Le morceau de tissu

Ce suaire, n’en faites rien. Surtout ne le nouez à rien. C’est un tissu vivant, transsubstantié, une substance fertile, un cuir dans lequel on pourrait planter un grain et aussitôt le voir éclore. En le cousant à de vieux tissus vous détruirez ceux-là, car ils seront incapables de s’adapter à la tension et à l’élasticité de celui-ci, et vous abîmerez celui-ci, parce qu’il aura essayé coûte que coûte de fertiliser ceux-là. Simone Weil avait raison : le Nouveau Testament est autonome. Il a transformé la morale crantée des Pharisiens en miséricorde liquide, et leurs interdictions haineuses en permission amoureuse. Aime, aime, aime, et fais ce que tu veux.

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Le fruit inconnu

Je ne l’ai pas eu longtemps dans la main, quelques secondes à peine, ce fruit, ce fruit de rien, une sensation molle, tiède, collante, un petit sac de grains. Je ne le voyais pas. Je sentais seulement sa demi-corolle, sa peau, son duvet laiteux. Jamais je n’avais touché un fruit comme celui-là. C’était comme de la marmelade d’orange réchauffée à l’intérieur d’un kiwi, avec un parfum d’encens, sucré mais âpre, un parfum de sirop pour la toux passé à la flamme. C’était une goutte d’huile solide et duveteuse. Je ne le voyais pas. Je l’ai mangé.

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Jour…

Graisse stellaire

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Le collecteur d’impôts

La paume de sa main c’est sa main, et sa main tout entière c’est l’action de sa main. Le collecteur est collection. Il prend, il entrepose, il soumet. Pour être, dit-il, il faut payer. Cela doit vous coûter quelque chose. On n’est pas quitte à la naissance. À la mort on n’est pas acquitté. Et ce faisant il pisse une colle acide où barbotent comme en un bain de lait les serpents nouveau-nés du Trésor Public. Ses jambes sont fondues à sa chaise épineuse et ses dents pointues dessinent autour de sa langue de petites pointes noires et violettes. On dirait une vieille fleur gluante. Il a les yeux dans les narines, le cheveux rare et rabattu sur son front proéminent, la bosse des mathématiques. Il est dans l’ombre détestable — près du rocher sacré de la Raison d’État. Ses contemporains se tiennent aussi éloignés que possible de sa présence où ils risqueraient d’être pris comme à des barbelés. Pourtant un jour l’un d’eux s’arrêtera et posera son regard plein d’amour sur cet homme, sur cette main, sur cette action indigne, en lui disant : “Suis-moi”. Et ce jour-là le collecteur se dépliera, se lèvera, et, plein d’amour, le suivra.

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Concerto pour piano n°21 de Mozart, 3ème mouvement

Chère Radio Classique,
Je vous écris pour une raison un peu spéciale : cette nuit j’ai fait moi-même accoucher ma femme de notre troisième enfant à 4h30, tandis que sur votre antenne était diffusé le 3ème mouvement du concerto pour piano n°21 de Mozart, joué par l’orchestre de Varsovie et P. Anderszewski. Nous n’avons pas eu le temps d’arriver à la maternité. Il a fallu arrêter la voiture en pleine rue et tout faire là, avec cette musique, au milieu de la ville déserte. Ce 3ème mouvement maintenant je le connais par cœur, et j’ai l’impression de le comprendre mieux que Mozart ne l’a sans doute lui-même jamais compris. Le piano lance et ramène les cordes. Il joue du violon. C’est lui l’archet ! Enjoué d’abord, il se met à réfléchir. Puis la légèreté revient comme une mousse lie de vin, soulevée depuis le sol, montée en neige. Inutile de réfléchir. La solution est ailleurs, dans un appareil plus immédiat. Il ne faut pas concevoir mais recevoir. Les notes ont une direction. Elles sont attachées quelque part. Et puis il y a cette accélération, ces coups d’épée dans le vide, tornade métaphysique absurde, jusqu’à une entente improbable, et pour finir un tremblement inattendu mais équilibré, un mystère spongieux, et par-dessus : l’aiguillon de la vie…

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Avant la longue flamme rouge (2020)

Roman paru aux éditions Calmann-Lévy le 2 janvier 2020.

Avant la longue flamme rouge

«  Il essaye de courir en poussant sa famille devant lui, mais un hurlement ouvre le ciel et  une  mitraillette frappe des millions de coups de  hache partout en même temps. Dans le Royaume, il y a des vrombissements lointains.  »

1971 : le Cambodge est à feu et à sang. Saravouth a  onze  ans. Sa petite sœur Dara en a neuf. Leur  mère  enseigne la littérature au lycée français. Leur  père travaille à la chambre d’agriculture. Dans  Phnom  Penh assiégée, le garçon s’est construit un  pays imaginaire  : le  «  Royaume  Intérieur  ».

Mais un jour, la guerre frappe à sa porte. Les fondations du  Royaume vacillent. Séparé de ses parents et de sa sœur, réfugié dans la forêt sur les rives du Tonlé Sap, Saravouth devra survivre dans un pays en plein chaos, animé par  une  volonté farouche de retrouver sa famille.

Inspiré d’une histoire vraie, ce roman restitue une épopée intérieure d’une rare puissance.

 

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Le scandale des couleurs secondaires

Les couleurs primaires disent ce qu’elles veulent. Elles parlent, elles annoncent. La mer est bleue. Le bleu c’est la mer. Il la résume, il la porte. Le ciel est bleu. Le bleu porte le ciel et la mer ensemble. Il leur ressemble, il les assemble. Planète bleue, baleines bleues : c’est toujours le ciel et la mer en même temps, dans un même endroit qui est à la fois l’un et l’autre. De même pour le feu et le sang. Il n’y a pas le feu d’un côté et le sang de l’autre. Il y a la couleur rouge, qui est feu et sang. Le feu et le sang sont la même chose. Ils sont la couleur rouge. “Vin rouge” signifie “Vin qui est à la fois feu et sang”. Le jaune quant à lui est or et soleil. L’or c’est le soleil ductile. Le soleil c’est l’or volatil.

Les couleurs secondaires ne sont rien. Ce ne sont pas des choses. Elles ne disent rien. Même quand elles apparaissent, ce sont des mots sans chose. Ambigües, “à définir”, scandaleuses… Elles sont l’entre-deux, la gelée tremblotante d’une apocalypse incomplète.

La couleur orange n’est pas un mot mais n’est pas non plus une chose. Quand on dit “une orange” on a l’impression de désigner le fruit par sa couleur, mais quand on dit “les nuages orange” on a l’impression de définir une couleur grâce à sa parenté avec un fruit. Si le crépuscule est orange, c’est parce que le mot “crépuscule” est utilisé pour désigner aussi bien la naissance du jour que la naissance de la nuit, c’est-à-dire la mort du jour. Ne vous trompez pas : ce n’est pas parce que le crépuscule est orange qu’il est ambigu, mais bien parce que le crépuscule est ambigu qu’il est orange.

Le vert aussi est crépusculaire, puisqu’il est censé désigner à la fois la nature au sommet de la vie et la pourriture, c’est-à-dire la nature au soir de l’agonie. Le vert tire la nature de la roche pour la rendre à la poussière. Quant au violet c’est déjà le noir, les profondeurs retournées, la vraie couleur de l’enfer, celle du sexe, des sexes, cavernes iridescentes, fleurs empoisonnées, fumerolles, chiens maudits, planètes gazeuses, étoiles effondrées. Suçon au cou du créé. Cicatrice d’un inceste intergalactique.

Le violet, le vert et l’orange nous menacent. Ils montent, glissent… Ils veulent prendre le ciel et dissoudre la terre. Ils nient la vie, car à la racine de Tout rien n’est orange, vert ou violet.

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