De l’Église

à l’abbé Simon d’Artigue,
à qui je dois d’avoir compris l’ampleur du scandale.

Il n’est pas étonnant d’entendre tous les jours, partout, que l’Église « scandalise ». Il n’est pas étonnant de lire des tombereaux d’articles destinés à critiquer les prêtres et les religieuses pour telle ou telle de ces raisons sur lesquelles je reviendrai. Il n’est pas étonnant non plus d’entendre autour de soi, y compris chez les catholiques, que l’Église a tort de faire ceci ou cela, et qu’on devrait plutôt laisser les prêtres se marier, parce que c’est « scandaleux » hein qu’ils ne le « puissent » pas. Quel que soit le motif de leur émoi, quelle que soit l’ampleur de leur critique, tous ces scandalisés ont absolument raison. Et mieux : ils n’en finiront pas d’avoir raison. Car oui, l’Église est scandaleuse. Et elle est scandaleuse depuis sa fondation, à chaque époque, tous les jours, chaque seconde. Elle n’a jamais cessé de l’être, et ne l’a peut-être jamais été autant qu’aujourd’hui, sinon dans les deux premiers siècles du christianisme.

Qu’est-ce que l’Église prétend être ?

L’Église prétend être l’âme du monde quand toutes les autres institutions veulent en être la raison et la force, le centre nerveux et le muscle, occupées à cela au point d’oublier qu’il puisse y avoir une âme en deçà de la force et un esprit précédant la raison. Négligeant la possibilité d’un esprit universel, ou le réduisant à des « droits de l’homme » qui n’ont rien d’un organisme vivant et ne peuvent donc pas être appelés « esprit » ou « âme », les nations, les organisations internationales, partis politiques, courants de pensée et autres institutions sociales veulent faire de la Raison le muscle du monde, et de la Force le centre nerveux de l’histoire.

L’Église au contraire prétend être l’âme du monde. Elle le prétendait dès le début de l’ère chrétienne, ainsi qu’en témoigne l’À Diognète écrit à la fin du deuxième siècle :

« Pour le dire simplement, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps et pourtant elle n’est pas du corps, comme les chrétiens habitent dans le monde mais ne sont pas du monde. Invisible, l’âme est retenue prisonnière dans un corps visible : ainsi les chrétiens, on voit bien qu’ils sont dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible. La chair déteste l’âme et lui fait la guerre, sans en avoir reçu de tort, parce qu’elle l’empêche de jouir des plaisirs : de même le monde déteste les chrétiens qui ne lui font aucun tort, parce qu’ils s’opposent à ses plaisirs. L’âme aime cette chair qui la déteste, et ses membres, comme les chrétiens aiment ceux qui les détestent. L’âme est enfermée dans le corps : c’est elle pourtant qui maintient le corps ; les chrétiens aussi sont détenus dans le monde comme en une prison, mais ce sont eux pourtant qui maintiennent le monde. Immortelle, l’âme habite une tente mortelle : ainsi les chrétiens campent dans le corruptible, en attendant l’incorruptibilité céleste. L’âme devient meilleure en se mortifiant par la faim et la soif : persécutés, les chrétiens de jour en jour se multiplient toujours plus. Si noble est le poste que Dieu leur a assigné, qu’il ne leur est pas permis de déserter. »[1]

 « L’âme du monde, non mais pour qui se prennent-ils ? » auront raison de demander ceux qui chercheraient de quoi être encore plus scandalisés par les chrétiens qu’ils ne le sont déjà. Dire que l’Église est l’âme du monde revient à prétendre qu’elle a été voulue et créée en même temps que lui, et qu’on ne pourra sauver l’un sans sauver l’autre. Plus exactement, cela revient à dire que le peuple Hébreux avant Jésus et l’Église après lui sont nécessaires au salut du monde, et que le salut de l’Église ne pourra avoir lieu sans le salut du monde.

Les rapports d’un corps et d’une âme ne peuvent être symétriques. L’un prend forcément le pas sur l’autre. Soit le corps asservit l’âme, et dans ce cas l’âme doit tout faire pour combler les désirs de la chair. Elle se met à son service. Elle séduira, trompera, et sera prête à se renier elle-même pourvu que le corps puisse connaître la « plénitude ». Soit l’âme assujettit le corps, et dans ce cas ce sont les désirs de la chair qui devront s’adapter à la volonté de l’âme. L’âme prendra des décisions, auxquelles le corps se conformera, quitte parfois à se renier lui-même, et à se mortifier pour mieux la grandir. Dans le premier cas, celui de l’asservissement, l’âme est esclave du corps, elle lui est soumise, elle n’est pas libre. Dans le deuxième, celui de l’assujettissement, le corps est sujet de l’âme, ce qui n’exclut pas la liberté : le sujet d’un royaume peut être libre si c’est la volonté du roi, à condition de respecter certaines des règles fixées par lui. Être libre autrement dit n’est « pas un prétexte pour céder à la chair » (Ga 5, 13).

Dire du monde qu’il a une âme, et prétendre être cette âme, c’est prétendre en assujettir le corps, non pas pour le réduire en esclavage, mais pour en faire un « sujet » d’autant plus libre que son « roi » l’aura voulu ainsi, et aura su fixer des limites à la liberté par lui octroyée. Prétendre assujettir le monde, voilà qui est scandaleux. Prétendre arraisonner et limiter les pulsions charnelles des individus, des groupes sociaux et des nations, voilà de quoi se faire des ennemis dans les salles de rédaction. Prétendre être non pas la Raison ou la Force, mais ce qui leur donne un sens, et plus précisément ce qui donne à la Force une raison d’être et à la Raison la force d’agir, voilà de quoi déchaîner contre soi la violence et la bêtise ! L’idée même de l’âme, d’ailleurs, est scandaleuse, dès lors qu’elle invite à renoncer au moins pour partie à ce que le corps commande, et à la jouissance immédiate dont il semble capable.

Qu’est-ce que l’Église prétend faire ?

Instaurer le renoncement dont je viens de parler à l’échelle du monde, et assujettir de la sorte la marche de l’Histoire à la vie de l’Église, voilà un projet pour le moins scandaleux. Mais comment l’Église s’y prend-elle au juste ?

Comment l’âme agit-elle sur le corps, quand ce corps est l’univers entier ?

L’Église est responsable des sacrements, qui font advenir la présence réelle de Jésus, c’est-à-dire du Dieu unique, un Dieu d’amour, fait homme entre les hommes après qu’une jeune juive de Judée y a consenti. Le Baptême prétend vous offrir une deuxième naissance. Il y aurait donc une naissance donnée à l’enfant par sa mère, et une naissance donnée par Dieu dans le Christ. N’est-ce pas scandaleux ? L’Eucharistie l’est sans doute davantage. L’Église prétend opérer l’acte de « transsubstantiation » par lequel le pain devient, en substance (la sub‑stance étant littéralement ce qui se tient en dessous) le corps de Jésus mort sur la Croix et ressuscité d’entre les morts. J’insiste car pour beaucoup ce n’est pas clair : les catholiques ne voient pas dans l’hostie un symbole mais réellement le corps du Christ ; c’est son corps, c’est sa chair qu’ils mangent. Scandaleux cannibalisme ! Un Dieu tout-puissant fait homme, né dans une mangeoire pour s’offrir aux êtres humains en nourriture trente-trois ans plus tard ! S’il est interdit par la loi de France de manger des êtres humains, alors les catholiques la transgressent tous les jours ; voilà qui devrait inquiéter les autorités.

Mais le sacrement le plus scandaleux est sans aucun doute celui de la Réconciliation, donnée par le prêtre dans le confessionnal. Celui-ci est tellement scandaleux que beaucoup de catholiques d’ailleurs, qui n’hésitent pourtant pas à communier au corps de Jésus, s’en dispensent volontiers. Un prêtre capable de remettre les péchés, c’est trop énorme, et c’est d’ailleurs parce que Jésus remettait les péchés que les Pharisiens lui ont voué une haine mortelle. Quel scandale ! Quelle illégalité ! Qui peut oser faire cela au nom de Dieu ? La loi exige que le criminel paie pour ses actes. Ni les Grecs ni les Romains ne connaissaient le pardon. Chez les Juifs, le pardon ne pouvait venir que de Dieu en personne. Donc il y a toujours eu quelque chose d’éminemment scandaleux dans le pardon. Regardez d’ailleurs autour de vous : au pardon nous avons tendance à préférer l’indispensable « je suis désolé » auquel l’offensé répondra en éludant la négation : « c’est pas grave ». Or, cela n’a rien à voir avec le pardon, qui est un acte de charité absolu : il s’agit en matière de morale de rendre richissime celui qui n’a plus rien. C’est exactement ce que le prêtre vous propose. Il ne vous propose pas comme le psychanalyste de chercher des causes ou d’apprendre à vivre avec votre faute. Il vous propose de vous laver de la souillure que le péché a fait sur votre âme. Et il vous le propose même si votre péché est un meurtre ou un viol : voilà qui est scandaleux, unique dans l’Histoire des hommes. Voilà de quoi être scandalisé !

En plus des sacrements, l’Église est le véhicule d’une Parole qui elle aussi a de quoi exaspérer. Les paraboles prônent une justice inéquitable. Qui n’a jamais été scandalisé par le veau gras du fils prodigue, ou par le salaire exorbitant des ouvriers de la onzième heure ? « C’est injuste » dit-on avec raison, seulement l’Église nous propose une vision des rapports humains qui est au-delà de la justice et de la raison, faite d’Amour pur, dans le même rayon que celui que Dieu pose sur nous à chaque instant. Quand on aime on ne compte pas, et Dieu aime infiniment. En apportant la Parole aux êtres humains, l’Église introduit dans leur Caverne le flambeau d’une lumière défiant l’intuition, et s’accordant avec ce qu’il y a en nous de plus mystérieux et inébranlable : l’appel à la sainteté.

L’Église ne porte pas les sacrements et la Parole uniquement à ses fidèles. Elle va partout. Elle est catholique, c’est-à-dire universelle. Elle refuse l’entre-soi. Elle va aux confins du monde. Elle prend patience. Elle est apostolique, prête à prendre tous les risques pour retrouver la brebis égarée ou isolée. Dieu nous aime tous. Nous sommes tous appelés. Il demande à l’Église, à la suite des apôtres, de tendre les bras à chacun et à chaque instant. Là encore, quel scandale ! Certains y voient du colonialisme ou de l’ingérence, ils ont raison : l’Amour veut tout coloniser. L’Amour est pour chacun. Il veut se mêler de tout, à tout, pour tout sauver.

À quoi les ecclésiastiques renoncent-ils ?

Je l’ai dit plus haut, si l’Église est l’âme du monde, elle doit l’assujettir et pour cela lui demander de renoncer à certaines choses. La renonciation est au cœur du mystère du libre-arbitre, de même qu’elle est au cœur du mystère de l’amour. Quand je dis « je t’aime » à quelqu’un, je sous-entends d’une part que ce que je ressens pour cette personne est tellement fort que je ne cèderai pas aux pulsions qui m’entraîneront vers d’autres, et d’autre part que je lui ferai confiance.

Abraham aimait tellement Dieu, et il avait tellement confiance en lui, qu’il était prêt à sacrifier son fils Isaac. Quel genre de folie est-ce là ? Qu’est-ce qui est plus scandaleux que cet homme prêt à sacrifier son fils par amour pour dieu (un scandale qui préfigure celui d’un Dieu qui sacrifiera son fils par amour pour les hommes) ? S’il lui avait fallu aller au bout, il aurait tué Isaac, et renoncé ce faisant à tout ce qu’il avait de plus cher en ce monde. Kierkegaard a écrit des pages magnifiques de vérité à propos de ce renoncement, de cette folie, de ce scandale. L’Église vit de cet amour. Elle vit de cette folie. Il ne faut jamais l’oublier.

Je ne peux pas m’empêcher de sourire chaque fois que j’entends une tablée (souvent ce sont des catholiques) dire qu’il faut en finir avec le célibat des prêtres, des moines et des religieuses. Quand cela arrive, je leur demande s’ils en ont parlé aux ecclésiastiques avant de décréter ce qui est bien ou non pour eux. Puis j’abonde dans leur sens, ils ont raison, et d’ailleurs les prêtres devraient avoir davantage de droits, ils devraient avoir des RTT, des horaires plus souples, moins denses, il leur faudrait une meilleure mutuelle, et un tarif adapté aux heures supplémentaires et au travail le dimanche. Merde quoi, c’est la moindre des choses ! La tablée conclut qu’à ce compte il y aurait beaucoup plus de prêtres, ce qui est sans doute vrai, mais invariablement je casse l’ambiance en ajoutant : « …et il n’y aurait peut-être plus d’Église ».

Le célibat des ecclésiastiques est tout aussi incompréhensible que le geste d’Abraham brandissant son couteau sur la gorge d’Isaac. Comme celui-ci, il est fondé sur un mystère de confiance et d’amour. Même catholique, on a du mal à accepter qu’un être humain puisse aimer Dieu à ce point. Comment les prêtres, les moines et les religieuses peuvent-ils s’abandonner jusque-là ? On leur a bourré le mou, c’est sûr… Ils n’ont pas compris ce qu’était la liberté. Et pourtant, quand on les voit, quand on leur parle, on n’a pas l’impression qu’ils ont été forcés. On n’a pas le sentiment qu’ils en souffrent. Certains en souffrent, sans doute (et ceux-là ne sont pas obligés de rester religieux), mais les autres ? Si vous avez un doute, allez interroger des religieux, et vous verrez qu’à leurs yeux la chasteté tient davantage de l’exercice de la liberté que de l’emprisonnement. Mais alors pourquoi ? Qu’est-ce qui peut justifier qu’une femme renonce au plaisir et à la maternité pour prendre le voile et se cloîtrer avec d’autres religieuses contemplatives ? À quoi sert de prier toute une vie pour rendre grâce à Dieu, le remercier, et lui demander d’aider les autres êtres humains à trouver le chemin de l’Amour et de la Paix ? Qu’est-ce sinon une vie scandaleusement gâchée ?

Reprenons ce que nous avons dit plus haut : l’Église est l’âme du monde. Les ecclésiastiques sont l’âme du monde. Et une âme, par définition, ne peut être un corps. Elle gouverne le corps ou elle est asservie par lui, mais elle n’est pas lui. Les ecclésiastiques doivent donc renoncer à participer du corps du monde pour mieux participer à son âme, et cela pour la simple raison qu’on ne peut pas être totalement de l’âme si l’on est tant soit peu du corps, ce qui reviendrait à dire que l’âme et le corps sont la même chose, ou bien que l’âme n’existe pas.

Parce qu’ils acceptent ce renoncement, les ecclésiastiques peuvent recevoir le sacrement de l’ordination, c’est-à-dire prendre part à l’âme du monde, et proposer à leurs frères humains de réconcilier leurs corps avec leurs âmes en opérant pour eux les sacrements du baptême, de la confirmation, de la confession, de l’eucharistie et l’onction des malades.

À chaque fois qu’un être humain accepte de renoncer à la chair pour recevoir le sacrement de l’ordre, c’est un miracle. Et ce miracle ne peut être balayé d’un revers de la main par ces laïques qui prétendent du haut de leur laïcité que si on laissait les prêtres et les religieuses se marier ou copuler, il y en aurait davantage, et qu’il s’agirait d’une « bonne solution ».

Il existe un deuxième renoncement nécessaire au sacrement de l’ordre, et tout aussi scandaleux à mon avis, c’est le renoncement à exercer un pouvoir politique direct. Car même si les ecclésiastiques ne se gênent pas pour exprimer leurs opinions, ils ne sont pas censés ordonner à leurs fidèles de procéder à telle ou telle action. C’est un pouvoir dont ils pourraient pourtant user aisément, et dont ils ont usé pendant des siècles avant de décider d’y renoncer. Ce renoncement est jugé scandaleux aussi bien par les anticléricaux que par les catholiques. Ces derniers sont très nombreux par exemple à ne pas comprendre pourquoi le pape n’ordonne pas aux Africains porteurs du VIH de mettre des préservatifs pour éviter la propagation du SIDA. D’autres voudraient qu’il ordonne à ses fidèles de voter contre certaines lois. Et d’autres reprochent à l’Église de ne pas prendre les armes pour combattre tel ou tel pouvoir jugé dictatorial, haineux et assassin.

Avant de hâter son jugement, il faut imaginer à quel point il doit être tentant pour un pape, un cardinal, un évêque, un prêtre, un moine ou une religieuse de donner des ordres aux fidèles. C’est une tentation contre laquelle Jésus lui-même a lutté au désert. Cependant, l’âme doit nécessairement renoncer à exercer un tel pouvoir sur le corps, car dans ce cas elle l’asservirait au lieu de l’assujettir. Le monde autrement dit doit rester libre pour que l’Église puisse le mener librement vers Dieu. Et c’est parce que l’Église n’ordonne rien qu’elle peut tout pardonner. D’ailleurs à l’époque où elle donnait des ordres, elle prononçait des excommunications, ce qui revenait à fermer la porte du sacrement de réconciliation. L’un n’allait pas sans l’autre. Aujourd’hui, parce que l’Église renonce à donner des ordres, la porte reste ouverte, et l’Église, tout en prônant la Charité et en défendant la Vie, peut garantir à chaque être humain qu’il pourra être pardonné à chaque instant, y compris si comme Saint Paul il a d’abord commencé par la persécuter.

A quoi ne renoncent-ils pas ?

De même que les ecclésiastiques pourraient être tentés de ne pas renoncer à la chair ou au pouvoir politique, de même ils pourraient être tentés de renoncer à certaines choses alors même que ce renoncement n’est pas nécessaire, et qu’il risquerait d’être contre-productif. Le renoncement peut en effet être un chemin des plus confortables, celui du serviteur qui enfouit dans la terre le talent d’or que lui a remis le maître, de sorte qu’il pourra ensuite le lui rendre sans avoir risqué de le perdre mais sans l’avoir fait fructifier.  Je vois au moins deux renoncements qui pourraient tenter l’Église, mais auxquels elle a raison de s’être refusée, et ce même si son refus, dans les deux cas, est jugé scandaleux par bon nombre d’anticléricaux et de catholiques.

D’abord, la raison. L’Église aurait pu, concernée comme elle l’était par l’ordre spirituel, renoncer à comprendre le monde qui l’entourait, ses lois physiques, le mouvement des astres, les réactions chimiques, la géologie, de même qu’elle aurait pu renoncer à l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, le droit ou l’économie, sous prétexte que ces disciplines étaient « trop humaines ». Au contraire, elle a pleinement embrassé la raison. Il suffit de voir ce que la science des hommes doit aux catholiques. Mendel, le père fondateur de la génétique, était un moine. Pasteur avait, de son propre aveu, « la foi du paysan breton ». Darwin était également, n’en déplaise à certains, un catholique convaincu. L’Église n’a pas renoncé à la science, pas plus que ses fidèles, quand ils étaient scientifiques, n’ont vu une opposition entre la science et la foi. Je sais bien qu’il y a eu des errances, et beaucoup d’erreurs, beaucoup d’oppositions qui au lieu de créer l’union entre l’âme et le corps du monde les divisaient, et qui trop souvent confondaient la science, qui veut comprendre le monde, et qui peut donner à contempler l’œuvre de Dieu, et la technologie, dont Romain Gary avait raison de dire qu’elle est « le trou du cul de la science », et dont les instruments bien trop souvent, même quand ce n’est pas leur vocation première, permettent au corps d’asservir l’âme.

L’Église n’a pas non plus renoncé à la beauté. On aurait pu croire pourtant que la beauté était une menace, un appel du corps, un piège pour mieux asservir l’âme. On aurait pu croire qu’elle était là pour armer les désirs du ventre. C’est ce que croient certains protestants. L’Église catholique y a vu au contraire une invitation à contempler la grandeur de Dieu et une incitation pour le corps à s’assujettir librement à la prééminence de l’âme. En outre, elle a trouvé dans l’art la preuve que Dieu avait fait l’homme a son image, en considérant que l’art était une forme de louange. Le pape est élu sous le plafond de la Chapelle Sixtine, ne l’oublions jamais. Quelle folie scandaleuse que tous ces tableaux, toutes ces églises, toute cette musique, toute cette poésie ! Tant de beauté ! L’artiste sent en lui l’appel vertical de l’Amour et y répond par le miracle de la beauté. Tandis que l’ecclésiastique a choisi l’abandon du corps pour participer de l’âme, l’artiste choisit de l’investir totalement, au point de participer à l’âme. Lui aussi, d’une certaine façon, est un ecclésiastique. C’est comme si Dieu avait mis la beauté dans le monde pour récupérer des artistes qui sans elle auraient été perdus. Par elle, il les appelle. La beauté est une invitation. L’Église en fut commanditaire. L’instigatrice. Elle veut la beauté, parce que le beau conduit au bien et au vrai, c’est-à-dire à Dieu. Il suffit de constater ce qu’est devenue l’architecture sans l’Église, la littérature sans l’appel du Dieu de miséricorde, et la musique depuis qu’elle a divorcé avec l’idée d’une harmonie divine, pour être convaincu que s’il est un art séculier il n’en existe aucun qui tienne.

L’ampleur de l’échec

L’Église a échoué sur tous les points cités ci-avant. De Saint Pierre brandissant l’épée pour couper l’oreille du serviteur de Caïphe, et reniant trois fois Jésus avant que le coq chante une deuxième fois, jusqu’aux pédophiles d’aujourd’hui, aux abuseurs de toutes les époques et de tous les pays, en passant par l’inquisition, les tortionnaires, l’évêque Cauchon, les curés avides de pouvoir, donneurs d’ordre, distributeurs d’indulgences, les sadiques, les masochistes, les délirants… l’Église a failli, et ce fut un scandale à chaque fois, un scandale atroce ! Elle faillira encore, et chaque fois ce sera un crachat au visage de la Vierge Marie. L’âme est faillible. Elle renie. Elle s’écarte. Elle abuse de son pouvoir sur le corps. La détresse du père de famille qui frappe ses enfants est comparable à la détresse de l’Église lorsqu’un de ses représentants fait en son nom du mal à un autre être humain. La voilà divisée contre elle-même, elle qui était censée être une et catholique. La voilà apostate, celle-là qui fut apostolique. Il n’y aura jamais de mot assez dur pour dire ce scandale. Et aucune décision de justice, ni aucune décision interne à l’Église, n’effacera jamais ce scandale, qui est pour ainsi dire le revers de tous les autres, et qui empêche la sainteté d’advenir et le monde d’être réconcilié avec lui-même.

Ce scandale, hélas, est nécessaire, parce que si l’âme du monde est humaine, alors elle est nécessairement faillible. Mais Pierre avant de renier était déjà pardonné, et Dieu aimera son Église malgré tout. Il lui pardonnera tout le mal qu’elle a fait, et Son pardon sera plus scandaleux encore que le mal qui aura été fait en Son nom. Dieu sait de toute éternité que parmi ceux qui lui auront fait du mal, personne ne lui en aura fait autant que les ecclésiastiques qui se seront retournés contre lui et ses enfants. C’est aussi cela le mystère de son amour et de sa miséricorde. Ce qui différencie Pierre de Judas, ce sont les larmes de Pierre, parce que Pierre croit à la miséricorde divine tandis que Judas se croit impardonnable, c’est-à-dire qu’il croit que l’amour de Dieu a une limite ; et il croit être exclu de l’amour de Celui qui lui a donné la vie : il y croit au point de se donner la mort. Pierre au contraire, et l’Église avec lui, savent que l’amour de Dieu est sans limite ; c’est pourquoi ils choisissent la vie, même après les pires épreuves. Leur reniement, qui est la part d’ombre de la renonciation que j’évoquais plus haut, participe de ce mystère d’un amour infini, car « où croît le péril croît aussi ce qui sauve », c’est-à-dire dans l’Église.

« S’il m’arrive de mettre en cause l’Église, ce n’est pas dans le ridicule dessein de contribuer à la réformer. Je ne crois pas l’Église capable de se réformer humainement, du moins dans le sens où l’entendaient Luther et Lamennais. Je ne la souhaite pas parfaite, elle est vivante. Pareille au plus humble, au plus dénué de ses fils, elle va clopin-clopant de ce monde à l’autre monde ; elle commet des fautes, elle les expie, et qui veut bien détourner un moment les yeux de ses pompes l’entend prier et sangloter avec nous dans les ténèbres. Dès lors, pourquoi la mettre en cause, dira-t-on ? Mais, parce qu’elle est toujours en cause. C’est d’elle que je tiens tout, rien ne peut m’atteindre que par elle. Le scandale qui me vient d’elle m’a blessé au vif de l’âme, à la racine même de l’espérance. Ou plutôt, il n’est d’autre scandale que celui qu’elle donne au monde. » (Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune)

La sainteté de l’Église n’est pas surhumaine. C’est ce qu’il y a d’ailleurs de proprement miraculeux dans la sainteté : elle est faite par les hommes, pour eux, elle est humaine. Le corps humain, pourtant, a soif de puissance. Il ne veut pas être assujetti. Il cherchera toujours à asservir l’âme dont il est supposé être le sujet.  C’est lui qui se venge quand un prêtre commet un meurtre charnel et spirituel. De même, une partie de l’âme humaine voudrait être asservie. Elle demande au corps de l’asservir, et c’est cette même partie qui cherchera à asservir d’autres âmes et d’autres corps aussitôt qu’on lui en donnera l’occasion. Mais la sainteté existe. C’est scandaleux, c’est miraculeux, mais la sainteté existe, et l’Église est sainte même si elle ne l’est ni parfaitement ni une fois pour toutes. La conversion est un miracle renégocié à chaque instant. L’Église aussi est appelée. Les ecclésiastiques aussi devront être sauvés.

Scandaleuse nécessité

Je voudrais finir ces quelques lignes en rappelant à quel point l’Église est nécessaire, et combien il est scandaleux qu’elle soit nécessaire. Aucun État en ce monde ne peut se passer d’elle. Les chrétiens prennent en charge des millions de tâches, sans aucune espérance de rétribution financière ou symbolique. Ils ne le font même pas pour gagner le Paradis. Ils le font par pure charité, en silence bien souvent, et partout sur Terre. Fidèles aux préceptes de Saint François d’Assise, ils cherchent à préserver l’environnement. Alors oui on entend parler de ceux qui ont failli, de ceux qui ont abusé de leur pouvoir, mais les autres, les centaines de millions d’autres, aident les pauvres, sauvent des enfants, confessent, marient, enterrent, réconcilient, protègent. Ils portent la Parole. Ils traduisent les Paraboles, et vivent selon elles. Ils prient pour la Paix et l’Amour. Ils prient aussi pour remercier Dieu d’avoir créé le monde, le Christ d’avoir donné sa vie et le Saint Esprit de nous aider à faire fructifier les dons de Dieu et du Christ. L’Église est le garant — un garant faillible certes, mais le seul possible, le scandaleux garant… — de cette fructification.


[1] Fédou, M. (2013). Modes de vie et figures de l’existence chrétienne de la fin du Ier siècle au début du IIe siècle. Recherches de Science Religieuse, 4(4), 529-548.

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La paresse

C’est sur l’étang à l’aube un oreiller de laine
À l’heure où le poignard encercle le cochon,
Et sur cet oreiller une nymphe laiteuse abrutie par l’amour
Dont le rêve est sur l’eau l’absence d’un signal.
L’horizon avec son peigne d’or, depuis son ventre, arrache des silhouettes bizarres ;
Ô fleurs impudiques ! Suceuses de rosée !
Le silence est peinard. Il a son heure, son nuage…
La nymphe referme son blouson et nage dans l’eau grise : “Tant pis pour la forêt !”
Le Temps décidément ne sait être parfait.

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Eden

D’où rien de vrai ne sera dit,
Ce lieu qui n’aura pas de nom,
Quelqu’un a-t-il déjà pensé
Qu’Adam ne dirait jamais non ?

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Le complotisme n’a rien d’étonnant…

Le complotisme n’a rien d’étonnant dans une époque qui pense que les évangélistes ont menti (au fait, pourquoi? pour l’argent? pour la gloire? ils se sont coordonnés? ils ont fait des réunions de travail?). Une époque qui croit que Marie a menti à Saint Luc lorsqu’elle lui a raconté l’Annonciation. Une époque qui croit que Saint Paul a menti à propos du chemin de Damas. Une époque qui croit que Jeanne d’Arc et Bernadette Soubirous ont menti. Et Saint François. Et Pascal. Et les autres, les disciples de la Pentecôte, les saints, les martyrs, depuis des siècles, et avant eux les prophètes… Et les pères de l’Église, et tous ceux hier et aujourd’hui, femmes et hommes, qui osent prétendre qu’ils ont répondu à un appel. Des menteurs. Comploteurs. Ou bien des victimes d’hallucination, des débiles, prisonniers d’un contexte socio-historico-culturel. Qu’est-ce que la chrétienté après tout, sinon un grand complot débile qui dure depuis 2000 ans ?

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Douze sales gueules

J’ai publié douze portraits l’an dernier, alors que les usines étaient à l’arrêt, les écoles fermées…

En guise d’avant-propos, j’avais écrit :

” En temps normal, dans la vie, celle que le coronavirus menace, on finit toujours par rencontrer des salopards. Cette vie me manque. Les âmes cassées me manquent. Pour exister dans ma tanière, il me faudrait un petit bâtard boutiquier, une donneuse, un moralisateur, un paresseux violent, un chanteur de variété, un prof de techno, un cycliste obséquieux, une dinde raciste, un flic, un zadiste hystérique. En fait, j’aimerais être confiné avec le monde entier. C’est pourquoi je tenais à offrir ces douze portraits à ceux qui comme moi auraient besoin ces temps-ci de croiser un sale type et de le prendre dans leurs bras.”

Pour rencontrer la folle aux chats, le poète, Baba, le dernier hussard, l’Irlandais, la fiancée, le fabricants de bougies et les autres, cliquez ici : Douze sales gueules (PDF, 29 p.)

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Psychanalyse et confession

On entend parfois dire que la psychanalyse est à notre époque ce que la confession était à la précédente. Une espèce de confession athée. J’ai toujours été étonné par ce genre de propos, car je les tiens pour ma part pour tout à fait dissemblables, sinon contraires. La psychanalyse se fait à deux, et plus précisément : tout seul avec un autre. Le sujet s’allonge et révèle sans regretter, ou pour cesser de regretter, ni viser spécifiquement la faute. Il cherche. il raconte. Il voudrait équilibrer. Il désigne parfois des coupables, individus ou forces, désirs, superstructures. Le confessé, lui, ne cherche rien. Il amène tout, et surtout la faute. C’est Dieu qui le cherche. Et voilà que tout à coup le confessé sort du buisson où Adam et Eve s’étaient cachés par peur. Et dit : “je suis là et hélas, Seigneur, ce n’est que moi”. C’est la faute qui le porte. Il la présente. Et il se rend présent à Celui-qui-est. Il se tient à genoux, pas allongé. Il repartira avec ses regrets. Il vient faire l’expérience la plus mystique qui soit, parce que plus que les autres celle-là exige l’abandon. Il cherche le déséquilibre, en s’ouvrant à un Dieu qui n’est pas celui de l’équilibre mais de la transcendance, c’est-à-dire du déséquilibre par le haut. La charité est un mystère. Le confessé vient se soumettre à ce mystère. Tandis que la psychanalyse est une enquête, la confession est une quête — le pécheur fait la quête — et elle se joue à trois : le prêtre, Dieu et le pécheur. Et le pécheur donne. Il promet. Il ouvre, face à Dieu, et personne n’est dans son dos. Aucune main qui le pousse en lui disant “avance tant pis”, mais une main qui le tirera bientôt par le haut en disant : “je t’aime aussi”.

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Neige

Les enfants grimpent dans les nids d’aigles. Leurs pères sont à l’atelier avec un matériel invraisemblable occupés à mesurer le potentiel Hydrogène du fromage.
Soleil d’agate, miel fermenté de l’automne…

Après quelle danse t’ai-je perdue ? Derrière quelle usine impeccable ?

Le ciel se rapproche, de plus en plus compact, collé à la rétine comme un mur invisible et plat. Sa profondeur est en trompe-l’œil. Tout est ramené à l’avant-scène par un impressionniste de seconde zone,
Mais malgré la maladresse de la Nature, malgré son mensonge organisé, une pointe vibre sous la toile ratée : un grelot de métal dans l’eau claire, derrière la gouache maousse, approximative, d’un abîme fait-exprès.

De quoi le temps a-t-il raison qui est moins un souvenir qu’un acte manqué ?
Où vis-tu désormais ? Es-tu encore là-bas, sur la terrasse du café, au bord du lac de la gitane Ada ?

La pointe cherche à casser le mur de glace. On devine à peine sa canine de bois et d’étain dans le gratin du ciel…

Te souviens-tu, Sarajevo dans sa robe scintillante ? Les tanks rouillés ? Les poids-lourds près du circuit de karting ?

…et dans l’aplat elle produit des effets sensationnels. Imaginez une trouvaille élémentaire, revenue d’avant la Terre, directement câblée au tohubohu, le souffle sur les eaux, décidée à crever notre puzzle-planisphère.  
Et puis, miracle… Un stylet découpe dans la nuit un lumignon géométrique. Rien, jamais, ne fut aussi parfait, aussi parfaitement découpé. Tous les artistes, de tous les temps, sont rhabillés pour l’hiver.

J’ai téléphoné deux fois ; la deuxième tu as décroché mais je n’ai rien dit.
…à quel fantasme est-on voué au point de prêter lâchement à sa cause l’absence immense de nos bienfaits ?

Le flocon barbote dans l’empyrée, tandis qu’à son contact le paysage bascule et s’éloigne à la dérive, au hasard, dans un fleuve de lait…
La profondeur revient, le billard est crevé, bientôt tout sera neuf : le couteau-papillon de Dieu est aiguisé…
Les brûlures de la Révélation, les scandales disparaissent… Le ciel se désorganise. Adieu, qui-a-été !

J’ai lu, tu sais, Le pont sur la Drina. Quinze ans après, j’ai fini par t’écouter !

Le blizzard plonge ses tentacules dans le miroir du Temps. Son marbre bave. Il couvre de pommade les égratignures des champs et les stigmates purulents que les collines ont sous l’aine, aux flancs,
Hier ravagé, constamment dérangé par un bégaiement, le paysage désormais est en molletons et en coussins d’argent. Fixe… Parfaitement retenu. Parfait.

Après quelle danse t’ai-je perdue ? Pourquoi ce soir es-tu partie sans moi ? Il faisait froid…

Puis c’est la fonte et la cacabouillasse, la tectonique et la sublimation. Les fleurs déchireront la coquille de noix de l’Europe. L’ordre reprendra ses droits cosmologiques en creusant sous la plaie ; la rouvrant comme à la naissance. Les couleurs reviendront. Elles boiront le néant qui ne sera qu’un goût, une chaleur au bout des oreilles, dans l’écurie, près du foin moussu.  

…l’as-tu trouvé, ce taxi ?

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Paraboles

Ici les phrases gonflent, on les touche, voilées, et les retient en fin de compte moins qu’on ne les emporte ;
Le langage est boisson, nourriture vivante, et la phrase est contredite, les idéalismes, les monismes, tous les impératifs sont contredits.

Ici le langage est boisson…
C’est la mer allée dans son manteau d’algues et d’étoiles, l’odeur empêchante du jus de citron, la texture saline des glaciers, la dialectique insondable des lacs et de la vase quand des bulles éclatent à la surface, à cause des crabes amoureux : leurs coups de ciseaux.

Nourriture vivante…
Le pain de chaque jour n’est le symbole de rien, et n’est pas un aphorisme ou une punchline ; mais du pain, le vrai pain, celui qu’on donne aux canards du Jardin des Plantes quand il est dur, la croûte, le quignon devant la tonnelle de la boulangerie ; celui de la sauce au fond des assiettes, et des prisons.

et la phrase est contredite…
Les épis pousseront malgré le vent et les ronces, à travers la meule, dans la stupeur clinique et la falsification du calcaire, où ils grelotteront comme des insectes.

Les idéalismes…
Le chien dix fois, cent fois frappé par celui qui ne veut être son maître, reviendra toujours à la caresse, y reviendra malgré les coups, les injures ; bâtard d’Un homme avait deux fils…, galeux et inconséquent, miséricordieux.

Les monismes…
Les ouvriers de la onzième heure près de ceux de la première, maigres, affamés, le dos détruit par le labeur, sur la place du village, la place proverbiale du village, tendent leurs mains à une aumône qui n’est pas celle de César : soixante millions de pièces d’argent.

Tous les impératifs…
Dans la main l’eau pure donneuse de vie, ses reflets satinés, son sable, son mystère désaltérant, sa caféine, son tambour, ses formes imprévisibles, sa goutte inexplicable ; il suffira de boire cette eau pure!

…sont contredits.
Absence du juge, sa chaise vide, absence du maître d’école, personne pour lire la conclusion de son livre idiot. Un rayon de soleil traverse la vitre froide et sale de la bibliothèque. Une vérité impréhensible et une justice incompréhensible, tisonnées d’amour, dirigent la Vie de qui-sait-écouter vers ce point du Temps et de l’Espace que l’Éternité, par amour, a marqué d’une Croix. Tout droit vers la Beauté!

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Sable

D’où viennent-ils ces grains ? De quelle tempête solide ?
Quelle fracture les a laissé passer ?
Hier, où étaient-ils, sur quelle plage ? Dans quel cerceau interstellaire ?
Qu’est-ce qui est mort sous leurs lettres ? Quels signes le Verbe y a-t-il tracés en Pericope Adulterae ?
Poussière, poudre, océan, miroir, sphères !
Rien, sur eux, ne tient. Ils ne retiennent rien ;
Et la plaie se referme aussitôt que la griffe a passé. Ton pas, l’enfance, les points de suspension à tes pieds…
Solitude, combien de fois me faudra-t-il par ta faute réinventer le Sahara ?
Hier, y avait-il un garçon à ton bras ? Je le hais, j’étouffe, je mens, je t’ai menti… mais déjà la mer monte, et le Temps a de l’appétit.
Jeunesse, combien de temps encore me faudra-t-il penser à toi ?

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Forêt

J’entends les graisses bouillir sous ta peau, ton supplice, tes rhizomes nerveux torturés par un sel millénaire, et derrière la clôture ton amant, un bouc, un horrible bouc… mais tu parles, sorcière ! la nuit tu sais parler !
Tes pivoines blanches et roses ont vidé leurs joues dans la coquille de mes trouvailles d’enfant. Ton miracle sans vertu, ta fièvre, un autre nom pour l’obscénité…
…m’emportent aux cascades, aux épines hésitantes !
Ronron de sous-préfecture, chemins, faons, plaques de fer, poules d’eau au bec rouge cassé, hasards plus ou moins parfaits…
Les cerfs ont déchiré leurs bois charnus sur le système de tes acacias. Les tarentules ravageaient les écorces à la recherche de la sève qui, parait-il, donne à la mort la saveur du canard à l’orange,
Et les lances des cyprès, dans le vent… leurs nuées spermatiques !
Dieux romains ! esprits des eaux ! Qu’avez-vous pris sur terre que vous sacrifierez à la clarté ?
Qu’est-ce qui est mal en vous, vivant, et nous a précédés ?

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Prédécesseur

Pourquoi ai-je l’impression que la lumière se trouvait déjà dans mon œil deux ou trois secondes avant qu’y fût la clarté ?

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Vin

à Guillaume Boussens

Nulle matière n’est du langage comme celle-là,
Qui tout entière est en ruptures, en conjonctions salines, en apostrophes divinatoires et en claquements de langue ;
Et se trouvait déjà dans l’ombre avant que l’ombre fût, tout entière substance et transsubstantiation, signe et signature,
Nulle part le ciel comme en elle n’a été cousu à la terre, aux antimoines, aux vagues immobiles du calcaire, aux souvenirs des tyrannosaures, au fer, au Temps, à la glace, à la vapeur ;
Nulle part physique et métaphysique ne furent à ce point confondues,
Nulle part comme en cette couleur n’est chaque couleur, c’est-à-dire chaque mot, du plus sinistre au plus sensuel, du plus ramassé au plus lyrique, au plus vrai, au plus éthique, et jusqu’au plus mafieux : « silence ».
Nulle part Dieu n’existe comme en ce sang où les catholiques n’osent plus tremper leurs lèvres,
Et nulle part il n’est Dieu comme au pressoir, sous le déluge et le fouet, à la flamme, à la couronne d’épines du pressoir…
Nulle part la mémoire n’a embrassé le mystère de l’intuition comme dans l’ivresse de la treille,
Et nulle part la pierre du tombeau n’est aussi facilement roulée qu’en ce lieu où l’ange cinq mille ans avant le Christ, déjà, l’attendait ;
Où Cana est Calvaire,
Et d’où l’épi a surgi, liquide — arche d’alliance ouverte ! onction éternelle !
La durée qui altère et détruit, l’élève et le déploie ; la fermentation le purifie et, ce faisant, sous la mort — sous l’orifice compact de la mort — la promesse grandit…
La liane du raisin poussée sur la Croix bientôt (bientôt mon frère !) la soulèvera.

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Diamant

Entrer par cette facette dans la danse inattendue des remords, en sortir moins diffracté que rassemblé,
Et se perdre.
Briller. D’où la lumière est advenue : consentir…  
Le ciel tout entier s’agite en ce point de feu sous la paupière,
Et avec lui la brisure sans fondation de l’océan, l’hystérie d’une fée, les suppositions d’un juge, la glace épaisse et nécessaire à chaque percée dans le langage…
Chaque tentative rageuse !
Qu’est-ce que le mineur a déniché quand, à moitié mort dans son coup de grisou, il a planté sa main sous l’œil du diable jusqu’à…
Qu’a-t-il découvert qu’aussitôt il faudrait perdre ? Quel or est-ce là que tant d’argent voudrait remplacer ?
Ce mystère, je l’avais fait tailler pour toi dans un gouffre de tout ce qui par ma conscience n’était pas encore là…
Tu as ouvert la terre pour me tirer d’entre les morts, tu as dénoué l’eau dans la pierre, tu pleurais, je t’appelais dans le miracle du destin, tu me sauvais.
Je me souviens très bien de ce jour-là, un douze mai : les gouttières de fer blanc, le claquement des couteaux, la fêlure d’une capitelle en laiton, les grains de colle sous tes ongles cassés…
Je l’avais fait tailler pour toi, je me souviens, je me souviens très bien du jour où tu l’as passé à ton doigt.   

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Sombre comme la tombe où repose mon ami

à Joseph Ponthus-Le Gurun (1978-2021)

À quoi bon tendre l’arc si l’archer est perdu ?
Que fera-t-on des cloches quand les clochers ne seront plus ?
Ange-ours au cœur de mousquetaire, es-tu ce soir à l’intérieur des phrases, dans le roulis du contre-jour ? Quelle est cette farce qui t’a plu ? Es-tu sur les triangles de tes plages à patates ? Ton équilibre, funambule… où le caches-tu ?

Les vastes cheminées des usines, qui dégueulent si bien, seront-elles enfin capables de pleurer ? Les têtes de crevettes sortiront-elles du néant, comme d’un Caravage ? Ce serait là la moindre des choses il me semble…
Les lichens filandreux grimpent dans les bistros sous la cible, le fanion, la bière. J’entends moucher l’éclair. Et l’azur celte ! La dignité ! Le drelin des vipères !

Ange-ours au cœur de mousquetaire, ton paletot n’est pas crevé. Les foins d’orient brûlent déjà sous les icônes, mais ta phrase, je l’ai vue, a bougé. Elle bougera encore !
Grand phrère, reviens, reviens par la paille, l’échelle, reviens dans la Croix, dans l’hémistiche de mes prières, hante-les, abrite-toi, mais reviens, par pitié, défends-moi !

Reviens dans le silence. Parle. Détruis-le. Sois dans les mots que tu as domptés. Sois dans la coquille, et les joues du tabac, le chocolat au lait, dans Marx, chez Guillaume Apollinaire et Dumas, dans le cuir, le vin, le sel et l’angle mort des forêts, dans l’antenne des Muses ! Sois partout, puisque tu n’es plus là…

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Soleil

La chaîne hallucinée frappe sur l’antenne du silence, trois fois, quand viennent les premières auréoles, les premiers signes.
Le coton s’évapore et s’attrape en lambeaux tantôt rosés, tantôt gris, dans les filins de la forêt.
Ô fausses tempêtes, noms superbes, lattes évidées ! — ah, et ces coups de couteau dans la main chargée d’enregistrer !
Quelle promesse apportez-vous que nous sommes incapables d’entendre ? Quel hymne ? Quel sacrifice empêché ?
La ligne de feu se dilate. Elle capillarise les étoiles. Ce n’est donc plus l’heure du Poète ! Dieu revient ! La Croix !
L’ombre remplace la fumée. L’encens s’abîme dans les flûtes à champagne. Rien encore n’a été pardonné.
La vision prend. Elle s’arrête sur les lignes des choses. Elle projette ses apriori synthétiques sur le cube blanc d’un œuf et sur le liseré d’un soutien-gorge,
Et ce faisant, elle synthétise ! elle arbitre ! Croyant bénir, c’est vrai, elle bénit !
La théologie du point du jour devient science physique quand Cybèle depuis sa chaire a taillé dans le granite son amphithéâtre magistral.
Regardez ses phrases dans leur taffetas ! écoutez l’opiniâtreté de son matérialisme ! Cartésiens, notez !  élèves de Staël, en piste !
Midi… Le jour est partagé. Son fil à couper le beurre a désossé l’argument. Tout est fixe Seigneur, dans ta flamme, ta Pentecôte soudain… Tout est figé !
Je suis, j’existe, mais ce n’est pas ce qu’on m’annonçait. Le désir brûle debout sur l’estrade gluante d’un instant qui aurait dû, mon Dieu, s’expliquer. Il est midi, c’est la pitié ! Il est midi dans le velours : une pointe de fer !
L’éternel recommencement tergiverse comme au bord des lèvres le miroir d’un baiser.
Puis l’alliance tombe, et c’est la rampe douce : la chute des anges vers le soir.
L’après-midi déroule son tapis de fleurs irréductibles à leurs noms. Les catégories s’enchâssent dans le tronc des arbres morts et sur le ventre dodu des patrons dans leur sieste.
Les adolescents font l’amour émus de part en part, cependant que les volets fermés dessinent sur les murs une géographie de l’héritage.
Les usines rotent. L’océan sous la croûte s’essaye à des combinaisons spirituelles, mais n’esquisse rien de notable sinon ce hiéroglyphe vert qui a tant fait parler.
Dans les blés près de l’ancienne colline, les cœurs se rétractent. La charité est tenté…
Le vent recense parmi les lueurs celles qui ont encore une question à poser.  
Les hiboux griffent le pédalier des orgues antiques. Les crapauds sont moins romains mais chantent eux aussi et, comme eux, ils fouillent les mystères de l’appartenance.
La ronde des planètes, l’alcool, les cris de la mère qui en voudrait davantage, les billets de banque en quatrième de couverture, la sueur des enfants…
Demain, le jour recommencera.
Aujourd’hui, demain, demain…

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Deux voies possibles

Deux voies possibles pour être libre : la sainteté ou l’art. Et aucune autre. Aucune. Celui qui n’est ni un saint ni un artiste n’est pas libre, et ne peut pas non plus être libéré. De nombreux maux du genre humain sont liés à cette dernière observation : ceux qui ne sont pas libres croient pouvoir être libérés autrement que par l’art et la sainteté. Ils font la guerre, les douze travaux, ils militent, ils taylorisent, se justifient, jugent, débattent, inventent, “progressent”, cherchent, arrangent, baisent, mangent, sautillent, s’exercent, jouent au tennis et font de la course à pied… et ce faisant ils tuent, se tuent, ils se décentrent, se divertissent, s’enferment, s’aliènent.

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La mort d’Icare

Le lys des dunes avait installé dans la grande tranche de la mer son nid de sable, et dans le ciel un lacis de sel,
Quand dans un mur compact et translucide comme du verre blindé ou de la glace par moins trente, une ombre, molle et angélique, se leva.
Nous volions Icare et moi depuis six jours et sept nuits au-dessus des récifs, à travers la tempête. Nous traversions le feu, le yaourt, la cendre, à mi-chemin de la terre impensable et du ciel impossible — disons, pour faire vite, quelque part entre Tolstoï et Dostoïevski ;
Quand cette ombre se leva : l’inverse d’un serment.
Notre liberté aussitôt devint grise et impure, semblable à celle de l’eunuque devant son ancienne maîtresse, sa petite amoureuse des temps jadis… Les dieux, hein, n’existaient pas.
Qui peut comprendre ça ? Icare ne s’est pas, comme on dit, “laissé emporter”. Il n’était même pas orgueilleux ou pressé.
Qui peut comprendre qu’en dehors de la geôle l’appui manque au cœur de cette paroi épaisse et froide qui l’empêchait d’être avec l’autre, l’inconnu au masque de fer, l’étoile de la cellule voisine, tout en lui permettant de communiquer avec lui ?
Qui peut comprendre qu’en plein vol Icare n’avait plus que lui-même, et moi, c’est-à-dire l’ombre de lui-même ?
Et comprendre cette logique qui n’a rien à voir avec la folie dont on l’accuse, mais procède au contraire d’une intelligence de la terre et d’une méthode d’artisan;
Qui peut comprendre que cette logique l’ait poussé à la fois vers le soleil et la mer ?
…et savoir que la damnation c’est ça. C’est exactement ça !
Icare, lui, savait. Icare l’avait compris.
Quand l’autre n’est plus là pour l’entraver, le désir d’être cède à celui d’avoir été.

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Maître et possesseur

Les fonctions animales sont au fond du café à sept heures près des abattoirs industriels : le trait de cocaïne de l’équarrisseur,
Je ne sais pas le dire autrement. Elles sont là. Ce sont elles. La bête se mouche. Son fumet est royal.
Il faudra boire encore un whisky de supermarché, et vomir pour sentir dans la peau l’hypothèse de la grâce, la certitude d’un vice civilisé.
Le paganisme n’est pas un tam-tam sous les étoiles glacées du Capricorne. C’est l’interligne des Droits de l’Homme. C’est la deuxième lecture du Code Civil. Ce sont les licences IV affichées sous les tonnelles de mon adolescence comme un appel du 18 juin.
Le sacrifice quant à lui n’est pas sous la lame, à l’autel, mais sous l’âme, à l’hôtel, et le sang sur le menton de la Pythie a l’apparence du sucre — et le linceul est un préservatif !
Quant aux temples, ils ne sont pas dans le marbre constellé de Sicile ou sous les océans lactés de l’Atlantide,
Mais dans les ports, et plus exactement dans la vapeur d’urine quand la neige grise est aux rambardes des bateaux, ou bien au Mexique, ou bien chez Héraclite. Le temple cette fois, celui qu’il faudra reconstruire en trois jours, est dans la peau morte du Temps domestiqué. Il est dans les chants militaires, les agences, les marécages freudiens, dans les médicaments des éditions de poche, et, peut-être, dans ce craquement du point du jour quand la sirène des ouvriers, celle qui prévient les accidents, est en panne.
Les fonctions animales reviennent, croyez-moi ; elles reviennent, elles sortent de leurs tanières qui n’étaient pas comme on pensait au fond des galaxies du Neandertal ou chez les troglodytes, à Pergame — qui n’étaient même pas dans le Coran ou dans le Capital! —
Mais sur la Côte d’Azur, dans la crème, dans les congés payés, sur Netflix, dans le porno quand l’homme sans visage humilie sous son nacre une femelle aux ailes d’ange, dans les néons violets, dans le taux directeur. Baudelaire je crois l’a écrit quelque part. La nuit de l’Homme est éduquée.

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Invitation

La ville quand elle remplit le formulaire du soir et quand les barbelés de l’horizon arrachent au jour sa peau morte ;
La ville affamée quand elle commence à avoir froid ;
Et lorsque dans ses rues les moins bien dessinées, enlaidies par une certaine idée de la justice sociale ;
La ville, ma ville adorée, commet l’irréparable.
Ses drapeaux se replient au frontispice de la mairie,
Ses lampadaires allument leurs torches du Nouvel An
Et l’essaim se remplit de bruits de couteaux et d’assiettes, au point du jour scarifié ;
Alors les enfants exigent que la chambre reste ouverte (ils savent !)
Et le diable dans son long manteau noir est de sortie — élégance légendaire, quelque peu ridicule, Adam gourmand et fier —, le diable, le bon vieux diable…

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Le phasme et le caméléon

La pensée est un caméléon : elle ressemble à ce que l’esprit lui a donné à manger. L’esprit est un phasme : il ressemble à ce qui est immangeable.

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