Borderouge, Les Maourines, le Théâtre de la Violette

On se croirait dans une infographie produite sur un logiciel 3D par un agent immobilier passionné. La station de métro vous propulse tout de suite au milieu de ces gros cubes entrecoupés par des balcons en quinconce sur lesquels l’observateur attentif distingue des vélos, des transats en plastique et de vieilles planchas. Les bâtiments optimisés sont recouverts de doubles-peaux en plexiglas coloré pour certains et en bois pour les autres, ce qui donne un effet cache misère, et, en même temps, Palais des Congrès. Ce paradoxe entre l’envie de faire simple, net, géométrique, ouvert, et le besoin de cacher ce qu’il y a sur les balcons en dit long sur les gouffres spirituels que sont contraints d’enjamber les architectes. Les jeunes fument de remarquables pétards près des lampadaires et se relayent sur des scooters qu’ils conduisent en équilibre sur la roue arrière. Ils ont de gros cadenas autour du cou et sur la tête des casquettes américaines. Un peu plus loin, autour de petits ronds-points, se suivent les mêmes maisons individuelles que partout ailleurs dans les banlieues d’Occident, le jardin, le garage, la parabole, les stores intelligents, le yucca adapté. Étonnamment, par-là bas, se trouve un théâtre, Le théâtre de la Violette, un taudis rafistolé où un type méchant, toujours en train de sourire mais d’un sourire ne laissant planer aucun doute quant à sa méchanceté (ses canines ont des yeux, les molaires sont pointues), un certain Yvon Victor, produit des comédiens encore plus ratés que lui, aux oreilles rouges (maman n’est pas loin), et de grosses femmes, ou bien des espèces d’acrobates, aliénés sans le savoir par cinquante ans de sociologie normative, et qui ont sans doute cru qu’ils auraient du talent sous prétexte qu’ils avaient de la sensibilité (une sensibilité développée pendant qu’ils paressaient devant la télévision), et qui, parce qu’ils ont honte de leur accent, pincent les lèvres et disent “preunce” au lieu de “prince”, et “Antigaune” au lieu d'”Antigone”. C’est quand même triste de refuser à ce point d’endosser la racine. Ils seraient tellement meilleurs, ces mauvais comédiens, s’ils osaient dire “Prainkce” et “Antigôane”. Revenons au carré de La Maourine : centre commercial, soixante magasins, Tacos Avenue, boulangerie industrielle (les parfums de synthèse, la baguette tiède, enivrante). Il y a de quoi pleurer, mais au moins il y a la lumière. A Toulouse, la lumière sauve tout. Il faudrait peut-être penser à faire jouer Yvon Victor et ses copains à ciel ouvert.

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Renards

Ce que font les renards de nos jours c’est qu’ils gagnent des prix. J’en ai croisé un, tiens, près de Basso Cambo, dans une forêt de bicyclettes. Le pauvret, couvert de médailles. Je lui ai dit “Présentez-vous” mais il ne m’a pas reconnu. Anti-démocrate, par-dessus le marché, applaudi, décoré. Je lui ai demandé mon chemin, il m’a mordu. J’avais l’impression d’avoir voté. J’en ai vu d’autres à l’université, des colériques. Eux aussi, le statut, les titres. Eux aussi ils avaient gagné des prix. J’en ai rencontré dans les associations internationales, et le dimanche près de la jolie blonde qui vend de mauvais fruits. Insignes, récompenses… J’en ai vu sur le toit d’une usine. Médailles, médaillons… Sur les placards des librairies, des milliers. Et dans les cimetières, avec leurs panaches oranges claqués sous les carreaux des sépultures. J’en ai vu en vacances, aux ors, et, évidemment hein, sur Internet. Il y a de tout sur Internet.

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Voyage

A l’idée de voyager je ressens une forme de honte. Il y a quelque chose de ridicule, beaucoup plus prosaïque que les brochures ne le laissent supposer. Houellebecq  a ressenti la même chose il me semble, et Xavier de Maistre, mais c’est à peu près tout. Notre époque est fondée sur une éthique du voyage. Ce sont les pharisiens 2.0, Lonely Planet & Co. Caïn le sédentaire, arriviste près de ses sous, obnubilé par sa santé et son confort, sa bite, ses dividendes, mais rongé par un remords antique, se déguise en Abel le nomade jusqu’à la fin des temps. La voilà donc la vengeance d’Abel, la blague, le portefeuille de la conscience. Le volontariat international en entreprise, V.I.E., était dans la tombe et embauchait Caïn.

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Trois issues

Depuis la Garonnette de mon enfance…

Première issue. Pour aller vers Blagnac, Auch, Montauban, Agen, Bordeaux, Paris, on remonte la minuscule rue de la Halle aux Poissons, puis on emprunte ses jambes au Pont Neuf, on aperçoit les Pyrénées dans les lueurs, on tourne à droite sur la place de l’Olivier, après l’Hôtel-Dieu, avant la fontaine ruisselante de Saint Cyprien, derrière l’hôpital de la Grave, on traverse de nouveau la Garonne sur le Pont des Catalans, depuis lequel les cyclistes ont le loisir de contempler, à droite, un Toulouse de carte postale et, à gauche, le terrain de chasse des silures et des cormorans ; puis on tourne à gauche sur la place Héraclès. La statue d’Antoine Bourdelle, immanquable sous sa templerie néo-classique, bande son arc, appuyée sur un rocher mythologique, hommage aux sportifs tombés en 14-18. Je me suis toujours dit qu’il s’agissait surtout d’une espèce de plaisanterie érotique, donnant à des députés en bouclettes et montres à gousset des envies grecques.  On longe le canal de Brienne sur les allées de Barcelone, attention à la chicane des Ponts Jumeaux, à droite, à gauche, les feux rouges, les Sept Deniers, le Canal du Midi, décollage !

Pour aller vers Montgiscard, les hauteurs blondes du Lauragais, Castelnaudary, Carcassonne, la Méditerranée, Perpignan, ou Muret, Pamiers, Foix, Tarbes, Saint-Jean-de-Luz, San Sebastian, l’Atlantique, Compostelle, on part de l’autre côté, on longe la Garonne par le boulevard du Maréchal Juin. On aperçoit les hérons, le stade, une passerelle en fer, les pies malades, les canoés, la forêt immergée. On longe les contreforts de la cité d’Empalot où les truands font jouer leurs couteaux devant les voiles de fer des boucheries halal. On arrive au Casino Barrière, à la mosquée rose et dorée et aux portails blancs du Chemin des Étroits, AZF, les cyprès de Pech David, un club échangiste, les coteaux de Pouvourville, la rocade, décollage !

Pour aller vers Lavaur, Albi, Verfeil, Gragnague, Castres et Mazamet au visage noir, on rejoint le Grand Rond par la rue du Moulin du Château, la place du Salin panoramique, où les platanes sont des statues de sel en faction devant la Cour d’Assise, les allées Jules Guesde vertes et bleues. On longe la grille de mon ancienne école et d’une rose des vents jésuitique, le Jardin Royal où adolescent j’ai assassiné un canard, et de l’autre côté le théâtre Sorano et le Jardin des Plantes, on embarque à bord du Grand Rond, dont la manivelle nous porte jusqu’aux allées Paul Sabatier, très dégagées, très romantiques, le Port Saint Sauveur et ses péniches endormies sur le Canal, le Pont Montaudran, utilitaire, on escalade l’avenue Camille Pujol, on dépasse le Caousou, quartier Guilheméry, on tourne à gauche sur l’avenue Jean Chaubet, et après le boulevard des Crêtes, on redescend vers Balma, la rocade, décollage !

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Rue Idrac

Une vingtaine de personnes se retrouvent le vendredi matin devant le local de l’association Valentin Haüy pour une randonnée en tandem sur les bords du Canal. Les aveugles avec leurs cannes blanches à l’arrière du vélo, leurs sourires tragiques. Près du boulevard Carnot : La Cour des Miracles — haut lieu du tatouage, devant lequel fument les zozos habituels, écarteurs d’oreilles, barbes rousses et brunes, muscles, crânes rasés, sans mystère qui n’eût été convenu (marionnettes du libéralisme, une autre forme de journalisme). Ils bidouillent avec leurs briquets. Une porte de grange derrière laquelle on s’attendrait à une série de potagers. Mais non, c’est un parking. Un gigantesque parking. Il y a un loft aussi abritant une cuisine où des célibataires viennent apprendre à manier le fouet alsacien et les secrets des brioches. Il paraît que ce genre de cours est très à la mode : l’endroit idéal pour faire des rencontres. Au bout de la rue Idrac, un bistro : Le Petit London. Bière séchée, faux pêcheurs, hameçons dans le sac, vase sous les ongles. On boit. Une fille voudrait travailler pour le cinéma. “Les décors”, dit-elle, mais elle a trop bu, il lui manque une dent. Ma cousine Charlotte, la fille de Catherine, est parmi les habitués, ainsi que mon voisin Nicolas. Deux garçons devant l’entrée parlent de Rousseau, les écrits tardifs, dans des termes assez justes. Devant ce bistro, un immeuble gris art-déco abrite, si j’ai bien compris, une classe de boxe, juxtaposé à un immeuble orange, style italien, naïf — j’en ai vu des semblables dans la banlieue de Bergame — dont une glycine soulève les tuiles par-dessus un atelier d’artistes. Les artistes en question, m’a dit Madame Beigbeder, la voisine du rez-de-chaussée à droite, clouent des peluches à des planches de polystyrène. La fausse rébellion est partout la même à Toulouse et partout elle remplit son rôle d’anxiolytique. La faute à Franco, on dit. Beaucoup de crottes de pigeon dans la rue Idrac. C’est bucolique mais c’est moderne. Pour les fleurs et la peinture à l’eau, les trucs du genre, on repassera. On dirait une cour d’école privée de maître. Ou plutôt une cour d’école envahie par des maîtres devenus dépressifs et idiots à cause d’une drogue bon marché. En somme, c’est la Troisième République dans la Cinquième, trente ans après l’assaut des punks à chiens, aujourd’hui mangeurs de houille équipés de smartphones. Des lumières descendent, rien ne les arrête. Les fenêtres n’ont pas de lèvre inférieure et les volets s’ouvrent et se ferment à l’intérieur des appartements.

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Maxence Caron, le barde lientérique

J’avais comme on dit “dépublié”, je m’étais autocensuré, cependant la publication récente de La Transcendance offusquée m’oblige à décensurer :

avril 2015 — Quand j’ai ouvert pour la première fois un ouvrage de Maxence Caron, je ressentais une rare jubilation. On me l’avait présenté comme un poète génial assoiffé de vérité et de beauté. J’ai lu, honteux d’abord de ne pas réussir à apprécier celui que j’avais pourtant décidé d’aimer et de ne pas non plus réussir à comprendre ce avec quoi j’avais été certain d’être d’accord.

Depuis je me suis ravisé. Maxence Caron est un auteur à éviter, hélas. Il est égocentrique, très amoureux de lui-même et, finalement, assez bébête. Ce doit être épuisant de dire autant de mal en jurant que c’est au nom du bien, de distiller autant de haine en jurant que c’est au nom de l’amour, de faire autant d’efforts pour avoir l’air d’être un génie en jurant qu’on n’y est pour rien, de répéter sans cesse qu’on n’aime pas la politique et l’actualité quand on n’arrête pas d’y faire référence, de se prévaloir des mystiques pour donner dans le commentaire intello et la pantalonnade bourgeoise, l’ivresse, l’excès de tout sauf du vrai, l’hyperactivité étymologique.

Maxence Caron est diarrhéique. Il tâcheronne ses pensées dans une langue néologisée d’une laideur de compétition. Cet homme qui aime la musique, ou prétend l’aimer, et joue du piano comme un collégien anxieux, avec c’est vrai une sincérité touchante, est l’auteur des textes les moins musicaux jamais écrits en français. Son roman L’insolent est illisible et ses poèmes sont gonflés d’air faux. Simone Weil c’était la simplicité extrême au service de la vérité absolue, Maxence Caron c’est la complexité absolue au service de presque rien.

La Vérité captive aurait pu être un grand texte s’il avait su se contenir. Maxence Caron n’est pas un mauvais philosophe. C’est même un lecteur extrêmement précis et audacieux de Heidegger, mais quel piètre écrivain, et quelle colique grammaticale. Le fond n’est pas inintéressant mais il faudrait tout réécrire en français.

Quant à ceux qui pensent qu’il “invente” ou qu’il “réinvente” la langue française, quelle plaisanterie ! Caron l’inventeur, le réinventeur ! Allons bon !

Je me demande ce que Philippe Muray aurait pensé de ce syndrome d’après l’Histoire, lyrique comme une publicité pour Castorama écrite en grec ancien, Guy Debord agenouillé devant un crucifix en plastique, pianiste de supermarché, Assurancetourix lientérique, fournisseur abondant de bavardages prétentieux, dont l’humour potache est celui d’un dentiste qui aurait couché avec l’attachée de presse des Belles Lettres.

En fait, Maxence Caron, c’est ce que deviendrait François-Henri Désérable s’il savait lire, s’il travaillait dix fois plus (s’il travaillait vraiment), s’il avait fait du grec, du latin et de la philosophie, et si tout d’un coup, à Venise ou pendant un de ses voyages d’adolescent attardé, il croyait rencontrer la Vierge.

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L’esclave du lion — René Char

UN VIEUX PÊCHEUR : Celui qui dompte le lion, devient l’esclave du lion. Ce qu’il faut, c’est faire du feu entre lui et toi.
SANG-DE-89 : Qui vous parle de lion ? C’est au dragon réel que nous avons affaire !

René Char — Le Soleil des eaux, 1946 (scène XXII)

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