Genèse, chapitre 20

Abraham n’a pas menti : Sara est sa soeur. Elle est sa femme, mais elle est sa soeur, car il l’aime, à une époque où les hommes n’aimaient pas leurs femmes. Le lien de la famille a été inventé, réinventé, depuis le chapitre 12. L’union des époux repose sur une alliance nouvelle, qui suppose la présence de Dieu, c’est-à-dire de l’Amour, et qui fait des époux non pas seulement un couple, mais, véritablement, une famille : un foyer où brûle la flamme de Pentecôte. Sara est sa femme, mais c’est aussi sa soeur puisque les êtres humains sont frères et soeurs. Voilà comment il faut comprendre, je crois, cet étrange chapitre, qui a tant fait parlé.

Ce chapitre a également une aura sacrificielle, cependant il n’y a pas de sacrifice. On est au bord, on tourne autour puis finalement on l’évite. La ligne narrative est de biais par rapport au terrible, et d’habitude incontournable, dénouement qu’est le sacrifice.

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Matthieu, chapitre 11

Jean n’est pas seulement celui qui annonce. Il est l’annonce. Son corps famélique, sur ses épaules la laine de dromadaire, dans ses cheveux la paille, les insectes. Dernier prophète, homme-pivot, il est devant les âges le premier d’entre eux. Celui qui baptise Jésus ne pourra être sous sa croix. Il porte l’ancien vêtement spirituel, celui auquel on ne peut coudre le nouveau, mais sans lequel le nouveau vêtement n’aurait pas convenu : il fallait un patron.

L’Histoire advient sous leurs yeux, mais ils ne voient pas. Et nous ne voyons toujours pas. Le Temps n’est pas linéaire, mais convergent : replié vers la Croix. De même l’Espace, qui est un cas particulier du Temps… Plus on s’éloigne de la Croix au centre du village, et plus la flûte qui appelle les enfants est difficile à entendre.

Tant de preuves ! Tant d’oeuvres que nous ne voulons pas voir. Les historiens devraient tous être chrétiens s’ils étaient un peu honnêtes. Et les anthropologues, les philosophes… Et les romanciers, qui, tous, plieraient le genou devant le miracle de l’Évangile s’ils étaient lucides !

Hélas, la sagesse ne sert à rien. L’ignorance des philosophes et des autres le prouvent. Il suffit d’ouvrir son coeur, et de répondre comme un enfant à l’appel de la flûte. Et il suffit d’être livré au mystère du corps livré. Seul le Fils sait. Il n’y a de connaissance qu’en lui, et de repos qu’à travers lui.

Ce chapitre prévient : Jean était le dernier prophète, voici venu le temps des saints, qui porteront le joug. Ceux-là, hélas, ne seront pas plus écoutés que les prophètes, malgré leurs oeuvres et malgré la nouvelle de la résurrection du Christ. Et ce sera pire qu’à Sodome, lorsque Loth pleurait devant sa femme changée en statue de sel au milieu des flammes déchaînées, car nous n’avons plus d’excuse nous qui vivons après la fin des Temps, derrière l’ombre de la Croix. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas.

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Etna, ou le roi du silence

I

De cette aube géologique où la petite terre sans eau criait écorchée vive,
De ces temps où les atomes n’avaient pas de cadastre,
Quand espace et lumière n’avaient pas négocié leur pacte,
Et que Dieu était vivant mais n’avait rien vécu,
Ces temps où le métal était du feu liquide qui soufflait sur la terre en tempêtes solides,
De ces temps sans eau ni rien de féminin, sans femme, sans ouverture,
Nuit minérale et rouge, et rougeoyante, et noire,
Avec sous le ventre un crépitement grave,
Il ne nous reste plus qu’un bataillon d’esclaves,
Titans noirs et très vieux, ahurissants, déchus,
Dont l’Etna sans couronne est la lampe-tempête.

II

Fière impossibilité, volcan aux cheveux de neige ceints de nuages-lauriers,
Hier encore sur tes grosses pierres d’ombre on trouvait à déjeuner des soldats aux armures fourrées de laine,
Accueillis un matin sur un quai de granit par un roi aux chevilles fines
Dont le trône était sur une source chaude un plaid en poils de chameau,
Et qui leur ordonna de dire les lueurs qu’on trouve après la nuit dans les tombes africaines.
Ce fut pour rendre hommage et remercier ce grand roi Hiéronyme que les soldats, fils d’Hannibal, sacrifièrent les trois mille veaux qu’ils avaient portés depuis Carthage sur le dos,
Et dans leurs sacs ils avaient des lunules magiques,
Les prénoms grecs et indiens de leurs femmes hypothétiques gravés par une sorcière au centre d’une médaille ou de quelque amulette,
Des émeraudes, du sel, des fleurs séchées et de l’or mat aux reflets bleus et violets.

III

Entre tes dents coupées, Etna, hier, on rencontrait dans des villas fixées aux branches des mélèzes,
Les courtisanes d’Abyssinie qui portent à la ceinture un poignard d’argent,
Ou de Chine avec des larmes tatouées sous les yeux,
Et d’Éthiopie et d’Espagne,
Et celles, innocentes, méchantes et pures, du Lac de Judée,
Enlevées comme les autres par des galères à l’œil de hibou,
Aujourd’hui disparues, depuis qu’un jour, par milliers, le même jour magnifique et calme, elles se donnèrent la main et descendirent sans s’arrêter
Vers la mer, comme la lave lente, et comme l’amour une fois qu’il a été payé.

IV

Ton nom porte dans la bouche au milieu des gouffres secs et des citronniers verts et scintillants sur la pierre,
Le cri d’Encélade : « je veux, je brûle ! »
Etna, Aitne !
La langue en le disant épouse, jusqu’aux dents, le palais, tandis que l’air par elle contenu est compressé puis jeté,
Sèchement ! Etna, ah ! Ethnè !
Un dragon dort à la verticale de Catane, dompté par Sainte Agathe qui, remontée du dépôt d’Aphrodisie
(Une maison infernale aux sourcils de pierre, entourée de cactus sur lesquels poussent des figues laiteuses et colorées comme de grosses framboises),
T’envoya dévorer les gradés de Quintus et leurs adolescents borgnes !

V

Les villages apocryphes, la mer, les abeilles, les lézards préhistoriques et les vipères grises cachées sous les coussinets d’astragales fluorescents,
Ont connu Archimède à la barbe roussie,
Perché comme à l’orchestre sur un balcon de pierre, du temps qu’il incendiait les coulées de paille et d’herbes mortes sous tes mamelons jaunes,
Et qu’il réinventait grâce aux miroirs qui à ton cou étaient comme aux Crétoises les rivières de rubis,
La puissance de tes éruptions
« — Eurêka mon amour, Etna ! Invention !
Guerre, ne me dérange pas.
Laisse à mon silence le privilège de la folie, et laisse un peu mes cercles ! »
A Syracuse depuis ce temps on taille les lauriers en les privant des branches basses quand en France on en fait des buissons sans pudeur ;
En Sicile on prétend que ces daphnés empoisonnées quand elles fleurissent ont glorifié le saint géomètre.

VI

Sous le liseré de ta forge, volcan, sont aussi Taormine à califourchon sur sa bosse,
Les flammes des cyprès sur les bougeoirs d’Isola Bel’,
Les colonnes d’argent, les parterres de menthe, le thym vermeil, les roses pâles et froissées comme les fichus des femmes pauvres,
Catane avec ses plages industrielles, ses hommes bruns et ses temples en biseau,
Et au nord Messine fondée par Orion, encore vivante et belle sur le fond noir des poteries,
Qui est la couleur précisément de ton manteau, Etna, où les poètes italiotes dans l’âge d’or ont découpé les figures rouges d’Hippolyte, d’Achille, d’Héraclès, d’Hector le dresseur de chevaux, des Atrides et d’Ulysse aux mains salées !
Garibaldi, le hou hou, lui aussi figure rouge et grave, dictateur, moins Cavour que Thésée !

VII

Etna, ce n’est pas un hasard si à tes pieds s’échouent les barques chevrotantes des réfugiés de Syrie et du Grand Désert, biberonnés à la Grande Folie,
Leurs enfants aux yeux fendus, leurs femmes amères, et les hommes défaits comme Ulysse l’était sur la rive pointue où Nausicaa l’a trouvé,
Cette grande, cette invincible question avec les paumes de ses mains tournées sous le menton —
C’est là, Europe, le détroit de Messine : Charybde, Scylla, l’Union !

VIII

Dans les billes de lave poussent, m’a-t-on dit (et dieu que c’est bizarre) des coquelicots sauvages dont les Siciliens font à leurs filles des bouquets pour une heure.
Je n’ai pas vu ces fleurs, ni rien sinon la masse sous les formes ambigües,
Et dans le cœur je n’avais rien — et dans le ventre une demi-douzaine de câpres au sel et quelques gouttes d’alcool de citron,
Je regardais ce géant stérile, sombre et vrai comme l’enfer, et j’étais loin en pensées vers l’Oural endormi
Et déjà je rêvais à des temples moins hauts et plus vulgaires,
Golgotha plutôt que Sinaï ou Thabor,
Christ, pas Dionysos,
Le sourire d’une Madone aux cheveux blonds qui remplaça voilà vingt siècles le glaive et l’égide d’Athéna aux yeux pers.

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Genèse, chapitre 19

Loth, contrairement à Abraham, a voulu le temporel, le visible. Il voulait amasser, ramasser, convoitant, convolé. Et de fait, Loth a péché… Les anges le savent. Abraham est le père de tous, mais Loth, lui, ressemble à chacun, moins frère que fils depuis qu’il a péché. Image du fils prodigue.

Avec les anges : insister. Ils dormiront chez toi. Il goûteront à ton pain. Protège-les, car ils te protègent. Celui qui n’a nulle part où dormir : c’est lui l’ange.

Si tu as insisté, ils insisteront : “Debout !” Sauve-toi !”

Çoar l’insignifiante : la ville de province, l’inverse de Sodome, l’inverse de Rome, l’inverse de Paris et New York. Çoar n’est nulle part, c’est-à-dire que Çoar est partout où les hommes habitent quand ils ne sont par “parvenus”. Çoar, c’est Nazareth, d’où viendra, au milieu des sans-grade, dans la lointaine banlieue des César, le Sauveur.

“La femme de Loth regarda en arrière et devint une colonne de sel” : froide, friable, blanche, étincelante comme un mirage. Autour d’elle, Sodome était une plaie noire, et Gomorrhe un tas de pierres sèches et pâles.

Loth a voulu donner ses filles aux Sodomites menaçants. Les futurs gendres moqueurs ont disparu avec les autres. Et puis ses filles commettront l’inceste irréparable. Ainsi Sodome a été détruite, mais le péché demeure. La source de la mort demeure dans le coeur de l’homme. Elle n’est pas dans ce qu’il construit, elle n’est même pas dans son geste, mais en-dessous, dedans, à l’intérieur de son libre-arbitre, par les faisceaux de sa volonté.

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Matthieu, chapitre 10

Seigneur, si tu le veux, tu seras mon bâton, mes sandales et ma nourriture. Tu seras mon sac. Tu seras mon vêtement. Je quitterai pour toi tout ce qui ne procède pas de toi, ou en procède trop peu, et par-là même je retrouverai tout : mon fils, mes filles, Daphné, mes parents. Par-là même je me retrouverai moi — moi que d’abord j’aurai quitté. Je viens malgré le glacis des interdictions : la tentation de la morale… et malgré la pulpe du mystère, parce que je sais que ce qui est voilé sera dévoilé. Et si ce n’était pas le cas, je viendrais quand même. Je viendrais et j’affronterais. Je viens malgré l’épée, malgré les coups promis, les jugements hâtifs, les rires, les insultes obligatoires. Je veux être à toi, un compagnon certain du mystère, à chaque instant, comme ceux-là qui n’avaient rien, et qui étaient à cet instant les hommes les plus riches sur terre, parce que déjà ils portaient la croix. Déjà ils te suivaient. Je vois leurs barbes. Je les touche. Je goutte à la poussière à leurs pieds. Et nous nous répétons — nous leur répétons — ces mots qui sont de toi : “Ne craignez rien !”

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Genèse chapitre 18

Les bords de la tente claquent comme des drapeaux. Un air monolithique, brûlant, s’abouche à la Terre. Les anges ont besoin que l’homme, par sa prière, par son calme, par sa disponibilité, les nourrisse. L’homme doit “restaurer leurs coeurs”, afin qu’ils puissent agir. Pas d’autorité ici, pas de niveaux ; seulement des créatures dissemblables, aimées infiniment, chacune libre et chacune adressée. L’ange porte le message. L’homme le reçoit. Il faut prier pour bien porter, et prier pour bien recevoir. S’ouvrir. Ouvrir sa tente. Servir son vin. S’écraser dans l’amour.

Puis Abraham prie pour sauver tous les hommes afin d’en sauver quelques uns. Si la brebis égarée mérite pour être sauvée que le troupeau soit mis en danger, alors pour la sauver il faudra sauver le troupeau. L’amour de Dieu écoute, et, miséricordieux, plie devant la prière de l’homme, dès lors que celui-ci aime les autres comme lui-même, et aime Dieu qui l’a créé et a créé les autres.

La prière n’est pas mendicité, mais prise de responsabilité. La prière n’est pas demande, mais réponse. Comme Noé a répondu devant Dieu des créatures qu’Adam avait nommées, Abraham répond devant Dieu des hommes de Sodome, et un jour le Fils de l’Homme répondra devant son Père de toute l’humanité.

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Genèse, chapitre 17

Le rapport à Dieu est immédiat, suffisant (“El-Cha-daï“), charnel (circoncision) et immérité (“Puisse Ismaël mériter de vivre devant toi !”). C’est un don. Ce don, nous l’appelons “la vie”. La vie est un rapport à Dieu, qui est Un et Amour ; c’est là sa seule définition possible. La vie éternelle est semblable à ce rapport même s’il s’agit d’un rapport infiniment et éternellement plus étroit, plus immédiat, plus suffisant, plus immérité, et, oui, plus charnel, car le rapport à Dieu nommé “vie éternelle” n’est pas dans la chair qu’on retire comme dans la circoncision, mais dans la chair qui est complétée, complète, pleine, liée.

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Genèse, chapitre 16

Saraï et Agar sont une seule et même personne, âme et corps, servie et servante. De même, Ismaël et Isaac… Ils sont corps et âme, serviteur et servi. L’humanité ne doit pas se diviser contre elle-même. Par amour, les êtres humains doivent se donner les uns aux autres : l’âme et le corps, le corps et l’âme, et ainsi reproduire moins la race que l’espèce. Reproduire le geste divin, le geste créateur, qui est pur amour… Enfanter. Saraï, qui est l’âme, donne à Abram Agar pour épouse — Agar qui est le corps et dont naîtra un fils.
Divisée, l’humanité perd la vue : “ai-je encore vu ici après celui qui me voit ?”
Elle perd de vue l’essentiel, c’est-à-dire l’Amour, c’est-à-dire Dieu. “Ce que Dieu a uni, c’est-à-dire l’âme et le corps (cf. Thibon), que personne ne le sépare !”

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Genèse, chapitre 15

Le brandon de feu grésille au milieu du néant. Pas de vent. Il fait froid. Abram tremble dans un coin, sous la première nuit du monde, seul sous les étoiles innombrables de son amour délirant. Le brandon rouge, coruscant, dans sa fraise d’étincelles, s’approche des animaux ouverts en deux : la génisse, la chèvre et le bélier. Leurs entrailles luisent et suintent. Des bulles noires ont couvert les poumons. Les intestins sont des serpents morts dans la lie de vin. Puis le brandon s’approche de la tourterelle et du pigeonneau. On dirait qu’ils dorment. Leurs plumes tressaillent.

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Genèse, chapitre 14

C’est la même folie (c’est-à-dire la même éthique, et finalement le même amour) qui anime Abram dans le monde de l’Histoire, à travers la tempête politique — exactement le même amour que celui qui lui fera lever le couteau sur Isaac (voir à ce sujet les pages hallucinées de Kierkegaard dans Ou bien… ou bien).

Abram n’est pas un stratège. Il n’envahit pas. Non, il va sauver celui qu’il aime, et à qui il n’a jamais reproché de vouloir les terres les plus fertiles. Il sauve Loth, son neveu, son frère. Pour cela, il est prêt à tout perdre. Il accepte tout. Et il écoute, dans son coeur, le grelot de Dieu, le feu de l’Esprit, qui lui montre la Vérité au milieu du mensonge de l’Histoire, à travers les tentations du Politique.

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Genèse, chapitre 13

Loth choisit les terres les plus fertiles. Il veut le bonheur sur terre, et désire moins la possession que la jouissance que lui donnera la possession. Il cherche à actualiser, à concrétiser son désir… Loth choisit la politique. Abram choisit l’éthique. “Prends et jouis, dit la politique. Organise ta jouissance.” — “Reçois et prie, dit l’éthique. Espère ton salut.”

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Matthieu, chapitre 9

Les pauvres ne sont pas toujours ceux que l’on croit. La vraie pauvreté, c’est le manque d’amour. La vraie pauvreté est dans la recherche de ce qui est faux. Plus on cherche ce qui est faux, plus on manque d’amour, plus on est pauvre. J’imagine Matthieu en banquier d’aujourd’hui, le gars au comptoir, avec du gel dans les cheveux, l’air crétin, obsédé par les RTT, le guide “Nouvelles frontières” et le programme TV. Les gens de culture le méprisent. Même les mendiants le méprisent. Les artistes le méprisent. Et tout à coup c’est à lui que Jésus va faire don de l’Évangile, avant tous les autres. C’est à lui qu’il va confier la place de choix, le premier rang devant les siècles. Lui plutôt que les Pharisiens. Lui plutôt qu’un pauvre officiel, un clochard céleste. Lui le type sans histoire, qui collabore avec le pouvoir passivement, et ne cherche qu’une chose, c’est à ne pas avoir d’ennuis. Jésus le montre du doigt, comme dans le tableau du Caravage, avec ce geste que Caravage a copié sur la Sixtine de Michel-Ange : la main tendue de Dieu vers Adam. Voici le Fils de l’Homme. Voici l’Évangéliste. Et voici entre eux, ce geste plein d’amour, cette proposition folle, immense, d’un nouveau testament, absolument positif : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même, et ainsi tu aimeras Dieu.”

Longue méditation sur le vêtement et les outres de vin. Sans doute faut-il comprendre ici, tout de suite après la désignation de l’évangéliste, la nécessité d’un nouvel écrin pour le nouveau testament. Jésus n’est pas un prophète, il n’est pas Jean. Il est dieu. Il ressuscitera. Malgré cela, il faut la couture. Il faudra Pascal, en tout cas il nous le faudra à nous, Français, il nous faudra rester juifs…

Guérison d’une femme : On peut aimer Jésus en douce. On peut s’approcher de son manteau par-dessous, ou à côté de ce qui est officiel. On peut dîner avec lui à l’heure du petit-déjeuner, n’importe où sur Terre. L’Homme est sauvé à chaque instant. Nous sommes tous appelés. Il faut vouloir toucher son manteau. Ne pas forcément le toucher, mais vouloir le toucher, tendre la main, risquer d’être piétiné…

Les notables aussi sont “pauvres”. Nous sommes tous appelés, parce que nous sommes tous pauvres. Méfiez vous des apparences : “elle n’est pas morte, elle dort…”

L’âme de Matthieu, sans doute, était comme cela : “elle n’est pas morte, elle dort…” Jésus l’a réveillée. L’âme de la femme hémophile n’était pas morte non plus, elle saignait. Jésus l’a guérie. Notre âme n’est pas morte. Elle ne sera jamais morte. Mais elle est menacée. Elle a besoin que nous la menions vers Lui (la femme) et que nous le menions vers elle (la fille du notable). Ainsi Jésus nous donnera la vue, car nous sommes aveugles, et nous donnera la Parole, car sans lui nous sommes des muets possédés.

Le rôle du prêtre (ouvriers de la moisson) est d’assurer ce mouvement des brebis vers le berger, et du berger vers les brebis. Il rassemble le troupeau. Il amplifie la Parole. Pour cela, il effectue des branchements, il dispose des chaînes hi-fi, des écrans géants, etc., pour proclamer “La Bonne Nouvelle du Royaume”.

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Les Contreforts (2021)

Roman paru aux éditions Calmann-Lévy le 18 août 2021.

Au seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés.
Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs décroître
à mesure que la vieillesse le prend ; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.

Ruinés, ils sont menacés d’expulsion. Et la nature autour devient folle : des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures. Frondeurs et orgueilleux, les Testasecca décident de défendre coûte que coûte le château.

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Matthieu, chapitre 8

Jésus n’a pas besoin d’attestation. Pas besoin de preuve ici : la trace de sodium près des billes de charbon, le point de suture sous la cage thoracique. Nul besoin d’indiquer l’ancienne élévation : le lieu de l’antique sacrifice… “Sois purifié/…/ Garde-toi d’en parler à personne.”

Le don de Dieu est gratuit. Sa miséricorde est gratuite.

“…mais dis seulement une parole et mon enfant sera guéri”. Comprendre, ici, que la parole est vivante. La parole c’est déjà une présence. On ne dessoude pas la Parole de Celui dont elle provient. Le Fils de l’Homme est dans sa Parole — et il y est déjà ressuscité, lumière née de la lumière, engendré non pas créé, de même nature que le Père. C’est cela que Jésus nous demande de croire, en nous assurant qu’il “adviendra selon notre foi”.

“Et l’enfant fut guéri sur l’heure…” Je l’imagine, sec tout à coup, la sueur évaporée, sous un drap qui la nuit dernière semblait son linceul. L’enfant regarde sa mère. Il ne comprend pas. Ses grands yeux noirs, ses grands yeux inquiets… Et les yeux de la mère, bleus et blessés — presque blancs à force d’avoir pleuré.

“Laisse les morts enterrer leurs morts”. Aurais-tu dit cela, Seigneur, à Antigone? Oui, sans doute. Il y a là un principe qui s’oppose au principe (à l’invariant ?) anthropologique des funérailles. La civilité, le civisme, la civilisation… ne sont pas des principes de vie. Seule la vie est vie. Seul l’amour est amour, qui est Dieu et qui donne la vie. La vie, autrement dit, n’est pas l’absence de la mort. La vie ce n’est même pas l’inverse de la mort, de même que la création n’est pas l’inverse du néant. La vie est un mouvement de Dieu vers nous. Il vaut perpétuer ce mouvement. Le laisser persister en nous.

“Pourquoi avez-vous peur ?” Ils ont de grands yeux. Cette fois, ce sont de grands yeux d’adulte. Les mêmes que ceux de ces porcs hargneux qui se jettent, du haut de la falaise, dans la lèvre froide et salée de la mer — et hurlent de plaisir !

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Genèse, chapitre 12

Abram et Saraï doivent créer ensemble un lien qui ressemble à celui qui unit Dieu à chaque être humain. Il s’agit de placer le curseur anthropologique à un stade qui ne sera pas une confusion, ou un mensonge, parce qu’il faut craindre la confusion et le mensonge, mais qui ne sera pas non plus une fusion idiote ou un renoncement involontaire, car l’amour suppose la liberté, il suppose le libre-arbitre — l’adhésion. L’individu est aimé par Dieu en tant qu’il est individuel et volontaire. De même le couple, s’il est fondé sur l’amour : l’homme aime la femme individuelle et volontaire, il lui offre son individualité et sa volonté. La femme aime l’homme individuel et volontaire, elle lui offre son individualité et sa volonté. Ensemble, ils composent un être singulier. Ils sont davantage à deux qu’ils n’étaient un et un.

Dieu (l’amour) ne demande pas une refondation, mais un enracinement.

Dans ces multiples enracinements et déracinements, dans cet aller-retour entre le politique (le palais Pharaon) et l’intime (la maison d’Abram), le chez soi (“ton pays”) et l’ailleurs (Canaan), la richesse (“petit et gros bétail, etc.”) et la pauvreté (“famine”), Abram cherche à fixer et stabiliser quelque chose. Il cherche à édifier un chemin vers Dieu. Ce quelque chose, ce chemin, a un nom : LA FAMILLE. Ce qu’Abram cherche à fixer et stabiliser, anthropologiquement et métaphysiquement, c’est la famille, qui sera l’isotope de l’amour, la première Église, le premier lien sur terre, le premier acte d’imitation de Jésus Christ. Abram fonde, et pour fonder il écoute la volonté de Dieu, qui vient vers lui, et donne libre cours à la sienne, qui va vers Dieu. Pour fonder, il trouve un équilibre entre peur et tendresse: peur de décevoir celui dont on est aimé, et qu’on aime, tendresse face à lui, y compris devant ce qui relève de l’inexplicable (L’homme ne s’explique pas l’amour de Dieu, Dieu ne s’explique pas le péché de l’homme. L’homme rend grâce à Dieu, Dieu pardonne à l’homme). Cet amour d’Abram pour Dieu ressemble à celui de Dieu pour Abram, car il n’y a qu’un seul amour, de même qu’il n’y a qu’un seul Dieu, et que ce Dieu, précisément, c’est l’amour.

Ce lien ne sera jamais celui qui unit Abram et/ou Saraï au Pharaon. La Genèse nous prévient : l’état n’est pas la famille. La nation non plus. Il n’y a pas d’amour de la patrie. Et il faudra quitter sa patrie aussitôt que l’amour l’aura exigé. Il n’y a de famille qu’en Dieu. Il n’y a de famille que par amour. La famille, c’est la réalisation sur terre, par quelques uns et quelques autres, du lien qui, au ciel, c’est-à-dire dans la volonté de Dieu, unit tous à chacun.

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Je t’aime, Pénélope. Je t’aimais.

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J’avance. Je n’ai rien mérité. J’avance dans le vent et les ronces.

Enfin, je croise un homme. Un homme qui me ressemble.

“Qu’est-ce que cette pelle à grains ? Vous l’emportez ?”

L’homme porte une Croix. Il saigne. On l’a fouetté. Il me sourit à peine.

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J’ai manqué d’être à toi Pénélope. J’ai réglé mon sang sur l’époque.
Je réitère — je réitèrerai, tant pis.
J’ai confondu le désir et le chien en moi : le chien qui dort sous un exemplaire de L’Idiot International.
Je voulais les charentaises d’Épinal, le camembert, les grands peupliers d’Athènes, les aubergines à la romaine, la robe de chambre fleurdelisée,
Au lieu de quoi je me roule, loin de toi, dans la boue vénérienne, j’embrasse des putains.

J’ai manqué d’être à toi Pénélope ; alors j’ai inventé la guerre. Puis, pour faire rire mon fils, j’ai copié-collé des fantasmes,
…et j’ai tué les prétendants, pour que ça ait l’air vrai.

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Les fougères s’attendrissent comme de la viande. La forêt respire.
La neige est pure et amère.
J’ai traversé le vestiaire des anges, et après lui personne ne m’a ouvert.
Derrière le mur, on grattait.

Quelqu’un grattait.

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J’ai été à New York, qu’est-ce que tu crois ? J’ai vu les séquoias, les géobatraciens, les lampes d’ivoire et les donjons de verre.

J’ai été partout à travers le nominalisme. Je me suis faufilé entre Charybde (le goulag, la psychiatrie) et Scylla (le taux directeur),

…et je sais utiliser un ordinateur. J’ai inventé la cocaïne.

Si l’enfer n’existait pas, je l’aurais mis au point. Et alors ?

Cette rame, personne ne la portera…

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