Insomnies

François avait mal dormi dans sa chambre d’hôtel avec sur le meuble des hortensias synthétiques et des bonbons acidulés à la menthe et à la fraise des bois. Le matelas était rembourré, aucune raison de se plaindre à l’écolier pâlichon embauché pour distribuer aux clients les clefs et les indispensables dépliants ; quant à la température dans l’établissement elle était tout à fait acceptable, malgré le froid métallique sur lequel un vent descendu depuis les récifs pointus de Gaspésie soufflait comme sur un feu qu’on attise ; seulement voilà que depuis quelques mois il n’arrivait plus à trouver la bonne position (celle capable sur demande de voir deux fois midi au cadran). Son excitation en sortait grandie, de même que ses colères ou certaines trouées mélancoliques ; bizarre sensation d’être à la fois plus humain et moins là.

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La méthode hégélienne, une forme participative d’objectivité

Hegel ne pense pas contre lui-même mais contre soi-même, il engage le lecteur. Cette forme de dialectique conjointe est assez étonnante et, il me semble, malgré tous les prétendus imitateurs de Hegel, inimitable, ou en tout cas inégalée. La contre-pensée (aufhebung) génère un “avec” qui fait du lecteur le support de la pensée au même titre que celui qui pense, de sorte que la pensée n’est pas soumise, comme c’est le cas en général, au lecteur, mais supportée par lui. Voyons cet extrait des Leçons sur la philosophie de la religion :

Par la pensée, je monte vers l’Absolu et me dresse au-dessus de toute finalité ; je suis conscience illimitée et en même temps conscience de soi finie, et cela en accord avec la totalité de ma constitution présente empirique. Les deux côtés se recherchent et se fuient en même temps. Je suis, et il y a en moi et pour moi, ce conflit mutuel et cette unité. Je suis le combat. Je ne suis pas l’un des combattants. Je suis au contraire les deux combattants et le combat lui-même.

Ici, le “Je” a une consistance double, qui engage le lecteur. Sans devenir ce “Je” le lecteur y participe, de sorte que la pensée produite participe du lecteur. Hegel ne s’efface pas, au contraire, il se dévoile et, ce faisant, rend soluble sa pensée dans la pensée du lecteur. Il en ressort que la phénoménologie est moins un subjectivisme, comme je l’ai cru longtemps, qu’une forme verticale et “participative“, dirait-on aujourd’hui, d’objectivité.

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Juillet 1969

Marcher sur la lune n’a pas servi comme certains l’espéraient à vaincre la mort, mais à l’imaginer toute nue.

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Vulgarité (définition)

Est vulgaire n’importe quelle attitude consistant à ne pas voir dans sa relation au reste du monde (les êtres, les choses, les concepts, le néant, l’histoire) un rapport à soi-même, ou dans le rapport à soi-même une relation au reste du monde. (Pensez à la plage…)

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Avenue de la Gloire — Guilheméry — Côte Pavée

Sur ce flanc, au-dessus du Canal, les maisons toutes différentes, mais toutes pareilles, tirent à elles la nappe orangée du centre ville. Chaumière des moustiques, le cimetière n’a pas de vocation. Les petits magasins clignotent. Feux rouges, verts, les yeux de la colline. Le lycée Saint Joseph ressemble à une piscine municipale en faïence bleu ciel. Le Caousou à un manoir grand siècle, un jour ce sera une maison de retraite. Les scouts dévalent l’avenue Camille Pujol et l’avenue Jean Rieux. Entre ces deux, la concurrence est subtile, d’un côté la lumière, Balma, le Caousou, de l’autre l’ombre fraîche, la place de l’Ormeau, la route de Revel, Saint Joseph. Chacun ses pizzérias. Les cyclistes sont courageux mais crispés ; sur leur passage les dames s’adossent près des rails. Quant aux petites familles, elles investissent : une maison, un jardinet, papa a acheté des outils. On monte en grade, maman a retrouvé un vieux copain avec qui elle déjeune le midi.  C’est notre Saint Cloud (le Busca Neuilly). Le genre de quartier où les chiens ont des gantelets et les lampadaires des prénoms.

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Canal du Midi

Sous la main de Michel-Ange, la courbe et le pli sont moins créés que rendus. De même, sous celle de Riquet, le canal du Midi. Avant de vouloir le temps, Dieu avait voulu ce trait d’eau verte, cette terre et ces arbres blancs et gris ; ces reprises, ces décrochements en pente douce au-dessus des péniches calmes, et ces mystères à gueules d’écluses — à dix-huit heures, ces gouttes de lumière. Riquet n’a rien voulu que ce que voulait Dieu. Il a concrétisé dans les positions de la pierre un plan inscrit dans les dispositions du ciel. Riquet, autrement dit, fut un artiste, et c’est parce que le canal est une œuvre d’art, son œuvre, qu’en le longeant on a moins l’impression d’être en présence d’une rivière dans son lit que d’un couteau sur l’autel. Les barques noires prennent des tours funestes, et les clochards édentés près du Pont des Demoiselles ne sont pas miséreux mais la misère du monde. Le temps est catégorique, et quand l’orage y vient on est à l’intérieur de la foudre. L’eau a une couleur d’émeraude à peine délogée, mate et terreuse, pupille souterraine. Les platanes surgissent des profondeurs et se développent en millions de ramures squameuses. Le ciel, le soleil, les nuages y vibrent comme dans un orgue couvert de peau. Parfois un cercle trahit la présence, sous la lèvre, d’une poule d’eau infiniment joyeuse, son bec rouge, ou de quelque autre créature, les ragondins, les crapauds malades. Aux paradis, leur lot d’enfer. Les pêcheurs s’inquiètent ; l’un d’eux hier a remonté sur le halage l’aile déchirée d’un ange ; elle bougeait… Au loin, les clochers, les ports, l’épiphanie des champs de blé — Montgiscard, Carcassonne, l’Empire ! Au loin, les plaines ravagées ! Ici, le silence aquatique, les appréhensions amphibies ; ici la ligne brune où les suicidés face à l’eau ont l’air de nager. De Toulouse, la trachéotomie… Le sourire de Gwynplaine, justice naturelle !

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Les récifs de la médiocrité

L’entorse drainée et les points de peau détachés — le vin bu, ami, il est temps de penser. Sinon à quoi auront servi sur la conscience, depuis l’hiver maternel, ces coups si réguliers et rouges ; sinon à quoi aura servi la peur ? Qu’aurons-nous pris, mon frère, quels signes aurons-nous dégagés, qu’il eût fallu garder dans un nid sombre et doré ?
Les récifs sont nombreux, et la voile mouillée, lourde, tiède. La pensée si l’on n’y prend garde cèdera le pas aux récompenses : sur le rivage, des femmes géniales nous appellent, une famille, on pourrait accoster et prétendre. Qui sait, ils nous nommeront peut-être, et c’est sûr il y aura des boissons, du nard et des lits, un matelas blanc dans le cercueil. Vigilance, gabier ! Les anges ne sont pas aveugles, mais trop détachés de la terre pour imaginer que l’être humain de ce temps n’aura de cesse de viser leurs chevilles.
A genoux sur le faîte d’une pensée qui n’était pas la mienne, j’ai trouvé ce matin ces trois mots : amour, acier, fonction. La planche était reprise autour du marteau, et mes amis nombreux avaient retranché sans parler la viande de leur repas. Un cochon de lait et un lièvre nourri au trèfle couvaient maintenant une braise sans flamme, précise et sonore. Pour eux, des promesses, pour moi des diversions. Je voulais leur parler, et comprendre grâce à eux ma condition, entendre ces mots, et avec eux bénir l’aurore, mais ils voulaient se taire et manger, manger, manger.
Faut-il avoir faim, faut-il être seul pour penser ? Qu’est-ce qu’on ne partagera jamais ?

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