La pierre est lourde, arrachée au granit, découpée dans le pain du monde, sans fêlure, énorme,
Pour la pousser, il faudrait sept milliards d’hommes, des leviers numériques, un arsenal de tous les diables,
Poulies, cordes, robots…
“On met fin aux ténèbres, jusqu’au tréfonds on fouille la pierre obscure et sombre.” (Jb28:3)
Il faudrait toujours un homme de plus, un homme de plus et ce sera suffisant, encore un, mais cet homme ne viendra jamais, et nous ne pourrons pas la pousser.
“Les eaux se condensent comme la pierre et la surface de l’abîme se fige.” (Jb38:30)
En s’encastrant au seuil du tombeau, elle a produit un bruit définitif, un coup mat, une montagne encastrée dans le pas d’une autre montagne. BOUM !
“…le grand fracas d’un éboulis de pierre, la course invisible d’animaux bondissants, les cris, le rugissement des bêtes féroces, et l’écho répercuté au creux des montagnes, tout les paralysait d’épouvante.” (Sg17:19)
On la saupoudrera de gris de feu et de blanc de Meudon! Noir d’os! Noir d’aniline!
Longtemps les hommes ont adoré cette pierre, à laquelle ils donnaient des noms sans consonne : AOA – ÉOUA – OÉA
Ils disent à la pierre : “Toi tu m’as enfanté” (Jr2:27)
Quand on la touche, la pierre chauffe et crépite, elle crie, elle veut frapper.
C’est Goliath en forme de pierre. C’est l’Égypte dans un rocher.
“Son cœur est dur comme pierre, dur comme la meule de dessous.” (Jb41:16)
Sans doute la météorite qui a brûlé les dinosaures jusqu’à l’amibe avait-elle la forme de cette pierre, lourde et dense comme cette pierre! Sans doute était-ce cette pierre, arrivée sur terre depuis le Néant!
Nous ne pourrons pas la déplacer d’un iota, parce que nous ne voulons pas qu’elle se déplace. Tout est bien. Cette pierre nous arrange. Lourde et noire, elle a été lancée dans le carrée de la Vérité. Comme je l’aime, cette pierre, comme je la trouve à mon image! Ventrue et royale! Bientôt nous la jetterons sur saint Étienne! Hier, nous la brandissions devant la femme adultère!
“Ce fut un piège mortel, lorsque des hommes, devenus esclaves du malheur ou du pouvoir, attribuèrent à la pierre et au bois le Nom incommunicable.” (Sg14:21)
Aucun rayon ne passe au travers, et c’est tant mieux. Devant la Vérité, lumineuse et fragile, nous avons scellé le monolithe de la réalité, et la réalité est dure, évidente, compacte, soumise à la pesanteur — au moins celle-là ne risque pas de marcher sur l’eau!
“Tu es une pierre et sous cette pierre j’enterrerai Son Église!”
“On apporta une plaque de pierre, on la plaça sur l’ouverture de la fosse ; le roi la scella avec le cachet de son anneau et celui des grands du royaume, pour que la condamnation de Daniel fût irrévocable.” (Dn6:18)
Pierre qui ne roule pas et qui, autour d’elle, amasse toute la mousse du monde… Paravent cosmique!
Rien, jamais, ne te fera bouger. Aucune police ne peut te vendre. L’eau d’ici n’aura pas raison contre toi!
Plus l’homme est orgueilleux, mieux le tombeau est fermé — aux pharaons les pyramides — car plus on est riche de soi-même et plus on craint, en mourant, de devenir léger, dépouillé du poids amassé, délesté de mes satisfactions. Enfermez-moi, je vous en prie, derrière une pierre sisyphique! Gardez-moi de l’Arbre de Vie! Pendez-moi à celui de la Connaissance!
“Alors on roule la pierre posée sur l’orifice du puits et on abreuve le petit bétail…” (Gn29:8)
La cicatrice est là mais la sensation est encore éventrée. L’angoisse bouge… Mes souvenirs ont écrasé les fleurs. La tombe, cette fois, est bâillonnée. Nous avons part à cette pierre. À son ventre, nos chaînes ont tissé une rivière. Là est le pavois de nos naufrages, où la lumière reflue comme une eau! Dehors, la Vie! Rien ne sera rendu! Hublot sur rien! Multiplication par zéro!
“Il deviendra un lieu saint, qui sera une pierre d’achoppement, un roc faisant trébucher les deux maisons d’Israël, piège et filet pour l’habitant de Jérusalem…”(Is8:14)
Pierre sans angle, toi que les bâtisseurs ont adoré!
“Moi, dans Sion, je pose une pierre, une pierre à toute épreuve, choisie pour être une pierre d’angle, une véritable pierre de fondement. Celui qui croit ne s’inquiétera pas…” (Is28:16)
Tobith et Antigone ont enterré les morts derrière des pierres que seul Dieu pourrait faire bouger. Ils ont donné à la réalité le mystère à manger.
“Elles trouvèrent la pierre roulée sur le côté du tombeau.” (Lc24:2)
Sésame, ouvre-moi !