Retrouvailles

PÉNÉLOPE. Qui va la ?

ULYSSE. C’est moi.

PÉNÉLOPE. Qui ça moi ?

ULYSSE. Celui qui va.

PÉNÉLOPE. Qui va là ?

ULYSSE. C’est moi, vois.

PÉNÉLOPE. Quelqu’un parle

ULYSSE. Est-ce que c’est toi dans l’avachissement des choses ?

PÉNÉLOPE. A-t-on jamais été ce soir ?

ULYSSE. Un poudroiement.

PÉNÉLOPE. Une très ancienne vérité.

ULYSSE. L’écho jamais ne dit la phrase comme elle était.

PÉNÉLOPE. L’écho parfois a besoin de vingt ans pour répondre.

ULYSSE. Vingt ans…

PÉNÉLOPE. Ithaque a désappris à parler.

ULYSSE. Pénélope ?

PÉNÉLOPE. L’ai je jamais été?

ULYSSE. Pénélope, c’est moi

PÉNÉLOPE. C’est moi, je suis Pénélope

ULYSSE. Essuie ces larmes.

PÉNÉLOPE. Je ne suis nulle part

ULYSSE. C’est moi : Ulysse.

PÉNÉLOPE. C’était lui.

ULYSSE. C’est moi.

PÉNÉLOPE. Celui qui est parti.

ULYSSE. J’ai traversé la mer.

PÉNÉLOPE. Je n’ai pas oublié. La lame sur mon fils, le sel…

ULYSSE. Pourquoi restes-tu là-bas ?

PÉNÉLOPE. Je veux tuer mon ennui. Réapprendre à parler.

ULYSSE. Mais cette épée ?

PÉNÉLOPE. Ce sang sur la tienne, ces corps partout… La tablature des représailles.

Elle lui jette quelque chose.

ULYSSE. Pourquoi m’attaques-tu ?

PÉNÉLOPE. Qu’es-tu venu prétendre ?

ULYSSE. Regarde ces yeux. Regarde ces mains, Pénélope. Regarde ces bras. Tout ce temps, ta silhouette est demeurée. Cette ombre sous mes yeux, c’est l’ombre de tes yeux. La paume de ma main moulée à ton sein… Mes bras : l’enclume de tes hanches…

PÉNÉLOPE. Tu n’es personne.

ULYSSE. Je suis Ulysse.

PÉNÉLOPE. Ne dis pas ce nom. Ce nom ne dit plus rien.

ULYSSE. Je l’ai emporté à travers la mer, devant les falaises aiguisées comme des couteaux, par-dessus Troie en flammes, et au royaume des morts. De mon voyage, je n’ai rien rapporté à part ce nom.

PÉNÉLOPE. C’était le sien.

Ils se battent.

ULYSSE. Puisque c’est ce que tu veux.

PÉNÉLOPE. Chaque nuit, je te tuais en rêve, et chaque matin tu rentrais. Toujours tu mourais et toujours tu rentrais, et pourtant jamais tu n’étais mort et jamais tu n’étais rentré.

ULYSSE. Veux-tu me tuer !

PÉNÉLOPE. On dessine des silhouettes dans le vide, on idolâtre un manque, et ce manque est au milieu du combat, tantôt d’un camp tantôt de l’autre, contrainte fantomatique, fantomatique appui… Comme dans l’amour : se battre contre soi-même… Lutter contre ce qui de moi n’est pas à moi, en moi mais sans moi… Le désir d’appartenir à l’autre…

ULYSSE. Cette parade, je m’en souviens.

PÉNÉLOPE. Ulysse me l’a apprise.

ULYSSE. Celle-là en revanche…

PÉNÉLOPE. J’ai progressé.

ULYSSE. S’il te plaît…

PÉNÉLOPE. Bats-toi, qui n’es personne. Plante ton cœur sur mon épée!

ULYSSE. Pénélope.

PÉNÉLOPE. Tu es un prétendant.

ULYSSE. Je suis ton mari.

PÉNÉLOPE. Toujours je devrai endurer cela : des hommes énervés par ma grâce, qui jureraient que leur sexe est un genre de clef. 

ULYSSE. Aïe !

PÉNÉLOPE. Je donnerai tes yeux aux augures.

ULYSSE. Tu es comme du fer.

PÉNÉLOPE. Patiente comme un rocher…

ULYSSE. Agile comme un chat.

PÉNÉLOPE. Féroce !

ULYSSE. Arrête !

PÉNÉLOPE. Je te transformerai en coussin.

ULYSSE. Ta chambre, c’est ma chambre. Nul besoin de coussin.

PÉNÉLOPE. Tu ignores où elle est.

ULYSSE. Huit portes à droite, deux à gauche.

PÉNÉLOPE. Si tu le dis.

ULYSSE. Je l’ai dit.

PÉNÉLOPE. J’ai déplacé le lit.

ULYSSE. Impossible.

PÉNÉLOPE. Vingt ans : des choses sont possibles.

ULYSSE. Celle-là jamais.

PÉNÉLOPE. Pourquoi ?

ULYSSE. Il faudrait déplacer le palais.

PÉNÉLOPE. Que dis-tu ?

ULYSSE. Il y avait un arbre, un olivier. Je l’ai fendu par le milieu, ouvert comme un coffre, j’ai écarté sa plaie, puis tissé le nid à même le bois, souple comme de la soie mais solide comme au centre de l’univers. Dans dix mille ans, il y sera, miscible à rien, impossible à bouger.

PÉNÉLOPE. Alors c’est vrai : c’est toi.

ULYSSE. Enfin !

PÉNÉLOPE. Qu’est-ce que ça change ?

ULYSSE. Aïe !

PÉNÉLOPE. C’est pire si c’est toi.

ULYSSE. J’ai vieilli.

PÉNÉLOPE. Dans mes rêves tu es jeune, c’est dans mes rêves que tu existes.

ULYSSE. Ouille !

PÉNÉLOPE. Dans mes rêves, une ondée pourpre va où tu te rendras, et avec elle l’aurore aux doigts de roses — la grande dame, la dame intouchable et ses cygnes blancs ! Dans mes rêves, tu mesures trois mètres.

ULYSSE. Trois mètres !

PÉNÉLOPE. Tu as un visage comme ça, des muscles, les mains d’Hercule, dans mes rêves je t’aime, je t’aime encore Ulysse, parce que je n’ai pas désappris à aimer. Hélène n’existe pas. La gloire n’existe pas.

ULYSSE. Peu importe Hélène. Peu importe la gloire.

PÉNÉLOPE. Bats-toi…

ULYSSE. Pourquoi ?

PÉNÉLOPE. Dans mes rêves, tu te souviens…

ULYSSE. Je me souviens.

PÉNÉLOPE. Bats-toi.

ULYSSE. Je me battrai.

PÉNÉLOPE. Une onde pourpre ! L’aurore ! Bats-toi !

ULYSSE. Je me souviens comment, à la fin de l’hiver, tu portais à ta ceinture une baguette de laurier…

PÉNÉLOPE (à part :). Il s’en souvient.

ULYSSE. Chaque soir, tu jetais dans le feu trois poignées de cette poudre que tu achetais à des gitans de Samothrace…

PÉNÉLOPE (à part :). Héra, il s’en souvient.

ULYSSE. Je me souviens du geste…

PÉNÉLOPE. Le geste !

ULYSSE. Tu replaçais ta mèche derrière l’oreille, tu te touchais le menton… comme ça !

PÉNÉLOPE. Je n’ai rien fait.

ULYSSE. Dans tes baisers, entre tes dents, ta langue…

PÉNÉLOPE. Tais-toi ou je t’embroche.

ULYSSE. Je me souviens comment tu flattais le petit chien Argos en lui disant que tu allais le manger, tu lui tirais la queue, tu lui lançais des balles…

PÉNÉLOPE. Toi aussi tu as progressé.

ULYSSE. Nos bains dans l’eau glacé. Je me souviens des fleurs : les renoncules, les roses, jasmin, lilas…

PÉNÉLOPE. Tais-toi…

ULYSSE. Je me souviens, Pénélope, et ces souvenirs se déposent en moi comme dans un fleuve profond et sale. Ils se déposent dans mon manque, ce manque que j’ai traîné partout, ces silhouettes que je dessinais avec mon épée dans les nuages, dans l’eau, dans la cendre…

PÉNÉLOPE. N’approche pas.

ULYSSE. J’ai été dans la peur, emporté par le fleuve profond et sale, mais j’avais ces souvenirs. J’avais ces silhouettes dans la cendre.

PÉNÉLOPE. Tais-toi.

ULYSSE. J’avais ces étoiles en moi.

PÉNÉLOPE. Tais-toi.

ULYSSE. Les silhouettes me parlaient… Je me réveillais en sursaut à la place d’un autre, et si j’étais blessé je te croyais blessée.

PÉNÉLOPE. Cette cicatrice à mon bras…

ULYSSE. Cette cicatrice…

PÉNÉLOPE. Cette cicatrice n’est d’aucune blessure.

ULYSSE (il lui montre son bras :). Hector nous a blessés au même endroit…

PÉNÉLOPE. Ulysse.

ULYSSE. Pénélope, pardonne-moi.

PÉNÉLOPE. Je suis devenue quelqu’un d’autre à force de t’attendre… Je suis devenue quelque chose…

ULYSSE. J’ai quitté une lionne.

PÉNÉLOPE. Un rocher.

ULYSSE. Forte comme un rocher…

PÉNÉLOPE. Une vague.

ULYSSE. Un rocher doux comme une vague…

PÉNÉLOPE. De l’écume.

ULYSSE. Les rayons du soleil jouaient dans tes cheveux.

PÉNÉLOPE. Je ne suis plus à mon amour pour toi.

ULYSSE. Je t’aime.

PÉNÉLOPE. Je ne te hais pas.

ULYSSE. Ta haine, donne-la moi…

PÉNÉLOPE. Télémaque…

ULYSSE. Il sait.

PÉNÉLOPE. Je ne te haïssais pas.

ULYSSE. Viens dans mes bras.

PÉNÉLOPE. Le manque à ton contact, mon manque, cette ouverture, s’est transformé en plaie.

ULYSSE. Pénélope.

PÉNÉLOPE. Ulysse.

ULYSSE. Ne nous entretuons pas.

PÉNÉLOPE. Toute ma vie était un meurtre.

ULYSSE. La mienne une bataille.

PÉNÉLOPE. Je suis morte mille fois.

ULYSSE. Mille fois, j’ai tué. Pénélope…

PÉNÉLOPE. Ulysse…

Elle jette son épée vers lui.

ULYSSE. Tu es dangereuse.

PÉNÉLOPE. Je l’ai toujours été.

Ils s’embrassent.

PÉNÉLOPE. Qu’allons-nous faire maintenant ?

ULYSSE. Ce que nous avons toujours fait.

PÉNÉLOPE. Nous noyer ?

ULYSSE. Nous réchauffer.

PÉNÉLOPE. Attendre sur un rocher ?

ULYSSE. Aimer.

PÉNÉLOPE. Aimer, c’est attendre.

ULYSSE. Non.  

PÉNÉLOPE. Aimer, c’est tourner la page.

ULYSSE. Non.

PÉNÉLOPE. Oublier ? 

ULYSSE. Pénélope…

PÉNÉLOPE. Ulysse, c’est toi, c’est vraiment toi…

ULYSSE. C’est moi.

Ils s’enlacent.

ULYSSE. Aimer, c’est se rendre.

— Rideau —

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Note de lecture

Ai relu Sous le soleil de Satan pour la troisième fois. Prends paire de claques sur paire de claques en relisant L’imposture. C’est décidé : je relirai tout Bernanos dans l’ordre. J’étais trop jeune lorsque je lisais ses livres il y a 20 ans. Je voyais la manière, pas l’impulsion. Je contemplais la crête des vagues sans soupçonner les lames qui les poussaient depuis l’intérieur. A présent, c’est comme si les livres de Bernanos avaient été écrits pour moi seul, et qu’ils reconnaissaient ce qui, en moi, leur est « reconnaissant ».

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Préface

Il m’a fallu quarante-six ans pour faire le tour de cette histoire. Quarante-six ans pour arracher Fontblanc aux griffes émoussées de la mémoire universelle, c’est-à-dire la mémoire de personne. Le jour des premiers mélanges, je me croyais immortelle. J’avais lacé mes chaussures de montagne et je m’étais ruinée en carnets Leuchtturm 1917 ; rien à voir avec ces Moleskine qui ont tendance à perdre leurs pages. Au début, je croyais avoir affaire à une histoire de meurtre, une histoire d’amour aussi, de noyade, et ça m’excitait; puis c’est devenu un peu autre chose. J’aurai perdu la santé et pas mal d’argent pour faire pousser ma bête dans le sable et l’écume. Guillaume m’a demandé pourquoi je n’écrivais plus de roman sans se douter que pendant que ses amis écrivains continuaient à se passer de la crème en espérant recevoir un de leurs prix à la con, j’inventais une forme nouvelle, dont l’exécution, celle-là, n’aurait point d’imitateur. J’ai fini par rompre avec ce pervers narcissique, après quoi j’ai vécu dans le désert des Écritures, puis j’ai remonté le courant adamique avec l’être le plus doux jamais créé par Dieu.
« Heureuse celle qui supporte l’épreuve avec persévérance, car, sa valeur vérifiée, elle recevra la couronne de vie. » (Jc 1 :12)
J’ai retrouvé mes toiles, mes pinceaux et mes caméras dans un atelier sens dessus dessous. Guillaume avait refait sa vie ailleurs, tant mieux. Vêtue d’un sac de cendre et pourvue de mon Apple Air Book, j’ai sué de l’eau dure avant de réussir à transformer le tombeau des Quatrevent en œuvre d’art ; un tombeau avec des yeux, non mais vous vous rendez compte ? Directement fondé sur le Livre des livres… Quarante-six ans ! Quarante-six ans pour bâtir et détruire un sanctuaire qu’en trois jours désormais n’importe quel lecteur pourra relever !

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Georges Bernanos — L’imposture (1927)

Pourquoi voudriez-vous que les villes annoncent la joie, bâties dans la peine et la sueur? La liberté, puisqu’elles sont les forteresses où s’est réfugié, devant la rébellion des choses et des éléments, Adam vaincu? La vie — ces demeures transitoires, gardiennes seulement de nos os?

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Simone Weil — Écrits de Londres (1943)

Il faut persuader la personne qu’elle ne doit pas se noyer dans le collectif, mais laisser mûrir en elle-même l’impersonnel. Cette maturation exige du silence, de l’espace. Mais aussi de la chaleur, car le froid de la détresse contraint à se jeter tête baissée dans le collectif. Il faut donc une vie collective qui, tout en entourant chaque être humain de chaleur, laisse autour de lui de l’espace et du silence. La vie moderne est le contraire.

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Le diable ne veut pas…

Le diable ne veut pas te mordre où c’est fragile.
Il veut pour nourriture
La part en toi du saint, de Dieu le codicille,
Moins le fruit que l’armure,
Trouver ce qui chez toi compense le nombril
Et fait que ta foi dure;
Puis il t’enchaînera à la chaîne du grill
Où grillent ceux qui crurent.

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Georges Bernanos — Sous le soleil de satan (1926)

Ô vous, qui ne connûtes jamais du monde que des couleurs et des sons sans substance, cœurs sensibles, bouches lyriques où l’âpre vérité fondrait comme une praline — petits cœurs, petites bouches — ceci n’est point pour vous. Vos diableries sont à la mesure de vos nerfs fragiles, de vos précieuses cervelles, et le Satan de votre étrange rituaire n’est que votre propre image déformée, car le dévot de l’univers charnel est à soi-même Satan. Le monstre vous regarde en riant, mais il n’a pas mis sur vous sa serre. Il n’est pas dans vos regards avides, dans vos mains perfides, dans vos oreilles pleines de vent. C’est en vain que vous le cherchez dans la chair plus secrète que votre misérable désir traverse sans s’assouvir, et la bouche que vous mordez ne rend qu’un sang fade et pâli… Mais il est cependant… Il est dans l’oraison du Solitaire, dans son jeûne et sa pénitence, au creux de la plus profonde extase et dans le silence du cœur… Il empoisonne l’eau lustrale, il brûle dans la cire consacrée, respire dans l’haleine des vierges, déchire avec la haire et la discipline, corrompt toute voie. On l’a vu mentir sur les lèvres entrouvertes pour dispenser la parole de vérité, poursuivre le juste, au milieu du tonnerre et des éclairs du ravissement béatifique, jusque dans les bras mêmes de Dieu… Pourquoi disputerait-il tant d’hommes à la terre sur laquelle ils rampent comme des bêtes, en attendant qu’elle les recouvre demain? Ce troupeau obscur va tout seul à sa destinée… Sa haine s’est réservé les saints.

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Marc-Édouard Nabe — Feuille n°70

“…quand on voit les essais minables du jeune Adolf, ils sont risibles comme ceux d’un mongolien braunauois à côté des splendeurs de mers déchaînées, de nuages écumant d’orage, de montagnes renversantes enneigées d’or et de fleurs baveuses telles des omelettes de chair aux pétales magnifiquement absorbés par de la couleur liquide comme issue du Déluge, et qu’aura produites cet Emil Nolde, véritable déflagration tragique pour l’orgueil d’Hitler. Le nazisme ? Une jalousie d’aquarelliste !”

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D. H. Lawrence — Les errances de Caïn: automates et robots

Pour l’amour du ciel, soyons des hommes,
pas des singes préoccupés de machines
ou assis, la queue enroulée,
tandis que la machine nous distrait, ou la radio, ou le film ou le phonographe.

Des singes au rictus débonnaire.

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Fixatifs

Nos vaisseaux ont brûlé, et la terre est de plus en plus ferme même si le paradis est loin. Avons-nous créé quelque chose? Bien sûr que non, cependant nous l’avons retenu. Eau gommée, colle à poisson, température ambiante… On fixe d’abord avec les yeux, puis avec les mains, dans la phrase: dans son coeur hésitant. Pour les phrases les plus vives, on évaluera au lait tandis que pour les autres on injectera un peu de résine, en insistant sur les voyelles. En guise de pré-fixe: un corps hygroscopique. Aux hémistiches: ourlets, spatules! Aux suffixes : alcool soufflé ! Tchi-tcha! Les mots les plus velus seront imprégnés d’un mélange de sucre candi et d’essence de térébenthine. Il faudra les retenir sans les arrêter. “Sur ta parole, je vais jeter les filets.” (Lc 5:5). Laisser couler les phonogrammes, inspecter les répétitions à la flamme… Quand une phrase est trop dure, on pourra avoir recours au collodion. Les références les plus synthétiques, sur le marbre de l’éditeur, feront des enluminures boréales. Enfin, le vernis de la publication donnera à notre paragraphe un équilibre et un roussissement du meilleur effet. Sous les cédilles, pour l’instant, la poudre est fraîche. J’ai souligné les passages les plus ambigus au vénéda comme on fait dans les contes sous les yeux des princesses, au bleu d’indanthrone. S’il y a des fautes de rythme, je les couvrirai d’écailles médiévales, quant à l’orthographe trop tard, bienvenue… J’imprime!

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Saint Thomas d’Aquin — La Chaîne d’Or

“Feindre veut dire façonner.”

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Psaume des aveugles

[1. Aux fifres, aux cordes et, Seigneur, aux rayons de Ta roue! Ta volonté sur Terre!]

2. Nous T’avons tant déçu, nous avons tant dansé! Les yeux fendus par l’intérieur,

3. Aveugles volontaires, inventeurs du retrait.

4. Sur ce que nous avons appelé Ta mort, nous pleurions en dansant,

5. Promis à un amour sans feu, voué à la trahison,

6. Et, dansant, le souffle était rompu! notre sel affadi!

7. Mais Tu étais là, intact sous nos cœurs : un monolithe de lumière,

8. Rien n’était mort sur la Croix,

9. Et Tu es là toujours, il suffira d’un geste, un mot,

10. Pour nous rendre à nous-mêmes, enfin dépossédés,

11. Et donner à nos yeux ce pour quoi ils sont faits.

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Argile

[1. Au potier, au sable sous ses ongles… Tournez. Je ne serai jamais qu’à toi.]

2. Dès la première seconde, les chromosomes ont travaillé : feuille à feuille, sous la chancellerie d’un ventre;

3. J’ai été fondé dans les siècles, moi et ma poussière, et mes manies idiotes, orgueil et approximations.

4. Dieu m’a voulu eau, bourrelets, toison, pierres à feu, sang;

5. Enregistré sur le tour, au cadastre de l’éternité, désigné fils d’Adam parmi les plantes carnivores, les éléphants laineux et les fourmis;

6. Tiré de la mélasse des premiers temps, l’enfer géologique,

7. Et donné, vaille que vaille, à un monde étonnant de banalité.

8. Je ne suis presque rien, fragile et bête comme une fleur, inondé par mes manques, pourtant je suis parfait.

9. Voilà. Je voulais remercier.

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Une photo de la lune

Les astronautes de la mission Artemis suaient sous leurs visières. Qu’elles sont laides leurs photos! Qu’elles sont photographiques! On aurait dû envoyer un artiste : Cyrano, patron de la Nasa. Tout est à refaire. Rien n’est juste dans ces images. Incroyable, quand même, de voir à quel point la réalité quand on ne l’interprète pas peut déformer la Vérité. Pour trouver la lune quelque part, il faut d’abord ouvrir son coeur, tout le monde le sait non? puis il faut travailler avec des nuages et des vents solaires, on les serre, on les essore au blanc de Pâques. “Maintenant la nouvelle lune va les dévorer, avec leur héritage.” (Os 5:7) Faites confiance à la détrempe. Tôt ou tard, la sauce tranchera et les cratères apparaîtront. La lune est une boule de cristal roulée dans le lait du cosmos. Dedans, j’ai fourré mes couleurs: jaune, noir… et saupoudré mes paillettes grises et blanches, j’essore encore, au blanc de Pâques, à la sauce cosmique, aux valeurs. On essaye des éclairages avec des diodes et des gélatines interstellaires. Mon but est de fausser la gravité. Transformer un minuscule point de fuite en paysage. La lune a un couteau entre les dents et une mantille de feu. Les marées feront sa joie. Des baleines mythologiques dansent sous son ventre. “Car sa pensée est vaste, plus que la mer, et son projet, plus profond que l’océan.” (Si 24:29). On pourra y faire pousser des racines, y réveiller des peuples, et toujours on repassera : blanc, gris, paillettes, poudre, nuages ; toujours on travaillera au levain du néant, au ferment des étoiles, puis on essorera au blanc de Pâques, on s’adressera au courage, et on roulera, on roulera notre boule de cristal sur le sein irisé de la nuit, dans l’œil du poète !

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1 Martyrs 6:39

“Quand le soleil frappa de sa lumière les boucliers d’or et de bronze, les montagnes furent illuminées par leur reflet et elles resplendirent comme des torches de feu.”

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Dimanche de quasimodo

Au ciel, j’ai remboursé mon verdaccio, peinturluré à l’éponge, rouge, ocre, amorti dans une huile grise et bleue. Tout se mélange dans mes nuages. On m’accusera: on dira lyrisme, piano crémeux, trop de ciel. Regardez plutôt, à travers mes phrases, cette silhouette en chemise et pantalon à pinces. Le plâtre multicolore se renverse sur ses hanches.
Il attire les gouttes d’eau, distille la pluie en un grand flot.” (Jb 36:27)
Depuis huit jours, Thomas n’a plus d’amis. Il est triste et, comme tout ce qui est triste, seul! Il n’aime pas assez ses amis pour croire en ce qu’ils voient. Il veut toucher la fin du monde de ses propres mains, s’enfoncer dans la Vérité comme un clou : la blesser pour la croire. Positiviste, moderne, donc seul, et fier! bravo! Il insérera, “pour voir”, un peu de sa chair mortelle dans le tabernacle de la chair immortelle… Thomas est le seul homme à avoir martyrisé Jésus après son martyr. Il a crucifié le crucifié! “Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté“(Jn 20:27), transfixe-moi, lui dit Jésus, et désormais tu aimeras ton prochain comme je vous ai aimés, et tu le croiras comme tu m’as cru. Tu ne seras plus jamais seul!

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Luc 24:28

“Jésus fit semblant d’aller plus loin.”

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Être Adam avec Dieu

Remplacer le jardin par l’ombre d’un jardin
Puis l’ombre d’un jardin par celle d’une fleur,
Avoir écrit ce mot en lettres rouges — “fleur” —
À la place des fleurs, à celle des jardins,

Et ce mot l’effacer… Partir comme l’on vint
Marcher dans ce jardin, dans cette ombre, ces fleurs,
Ces mots, où il n’y a ni la montre ni l’heure,
Partir vers l’océan du tout premier matin,

Se diluer dans l’air, n’être à l’ombre de rien
De ce qui a été, être à soi, n’être rien,
Et, plus loin, où commençait le commencement,

Réapprendre à parler cette langue absolue
Qui commande, dit-on, aux eaux du firmament…
Être Adam avec Dieu face au tohu-bohu!

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Comment vas-tu?

Merci, cher ami, de me demander comment je vais. Chaque fois que cela arrive, je ne sais pas répondre. En réalité, je m’en remets à Dieu, j’écris autant que je peux — l’essentiel de mon travail est consacré, comme tu sais, à ce “Fontblanc” qu’il me faudra encore plusieurs années pour arracher au sable et à l’écume de mon royaume intérieur — cependant je ne crois pas que l’écriture sauvera quoi que ce soit, je m’occupe des enfants, j’aime Daphné, avec elle je partage tout, j’essaye d’aider mon prochain, je donne mes cours à l’université, et je lutte contre ces formes d’orgueil qui m’empêchent d’accéder à ce qui, en moi, est davantage que moi-même, et auquel j’appartiens. Je voudrais écouter le silence. L’âme est ce qu’il y a de plus vulnérable, de plus précieux, de moins à soi et de plus silencieux. Voilà pourquoi je ne sais pas répondre: “ce qui va” chez moi ne sait que se taire. Une seule chose peut être dite avec certitude: plus je vieillis et plus ceux qui prétendent montrer les muscles — Rousseau, Hegel, Nietzsche, les économistes, les politiciens, et ces artistes qui finissent par demander à leur art d’être rentable (économiste) et puissant (politicien) — me donnent envie d’exploser de rire et de fondre en larmes.

— Comment vas-tu ?
— “Joie pour les cœurs qui cherchent Dieu !” (Ps 104:3)

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Pierre précieuse

Les pierres dites « précieuses » ne l’ont pas toujours été. Il a fallu une première fois, un premier acte, dont chaque pierre aujourd’hui portée au doigt des fiancées porte l’empreinte, et dont chacune sera d’autant plus responsable qu’elle aura été jugée précieuse et que la promesse dont elle est l’insigne aura été tenue.

Les premiers hommes se nourrissaient exclusivement de lombrics, d’œufs d’araignée et de racines. Tandis qu’ils grattaient la terre, l’un d’eux découvrit une pierre translucide aux radiations serrées. Pressentant quelque malédiction, il la dissimula près de sa hutte. Trop tard : l’équilibre de la tribu avait changé. Les femelles avaient des règles plus odorantes. Les mâles s’énervaient. On déchiffrait des signes dans le feu. On sacrifiait des créatures mi-végétales mi-animales :  lézards-concombre, châtaignes-hérisson, larves-carotte, caïmans à écailles d’ananas, troncs couverts d’anatifes, lauriers hermaphrodites. Le détenteur de la pierre allait parfois la déterrer pour l’observer sous la lune. Il sentait son magnétisme. Une nuit on le surprenait, alors il s’enfuyait cependant que des chasseurs partaient à ses trousses, et que des rumeurs couraient devant lui. Très vite, où qu’il fût, les peuples se dressaient les uns contre les autres, et des guerres éclataient qui dans ces temps privés d’histoire pouvaient durer des millénaires. Des femmes détestables appelées Filles de la Pierre inventaient des sortilèges, et en trois générations on édifiait un temple où elles immolaient des enfants dont le sang coulait au nom de cette fameuse pierre que plus personne n’avait vue depuis au moins deux siècles. De fausses pierres (qui étaient de vrais diamants) circulaient. Les prêtresses les lavaient dans des bouillons d’écorce ; puis un orage survenait dont les éclairs tombaient sur la forêt sans discontinuer pendant sept fois soixante-dix-sept années. On jetait les fausses pierres dans la mer, on bien on les broyait et les Hommes de Maïs reniflaient leur poudre. La légende ne s’arrêtait plus : jadis, un homme avait décroché la queue d’une comète et l’avait cachée quelque part dans l’Ordre des Choses. Les guerres reprenaient, à la lance, au feu, au silex, sans phrases. On inventait des supplices. Toujours au nom de la pierre. Au nom de son pouvoir maléfique. Un jour enfin, un homme décréta qu’il était temps de cesser de se battre à cause d’une pierre que personne n’avait vue. Il ramassa une autre pierre et la tendit vers une femme en lui disant : «mon amour, je voudrais l’accrocher à ton doigt». Ce fut la première bague de fiançailles. Six mois plus tard, cet homme épousa cette femme à Cana.

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