Histoire de la pensée

Je l’ai vu, après le coin de l’immeuble, je le jure, mais qui ? Des ongles avaient poussé à la place de sa barbe. Socrate ? Non. Platon alors, ou Aristote ? Qui d’autre ? Anaxagore ? Il courait. Il se tenait les testicules. Marc Aurèle, ce pitre ? Non. Descartes ? Bien sûr que non! D’Aquin ? Non plus. Était-il arabe ? Tout le monde est arabe. Croyait-il au feu ? Croyait-il au noos ? Lui as-tu demandé ? Non, il courait ! Était-il chinois ? Non. Peut-être un Allemand ? Kant, c’est sûr, se serait arrêté. Nietzsche, cette salope, se serait retourné. Et Heidegger ? Heidegger aurait dit quelque chose. S’il n’était pas allemand, était-il français ? Il était habillé. Dans ce cas, italien ? Trop distingué. Anglais ? Trop simple : il courait simplement. Où allait-il ? Il avançait. Vers où ? Devant. Et à côté ? Aussi : ses pas étaient chassés. Tirait-il quelque chose ? De vieilles idoles et des machines en fer, accrochées à des lianes de chanvre. Mais des crucifix, en tirait-il ? Non, je l’aurais remarqué. Alors, c’est un Hindou, ou bien un Aztèque, ou bien un Japonais. Je ne crois pas. A-t-il crié ? Il criait oui. En fait, il n’arrêtait pas de crier. Et maintenant, où est-il ? Parti. De quel côté ? Allo, est-ce que tu m’entends ? De quel côté est-il parti ?

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La rose et son résidu

La fleur m’a dit :
— Bouge !
— Je ne peux pas, j’ai rendez-vous.
Elle a répété :
— Bouge !
— Je ne sais pas.
— Alors la mort viendra avant ce soir.
Elle était belle. Elle est tombée. Avais-je seulement existé ?
Qu’est-ce qu’une fleur est pour son ombre lorsque celle-ci l’a plantée ?

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La fève

On entre dans cette boutique par une porte à galandage. Sur les étagères se trouvent de grands pots remplis de lait en poudre. Certains ont des reflets vaguement rosâtres, mais tous ont exactement les mêmes dimensions, et sont remplis jusqu’au bourrelet de verre qui, dedans, marque le niveau. Pas un grain de plus dans celui-ci ou celui-là. La boutique est propre. Le parquet ne grince pas. Une femme se tient derrière un comptoir, au sourire d’automate. D’abord, on croit qu’elle écarquille les yeux, mais en réalité elle n’a pas de paupières. Elle ne dit rien. Elle vous regarde. Elle prend l’argent. Elle compte. Puis elle attrape un pot sur une étagère. Pour moi le troisième à droite, sur le mur de gauche, la deuxième étagère en partant du bas. Pourquoi celui-là et pas un autre, plus facile à attraper ? Je n’en sais rien. Je n’ai pas osé demander. Elle était silencieuse, mais n’était pas antipathique. Elle avait l’air de cette chienne dont les maîtres sont morts et que le gardien du cimetière de Terre-Cabade laisse errer depuis maintenant huit mois près de leur tombe. Dans le pot qu’elle a ouvert sans l’infinie précaution à laquelle je m’attendais, elle dépose une fève tirée de sa poche, et revisse le bouchon en fer. J’observe la fève. Elle est verte et fraîche. Son apparence provoque chez moi un sentiment que je croyais réservé à l’époux à qui le médecin annonce que l’épouse, qui n’avait plus que quelques jours à vivre, est finalement tirée d’affaire. Après avoir poussé le pot dans ma direction, sur une dizaine de centimètres, la femme compte une nouvelle fois les billets de banque, et m’en rend un, l’air désolé. Normalement l’appoint y était, mais là encore je n’ose pas questionner la femme. Elle me donne le pot de verre, et me souhaite une bonne journée. La fève, déposée sur le lait en poudre, n’a pas bougé. Avant de quitter le magasin, je me retourne. La femme n’est plus derrière le comptoir. Il n’y a pas de porte au fond de la boutique. Elle s’est sûrement couchée, c’est pour cela que je ne la vois pas, mais ça ne m’intéresse pas car j’ai eu ce que je voulais : mon pot de verre, ma fève, mon lait. Je traverse la rue. Un automobiliste fait mine de me laisser passer, mais tout à coup, il accélère, je hurle. Mon pot de verre est tombé. Le lait est répandu, je tombe à genoux. La voiture a disparu. Je n’ai jamais été aussi désespéré. La fève est sous la poudre blanche, humide, sur le béton. Je remarque autour d’elle de petites ramures végétales, des cornes minuscules, bizarres, qui n’avaient pas encore poussé il y a quelques secondes, et qui maintenant gigotent à peine, elles vivent, elles meurent, elles mourront, et elles auraient vécu si seulement le pot ne s’était pas brisé. J’essaye de rassembler le lait en poudre qui me colle aux doigts. Des morceaux de verre cachés sous les monticules visqueux me tailladent les mains, et mon sang se mêle à la poudre, tandis que la fève agonise entre ses tentacules. J’appelle à l’aide mais il n’y a personne, plus de voiture, aucun passant, la rue est froide, longue et vide. Je suis terrorisé comme un enfant. Il faut que je retourne voir la femme, mais évidemment sa boutique est fermée. Je tambourine à la porte, il ne se passe rien. Impossible de voir à l’intérieur, à cause du rideau tiré. Je pleure en tenant la fève, je la serre contre mon ventre, et je colle ma face dans le lait, sur le béton, le sang pâteux. Les tentacules ne bougent plus. Alors je rentre chez moi et j’allume la télé.

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Pythagore

Si on avait dit, vraiment, aux collégiens de France, qui était Pythagore, ce qu’il a démontré et ce en quoi il croyait. Si on leur avait dit que ce fameux théorème dont ils venaient tout juste de découvrir la droiture prouve qu’il n’y a de vocation humaine qu’à l’humilité. Si on leur avait signifié que la mesure de la diagonale du carré n’est pas accessible à la raison, et qu’elle ne le sera jamais, et que c’est cela, précisément, que Pythagore a démontré… L’horreur générale dans laquelle nous vivons, qui n’est pas le résultat de l’idéologie comme certains se plaisent à le croire mais bel et bien de la connerie, le résultat d’une connerie généralisée, cette horreur là, aurait pu être évitée.

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L’Amour se donne du Mal

On ne peut pas comprendre l’Amour, parce qu’on ne peut pas comprendre le Mal. L’incompréhension de l’un a besoin de l’incompréhension de l’autre. Le mystère de l’un, c’est le revers de celui de l’autre. Cela va avec la liberté. Cela va avec la Genèse, qui n’éclaire rien mais qui “fournit”, si l’on peut dire, le mystère.

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L’andouille

L’andouille qui a tourné le dos à la Croix voit son ombre sur le sol et pense que c’est celle d’un ange. Alors il s’avance, et comme la taille de l’ombre diminue, il croit que l’ange a décollé, et il s’imagine en train de voler ! Alors il s’avance encore et, quand il dégringole, il s’étonne, et avant de brûler dans le feu infernal cette andouille dit : “c’est sûr, je m’en sortirai!”

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La France bourgeoise : inculture, confort, sécurité

Le bourgeois est celui aux yeux de qui rien n’est plus important que le confort et la sécurité. Chercher le confort et la sécurité pour soi et pour les siens, cela n’est pas bourgeois, cela est très humain, mais les chercher davantage qu’on ne cherche l’égalité, la justice, la liberté, la fraternité, cela est bourgeois. Cela est inhumain.

La France, cette crise le montre, est devenue bourgeoise. Nous sommes prêts à renoncer à nos luttes, à notre mode de vie, à notre liberté chérie, à la fraternité qui devrait nous unir, ou en tout cas “le sens civique”, pour ne pas amoindrir notre confort, et pour vivre en sécurité. Nous restons chez nous. Nous ne nous embrassons plus. “Protégez vous les uns des autres” est-il écrit sur les murs du métro, dans les encarts officiels. La nouvelle Marianne, chirurgicalement voilée, devrait brandir un CDI dans une main et, dans l’autre, un acte de propriété.

Le bourgeois est également inculte, parce que la culture, celle qui n’est pas un divertissement et n’offre pas de s’éclater, mais, au contraire, propose de se recentrer — la culture qui est toujours un effort de concentration — est inconfortable, et, par nature, menace l’ordre établi. Quand il ne s’en moque pas carrément (ce qui est le cas pour presque tous les Français aujourd’hui) le bourgeois met les œuvres d’art dans un musée près de chez lui, un musée confortable où les œuvres et ceux qui les regardent seront en sécurité, il les commente, et même s’il trouve dommage que Fra Angelico n’ait peint que des sujets religieux, il achète le catalogue pour la table basse du salon. Ces œuvres en réalité ne lui font rien, elles ne traduisent rien en lui, parce qu’il ne leur demande rien, elles ne l’élèvent pas, pas plus qu’elles ne le pressent ou ne l’entreprennent. Le bourgeois est autrement dit (y compris celui qui a un catalogue de Fra Angelico sur sa table basse) inculte : il ne se laisse pas cultiver, infertile, sec — tout à son confort et sa sécurité.

Voilà donc ce qu’il faudrait écrire sur les frontispices des mairies maintenant que cet épisode sanitaire nous a renseignés : inculture, confort, sécurité.

Nous avons élu un président bourgeois, entouré de ministres bourgeois. Depuis la deuxième guerre mondiale, les Américains n’ont eu que des présidents bourgeois. Et les Anglais, les Allemands, les Espagnols, je ne parle même pas évidemment des pays de la Mer du Nord. L’Union européenne est un projet bourgeois, visant le confort et la sécurité. L’ONU aussi est un projet bourgeois. Aucune métaphysique là-dedans. Ce sont des projets éminemment physiques, matérialistes, des projets de règlement des corps, une biopolitique luxueuse. Le bourgeois n’est jamais du côté de la lutte, c’est trop dangereux de combattre, c’est trop inconfortable. Le gouvernement bourgeois procède par compromis : il collabore. Et il préserve le confort, quoi qu’il en coûte. Il renforce la sécurité, au prix de trahisons dont il n’a pas toujours conscience.

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Le corbeau et ses frères

Le corbeau va voir Dieu, et lui dit :
— Je veux parler, comme le perroquet.
Dieu accepte.
Le corbeau retourne voir ses frères noirs et nobles.
— Je parle, leur annonce-t-il.
Et ses frères, noirs et nobles, ne répondent rien.

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L’histoire de l’art

Je croyais que l’histoire de l’art était une longue histoire de courage, une généalogie du courage : de Lascaux à Van Gogh, de Homère à Proust… Et j’ai fini par me rendre compte qu’il s’agissait en réalité d’une histoire de trahison. L’histoire de l’art est une généalogie de la trahison.

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Quelques secondes après…

MOI : Où est-elle ?
LA MORT : Est-ce que je sais !
MOI : Où l’as-tu mise ?
LA MORT : Je ne l’ai pas touchée.
MOI : C’était la mienne.
LA MORT : Je viens seulement d’arriver.
MOI : Traître !
LA MORT : Je ne t’ai rien volé.

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Izambar n’a pas menti

Il n’a pas menti, Izambar, pas une seule fois, il n’a jamais raconté de salade, contrairement à ce qu’on prétend au village. Oui, dans le ciel, au Chemin des Dames, il y avait des fleurs empoisonnées, et le soleil fronçait les sourcils, et dans les flaques jaunes, au milieu des morts et des gaz mortels, des sirènes barbotaient, et elles riaient, riaient. Izambar n’a pas menti : il y avait un œil au milieu du front du capitaine, un gros œil sans iris ni paupière, très nerveux, aux bords rougis. Izambar n’a pas menti non plus quand il a décrit les centaures fendant les troupes ennemies et enfonçant leurs pouces dans les yeux des soldats les plus courageux pour ouvrir leurs crânes et leur dévorer la cervelle. Izambar n’a pas menti quand il a parlé de l’armistice, des putes avec de grandes plumes sales et disjointes qui avaient poussé dans leur dos pendant la guerre, des fêtes où on servait du champagne qui avait un goût de sang, puis quand il a parlé de l’usine, des contremaîtres déguisés en gladiateurs et du métal dont suintait un gel translucide et difficile à laver, comme du blanc d’œuf mélangé à de la lessive. Il n’a pas menti quand il a dit que sous les cimetières le gouvernement a caché l’or de la République, et dans le foie des prisonniers, et dans les asiles, à l’intérieur des électrodes. Izambar disait l’exacte vérité à propos des kaléidoscopes sur l’océan, et de la maladie des palmeraies, celle qui vous couvre de verrues, et la nuit les verrues se réveillent, respirent, grondent, bavent, bougent. Izambar ne ment jamais, contrairement à ce qu’on prétend au village.

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Le cordonnier

J’aurais dû poser des questions, quand le cordonnier en me remettant ma paire de bottines m’a prévenu qu’il m’avait fait une surprise. Ce n’était pas une ristourne : j’avais déjà payé. J’ai pensé qu’il les avait cirées, mais ce n’était pas le cas. Le lendemain, sa boutique a fermé jusqu’à nouvel ordre, pour une raison inconnue. Je porte les bottines depuis huit jours et je n’ai toujours pas compris de quoi il s’agissait. Cet homme, le cordonnier, était du genre louche, peut-être un commando reconverti. Je dis ça à cause des tatouages sur les avant-bras, et, dans le regard, une lueur mélancolique, celle d’Ulysse, peut-être, quand il rentra. Où est-il maintenant, le cordonnier ? Quelle est cette surprise dont il m’a parlé ? Sur mes bottines, il a repris la semelle comme je le lui avais demandé, mais de toute évidence ce n’est pas un cordonnier de génie. C’est un recalé, un reconverti, un traître. Il fuit, il s’enfuit, il fuyait ce jour-là. De quoi, au juste, ai-je été complice ? Et si le gars n’avait jamais été militaire ? Et s’il était fermé pour les vacances ? Est-ce qu’il y a des surprises qui ne surprennent pas ?

Finalement, j’ai jeté les bottines. Elles montaient trop haut. La semelle glissait. J’avais froid. Un mois plus tard, le cordonnier est rentré de vacances. Il était au Chili avec sa femme. Je me suis renseigné : il n’a jamais été militaire.

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Les arbres

Les arbres, près de chez moi, parlent. Ils travaillent aussi parce que, comme on dit, y a pas de raison. Ils jouent des rôles parfois. J’en connais même un qui est inscrit au Conservatoire, et, le con, je vous le donne en mille : il joue du violoncelle !

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Le bourreau

— Bonjour Madame, je cherche à m’évader.
La dame est grande ; robe, cheveux détachés, sac à main : immortelle…
— Je vous préviens, répond-elle, l’amour j’ai donné.
— Le bourreau doit arriver d’un instant à l’autre.
Il regarde ses jambes. Elle les écarte un peu.
— Ouvrez, je vous paierai.
Pendant un instant, il croit qu’elle va l’aider ; mais de son sac à main elle sort un révolver à un coup.
— Je vous aime, essaye-t-il.
— Je sais.

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Histoire polonaise

Le gars est Polonais, pourtant il me jure que la Pologne n’existe pas. Quand je lui demande d’où il vient, il me dit que ce n’est pas une question qu’on pose à un Polonais. Il me le dit avec ses yeux bleu-hameçon, sa mâchoire métallique, ses muscles et cette fameuse volonté chardon-blanc-et-radis-noir qui est le propre des Polonais. Qu’est-ce que vous voulez que je lui réponde ? J’ai acquiescé. Les Polonais sont les seuls êtres au monde à être capables, parce qu’ils existent, de prouver qu’ils n’existent pas.

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Dialogue impossible

LE BÂILLEMENT, à l’éternuement et à la toux : Qui êtes vous ? Que faites-vous là ?
LA TOUX, au bâillement et à l’éternuement : Qui êtes-vous ? Je ne vous ai jamais vus.
L’ÉTERNUEMENT : Je vous hais !
LA TOUX : Homme, parle !
L’HOMME : Vous ne vous connaissez pas, car d’habitude l’un chasse l’autre. Personne ne tousse et ne bâille à la fois, personne n’éternue quand il bâille, personne n’a toussé quand il éternuait.
L’HOMME : Je vous ai convoqués…
LE BÂILLEMENT : Il nous a convoqués…
L’ÉTERNUEMENT : C’est ça !
L’HOMME : …parce que j’ai la même chose à vous dire, et je déteste me répéter…
L’ÉTERNUEMENT lui chatouille le nez : Ne me parle pas sur ce ton…
LA TOUX, lui chatouille la gorge : Viens…
LE BÂILLEMENT : Vous disiez ?
L’HOMME : Je vous ordonne à tous les trois de ne plus me couper la parole. Je n’en peux plus, dans mes phrases, de vous sentir : accrochés… Je n’ai pas besoin de vous pour ponctuer.
LE BÂILLEMENT : Mais…
LA TOUX : Oh !
L’ÉTERNUEMENT : Hé !
L’HOMME : Gardez vos glaires, vos postillons, votre haleine. Dérangez d’autres gens. La femme par exemple : Sabine…
LA TOUX : Mais elle est dérangée, quand nous te dérangeons. Au théâtre, avant-hier, trois cents personnes…
LE BÂILLEMENT : Je circule.
L’ÉTERNUEMENT : Moi je transmets !
L’HOMME : Je ne peux plus penser. Je ne peux plus parler.
LE BÂILLEMENT : Tu es trop fatigué.
L’ÉTERNUEMENT : Tu as froid.
LA TOUX : Tu fumes. Je t’aide à respirer.
L’HOMME : Laissez-moi vivre en paix.
LA TOUX : Nous sommes la vie. La vie n’est pas la paix.
L’ÉTERNUEMENT : Nous sommes la morale. La morale, c’est la guerre.
L’HOMME : Pharisiens !
LE BÂILLEMENT : Je m’en fous. J’ai faim.
L’HOMME : Votre prix sera le mien.
LE BÂILLEMENT : Je ne veux rien. J’appelle le rien.
LA TOUX : Moi veux tout.
L’ÉTERNUEMENT : Je veux la mort : l’éternité, le dénuement.
L’HOMME : Très drôle !
LE BÂILLEMENT : D’ailleurs, pourquoi le rire n’est pas là ?
L’HOMME : Il ne coupe pas la parole. Il la prolonge.
L’ÉTERNUEMENT : Il la remplace.
LA TOUX : Cet arrogant !
LE BÂILLEMENT : Ce propre à rien !
L’HOMME : Par pitié…

L’HOMME éternue, et L’ÉTERNUEMENT disparaît.
L’HOMME tousse, et LA TOUX disparaît.
L’HOMME bâille, et LE BÂILLEMENT disparaît.

L’HOMME rit.

Rideau

 

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Tu es venue

Tu es venue par le chemin des agates, je ne m’y attendais pas, je ne t’attendais ni ce jour ni par ce chemin qui brille et s’efforce d’exister,
Je ne t’attendais pas, je t’avais oubliée, pourtant tu es venue,
Tu n’as rien dit, tu n’as rien fait, le décor plongeait dans ta métamorphose, je ne t’ai pas suivie, je ne te suivrai jamais,
Je te hais vampire, je te tuerai mon amour,
Tu es venue vérifier que sans toi je ne suis pas moi, parce que tu es comme ça, tu veux être aimée,
L’amour des autres c’est ta nourriture, et leur désespoir, leur abandon, les chiures de mouches sur leurs dents, l’alcool planqué sous leur lit,
Tu viens dans la vie des hommes par ce chemin dans leur mémoire qui brille et s’efforce d’exister,
Et tu les forces d’aimer.

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Le rêve de Heidegger

Un hêtre dans un étang

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Ce que Dieu a fait pour sauver les artistes

Dieu pense : “Il me faut un truc pour ramener les brebis égarées, celles qui au bord du chemin ont déniché des flaques de merde et s’y sont vautrées, puis elles ont continué dans la liberté, vers les cimes égouttées, vers les flammes molles. Puis elles ont commencé à se lécher les sabots, d’abord les leurs, puis les sabots des autres brebis égarées, et la langue, les paupières et tout le reste, qui pendait. Elles se sont roulées à l’intérieur de leur folie, à bêler comme des enclumes, à s’automutiler contre des arbres aux épines grosses et empoisonnées. Il me faut un truc pour celles-là, il me faut un symbole. Si je leur dis venez, elles ne viendront pas. Elles préfèrent la frénésie. Si je leur annonce ce qui est vrai, elles ne me croiront pas. Elles préfèrent gueuler des phrases qu’elles ont elles-mêmes inventées. Si je leur explique ce qui est juste, elles bêleront encore plus fort, elles se paieront ma tête, et elles se noieront dans des tonneaux de vin plutôt que d’y prêter l’oreille.”
Alors Dieu inventa la Beauté.

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Devinette

— Il a planté des volcans dans des nappes de brume. Il a lancé des peuples les uns contre les autres dans des guerres interminables. Il a inventé l’océan, l’enfer grouillant et salé, les falaises blanches, puis il a inventé le désert, où le ciel appuie sur la terre jusqu’à s’y fondre et jusqu’à ce qu’elle s’évapore, de sorte que le ciel et la terre échangent leurs places. Il a inventé la peur, la mélancolie, l’ingratitude, le pardon. Il a inventé l’Amazonie. Il a inventé le Mexique et la Russie. Il a inventé la vengeance, et tout de suite après : l’amour.
— Mais alors c’est Dieu, le gars ?
— Non, c’est Shakespeare.

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