Palingénésie

Si je tire une infinité de fois un dé ayant une infinité de faces, chaque face apparaîtra au moins une fois, puis une infinité de fois.
Si le temps est infini, alors absolument tous les événements susceptibles d’avoir lieu finiront par se produire, et, ce, quand bien même l’un d’entre eux serait infiniment peu probable.
Et tous les événements susceptibles d’avoir lieu auront lieu au moins une fois, puis une infinité de fois.
La matière se ré-agrègera de cette façon, à cet instant, exactement comme ça, et ce jour reviendra encore, et je serai là, comme ça, en train de faire ceci au lieu de faire cela. Et ce jour reviendra une infinité de fois.
Si le temps est infini, on peut dire que chaque instant se reproduit au moins une fois, puis une infinité de fois. Chaque événement se reproduit infiniment. Et le temps, lui-même, est un instant.

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Kampuchéa

Les ruissellements de la pluie sur la mousse noire d’Angkor quand le soleil très haut a exigé un sacrifice ;
Les rois tatoués avec de l’or que des chamanes leur ont injecté sous la peau directement autour des yeux ;
Les mendiants qui la nuit se transforment en serpent et dévorent les courtisanes trop chères à entretenir ;
Les mouvement de la pierre dans la forêt ;
Les fantômes ;
Les meutes de lionnes à sexes de femmes portant sur le dos des harnachements ;
Les tortues grosses comme des cabanes qui le soir sortent des mangroves salines et couvrent la jungle d’un baume phosphorescent à l’odeur de lilas
Et fécondent les sorcières annamites avant de disparaître dans la gueule liquide de l’aurore.

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En lisant Maritain…

je me dis qu’il faut que l’Être infini et absolu nous aime infiniment et absolument pour avoir permis que nous le trompions avec le Non-Être, brisant ses motions une à une sous prétexte d’abord qu’elles étaient brisables, puis sous aucun prétexte, nihilisant pour commencer, annihilant pour finir, avec constance, rigueur, “raison”. Il faut que l’Être nous aime infiniment pour être quand nous n’avons suivi en nous que ce qui n’était pas, dans la faille, l’absence, le rouet. Il faut que le Bien soit infiniment bon pour accepter de n’être pas partout et toujours, et qu’il nous aime infiniment puisque partout où il n’est pas c’est parce que nous y avons été.

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absence de l’Absence

Dans les fonds baptismaux de nos jours, au cœur
Immense et immensément pauvre de ce dieu qui avait tout promis deux fois et tout pardonné
Déjà,
On a placé comme un médicament,
Des choses à peu près folles, même pas l’Histoire, ni le Feu ou l’Absence.
Il ne fut pas jusqu’au Néant qui ne fut réfuté,
Par tes tubes, Science, avec leurs langues de gaz et leurs ventres,
Et tes journaux, Morale — généreux artifices !
Où sont de nos ancêtres les vertes maladies ?
Où sont leur haine confite dans le sang et l’urine,
Et cette foi qu’ils indexaient à l’arbre de Judas ?
Je ne vois plus dans les cimetières que des trouvailles à tiroirs avec à la cheville un bracelet de fer ;
Je ne vois plus la Croix, je n’entends plus l’enfer.

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Olivier Rey, Le testament de Melville — penser le bien et le mal avec Billy Budd

“Les bien-pensants écrivent de la mauvaise littérature, parce que leur bien-pensance les rend aveugles et sourds à un pan gigantesque de la réalité. En voulant être bons ils sont faux, et donc mauvais. Soucieux d’éviter cet écueil, certains croient que la bonne littérature se doit d’ignorer les catégories de bien et de mal — d’être ailleurs, ou au-delà. Le remède, hélas, s’avère aussi nocif que la maladie qu’il voulait guérir. Pour éviter une cécité on en contracte une autre, car les catégories de bien et de mal appartiennent à la réalité d’une âme humaine. L’écrivain n’a pas à faire la morale — certainement pas —, mais il a à exprimer l’humaine condition dont le phénomène moral fait partie, aussi adhérent à notre être que l’est notre peau.”

Olivier Rey, Le testament de Melville — penser le bien et le mal avec Billy Budd, Introduction, 403-413

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Etna, ou le roi du silence

De cette aube géologique où la petite terre sans eau criait écorchée vive,
De ces temps où les atomes n’avaient pas de cadastre,
Quand espace et lumière n’avaient pas négocié leur pacte,
Et que Dieu était vivant mais n’avait rien vécu,
Ces temps où le métal était du feu liquide qui soufflait sur la terre en tempêtes solides,
De ces temps sans eau ni rien de féminin, sans femme, sans ouverture,
Nuit minérale et rouge, et rougeoyante, et noire,
Avec sous le ventre un crépitement grave,
Il ne nous reste plus qu’un bataillon d’esclaves,
Titans noirs et très vieux, ahurissants, déchus,
Dont l’Etna sans couronne est la lampe-tempête.

Fière impossibilité, volcan aux cheveux de neige ceints de nuages-lauriers,
Hier encore sur tes grosses pierres d’ombre on trouvait à déjeuner des soldats aux armures fourrées de laine,
Accueillis un matin sur un quai de granit par un roi aux chevilles fines
Dont le trône était sur une source chaude un plaid en poils de chameau,
Et qui leur ordonna de dire les lueurs qu’on trouve après la nuit dans les tombes africaines.
Ce fut pour rendre hommage et remercier ce grand roi Hiéronyme que les soldats, fils d’Hannibal, sacrifièrent les trois mille veaux qu’ils avaient portés depuis Carthage sur le dos,
Et dans leurs sacs ils avaient des lunules magiques,
Les prénoms grecs et indiens de leurs femmes hypothétiques gravés par une sorcière au centre d’une médaille ou de quelque amulette,
Des émeraudes, du sel, des fleurs séchées et de l’or mat aux reflets bleus et violets.

Entre tes dents coupées, Etna, hier, on rencontrait dans des villas fixées aux branches des mélèzes,
Les courtisanes d’Abyssinie qui portent à la ceinture un poignard d’argent,
Ou de Chine avec des larmes tatouées sous les yeux,
Et d’Éthiopie et d’Espagne,
Et celles, innocentes, méchantes et pures, du Lac de Judée,
Enlevées comme les autres par des galères à l’œil de hibou,
Aujourd’hui disparues, depuis qu’un jour, par milliers, le même jour magnifique et calme, elles se donnèrent la main et descendirent sans s’arrêter
Vers la mer, comme la lave lente, et comme l’amour une fois qu’il a été payé.

Ton nom porte dans la bouche au milieu des gouffres secs et des citronniers verts et scintillants sur la pierre,
Le cri d’Encélade : « je veux, je brûle ! »
Etna, Aitne !
La langue en le disant épouse, jusqu’aux dents, le palais, tandis que l’air par elle contenu est compressé puis jeté,
Sèchement ! Etna, ah ! Ethnè !
Un dragon dort à la verticale de Catane, dompté par Sainte Agathe qui, remontée du dépôt d’Aphrodisie
(Une maison infernale aux sourcils de pierre, entourée de cactus sur lesquels poussent des figues laiteuses et colorées comme de grosses framboises),
T’envoya dévorer les gradés de Quintus et leurs adolescents borgnes !

Les villages apocryphes, la mer, les abeilles, les lézards préhistoriques et les vipères grises cachées sous les coussinets d’astragales fluorescents,
Ont connu Archimède à la barbe roussie,
Perché comme à l’orchestre sur un balcon de pierre, du temps qu’il incendiait les coulées de paille et d’herbes mortes sous tes mamelons jaunes,
Et qu’il réinventait grâce aux miroirs qui à ton cou étaient comme aux Crétoises les rivières de rubis,
La puissance de tes éruptions
« — Eurêka mon amour, Etna ! Invention !
Guerre, ne me dérange pas.
Laisse à mon silence le privilège de la folie, et laisse un peu mes cercles ! »
A Syracuse depuis ce temps on taille les lauriers en les privant des branches basses quand en France on en fait des buissons sans pudeur ;
En Sicile on prétend que ces daphnés empoisonnées quand elles fleurissent ont glorifié le saint géomètre.

Sous le liseré de ta forge, volcan, sont aussi Taormine à califourchon sur sa bosse,
Les flammes des cyprès sur les bougeoirs d’Isola Bel’,
Les colonnes d’argent, les parterres de menthe, le thym vermeil, les roses pâles et froissées comme les fichus des femmes pauvres,
Catane avec ses plages industrielles, ses hommes bruns et ses temples en biseau,
Et au nord Messine fondée par Orion, encore vivante et belle sur le fond noir des poteries,
Qui est la couleur précisément de ton manteau, Etna, où les poètes italiotes dans l’âge d’or ont découpé les figures rouges d’Hippolyte, d’Achille, d’Héraclès, d’Hector le dresseur de chevaux, des Atrides et d’Ulysse aux mains salées !
Garibaldi, le hou hou, lui aussi figure rouge et grave, dictateur, moins Cavour que Thésée !

Etna, ce n’est pas un hasard si à tes pieds s’échouent les barques chevrotantes des réfugiés de Syrie et du Grand Désert, biberonnés à la Grande Folie,
Leurs enfants aux yeux fendus, leurs femmes amères, et les hommes défaits comme Ulysse l’était sur la rive pointue où Nausicaa l’a trouvé,
Cette grande, cette invincible question avec les paumes de ses mains tournées sous le menton —
C’est là, Europe, le détroit de Messine : Charybde, Scylla, l’Union !

Dans les billes de lave poussent, m’a-t-on dit (et dieu que c’est bizarre) des coquelicots sauvages dont les Siciliens font à leurs filles des bouquets pour une heure.
Je n’ai pas vu ces fleurs, ni rien sinon la masse sous les formes ambigües,
Et dans le cœur je n’avais rien — et dans le ventre une demi-douzaine de câpres au sel et quelques gouttes d’alcool de citron,
Je regardais ce géant stérile, sombre et vrai comme l’enfer, et j’étais loin en pensées vers l’Oural endormi
Et déjà je rêvais à des temples moins hauts et plus vulgaires,
Golgotha plutôt que Sinaï ou Thabor,
Christ, pas Dionysos,
Le sourire d’une Madone aux cheveux blonds qui remplaça voilà vingt siècles le glaive et l’égide d’Athéna aux yeux pers ;
Car j’avais senti sous cette pierre monstrueusement calme et habitée germer quelque chose qui n’était pas la vie.

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Vies minuscules — Pierre Michon, 1984

“Ces jours-là, au sortir tourbillonnant des bistrots de Chatelus, Saint-Goussaud, Mourioux, il s’affalait pour la nuit au hasard d’une grange, dans les gerbes dociles, et se parlait à lui-même longuement dans le noir avec des rires d’orgueil, des décrets et des emportements, jusqu’à ce que les enfants du village à pas louches vinssent et, lui jetant en pleine face un seau d’eau ou dans sa chemise l’éclair froid d’un orvet, emportassent sa royauté fragile, éparpillée, dans des rires qui s’enfuient.”

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