser au loin, sans moi, près des vagues, près des chiens-loups… Le Seigneur me laisse être sans jamais me lâcher des yeux. Il viendra si je l’appelle. Il est derrière le volet accroché par Pierre. Il est derrière la porte de fer noir de la voisine, et de sa fille de six ans qui est de moins en moins chinoise. Il est derrière les camélias et les hortensias, derrière les dispositifs de l’enfance. Il est “derrière” c’est-à-dire qu’il n’est pas loin mais qu’il n’est pas là… Et tout cela existe précisément parce que l’être a renoncé à lui-même : kénose. Et tout cela est capable d’impatience — c’est-à-dire : tout cela désire devenir — précisément parce que l’être est patient. Mais le désirer-devenir est un piège. C’est l’appât du Mal. Voilà pourquoi Christ est venu : médiateur, il nous faut l’imiter… Tourner notre désirer-devenir vers la sainteté. Prendre le mal à son propre piège.

5. L’Éternel ne voit que ce qui est juste. Son regard purifie. Laisse-toi regarder par lui et tu seras protégé des vagues, Octave. Vous serez protégées Romane et Mahault. Les chiens n’approcheront pas. Vous ne vous impatienterez pas, parce qu’il ne vous plaira pas de devenir autre chose que ce que vous êtes. Et vous serez davantage vous-mêmes si vous vous laissez regarder par Dieu.

6. Ceux qui ne se laissent pas regarder vivent dans le feu. Ils souffrent. Toujours et de plus en plus insatisfaits, ils consomment tous les jours et de plus en plus et croient qu’ainsi ils seront davantage, davantage satisfaits, mais leur vie est une mer d’incompréhension… Et cette mer a un nom : impatience ! Ils nagent vers le fond jusqu’à l’épuisement. Ils se dépêchent de mourir. Leurs palmes s’appellent : finance et technologie. Ravagés par la haine qu’ils se portent, ils boivent le même poison mortel. Et ce poison a un nom : laideur ! C’est le calice qu’ils ont en partage.

7. La justice est beauté. L’Éternel est juste, c’est-à-dire que la beauté nous montrera Sa direction. Les hommes justes n’ont pas peur d’avoir les yeux crevés. De toute façon, ils voient, et verront, parce qu’ils écoutent. Les hommes justes ont compris que prier c’est écouter, et qu’écouter c’est se laisser regarder.

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Au Professeur George Steiner

Cher maître,

Vous êtes mort la semaine dernière, le 3 février, à Cambridge. J’ai décidé malgré cela de vous écrire une lettre, dans l’espoir qu’elle vous parvienne entre deux eaux, quelque part en périphérie du Royaume. Une bouteille à l’âme mère. Il ne s’agit pas de vous faire part une nouvelle fois de ce que je vous dois, ou de mon admiration qui là où vous êtes ne vous sera pas plus nécessaire qu’ici — mais de vous décrire un phénomène qui eut lieu le lendemain de votre mort et qui vous intéressera sans doute, dans la mesure où il y est question de ce miracle auquel vous avez consacré l’intégralité de votre œuvre, j’ai nommé « le miracle poétique », ou la fusion du mot et de la chose, opérée sans confusion ni substitution.

La veille de votre mort, je me trouvais dans les Pyrénées, où j’avais prévu de séjourner dans un hôtel deux étoiles. L’hiver avec son manteau bleu et ses plumes de vautour, l’hiver insubmersible, régnait sur les crêtes rocheuses. La neige s’amoncelait en paquets scintillants sur le bord des pistes, et en corniches floues au‑­dessus des télésièges. Je contemplais cette féérie, quand un client de l’hôtel se planta à côté de moi, et eut cette phrase étrange : « Que voulez-vous, la mort de toute façon n’a plus rien à dire », après quoi il haussa les épaules. Son nez en point-virgule, ainsi que son allure gentille et tonique me firent penser qu’il s’agissait d’un dentiste ou d’un genre de sous‑préfet. Sans vraiment me regarder, il touillait dans mes oreilles sa compote métaphysique : « La mort est en panne d’inspiration » disait-il, et d’autres phrases qui ne m’intéressaient pas.

Je ne vais pas dans les Pyrénées pour skier, mais pour y voir les skieurs descendre les flancs neigeux des montagnes, comme une ponctuation devenue folle sur les pages d’un livre que les mots auraient désertées. Un livre dans lequel il faudrait mettre de l’ordre. Je me plante au pied des pistes, dans un hôtel sale, et je godille parmi les sensations : j’écris ce fameux livre, j’y mets de l’ordre. C’est comme ça que mes romans sont venus aux mondes : sous un ciel métallique, devant les pics enneigés, entre une bière, un double expresso, un cendrier géant, un steak-frites inondé de ketchup et des types qui essayaient de ne pas être trop ridicules quand ils passaient près de moi avec leurs chaussures de ski.

La nuit tomba. Jugeant que j’avais assez écrit pour la journée, je décidai de suivre un chemin qui serpentait entre les lances squelettiques et odorantes des sapins, jusqu’à une clairière où la lune, comme d’habitude, tapinait. La clairière était bourdonnante et laiteuse. La voix du point-virgule dans ma tête avait installé sa tambouille : « La mort, putain, est en bout de course… »

Le lendemain à sept heures, j’allumai la radio et appris au bout de quelques minutes que vous étiez mort. On ne disait pas grand-chose à votre sujet. Les journalistes vous présentaient comme un prof. À mon grand étonnement, aucun d’entre eux n’expliquait que vous aviez passé votre vie à lutter contre un phénomène pourtant clairement identifié et facile à comprendre, et que vous aviez moins été un pédagogue, en fin de compte, qu’un militant. Toute votre vie en effet, cher George Steiner, vous avez dénoncé les méfaits d’une révolution amorcée au Moyen‑Âge à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler « la querelle des universaux », laquelle opposa les réalistes, d’après lesquels le sens des mots vient des choses qu’ils désignent, aux nominalistes, d’après lesquels le sens des choses dépend des mots qu’on emploie pour les désigner. Ce qu’on appelle « modernité » n’a jamais été rien d’autre selon vous que le glissement de la position réaliste vers la position nominaliste. À force de donner leurs noms aux choses, Adam avait fini par croire qu’il les avait créées. C’est ainsi que les mots, puis la peinture, la sculpture, la musique et la danse furent vidés de leur substance originelle, au point de devenir des enveloppes en libre-accès, à l’intérieur desquelles l’artiste, mais aussi le juriste et le politique pourraient bien mettre ce qu’ils voudraient. La fleur mallarméenne, absentée de tous bouquets, n’était guère plus qu’un signe arbitraire, objet d’une convention plus ou moins stable. Dénonçant livre après livre cette folie, vous avez milité pour raccommoder ce qui avait été séparé. Selon vous en effet, il était urgent de renouer le lien entre le mot, la note de musique, le coup de pinceau, le pas de danse, le concept philosophique, et la chose, la chose vibrante, la racine et l’épi sous le grain transporté. Urgent de rendre sa sub-stance au langage, c’est-à-dire littéralement « ce qui se tient en dessous ».

Même si j’étais très affecté par la nouvelle de votre mort, je n’ai pas réussi à pleurer. Je n’y arrive presque jamais. La dernière fois, c’était quand Laetitia au lycée avait refusé de sauter avec moi d’une falaise. « Si tu ne le fais pas pour moi, avais-je tenté alors, fais-le pour emmerder ton père. » En ouvrant les volets de ma chambre d’hôtel, j’espérais que la montagne pleurerait à ma place. Mais je découvris avec stupéfaction qu’il n’y avait plus ni la neige ni les coulures de glace ; il n’y avait plus les cheveux du blizzard, l’alphabet des torrents, les boucles fluorescentes. À leur place, une traînée de boue s’inclinait vers le soleil. Les crêtes desquamaient. La roche n’était pas triste. Elle n’avait même pas soif. C’était des courbures râpeuses. C’était une croûte de boue et de foin.

Que c’est grand la montagne sans la neige ! Hier si neuve, si pure, aujourd’hui si sale et ancienne !

J’allai dans le hall de l’hôtel, et trouvai une trentaine de clients rassemblés comme pour un complot. Mêlé à eux, je découvris qu’ils commentaient ce qu’ils appelaient doctement « le phénomène ». On s’improvisait météorologiste. On bâtissait des théories grandioses. Une dame en forme de lampe-tempête et à l’odeur d’écran total griffonnait des schémas dans le but d’expliquer à un binoclard aux mains de pianiste une histoire de cycle intersidéral ; elle pointait du doigt une patate qu’elle avait dessinée sur la dernière page de son filofax à spirales dorées, et commençait chacune de ses phrases par : « À mon avis dans le cosmos… » Un coriace non loin d’elle accusait les multinationales, les fluxions carboniques, les flatulences au méthane, le pape, les sondages et, bizarrerie, le fromage au lait cru. Pour lui, le fromage au lait cru était une espèce de clef universelle. Et la dame de reprendre : « À mon avis dans le cosmos… » J’y allais moi aussi de mon couplet. Je racontai ma promenade de la veille et exposai certaines de mes intuitions à propos de la peau du crocodile, de la dentition d’Hamlet et d’autres concepts dont j’étais fier et qui n’avaient jusqu’à ce jour jamais intéressé personne d’autre que moi ; je m’efforçais de les corréler à l’absentéisme de la neige.

Le client au nez en point-virgule occupait une place proverbiale dans le débat. Il avait des références, vraiment, chatoyantes, et il remuait les bras. Pour finir, les clients réunis autour de lui en vinrent à la même conclusion : la neige ne s’était pas évaporée, quelqu’un l’avait volée. J’hésitai à les prévenir que vous étiez mort et qu’en mourant vous l’aviez peut-être emportée, empruntée — il n’était pas impossible non plus que votre chère Antigone vous eût préparé une surprise dans l’après-vie, par exemple une descente de luge en compagnie d’Abraham — mais je ne voulais pas risquer qu’ils s’en prennent à vous et exigent, post mortem, d’être remboursés. Car de toute évidence, leurs vacances et les miennes étaient foutues, et vous n’y étiez pas pour rien.

Je décidai d’aller me promener dans la station et de commander mon premier double expresso de la journée à la terrasse habituelle. C’est alors que j’assistai à un spectacle pour le moins étrange. Les skieurs avaient décidé de faire comme si la neige était encore là, et comme si rien, en réalité, n’avait changé. Leurs spatules crissaient sur les gravillons. Des gerbes d’étincelles jaillissaient sous leurs bâtons. Des colonnes de poussière ondoyaient à leur suite. La montagne était remplie de leurs grincements hideux. Certains skieurs tombaient, et alors c’était tout de suite la fracture ouverte, les joues et les coudes ensanglantés, la boue noire sur les plaies irregardables ; mais qu’à cela ne tienne : les skieurs encore valides s’élançaient dans le ravin et réfutaient effectivement (c’est-à-dire dans les faits, par l’action) la disparition de la neige. J’assistais autrement dit à un déni de sécheresse. Un déni collectif par-dessus le marché. Le point-virgule, au pied d’un télésiège, contemplait le spectacle, comme s’il l’avait lui-même mis en scène. Et à chaque fois qu’un morceau de fer s’envolait, ou qu’un rocher dégringolait vers la foule, dans des volutes de feu et de poussière, ce nihiliste applaudissait.

Je me suis dit que je devrais peut-être procéder de la même façon que les skieurs : glisser sur la nouvelle de votre mort, cher maître, malgré tout ce qui était censé m’en empêcher, la recouvrir de mots inappropriés, et laisser faire, blessure sur blessure, manque pour manque.

À l’heure du dîner, je ne retrouvai pas le point-virgule, ni aucun des clients avec qui j’avais discuté dans le hall. À leur place, c’était des cohortes de blessés. On entendait leurs gémissements derrière les plâtres et les compresses. Certains, n’ayant pas réussi à retirer leurs chaussures de ski, marchaient vers le distributeur de soda comme des zombis. De retour dans ma chambre, je plongeai dans un sommeil sans rêve, sous la nuit sans étoile d’une montagne sans neige. Et le lendemain en m’éveillant j’avais à l’esprit cette question terrible : « Est-ce que la mort ressemble à ça ? »

Le matin était brumeux. Je me suis habillé en vitesse et j’ai repris le chemin vers la clairière. Tandis que je montais entre les sapins noirs, vers des hauteurs prises dans la poudre rose et la lumière crayeuse, j’essayais d’entendre en moi les poèmes que vous m’aviez appris, maître, à apprendre par cœur. Diraient-ils encore quelque chose maintenant que vous n’étiez plus là pour les lire à mes côtés, à haute voix ? En tirant sur certains d’entre eux, j’eus finalement l’impression de relever un filet de pêche, et d’y trouver, pris dans les mailles, des plaques de cire, des spirales d’acier, des coquilles d’œuf, des cordes, des perles de verre, de la chaux, des gants de boxe, du miel, de l’ivoire, des herbes fraîches et coupantes, et, enfin, le silence. Quel mot, tout de même, « silence »… En tirant sur mon filet, et en redécouvrant ce mot — en redécouvrant l’ampleur de ce mot — je récitai : « Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles, / Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? », et c’était une prière, maître, l’exercice de ma peine, dans le silence illimité des montagnes… c’était mon chagrin. Vous me manquiez mais vous n’étiez pas rien, parce que mon manque n’était pas rien, et parce que votre silence ne disait pas rien.

J’aperçus les villages au loin. Je n’étais pas triste. Je n’avais plus peur. La pierre de votre tombe avait roulé. Le langage est semblable au titan Atlas : il n’est pas le monde, il n’est pas la vie, mais il les porte, il les supporte.

Il les rend supportables.

J’ai crié : « il neige !», et dans ma voix, j’avais l’impression d’entendre votre voix, maître, avec cet accent qui n’est ni américain, ni français, ni allemand, cet accent étranger et familier à la fois, traversé d’ondes limpides et riches. Vous étiez en train de crier avec moi. Je pleurais enfin. Je disais au revoir. Et je criais encore, je criais de toutes mes forces : « il neige ! il neige ! »

Et alors, un miracle se produisit : de petits flocons apparurent, leurs dessins intacts ; puis des balles de coton, des bourrasques de pureté !

La montagne avait repris son souffle ; ouvert ses ailes ; elle avait tendu vers moi ses mains douces et royales…

Et maître, il neigeait.

Guillaume Sire

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Protestants zombis

Les Américains ne se lassent pas d’écrire des romans et de produire des films autour du synopsis suivant: un mal sans remède a ravagé l’humanité, en tuant les êtres humains, puis en les réveillant d’entre les morts sous forme de zombis qui n’ont qu’une idée en tête : mordre les vivants-vivants pour qu’ils se transforment à leur tour en morts-vivants.

Un point important : les vivants ignorent pourquoi (et pour combien de temps) ils sont restés vivants quand tous les autres sont morts.

De petites communautés s’organisent ici et là dans les villes détruites, ou bien les forêts. En plus de lutter contre les zombis, les vivants luttent entre eux pour l’accès à la nourriture, l’eau potable, les médicaments, les lieux sûrs (souvent des prisons) et les armes. Comment tuer un zombi ? En lui donnant un coup dans le cerveau, où semble être placé l’aiguillon qui lui permet de se mouvoir.

Un jour les vivants-vivants se rendent compte que c’est à cause d’eux que l’humanité a été détruite. En fait elle s’est autodétruite. Les vivants-vivants ne sont rien d’autre que des zombis en puissance. Quand ils en prennent conscience, certains se tuent… Puis finalement tous meurent.

Il y a de quoi s’étonner que les Américains aiment à ce point ce scénario. Certains y voient une fable écologiste. N’importe quoi. Il s’agit en réalité d’une critique subconsciente du protestantisme par lui-même. Privés des sacrements catholiques, les protestants ont conduit l’Occident à la sécularisation. Tout est devenu laid. Les villes sont détruites. Des centaines de petites communautés protestantes (méthodistes, baptistes, évangélistes, nativistes, unitariens, épiscopaliens, pentecôtistes…) luttent contre les athées et entre elles. Elles vivent dans des prisons appelés “sectes”. Les protestants ont du mal à comprendre pourquoi les autres ne croient plus en Dieu et en Jésus, contrairement à eux, sans se rendre compte que c’est d’eux que proviennent l’athéisme et le nihilisme. Finalement, ils finiront par se rendre compte que l’athéisme et les nihiliste sont des courants du protestantisme, et par s’y convertir à leur tour, au nom d’un fétiche auquel ils sont très attachés : “le progrès”.

Les morts-vivants figurent également la résurrection empêchée. Les protestants sentent que la résurrection dans notre monde, leur monde, sera incomplète. Extra Ecclesiam nulla salus.

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Psaume 10/9B

1. Pourquoi es-tu absent ? Ta gloire a nidifié le lointain. Ton nom s’est fait agent secret. Pourquoi restes-tu au pied du Khumbu quand cette époque a tant besoin de toi. Tout dans ce temps est faux et laid. Le langage a désappris à parler. Regarde-nous puisque nous ne savons pas regarder. Tu ne nous manques même pas. Nos pères étaient athées, ils étaient cons et courageux. Nous sommes vides. Nous sommes des grappes de néant. Nous sommes plus pauvres que les pauvres. Non pas morts-vivants comme dans ces films où des marionnettes sympathiques se lèvent de leurs tombeaux avec des fanions de chair qui leur pendouillent sous le menton, mais des vivants-morts, roses et hygiéniques, vautrés sur Internet, écologistes et salariés.

2. Ils portent des montres qui leur disent l’heure, le pouls, les calories, la météo, l’épargne, la fertilité. Tout le monde est suisse et calviniste. Leur progrès nous a fait régresser. Les Lumières ont brouillé les oeufs du Paraclet. La technique a eu l’effet inverse que celui escompté. Ils ont créé des voitures pour gagner du temps : Daphné passe deux heures par jour dans les bouchons. Ils ont créé Internet pour communiquer plus facilement et mieux s’informer : les murs Facebook sont couverts d’insultes haineuses et de contre-vérités. Les avions de ligne ont été transformés en missiles. L’énergie atomique rasera bientôt des pays entiers. Les subventions censées aider les artistes à faire des cathédrales sont données à des escrocs sans talent qui produisent des films pourris, des livres mièvres et qui enclochent une tronçonneuse à la Bourse du Commerce en inscrivant dans le cartouche : « Sursum Corda op. 1047 ».

3. Et ils trouvent ça bien ! Ils trouvent ça moderne, cette laideur, noirs morpions ! Ils prétendent que nous vivons en démocratie ! Ils adorent la démocratie ! Ils tueraient pour elle ! Ils adorent la médecine ! Ils révèrent la santé ! Ils aiment voyager. Ils aiment acheter des machins et se faire livrer. Ils aiment Netflix. Ils aiment leur banquier, leur assureur et leur agent immobilier. Ils aiment le rock. Ils aiment le McDonald. Ils aiment les voitures allemandes. Ils aiment la télé. Ils aiment la pornographie. Ils aiment divorcer. Ils aiment avorter. Ils aiment le yoga. Ils aiment Satan parce qu’il est cool et connecté. Ils aiment Dany Boon. Ils aiment le bruit technologique. Ils aiment euthanasier. Ils aiment le PSG. Ils aiment les Qataris. Ils aiment le socialisme. Ils aiment le CBD. Ils aiment Instagram. Ils aiment se masturber. Ils aiment montrer du doigt les prophètes, se moquer d’eux, les frapper, les ignorer, les ridiculiser. Ils décapitent les rois. Ils humilient les prêtres. Je suis prophète, prêtre et roi. Ils ne m’aimeront pas.

4. Leur preuve est celle-là : “Si jamais Dieu existait, il ne me laisserait pas être moi.” Ils sont tellement convaincus de leur ignominie qu’ils se la servent pour preuve. La certitude d’être soi-même immoral et vide suffit à les persuader que l’Éternité est la putain du Néant. Ils admirent la force c’est-à-dire l’argent, c’est-à-dire eux-mêmes. Ils prétendent haut et fort : « Je l’aurai mérité ! »

5. Le diable depuis l’aube du monde leur a tendu un piège, et ce piège a pour nom : succès. Combien de frères humains s’y sont faits perdre ! Combien d’entre nous sont tombés dans le piège-à-loup gluant de la vanité ! Depuis l’aube du monde, Caïn pousse Abel dans l’escalier. Ses dents poinçonneraient le plus pare-balle des parquets. Ses raisonnements l’entraînent. Il a raison. Alors il continue ! Il massacre ses Playmobil ! Il pisse au milieu du magasin !

6. Et sans cesse il se rassure : « J’ai raison. La preuve : j’ai du succès ! Ce que j’ai, je l’aurai mérité ! Je suis solide. Ma volonté est citadelle de titane. J’emmerde Nietzsche qui rêvait de faire l’amour avec un cheval. Je suis mieux que Nietzsche. Mon Amex c’est ma surhumanité. Rien ne m’empêchera d’être riche. Je serai infiniment envié. Des gens souhaiteront être moi partout et toujours. Tous ils m’imiteront. Leur jalousie me tirera d’entre les morts. Eros aussi peut ressusciter. »

7. Caïn se rassure mais il râle et ne peut s’empêcher de râler. Il se plaint : il adore sa plainte. Le langage dans sa bouche lui sert à déplorer. C’est la contre-louange. L’interminable pet. Son corps pèse sur sa conscience comme une planète sur son fourreau électromagnétique. Marre du travail. Marre des enfants. Vacances trop courtes. “Quand je serai à la retraite…” Régime. Soupire. Surpoids. Soupire. Régime. Running. Summer body. Soupire. Surpoids. Dieu qu’ils sont lourds ! Partout Caïn s’ennuie.

8. Il se tient en embuscade dans la laideur, près des villages, dans son lotissement pratique, ou bien dans son castelet de nobliaux. Pour vous attraper il vous invite, et quand il vous a à dîner il s’empresse de vous parler d’optimisation fiscale, taux d’intérêts, prix du mètre carré, gardiennage des gosses, vacances, travaux. Il se plaint de la météo. Il a laissé le prix sur les bouteilles qu’il débouche. Il vous donne des conseils. Il se plaint de la directrice de l’école. Il se plaint du Président de la République et des gauchistes qui à son avis sont encore pires, et des droitards qui sont à côté de la plaque. Il est scandalisé d’apprendre que vous n’avez pas voté. “Vous fumez ? Bien sûr : dehors, près des poubelles, au fond du jardinet.” Il se compare à vous. Il veut que vous vous compariez à lui. Il veut vérifier que sa piscine est plus grande. Il veut s’envier lui-même à travers vous. Il vérifie des tas de trucs sur son téléphone portable à triple objectif. Il a une bagnole dingue. Il est con comme un sac.

9. Il se cache sur le bas-côté de votre destin, comme un lion prêt à bondir pour vous empêcher d’appartenir à Dieu. Vous empêcher de donner votre âme à la Beauté. Vous empêcher de vous concentrer sur la Justice. Vous empêcher de servir la Vérité. Un moment d’inattention et il fond sur vous: il vous gave de neuroleptique ! « Qu’on apporte la camisole ! Ce salaud n’a même pas voté ! »

10. Caïn se met à genoux devant l’homme libre. Il se met à plat ventre pour le corrompre. Il le suce tant qu’il peut. « Deviens comme moi. Sois bête comme moi. Expert-comptabilise toi comme je l’ai fait. Trompe ta femme. Renonce. » Comme il aimerait vous entendre vous plaindre ! Ce serait pour lui un miel blanc, ça lui coulerait dans la bouche, ça lui remplirait les yeux. « Plains-toi, je t’en supplie ! Envie-moi comme je m’envie ! » Les plus inattentifs, à vingt-trois ans, tombent dans le piège : premier salaire, premières frasques administratives… Pan ! L’Abel en eux a été tué ! Ils s’embourgeoisent. Ils feuillètent des magazines automoto. Devant les agences immobilières ils s’arrêtent.

11. Parfois dans sa solitude, dans ses nuits épaisses et mates comme des murs d’opéra, Caïn s’adresse un peu à Dieu. Jamais il ne l’avouerait à quiconque. Il se sent con. Il se croit superstitieux. « Mon Dieu… » dit-il, puis tout de suite après il secoue la tête. Il se dit que s’il existe Dieu est un sacré salopard. Il se trouve très intelligent. C’est presque de la théologie. Il a envie d’inviter quelqu’un à dîner histoire de lui exposer sa théorie. Ça lui titille le bas du ventre. Alors tout de suite il se précipite sur son magazine automoto et se barbouille avec les pages.

12. Pourquoi laisses-tu faire Seigneur ? Pourquoi laisses-tu Monsieur Faïck tirer les oreilles des CE1 de l’école Saint Stanislas ? Pourquoi laisses-tu celui de mes collègues qui a une gueule de marchand de poneys être aussi bête et lâche ?  Pourquoi laisses-tu Adeline soupirer à chaque fois que son téléphone sonne ? De quel péché par omission n’es-tu pas coupable, ô parfait innocent ? Nous laisseras-tu te mépriser au point d’être morts même quand nous sommes vivants ?

13. Pourquoi les banquiers ont-ils besoin de tenter Dieu ? Ils s’étonnent de n’être pas punis. Ils se gavent d’injustice. C’est leur soupe d’immortalité. « Si ce n’est pas moi, ce sera un autre… » Ils détournent le regard quand un enfant les fixe : ils ont trop peur d’y voir Jésus. Ils sont hypocondriaques. Ils détestent la mort, l’idée de la mort, et l’idée de l’idée de la mort. Ils tueraient le monde entier, ils tortureraient des milliers d’enfants, si seulement ils pouvaient obtenir la garantie de ne pas mourir et de ne jamais manquer d’argent. Ainsi la preuve travaille-t-elle à son irréfutabilité : « Si je peux agir, c’est bien que Dieu n’existe pas. »

14. Mais tu les aimes eux aussi, Seigneur. Tu les laisses faire. Tu es miséricordieux et ta miséricorde est plus infinie que leur infinie médiocrité. Tu les autorises à brouter leur chiendent. Tu les laisses se faire des papouilles dans des resorts en Thaïlande et au Maroc. Puisque c’est ce que tu veux, je les aime aussi. Je vivrai avec eux. C’est moi, à genoux, qui les supplierai. Si tu y tiens je les papouillerai. Je servirai leurs cocktails menthe et coco-banane. J’irai au fond de mon dégoût dénicher ta miséricorde. J’inviterai à dîner mon banquier. Je serai mielleux et transigeant. J’écouterai leur musique abrutissante. Je visionnerai leurs films dégénérés.

15. Et à la fin tu éparpilleras ce décor dégoulinant de chlore et de grenadine. Je les aurai supportés pour qu’à la fin tu me supportes. Je me serai trahi pour ne pas te trahir.

16. Je n’aurai de nation qu’en toi.

17. Entends les vœux des artistes. Entends leur haine. Prête quelque réconfort à ces hommes qui comme moi étaient faits pour la Beauté et la Vie, et que tu as envoyés dans un monde laid et mort. Affermis leurs cœurs. Fais leur sentir l’œil rouge de ce qui est inaltérable. Fais de moi ton féal !

18. Tu rendras l’homme à lui-même. Tu laveras la terre restée sur ses paupières. Tu cracheras s’il faut, mais tu la laveras, et tu seras crucifié pour nous et pour notre Salut. Nous te déchirerons le cœur. Notre bassesse sera ton eucharistie. Ton innocence nous dévorera. Nous vivrons cloués d’amour à ta Croix. 

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Psaume 9/9A

1. [Sous ce chant on entendra un autre chant : « Meurs pour le fils », dont voici les paroles : « Meurs pour le fils. Défais-toi de sa cage d’amour. Crucifie-toi sous son couteau. Éteins-toi dans ses cordes. Laisse-le être artiste : il appartient à la Beauté. Effémine-le. Suspends son avènement à un câble électrique. Arrache de tes entrailles l’évidence de son nom. Renonce à Dieu pour être père. »]

2. Je veux être à Dieu : sa chose, son jazz, et qu’il soit en moi l’Amérique. Je veux qu’il plane. Je veux qu’il dérape. Entrer dans le délire de la louange… Je veux le harceler. Le tenir à la houppe de mon filet. Je veux être une monade : devenir les couilles de Picasso.

3. Te souviens-tu de ce garçon dont tu m’as empêché de fendre le crâne ? Tu as retenu ma main au-dessus des pires médicaments. La Joie est un miracle. Je m’en suis rendu compte. Seigneur, tu nous as donné la joie. Tu as retenu ma main. Tu nous as donné les tableaux de Raphaël. Tu as fait naître mes enfants. Dans l’aube, à Montréal, dans l’aube blanche et bleue du Saint Laurent, tu allumais mes cigarettes. Je te raccompagnais comme une fille. Les anges petit-déjeunaient.

4. Mes ennemis mugissent à découvert. Ils se bâfrent dans l’argent. Ils remuent leur soupe de fœtus en croyant faire de la politique quand ils étanationnent le commissariat. Il y a eu d’abord la femme-prêtresse des éditions de la Table Ronde, qui a voulu écarter mon talent, et finalement bien pire : l’ennui, l’habitus, l’égoïsme. J’étais tombé dans un scénario. Il y a aussi eu cette bagarre générale à Bayonne. Puis j’ai renoué avec la poésie. J’ai réappris la Beauté. Je me suis converti. Les films — ces liposucions esthétisantes et vulgaires de toutes les caméras du monde, même celles de Pasolini — en me voyant approcher fermaient les yeux. J’ai appartenu à Beethoven, puis à Wagner, et toujours je suis retourné vers Mozart. Moins j’écrivais plus j’étais écrivain. Plus j’écoutais Mozart et plus j’étais écrivain. Et maintenant ce qui est laid a peur de moi, et Dieu, Dieu que ce monde est laid ! Bouh ! Qu’il crève ! Crève ! Tour-Jumelle toi la gueule !

5. Le Logos est sur le trône de chaque chose, infiniment dans l’infiniment petit. Quant à moi je nomme les choses, et les nommant me les approprie. Je fais parler la justice. Je la surréalise.

6. Seigneur, tu as transformé la politique en impasse. Du coup ils ont armé Barabbas. Le privilège pascal c’est d’avoir des bombes nucléaires. Ils ont donné leurs noms aux rues. Ils ont sorbonnisé Athènes. Ils ont historicisé Jérusalem. Ah, les pleutres ! Les limandes pleutres ! Combien sont malheureux ceux qui ont nidifié dans la laideur : ecclésiastes encartés, gagneurs d’élections, joggeurs miliciens, plaquistes, chargés de projets, journalistes, capital-risqueurs, graphistes, pédérastes, vegans et putains des réseaux. Comme ils manquent de tout, ceux-là qui manquent de toi !

7. Et ils n’existent même pas ! Ils ne sont rien, du vent, même pas des noms, même pas des visages. Ils sont moins que tohu et bohu. Plus ils s’allongent sur le divan du psychologue, moins ils existent. Ah, et comme ils rétrécissent ! Toutes nos villes occidentales sont en train de s’évaporer quand elles croient s’effondrer. Elles ne seront même pas dans l’histoire. Elles n’auront droit à rien, parce qu’elles étaient bâties avec rien, sur rien, pour rien, par rien. Je me souviens très bien de ce maire de village qui a rendu constructible son propre terrain, quarante hectares, pour les vendre à un lotisseur mafieux. L’horrible Callas ! Je me souviens aussi de cet homme qui dirigeait une entreprise de mille cinq cent personnes dont l’activité consistait à vendre des études de marché bidon à des vendeurs de yaourts avides de rentabilité. Je connais des éditeurs. Je connais des réassureurs. Mon ancien professeur d’économie dirige maintenant la stratégie chez BlackRock. Et tous ces gens ne sont rien. Ne font rien. N’existent déjà plus. Ils ne sont même pas nés. Les villes où ils croient vivre n’ont pas été bâties. Rien n’existe où tout est laid. The Matrix Has You.

8. On n’existe qu’en Dieu. On n’est pas juste sans justice, c’est-à-dire sans charité. Rien n’est vrai, à part la Charité. On est riche de ce qu’on a donné. Tout le reste n’est pas « bien ou mal ». Le reste n’est pas, point. Rien n’est en dehors de la Charité. Je me souviens très bien mon amour comment tu avais écrit au feutre rouge l’Hymne à l’Amour sur le mur de notre chambre, 4 bis rue Riquet. Si les nouveaux propriétaires l’ont effacé, ils se sont effacés eux-mêmes ; mais l’ange est encore là derrière la peinture. Il suffirait de délaver. Nous sommes les strophes de cet Hymne. Certains préfèrent être antistrophes. De ceux-là rien à craindre : ils n’existent pas. Yannick Noah n’existe pas, pas plus qu’Emmanuel Macron ou les chanteurs des Restos du Cœur. On les emmerde. On fait avec.

9. Amour nous guette dans sa traîne. Il nous veut dans ses poils, dans sa lie, dans son parfum d’œuf et de musc. Artisans de justice : il nous veut millénaires. Il nous veut comme un troupeau de bisons, des dizaines de milliers, qui tout à coup sautent du haut d’une falaise de craie directement dans la mer. Fou d’amour, il nous voudrait fous amoureux. C’est cela la justice. Spirituellement, c’est un viol nécessaire. Dieu veut que nous renoncions aux frontières, aux archives, aux modes de scrutin, à l’heure comptée, aux parlements… Et que nous nous jetions à la mer ! Aime et fais ce que tu veux ! Meurs ! Exige le Chaos !

 10. Les femmes avec des enfants morts pendus à leur sein gauche s’approchent de la falaise, la grande falaise, gouffre de craie et de chiures de mouettes. Avec elles il y a des orphelins, des soldats, des artisans misérables, d’autres femmes (des milliards de femmes) et des clochards même pas célestes, Semmelweis, Jeanne d’Arc, Antonin Artaud, ds grognards, des pouilleux, Van Gogh évidemment, Mozart, Iphigénie, Saint François d’Assise, des mongoliens, des tuberculeux, des gouines, des Polonais, les trappistes de Tibhirine, les fusillés du Bataclan, ma voisine aveugle et hargneuse Madame Courrèges et une horde de nonnes céphalophores. Ils avancent en fredonnant d’angéliques oraisons. Tu les rassembles. Tu leur ressembles. Tu les accueilles.

11. Ceux qui sont prescients sont désespérés, et leur désespoir est bien. Ils hurlent ton nom, au moins. C’est cela l’espérance. Ce n’est pas ce fond de sauce rabougri chez des crypto-celtiques ou des bouddhistes salopards. L’espérance est ce qui transforme l’autel en ring. On va jouer des poings avec l’Amour. Toujours il s’en prendra dans la gueule mais toujours se relèvera, la parabole du fils prodigue entre les dents. Le porche du mystère de la deuxième vertu ne ménage pas ceux qui s’abritent. Tant mieux pour eux pourvu qu’il donne un sens à leurs douleurs !

12. Maintenant chantez, bizuts ! Passez vos écailles à la flamme ! Roulez l’Histoire en Israël ! Bandez Gaza ! Éructez, têtes de chameaux ! Vomissez la tiédeur ! Inventez vous un pape ! Vautrez-vous sous l’arche de la Défense, ou bien à New York, à Singapour, dans des guenilles, en criant le nom de Dieu, pour que le monde sache enfin où est la vraie richesse, celle de Saint François des Bourgeois Puants ! Soyez misérables pour qu’ils soient misérables ! Amies putains ! Frères avortés ! Soyez foudroyés pour qu’ils voient où la foudre est passée ! Vous ne serez pas oubliés !

13. Dieu passe sous vos fenêtres. Ce n’est pas Napoléon. Ce n’est pas Einstein. Ce n’est même pas Shakespeare. Le seul qui y passe vraiment, c’est Dieu. C’est la lourdeur de Dieu. Et c’est le Dieu rampant, celui des latrines, celui des lépreux, le Dieu d’amour qui obligera Hegel et tous les infâmes luthériens capitalistes de son espèce à se boucher le nez avant de refermer la fenêtre. Refermez vos plaies bourgeoises ! Voilez l’Union européenne ! Bouclez les nations ! Ouvrez vos cœurs au Saint Esprit !

14. Sois ma pitié Seigneur. Sois dans ma gorge barbelée, et mon âme comme de la viande fraîche au soleil de ta pitié — la lumière fera pourrir la viande, et ce sera bien car ce sera d’une bonne pourriture, de celle qui donne les meilleures larves, les sucrées, les rongeuses, les grouillantes. Anges-larves, emportez-moi loin des traders,

15. Afin que je sois rempli comme seules le sont les choses de la Volonté d’Amour. Il n’y a de vraie louange que dans l’oubli de soi-même. Je veux m’oublier. Fais-moi m’oublier Seigneur. Autrement dit : oublie-moi ! Transforme-moi en Jérusalem. Fais moi morceau de ta gloire.

16. Les nations sont diluées dans les états qu’elles ont paramétrés. Les états eux ont grossi. La France c’est l’Union européenne. Fille aînée de l’église, te voilà prise à ton propre piège, celui d’une universalité athée. Roulée dans ta propre farine capitaliste ! Quelle blague ! Quelle connerie bleue étoilée !

17. L’Éternel nous manque, et ce manque déjà c’est l’éternité. Et ce manque enveloppera les banquiers dans sa cape de sperme. Sonnez trompettes [diapsalmatis].

18. Il y a eu l’oubli, maintenant il y a le manque. Les pires d’entre nous se vautrent dans leur manque, la tête la première, au fond de leurs nihinombrils. Ils comptent comme des fous : un, deux, trois, quatre… dix mille ! vingt millions ! ils taux-d’inter-essent ! Ils lèchent le sceptre de la mort, c’est-à-dire la télécommande. Et ils votent hein : ils sont nation dans la panique. Les nations sont des paravents nihilistes,

19. Mais l’atome national, si national qu’il soit, n’est pas oublié pour autant. Il y a encore la laisse dans ses fondements. Ses yeux sont encore crucifiés. Il suffit qu’il les ouvre, et qu’il nomme son manque d’amour : qu’il l’appelle “Père”. Je me souviens très bien quand je me suis transformé en messe : c’était à Milan, sous les grilles du Parco Sempione, la nuit… Il était peut-être deux heures du matin. Le manque d’amour tout à coup m’a attrapé par l’entrejambe. « Qu’y a-t-il ? » a demandé sa voix. “Je ne veux pas mourir mais je veux être à toi”.

20. Seigneur, montre-leur ce que tu m’as montré. Dis-leur ce qu’est le manque. Plonge-les dans tes plaies. Empêche-les de consommer. Empêche l’Union européenne de croire qu’elle a inventé la paix. Empêche leur force d’appartenir à ta faiblesse. Dissuade leurs armes de persuasion. Enseigne-leur les procédés d’Abraham.

21. Et puis fous leur la trouille, pour que la peur révèle le manque, comme à un soldat le premier coup d’épée révèlerait qu’il n’avait pas de bouclier. Qu’ils aient le vertige : l’appel du vide ! Fais-leur pleurer le moustapha ! Conduis-les chez des psychiatres marathoniens, ou dans des villages-vacances farcis d’obsédés !  Ennuie-les, puisque tout ce qui ne divertit pas concentre ! Concentre-les ! Rassemble leur corps autour de leur âme ! Terrifie-les pour qu’ils découvrent qu’ils sont humains (seuls les humains savent être terrifiés) et sentent à l’estomac la pierre de Caïn ! Pierre d’angle ! Qu’ils y déploient des racines solides et sombres, car la feuille est plus verte et la fleur plus joufflue quand la racine est douloureuse et profonde. Dieu est plus grand quand on a mal.

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Psaume 8

  1. [À ceux qui sont absents d’eux-mêmes, pour qu’ils lâchent enfin leurs téléphones et leurs ordinateurs. Qu’ils s’empressent de fourrer leur tête dans l’eau claire, ou dans le sein d’une cithare.]

2. Ton nom est autrement que tous les autres noms. Je l’ai appris en 1990, quand j’avais les deux fesses dans le pot de confiture, et que ma sœur me claquait les doigts avec la porte de la salle de bain du quai de Tounis. Il m’est venu par le ventre, dans les maladies de l’enfance – et comme autour de ma langue une autre langue.  D’abord ses voyelles. J’étais penché à la fenêtre. Nougaro claudiquait sous les platanes, vers Notre Dame de la Daurade. Les soldats platanes. J’ai expérimenté la clarté. Puis les consonnes c’est-à-dire l’ombre. Les hennissements d’une putain appuyée sur une béquille. Un homme avec un chiot dans les bras la poursuivait. Depuis cette nuit, ton nom m’est sanctifié. Je lui ai appartenu par cœur. Dans chaque instant il m’a sauvé. Sans lui le langage c’est le soleil sans la gravité. Ton nom qui a tout précédé, et à chaque instant nous appelle. Ton nom qui nous épelle — et nous apprend à nommer.

3. Tu as installé ton trône sur le socle de ma mémoire, tandis que j’apprenais à parler. Tu y as forgé ta foudre. J’étais à Palaja, je suivais la 4L de mon grand-père sur les chemins jaunes, dans la poussière, dans l’été brûlant, puis patatras, le vélo s’est tordu et je me suis effondré entre les oliviers, genoux en sang, paumes des mains brûlées. Mais voilà cette chaleur. Voilà cette vérité immense : tout est bien. Tout est parfait. Gloire à Dieu qui a tout précédé. Puissent ses adversaires être réduits au silence, car ainsi il nous suffira d’appartenir à ce qui parle. Puissent-ils être plongés dans le néant, car ainsi nous sera révélé ce qui est. Ainsi va la théologie négative. Gloire à mes genoux égratignés.

4. C’est vrai : tout est bien. Le ciel de cette nuit en Dordogne lacéré par les étoiles. L’ombre fluorescente sur le cadavre de Miclo. L’Himalaya des cumulonimbus aux ventres noirs. L’empire de juin bleu et parfait. Les écorces d’orange dans la plaine, à minuit, au-dessus des villes. La silhouette des ténèbres. Les planètes inconnues, astres errants, fulgurances interdites. Le mouvement malsain des galaxies. Ma mère, nos petits-déjeuners, les frites du mercredi, et ces soirs-là quand je reconnaissais mon père dans l’arrière-monde de la Rue des Fleurs parce que je l’avais attendu depuis seize heures sur le perron de l’école Saint-Stanislas… Gloire éternelle à ce qui n’est pas infini.

5. Faut-il tourner le dos pour être appelé ? Pourquoi embrasses-tu ceux qui t’ont crucifié ? Qu’y a-t-il dans leur âme qui à tes yeux est plus présent que l’absence de leurs pensées ? Ils sont si occupés. Leurs appartements sont si pleins. Et leur musique est triste. Les montres à leur poignet sont des menottes d’esclave. Ils ont conchié la Beauté. Je me souviens d’un garçon qui volait l’argent de ses parents pour passer trois jours par semaine à Eurodisney. Il avait vingt ans. Le dimanche il votait. Que n’avons-nous fait pour mériter ta Croix ? Que n’avons-nous souillé !

6. Nous sommes tes lieutenants. Tu nous as confié l’étendard. Tu me l’as donné, à moi, dans ce jour transparent. La lumière ruisselait sur l’hôpital. Ma clavicule était cassée. Je sentais au-dessus de mon cœur les os bouger, inflammables comme des allumettes. Mon père me donnait la main. Je n’avais pas peur mais froid, faim, et en réalité j’avais peur, mais tu vois aujourd’hui je veux prétendre que je ne craignais rien. Il n’y a rien eu de merveilleux. Tu n’as pas écarté les plaies du ciel. Mon père me tenait la main, et le lendemain en m’éveillant avec des anneaux en polyéthylène de part et d’autre des omoplates, mes bandes-dessinées et mon paracétamol, j’étais prêtre, prophète et roi.

7. Cette année-là j’ai appris à lire, c’est-à-dire que j’ai appris à saisir les mots sans briser leurs coquilles. Désormais je les maniais. Je les appariais. J’insérais dans les crues du fleuve leurs papillons de papier. Puis un soir le chantier du métro a provoqué un affaissement de l’avenue de la Garonnette. Nous sommes allés voir avec mon père. Deux voitures avaient été avalées par le gouffre de béton. Sous les ténèbres des langues de feu fleurissaient. J’ai reconnu mes papillons de mai : mes poèmes brûlaient. Tu avais invité mon langage à parler. Je serai écrivain, j’ai dit devant le gouffre de l’enfer, et n’était-ce pas ce que tu voulais ? Je serai écrivain, j’ai dit pour la deuxième fois, mais c’était déjà plus incertain. Ma voix a buté. Il y a eu une explosion. On attendait les pompiers. Alors j’ai répété pour la troisième fois : je serai écrivain — puis j’ai voulu savoir si c’était bien payé.

8. Dès le lendemain la grande fantasmagorie a commencé. Tant de choses m’attendaient. Tu m’attendais, Seigneur, dans chacune. Amour créateur. Tu avais fait les bêtes et surtout tu avais fait les entrailles des bêtes, leurs entrailles puantes, pour que l’homme y fonde ses saucisses, y lise l’avenir de ses enfants et y protège ses pièces d’or. Tu avais fait les arbres noueux et les arbres morts, les souches chauves et les bourgeons tardifs. Tu avais fait le Jardin des Plantes. Tu avais fait les rosiers de Mita, les crocus et le micocoulier de l’esplanade.

9. Puis tu as fait les poules et les marcassins, les rochers et la neige, Charlie Chaplin et la nichée des faucons. As-tu vraiment fait la mer avec sa barbe visqueuse et ses dinosaures féériques ? Oui ! Même elle ! Tu as fait le corail et les poissons-volants. Tu as fait les vacances à Hossegor, au Cap Ferret et à Saint-Clément-des-Baleines. Tu as fait les rouleaux qu’on surfait. Les huitres n°1, n°3, peut-être aussi les n°2. Puis tu as fait le restaurant Chez Hortense, la grosse Hortense et le turbot rôti. Tu as fait les moules, l’aile de raie, les puits d’amour à la vanille. Tu as fait le sel et les paludiers. Tu as fait les flamants roses. Tu as fait les volcans sous-marins. Tu as fait l’Islande. Tu as fait les tempêtes. Tu as même inventé Victor Hugo.

10. Dans tout cela tu as injecté les lettres de ton nom. C’était pour ceux qui savaient lire. Dieu l’ivre. C’était pour qu’ils fussent capables de brûler. Ainsi la Grâce m’a rendu comestible.

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Psaume 7

  1. [Complainte à l’Amour du bout des lèvres, aujourd’hui je n’avais pas si froid… Au sujet de Cush, ou d’un centenier quelconque. Un de ces hommes que d’habitude je n’aimerais pas.]

2. Je cherche ce qu’il y a de semblable à toi dans mon âme. Je m’absente, je me réitère. Je plaquerai ma face à la face des autres comme j’ai plaqué ce matin la paume de ma main, celle qui ne sait pas écrire, sur l’ogive de pierre. Très loin et très proche, dans cette très lointaine proximité, je l’ai senti : tu étais là. Ouvre-moi un passage. Configure en moi un refuge. Enlève-moi du Temps. Assèche sperme et sang,

3. Afin que les pédagogues et les intendants ne risquent pas de mettre la main sur le dernier degré de mon âme, celui qui entre en contact avec toi comme une droite avec le cercle dont elle est tangentielle. Afin qu’ils ne farfouillent pas dans mes entrailles, ni n’enfoncent dans mes pauvres ailes grises, égratignées, mes pauvres ailes puantes — qu’ils n’y enfoncent pas leurs crocs rouges et leurs insecticides. Je suis si seul dans ma foi ! à l’aide ! aimez Dieu en moi !

4. Dieu humble, petite chose, petit berger silencieux, petite pierre sans grain, petite plume qu’un enfant doucement a cueillie dans un creux du chemin, dieu juste et fou, vois ce qu’il y a en moi d’injustice, prête l’oreille à mes raisonnements… J’explique. Je m’excuse moi-même. Je te tourne le dos en croyant découvrir l’endroit. Je construis au lieu de fondre. Je compartimente. Je régule. Tant d’iniquité sur terre par ma faute ! Tant de laideur économique !

5. Je suis allé trouver le juste dans son sommeil. Je suis allé trouver les âmes de fer dans le serti-mystérieux de leur règle morale. J’ai vidé de sa lumière la lampe de l’échanson. Il l’agitait vers moi. Je grondais les psychiatres. Je les secouais. Toujours en colère, toujours à l’excès, par-dessus bord, vivant, dégoutant… Tout corps, tout âme ! En étant moi j’étais à toi ! Pourtant je t’ai trompé.

6. Et si c’est vrai laisse l’ennemi m’atteindre. Dis au banquier d’avoir raison. Envoie les pédagogues me sermonner. Donne-moi les supplices de ce temps : l’internet, l’avion, le taux d’intérêt, le divertissement, le yoga, l’énergie nucléaire, le confort, la grammaire, le mérite, la santé. Qu’ils me torturent ! Qu’ils m’isolent ! Qu’ils me dépouillent en ton honneur ! Qu’ils piétinent en moi ce qui fut sacré !
[diapsalma]

7. Dresse-toi dans ton nom. Dresse-toi dans mon manque de foi. Taille moi une place dans ta colère. Aligne ton rempart entre le feu et moi. Issue de toute chose, viens à mon secours, prends ma langue à ton hameçon. Ouvre les yeux. Invente un jugement.

8. Que les nations se mélangent à ta barbe, avec leurs drapeaux, avec leurs hymnes : paillettes de Babylone. Et qu’elles comprennent enfin que tu es davantage que l’union de tout et de tous. Tu es avant les siècles. Tu seras depuis eux. Tu préviens l’ordre des choses Père, Fils et Saint Esprit. Grâce à toi la vie est. Pourquoi ne voient-ils pas?

9. Que la beauté me voie, puisqu’elle est la beauté. Que la vérité me jauge, puisqu’elle est vérité. Mais que la bonté seule me juge, car elle seule est bonté, elle seule est la justice, justice belle et vraie, justice crucifiée. Apprends-moi à me taire. Je veux être attentif. Je veux être présent plutôt que différé. Enseigne-moi l’innocence. Donne-moi la clarté.

10. Laisse-les remplir leurs écuelles avec leur soupe de néant. Laisse-les boire du poison bouddhiste et mâcher de l’amanite stoïcienne. Donne-leur des voitures allemandes, qu’ils les conduisent, qu’ils s’enivrent de vacances, car c’est à ce prix seulement que tu leur manqueras. Il faut tout avoir eu pour savoir de quoi l’homme est pauvre — et combien il l’est, de même qu’il faut être allé partout pour savoir jusqu’où Adam a chuté ! Creuse leurs reins en remplissant leurs ventres. Ouvre leurs cœurs en équarrissant leurs têtes.

11. À chaque instant, tu me maintiens, c’est grâce à toi si je suis debout. De mon âme tu es le réflexe achilléen. Tu m’attires. Tu me pardonnes. Tu as donné ta vie pour soulever la mienne. Es-tu jamais assez crucifié ?

12. Une ombre minuscule suffit, une minuscule pensée, le tout petit perron d’une toute petite boutique, un petit peu d’orgueil, ou un rien de faiblesse, même chez un saint, pour que tu meures à nouveau ; à nouveau te voilà supplicié. À chaque instant, tu meurs. De chaque faute, il faut te relever. Dans chaque instant, tu dois ressusciter.

13. Quand l’homme s’écarte de toi, c’est-à-dire à chaque instant, la lumière est davantage que la lumière. Le don de Dieu est plus divin, car Dieu est Dieu davantage quand l’homme veut être moins humain. L’être devient plus que lui-même pour nous sauver du moins que rien. Moins nous voulons être à toi, plus tu es. Plus nous nous éloignons, plus tu approcheras.

14. Tu nous traverses de part en part. Tu es feu. Ils t’appartiennent aussi ceux-là qui ont choisi de vivre loin de toi.

15. Dans leur laboratoire, ils paramètrent le néant. Ils invertissent les choses. Ils désagrègent les mots. Ils maquillent les tables de la loi. Ils déconstruisent la succession des analogies. Au nom de l’égalité ou d’un principe qu’ils disent “naturel”, ils justifient le règne du plus fort.

16. Il créent l’absence. Ils édifient le néant. Croyant briser des chaînes, ils scient les barreaux de l’Échelle. Ils s’enferment eux-mêmes dans la prison du discours.

17. Et bientôt les murs de cette prison s’abattent sur eux. Les mots sans choses leur tombent sur le coin des yeux et leur déforment le visage. Ils n’ont plus rien pour se défendre. Même plus de phrases ! Le langage est une maison hantée.

18. Seigneur, merci pour la justice. Père, merci pour ces choses qui sont. Et merci pour ces autres choses qui sont aussi, et le sont justement. Tout est bien. Gloire au Fils et au Saint Esprit.

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Psaume 6

1. [À l’homme d’en-bas. À son cœur abandonné. Sur les cordes secrètes, dans l’harmonie de toute chose. Et surtout au dernier degré.]

2. Amour, ne défais pas ma résistance. Remplace mon bruit par ton silence. Ne m’écarte pas, ne me résous pas. Ne me transforme pas en impasse.

3. Aime-moi malgré tout. Aime ma chair sans force. Veux mes désirs y compris de négation. Pardonne-moi, toi qui as inventé le pardon. Trouve en moi le néant, et cure-le ; puis soulève, soulève-moi Seigneur, précipite mes instincts ! Vascularise la pierre-ponce de mon squelette. Remplis l’éponge de mes entrailles. Deviens en moi matière et vibration de la matière. Apprends-moi à me départir. Enseigne-moi la vie.

4. Mon âme est centripète. L’analogie en moi ne s’est pas encore éclaircie. Le fond n’a trouvé la forme qu’à moitié, et, fondu, est dilué. Tes anges m’ont évité, comme des abeilles quand le chardon est sans fleur. Qu’est-ce qui passe quand on aime, et qu’est-ce qu’on retient ? Seigneur, qu’est-ce que le Temps ? Pourquoi doit-on aimer ?

5. Reviens, renoue, concentre, exalte. Regarde moi à travers les épines. Raccommode en moi l’éthique. Ne compte pas mes fautes, je n’ai rien mérité. Je consentais dans l’ombre. J’appartenais à un ordinateur. Puisque tu es miséricorde et que tu as permis le mal, libère-moi sans me juger. Prends sur toi mes péchés.

6. La vraie mort, c’est ton absence. Où l’Amour n’est pas passé, rien n’est présent. Même Christ quand il est mort était sans toi. Où il y a le schéol (dans le taux d’intérêt, dans la puissance politique, dans les puces électroniques, dans les laboratoires, dans le divertissement, dans les supermarchés, dans la défiance, dans les rumeurs, dans l’autonomie, dans la force) il n’y a rien, car rien n’est où tu n’es pas, et il n’y a rien à écouter où la Parole n’a pas saigné.

7. La vraie fatigue est celle que causent les faux efforts, ceux qui ne sont pas dirigés vers les deux soeurs Beauté et Vérité. Tes deux panthères… Les plaintes épuisent, la louange régénère. Je le sais, et pourtant je me plains, et je chante en le faisant. Je me regarde pleurer dans le miroir. Je me plains parce que je veux être libre. Et souvent je compte. Je compte malgré moi. Mon reflet m’a fait crédit. J’ai le dos brisé à force d’être à moi. Et puis, hein… “Je suis le sucre de la terre !”

8. À force de pleurer, je deviens autre chose. Les moelles transmutent. Les fonctions du pollen remplacent dans mes veines celles du sang. Je suis un très ancien livre, disponible, abandonné comme un livre. On m’a tant piétiné !

9. Arrière, désirs ! L’Amour a fixé mes erreurs. Dieu a plongé en moi ses racines de feu, tandis que la Vierge ouvrait devant la tombe de mes parents sa pelisse de neige.

10. Dieu m’a reconnu. Il m’a donné un nom. Je l’ai appelé “Père”. Il m’écoute. Il sait. Il n’était pas obligé d’aimer.

11. Les sirènes s’en vont dans le désert. Elles sont à la peine. Elles rampent. Les grains de sable s’insèrent dans leurs écailles. Elles grattent. Elles s’éloignent. Elles s’assèchent. Leur peau se décompose. Leurs yeux se remplissent de pus. Poussière, poussière…

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Psaume 5

1. [Au chef des anges, à sa force.] [Les flûtes auront été durcies au feu.]

2. Ouvre tes voies Seigneur, fends la masse bruyante. Entéléchie, complète-moi. Écoute mes plaintes. Entends ma peur. J’existe… Le Temps passe ! L’Espace est si épais !

3. Défais l’alliance de mes désirs, mes désirs séditieux, dénonce-les. Dénoue en moi l’envie, et fais de moi du feu, fais-moi purificateur ! Je parle ! Je tire sur ton manteau ! Je te poursuis et te rappelle, je m’énerve, je t’en veux, je te dissous au carroyage de mon emploi du temps, je t’incorpore à des chapelets de ronces, à des miroirs et à des avalanches de mensonges, toi tout petit, toi créateur… Je te décrée. Je te réduis. Pourtant jamais je ne te maudirai, jamais je ne couperai cette corde à ma cheville. Retiens-moi, je t’en supplie. Fais-moi tomber !

4. Paraclet ! L’aube aux doigts de rose quand elle a crevé l’essaim de chauve-souris qui grelotait sous la mamelle de la lune — te réclame : “Viens, Esprit !” Alors je me tourne vers toi. Je m’en sors. Je m’extirpe. Les pédicelles de la chrysalide cèdent une à une et leur bruit est dégoûtant, bruit de coquille d’œuf écrasée dans le mazout, bruit de bois mort broyé dans l’huile, et je me convertis — et ce qui en moi existe désormais en toi insiste.

5. Car tu n’as pas plaisir au mal, et ta joie n’est jamais dans ce qui sépare. Même le mal tu ne le sépares pas. Le mal est le nom sur terre de ta miséricorde. Tu m’appelles, tu nous as envoyé ton fils unique. Chaque matin pour le vigneron infidèle est une invitation, chaque instant un appel.

6. Celui qui se détourne, celle qui s’invertit, ceux qui fuient ton regard sont des épis qui voudraient s’élever sans racine. Ils inventent ta haine. Ils paramètrent ton absence.

7. Mais dans leur âme tu assassineras le mensonge. Leur sang sera sur toi. Ton fils a endossé leurs fraudes. Tu rapatrieras leurs machines. Tu dénonceras leurs machinations.

8. Ce matin, le vent soufflait. Le grille-pain a fait de siennes. Il y avait des nuages, des cailloux blancs, des citrons, de la brioche, de la beauté. Tu n’as pas détourné les yeux. Tu ne les détourneras jamais. Je vais vers toi par la porte étroite. Je frappe, je gratte, j’y vais la tête la première. Je me blesserai. Je me roulerai dans ta poussière.

9. Amour ! Fais moi traverser les circuits électriques, les pages saumon du journal, la sociologie, les dolipranes, les mauvais romans, les trottinettes, le american-dream protestant… Ne me fais rien vouloir !

10. Car rien n’est sincère chez ceux qui veulent ; leur ventres sont remplis de vide. Ils mangent de l’argent. Ils grossissent dans leur sépulcre. Ils passent leur temps sur Internet. Le vide est leur berger. Le mal est leur boisson. Pour un peu plus de peau, ils seraient prêts à tuer.

11. Je t’en supplie pour eux : éclaire-les. Perds-moi s’il le faut. Oublie-moi, et prends-les à ma place, car ils l’ont plus mérité que moi. C’est pour eux après tout que Jésus a hurlé sur la Croix. Que dans le pire moment de la matière, dans la plus ignoble des satisfactions, qu’au détour du plus positiviste des concepts et de la plus progressiste des mesures, tout à coup, ils réalisent ! Qu’enfin ils comprennent ! Précipite-les dans ton amour ! Accueille leur rébellion !

12. Alors ils t’ouvriront les bras. Alors ils connaîtront la joie. Ils iront par leur âme, pieds nus, les mains ouvertes vers le ciel.

13. Tu leur révèleras leurs noms. Tu leur diras le tien. Ils ne craindront plus rien.

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Psaume 4

  1. [Au chef des anges, à sa pudeur.] [Avec cordes pincées.]

2. Quand, dans mon âme, frotte la théodicée, parce que la fumée m’empêche soudain d’accéder à la flamme, quand mon identité prend le dessus, quand j’exige, quand j’alerte, je t’en supplie : réponds — réponds je t’en supplie, mords-moi enfin. Quand mes reins sont brisés, suspends-moi à la Croix, enduis-moi du miel de ta pitié. Comprends-moi. Soutiens-moi. Défais mes sens, transforme-moi en chose. Je veux être ton pain.

3. Je suis la vitrification des chairs. On m’expie ! On légifère ! Par terre, je me roule dans la Vérité, dans la farine de la Gloire. Et vous ? Que faites-vous en tétant vos médailles ? Pourquoi parlez-vous à des téléphones ?
[diapsalma]

4. L’Amour m’a nommé. Plus je l’appelle et plus il nomme. Je bénis pour recevoir. Le Verbe me capture. Il lèche mes ulcères. Je suis sa louange, sa faute, sa pierre de sel.

5. Soyez méchants. Exercez son amour, manœuvrez-le dans les pires limbes, dans les pires odeurs… Il y sera encore pur et parfait. Soyez humains pour qu’il soit Dieu. Trouvez-le dans vos draps la nuit, dans vos furoncles psychologiques, au-delà des crêtes du silence… Voyez le serpent de bronze. Soyez l’abîme et, sur lui, faites-vous prêtres, prophètes et rois !
[diapsalma]

6. Découvrez la Justice. La Justice c’est de l’eau dans un jardin. C’est un courant d’air, une tache de soleil sur le mur. C’est dans la structure des choses un déclic à peine audible. C’est un hêtre poussé au milieu d’un étang.

7. Vous êtes nombreux à exiger le bonheur. Vous voulez jouir. Vous avez le droit de jouir. Vous voulez la sécurité, et son degré maximal intitulé “confort”. Vous voulez l’extase. Vous voulez l’indifférenciation. Vous voulez une voiture. Vous voulez une épargne. Vous voulez des médicaments. Vous ne voulez pas souffrir. Vous voulez une salle de sport. Vous voulez une salle de spectacle. Vous voulez un restaurant. Vous voulez un bulletin de vote et un caddie de supermarché. Fixez vos yeux sur le soleil. Pendez-vous à la Croix. Ramassez-vous. Soyez coupables. Tout cela vous l’aurez quand vous n’aurez plus rien !

8. Tu as mis dans mon cœur ce déclic à peine audible. Tu as développé ton hêtre au milieu de l’étang. Tu as plongé tes racines dans ma maremme de boue. Je suis la plus riche des terres. Je suis la plus céleste des choses. Moi, homme, je suis la créature la plus enviable précisément parce que je suis la moins digne. Seul ton amour est loi !

9. J’avais soif, je suis devenu ma soif. Je me replie, je me rassemble, je me concentre vers la Croix. Ton flanc verse de l’eau. Je ne risque plus rien. Je dors, je dormirai longtemps. J’aurai les yeux ouverts.

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Psaume 3

  1. [Psaume de David. À l’occasion de sa fuite devant Absalom, son fils.]

2. Qu’ils sont nombreux ceux qui t’agacent, Amour, qu’ils sont soucieux dans leurs rapports ! Combien de marchandises devra-t-on enjamber ! Combien de murs encore nous faudra-t-il briser ? Combien de phrases ? Combien de noms sans chose ? Combien de choses sans objet !

3. Les bien-pensants, les paroissiens… voudraient sur moi fermer ta porte. Ils comptent, ah et ils comptent bien ! Ils ont des computeurs. D’ici je les entends : “La vie est belle. Tu devras la rémunérer”.
[diapsalma]

4. Mais toi Seigneur, toi le langage, tu as dressé entre eux et moi un océan de compréhension. Tu as lié le fer. Tu as pelé l’acropole. Tu m’encourages : “vieux singe !” Tu me couronnes.

5. Je gueule jusqu’à toi mon chant d’été. J’ai bandé l’arc de la nuit ! Je suis seul. L’Olympe s’évade dans la neige. Au milieu des congères, j’installerai l’autel.
[diapsalma]

6. Je me roule dans l’absence. Je me retire sous la laine, j’insiste… Mais tu me tires à toi. Tu m’insuffles. Tu fourres un train sous mon fémur. J’existe.

7. La démocratie c’est l’administration des premiers mètres, mais plus loin dans les lois, au fond de la tanière, il y a des os pareil, des radiographies d’hôpital, des poux et de la graisse sale. Ils ne m’auront pas, ni eux ni les tyrans exotiques. Je te tendrai la main, prends-la. Prends-la dès maintenant. Apprends-moi à prier.

8. Leurs bouches un soir seront cousues. Déjà, leurs dents sont envenimées. Leurs mots pourris accéderont aux nerfs. En guise de médicament, ils suceront leur propre langue : leur langue molle et minuscule et incapable d’écouter.

9. Ta Joie est dans la nôtre. Tes portes sont ouvertes. Tu t’intéresses à nous !

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” …et le champ de bataille est le coeur des hommes” — Les Frères Karamazov (1880)

“L’inverse de l’héroïsme est moins la lâcheté que la sensualité.” (Avant la longue flamme rouge)

Aux insectes, la sensualité !
Je suis, mon cher, cet insecte et c’est spécialement de moi que cela a été dit. Nous autres Karamazov, nous le sommes tous, toi aussi, un ange, cet insecte vit en toi et fait naître des tempêtes dans ton sang! Ce sont bien des tempêtes, car la sensualité est une tempête, plus qu’une tempête! La beauté est une chose terrible et effrayante! Terrible parce qu’indéfinissable, et l’on ne peut la définir parce que Dieu n’a proposé que des énigmes. Là les extrêmes se touchent ; là cohabitent toutes les contradictions. Je suis bien inculte, mon cher, mais j’ai beaucoup réfléchi à cela. Il y a énormément de mystères ! Trop d’énigmes accablent l’homme sur la terre. On n’a qu’à les résoudre comme on voudra et sortir sec de l’eau. La beauté ! Ce que je ne peux pas supporter, c’est que tel homme, de coeur élevé et même d’une grande intelligence, commence par l’idéal de la Madone pour finir par l’idéal de Sodome. Plus effrayant encore est celui qui portant déjà l’idéal de Sodome dans son âme, ne rejette pas non plus l’idéal de la Madone, celui dont le coeur brûle pour lui et qui brûle en vérité, en vérité, comme en ses jeunes années d’innocence. Non, la nature de l’homme est large, trop large même, je la rétrécirais. C’en est intolérable, voilà ce qu’il en est! Ce qui à la raison paraît être une honte est, pour le coeur, une beauté. Est-ce dans Sodome qu’est la beauté? Crois bien que c’est précisément dans Sodome qu’elle est pour l’immense majorité des gens. Connaissais-tu ce mystère? L’horrible, c’est que la beauté est une chose non seulement terrible, mais aussi mystérieuse. C’est le diable qui lutte avec Dieu et le champ de bataille et le coeur des hommes.”

Fiodor Dostoïevski

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à propos du Roi Lear

“Quand on aime, on ne compte pas, ni n’exige”. Voilà ce qui arrive à ceux qui comptent et exigent.

Le jeune est tenté d’exiger. Le vieux a tendance à compter. Ces deux chemins, contraires à la charité, éloignent de la vérité. L’amour est perverti par l’ingratitude (chez le jeune, et plus généralement chez ceux qui exigent) et par l’idée d’ingratitude (chez le vieux, et chez tous ceux qui comptent).

Le Roi Lear : addenda à la parabole du fils prodigue… Ici le père (Lear, Gloucester) dilapide l’héritage en le confiant à ceux qui ne le méritent pas après avoir éloigné l’enfant qui le méritait ; mais l’enfant (Cordélia, Edgar) lui tend les bras, et lui a déjà pardonné, quand il a tout perdu, y compris la raison (Lear) et la vue (Gloucester), et quand ceux qui juraient hier de l’aimer l’accusent et essayent de le tuer.

Ainsi la parabole est traduite et, presque, complétée. D’ailleurs, Lear loge avec des porcs (acte IV, s.7).

Sainteté de Cordélia : “Quiconque le guérit peut prendre tous mes biens.” (Acte IV, scène 4) Et plus loin: “No cause, no cause.”

Sainteté d’Edgar : “Asseyez-vous, père ; reposez vous.” (Acte IV, scène 6).

Les remords et l’impuissance d’Albany finissent par le rendre sage (tandis que c’est l’amour qui rend Cordélia et Edgar sages) : “Wisdom and goodness to the vile seem vile”. Ce sont ces mêmes remords et cette impuissance qui rendaient sage le bon larron sur la croix.

Le Roi Lear devrait tenir lieu en ces temps de folie de manifeste contre l’euthanasie, qui est un crime.

Kent : “Voir ses mérites reconnus, c’est déjà être trop payé.” (Matthieu 6,1-6.16-18)

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Psaume 2

  1. Pourquoi peint-on les drapeaux ? Comment choisit-on les couleurs ? Laquelle n’est pas tâchée de sang ? Pourquoi les rois ont-ils leurs trônes sur la tête? Quelle nation ne s’est pas transformée un matin en noeud coulant ?
  2. Sous les couronnes de myrte, dans les roues de fer et de plumes, devant les totems gras, les seigneurs de ce monde tendent à L’Amour leurs viles embuscades.
  3. “Brisons Sa joie, crient-ils, dénouons Son étreinte, jetons au feu Sa clef ! Nous serons libres enfin quand nos désirs nous auront salariés !”
  4. L’Amour, dans des volutes, s’incline et se retire, puisque c’est ce qu’ils veulent,
  5. Mais Son énergie devient plus vivace à mesure que la distance entre Lui et les hommes est plus grande — plus grande, aussi, la division des hommes.
  6. “La distance infinie qui, du mont analogue, sépare la base du sommet, Je la rassemble en un seul point crucial
  7. Sur lequel éclot Mon Fils l’Abandonné, né de Moi-même avant tous les siècles.
  8. À Lui les vrais drapeaux, les feux, l’enfance de ce monde. Pour Lui les sacrements. Vers Lui les metaxu.
  9. Et maintenant ouvrez-vous, devenez rois, recevez Mon alliance, juges absents.
  10. Pose tes mains sur le sol, respire, attends, parle — tremble pour grandir.
  11. J’ai envoyé vers toi Mon Fils bien-aimé : approche-toi de Lui, lance tes mains. Griffe. Bois,
  12. Car l’énergie sera résolue, comme à la flamme l’étoupe ; heureux qui s’y consumera !
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Pourquoi avez-vous peur ? (2022)

Commentaires de la Genèse et de l’évangile selon Saint Matthieu (.pdf, 225 pages).

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Psaume 1

  1. Heureux celui qui tient. Heureux dans sa tenue, heureux dans son chemin… Il traverse, il se concentre, il se rassemble, il se retient. Heureux le maintenu, insensible aux masses molles et aux ombres, à leurs saveurs immédiates, à leurs promesses, à leurs rires faux ;
  2. Heureux celui qui tend l’oreille à l’ordre des choses et devine sous la fleur Son cheveu de lumière, sous la pierre Son empreinte — dans chacun la présence de L’Autre ;
  3. Heureux cet arbre humain disponible et fécond, dont la racine sait trouver sous le langage le lien donnant à chaque chose son véritable prix, transformant chaque instant en un brûlant merci ;
  4. Heureux celui qui n’a pas une bulle d’air à la place du cœur et ne sculpte pas la fumée
  5. Comme ceux-là de ses frères dont la bulle avale les désirs et dont la mémoire par la fumée est corrompue ;
  6. Heureux soit-il car s’il tient il tiendra, heureux dans sa tenue, heureux et concentré, rassemblé, retenu. Heureux les maintenus !
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Le héron

Amoureux, le héron s’arrêta de manger.
« Dorénavant que j’aime à quoi bon subsister
En picorant ces fruits, en grattant ces écailles ?
Et à quoi bon dormir sur ce coussin de paille ?
Je n’ai besoin de rien. » Le héron trépassa
Évidemment ; mais quand son corps on retrouva,
Son bec et ses yeux noirs brillaient comme de l’or,
Car qui aime vraiment jamais vraiment n’est mort.

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Puissent sur vos joues

Mes chers enfants, mes anges, mes ours, puissent sur vos joues s’imprégner mes caresses : qu’elles soient tatouées, marquées dans le souvenir de votre peau, puissiez vous garder à jamais quelque chose de ma main près de votre cou, et plus précisément à la jointure de la mâchoire et du cou où la peau est plus fine, plus douce, et où elle tremble, où elle palpite comme un oiseau — de sorte que dans l’âge infini, dans la faiblesse, dans l’inquiétude des derniers jours, quand vous serez des vieillards fragiles et étonnés comme des nourrissons, brisés dans les draps d’un hôpital, et gênés : gênés par la gêne de vos propres enfants — de sorte que ce jour-là vous sentiez sur vos joues, et à cet endroit qui bientôt ne palpitera plus, ma main ferme et tendre de père ; alors vous aurez moins peur, parce qu’aucun enfant n’a peur quand son père se tient près de lui — vous aurez moins peur et j’aurai peur à votre place, j’aurai peur oui, je serai terrifié comme je l’ai été à chaque fois que je n’étais pas certain d’être en mesure de vous protéger. Puissiez-vous sourire à cet instant malgré la souffrance et les questions sans réponse, et personne autour de vous, ni vos enfants, ni les infirmières s’il y en a — personne ne saura pourquoi dans ce crépuscule vous souriez ; ils mettront cela sur le compte du grand âge, tandis que vous serez en train de retrouver l’empreinte de l’âge tendre, le tatouage de mes caresses, les mercredi après-midi saucisse-frites-glace, les dessins-animés, les histoires de Claude Ponti, les dimanches en famille, la messe, le parc, le manège, le sapin, Gragnague, Montrafet, le phare du Cap Ferret, les sauts au-dessus des vagues, les bobos qu’on embrassait pour qu’ils s’envolent, les trajets pour l’école, les soirées pyjama, les messages sous l’oreiller, les bains, les devoirs, le miracle des jours fériés, les cauchemars après minuit. Puisse tout cela se trouver sur vos joues de vieillard, dans votre cou, à cet endroit qui sous les rides palpitera encore… Souriez. Je suis là. L’éternité ne se trouve pas après la vie mais derrière, dans le double-fond de l’Espace et du Temps, par-delà les silhouettes de la Caverne. Je suis là. J’existe. Je vous attends.

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à propos de “Pudeur du donateur” (Nietzsche, Aurore, §464)

Nietzsche écrit : “Quel manque de noblesse que de jouer sans cesse au donateur et au bienfaiteur, qui plus est de façon ostensible ! Au contraire : donner et combler, en prenant soin de dissimuler son nom et son don ! Mieux : être sans nom, comme la nature où, ce qui nous réconforte, c’est de ne plus y rencontrer ni donateurs ni bienfaiteurs, plus de “visage empli de bienveillance” ! — Mais vous vous gâchez aussi ce réconfort, ayant placé un Dieu dans cette nature… Ainsi tout est à nouveau sous le signe de la dépendance et de la contrainte ! C’est cela que vous voulez ? Ne plus jamais être seul avec soi-même ? N’être jamais plus sans surveillance, sans garde, sans protection, sans présents ?

Mais n’a-t-il pas lu la Genèse ? Dieu donne à l’homme la vie et ce faisant lui donne la liberté. Il n’est pas là quand Adam est seul et s’ennuie. Il n’est pas là non plus quand Adam est avec Eve dans la plénitude de son amour. La plénitude de Dieu suppose cette absence. Son don est parfait, c’est-à-dire que son don est total.

Genèse, chapitre 3 : “Le Seigneur Dieu appela l’homme et lui dit : « Où es-tu donc ? » Il répondit : « J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur parce que je suis nu, et je me suis caché. »

Est-ce là ce que Nietzsche appelle “surveiller” ?

Dieu de nous surveille pas. Il ne nous enchaîne pas. Il nous appelle. Il nous pardonne. Il nous donne tout. Celui-qui-est me donne d’être à mon tour. Il donne “moi” à “moi-même”.

Le nouvel Adam le sait sur la Croix : Dieu pour tout donner, et devenir Jésus, s’est éloigné. “Notre Père qui es au cieux”, c’est-à-dire “Notre Père qui pour nous donner la vie s’est éloigné”. Il n’a pas fait de son don une chaîne. Il ne nous surveille pas. Donner c’est abandonner. C’est inexplicable, et le “pourquoi m’as-tu abandonné ?” est la plus belle prière possible.

Nietzsche ne veut pas que la vie soit une dette. Mais elle n’est pas une dette, un don s’il est parfait n’est pas une dette. Dieu est le seul à pouvoir faire qu’un don soit parfait. C’est sa nature. Il existe dans ce don. Ce don c’est l’Esprit Saint. Ce n’est pas une chaîne. Ce n’est pas un oeil qui surveille.

Vivre de sa foi, c’est consentir à ce don. Vivre d’espérance, c’est faire de ce don la plus gratuite et la plus chère des expériences. Vivre de charité, c’est devenir soi-même le véhicule de ce don.

Dans ce même texte, Nietzsche écrit plus loin: “N’est-on pas tenté de vendre au diable, corps et âme, pour échapper à cette impudique présence céleste, à la contrainte de ce voisinage surnaturel ?” Mais la voilà, précisément, la chaîne ! la voilà la surveillance ! Une chaîne pour le corps, une caméra pour l’âme. Le Diable ne donne rien, mais il promet, il propose, il ment, et au diable l’homme vend… “Se vendre”. Les choses diaboliques ne se reconnaissent pas : elles se con-somment. La voilà la contrainte de ce voisinage surnaturel.

Tout donner, c’est nécessairement accepter que le donataire puisse refuser ce don et qu’en le refusant il transforme la distance qui le sépare du donateur en mur. Derrière ce mur Dieu continue à appeler. À travers lui, il nous envoie la force de le franchir. Mais il ne peut pas le briser, ou le franchir à notre place, car autrement son don ne serait pas parfait.

Le philosophe Martin Steffens dans son Petit traité de la joie, a commenté cet extrait de Nietzsche bien mieux que je ne le fais moi-même en précisant bien qu’il “n’est pas vrai de dire que le fait de rendre grâce pour la vie reçue nous mette en position de débiteur”. Nous ne devons pas à Dieu la gratitude. Nous ne lui devons rien en fait, précisément parce que son don est parfait, et parce qu’il serait orgueilleux de croire qu’un Dieu tout puissant puisse exiger de moi quoi que ce soit en échange de son amour. Mais nous pouvons reconnaître Dieu. Nous pouvons être émerveillés par son don. C’est cela la Foi. C’est cela la prière. Et nous pouvons placer cet émerveillement au-dessus de toutes les souffrances susceptibles de l’amoindrir : car si je peux souffrir c’est précisément parce que je peux aussi ne-pas-souffrir, de sorte que la souffrance peut elle aussi conduire à l’émerveillement. C’est cela l’Espérance. Enfin, nous pouvons annoncer ce don, et nous en faire les médiateur. C’est cela la Charité.

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À propos de “Faire l’amour”, Jean-Philippe Toussaint (2002)

L’écriture est singulière parce qu’elle est retenue sans être tenue. Elle est précisée mais pas au point d’être précise ; et du coup ce n’est pas froid, rien n’est froid, malgré cette espèce de distance maintenue par le narrateur entre sujet et objet, c’est-à-dire entre son âme et celle de Marie. L’image finale du narrateur quand il se promène au milieu des tableaux en tenant le flacon d’acide “comme une bougie” représente parfaitement cette distance entre le sujet et l’objet, cette distance qui couvre la lave brasillante d’un lavis de glace avec ses bulles d’air, avec ses diffractions, avec son épaisseur. Et puis il y a le cosmos, les lumières au loin, le vertige pascalien, la sphère dont les contours sont partout et le centre nulle part…
Et puis bien sûr il y a cette fleur qui s’éteint comme une flamme sous la larme d’acide, qui est la fleur mallarméenne, “l’absente de tous bouquets“.
Tout est symbole et psychologie, mais rien n’est discours, rien n’est psychologique.
Cela m’a fait penser aussi à certains tableaux de Paul Klee lorsque sa main hésite, tentée par l’abstraction, et qu’il est à deux doigts de Kandinsky, puis finalement la figure s’impose. Sa phrase a une race. Elle a des racines.

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