Sur Jean Genet

Jean Genet, c’est le pédé nietzschéen, l’ombre suave du corps dans la prison de l’esprit, c’est le glaviot, le glaire, la larme de sperme, la saleté grise, les plaies sans couture. Au milieu de tout cela, dans toute cette horreur, Genet trouve une beauté naturelle. Il ne l’invente pas. Il la montre. Il la connaît. Il nous la rend évidente. Il y détecte aussi une chaleur, celle des légumes quand ils moisissent et deviennent tièdes, et qu’ils deviennent autre chose : tout à coup une fleur, un arbuste, un nouveau monde, un rayon de lumière frais et doux comme du beurre sur de la peau.

La madeleine de Genet est un tube de vaseline. La vaseline lui rend sa mère. Elle lui rend son humanité. Si le tombeau est humide et chaud, la mort sera grouillante, l’éternité moins froide. Si je suis ce que je fais, il faut que je sois humide et chaud, je dois devenir grouillant.

Il y a plus de Sartre dans un paragraphe de Genet que dans toute l’oeuvre de Sartre. Genet c’est Sartre mais dans l’action, dans les choses, dans l’oeuvre d’art. C’est ce que Sartre a fait de mieux. Sartre ne mérite pas Genet. Sans lui, Genet aurait sauvé la Palestine. Ou bien il aurait inventé la Palestine, ce qui revient au même. Sans Sartre, on aurait reconnu en Genet le philosophe tragique, le seul vrai Français existentialiste. Sartre a empêché Genet d’exister : il l’a catégorisé, et ce faisant a empêché ses ailes de s’ouvrir, comme font les philosophes avec les poètes aussitôt qu’ils en ont l’occasion.

Genet c’est déjà Foucault, mais c’est mieux que Foucault, parce que c’est ouvert, c’est vivant, ça grouille. C’est la rue. C’est le ruisseau. Pas le Collège de France… C’est désespéré. C’est menteur, voleur, inconséquent, maladroit. C’est humain. Foucault n’était pas humain, c’est ce qui a empêché à sa philosophie d’avoir lieu. Genet est humain, trop humain, infiniment humain. Il pleure lui aussi devant le cheval fouetté, mais il pleure tout autant sur le cocher et finalement les encule tous les deux — en riant !

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La patrie des choses

“Cette étrangeté des choses, lumière de toute poésie — de tout art — est vraiment liée à leur nature autre, à ce qu’on appelle leur objectivité. (…) La fleur est une vision parce qu’elle est aussi autre chose qu’une vision. Ou, si l’on préfère, la fleur est une vision parce qu’elle n’est pas un rêve. Telle est pour le poète l’étrangeté des pierres, des arbres, de toutes choses fermes et stables — étranges parce que fermes et stables.” Chesterton — Saint Thomas du Créateur

« Parmi le cuir fin des oranges,
parmi des massacres d’oignons,
je touche, absurdes compagnons,
aux grandes patries étranges. »
Benjamin Fondane — Ulysse

« Dieu a pris les semences dans d’autres mondes, les a dispersées sur cette terre et a cultivé son jardin, et tout a levé de ce qui pouvait lever, mais ce qui a crû ne vit et n’est vivant que par le sentiment de son contact avec d’autres mondes mystérieux. » Fiodor Dostoïevski — Les Frères Karamazov

« Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses…» Francis Ponge, Proêmes

« Sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses… » Saint-John Perse, Vents, I. 1.

« L’horrible, le somptuaire, le très lent,
l’auguste, l’infructueux,
le fatal, le crispant, le mouillé, le lugubre,
le tout, le très pur, le ténébreux,
l’âpre, le diabolique, le tactile, le profond… »
César Vallejo, Poèmes de Paris, 1937

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A propos des Contreforts

Extrait d’un échange avec AL :

“L’enfance est un château qu’il faudra nécessairement quitter, le temple de la mémoire, et dont l’administration — c’est-à-dire pour faire simple l’âge adulte, l’âge sans littérature — cherche à nous expulser. Ce qu’il y a d’autobiographique ici est moins dans les événements que dans les sensations qu’ils donnent. Je voulais rendre “communicables” les sensations de mon enfance, de mes grandes vacances, de mes aventures. Je voulais communiquer mes peurs aussi. Et mon envie : celle qui a précédé les premiers désirs érotiques, et qui était par-là même sans objet véritable. Qui était pure littérature.”

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Charybde et Scylla

En vieillissant, on court le risque du naufrage. D’un côté, Charybde : l’amertume. L’amertume qui isole l’âme avant de l’aspirer dans un tourbillon de néant. De l’autre, Scylla : la folie. La folie qui terrifie l’âme avant de la dévorer.

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Etna, ou le roi du silence

I

De cette aube géologique où la petite terre sans eau criait écorchée vive,
De ces temps où les atomes n’avaient pas de cadastre,
Quand espace et lumière n’avaient pas négocié leur pacte,
Et que Dieu était vivant mais n’avait rien vécu,
Ces temps où le métal était du feu liquide qui soufflait sur la terre en tempêtes solides,
De ces temps sans eau ni rien de féminin, sans femme, sans ouverture,
Nuit minérale et rouge, et rougeoyante, et noire,
Avec sous le ventre un crépitement grave,
Il ne nous reste plus qu’un bataillon d’esclaves,
Titans noirs et très vieux, ahurissants, déchus,
Dont l’Etna sans couronne est la lampe-tempête.

II

Fière impossibilité, volcan aux cheveux de neige ceints de nuages-lauriers,
Hier encore sur tes grosses pierres d’ombre on trouvait à déjeuner des soldats aux armures fourrées de laine,
Accueillis un matin sur un quai de granit par un roi aux chevilles fines
Dont le trône était sur une source chaude un plaid en poils de chameau,
Et qui leur ordonna de dire les lueurs qu’on trouve après la nuit dans les tombes africaines.
Ce fut pour rendre hommage et remercier ce grand roi Hiéronyme que les soldats, fils d’Hannibal, sacrifièrent les trois mille veaux qu’ils avaient portés depuis Carthage sur le dos,
Et dans leurs sacs ils avaient des lunules magiques,
Les prénoms grecs et indiens de leurs femmes hypothétiques gravés par une sorcière au centre d’une médaille ou de quelque amulette,
Des émeraudes, du sel, des fleurs séchées et de l’or mat aux reflets bleus et violets.

III

Entre tes dents coupées, Etna, hier, on rencontrait dans des villas fixées aux branches des mélèzes,
Les courtisanes d’Abyssinie qui portent à la ceinture un poignard d’argent,
Ou de Chine avec des larmes tatouées sous les yeux,
Et d’Éthiopie et d’Espagne,
Et celles, innocentes, méchantes et pures, du Lac de Judée,
Enlevées comme les autres par des galères à l’œil de hibou,
Aujourd’hui disparues, depuis qu’un jour, par milliers, le même jour magnifique et calme, elles se donnèrent la main et descendirent sans s’arrêter
Vers la mer, comme la lave lente, et comme l’amour une fois qu’il a été payé.

IV

Ton nom porte dans la bouche au milieu des gouffres secs et des citronniers verts et scintillants sur la pierre,
Le cri d’Encélade : « je veux, je brûle ! »
Etna, Aitne !
La langue en le disant épouse, jusqu’aux dents, le palais, tandis que l’air par elle contenu est compressé puis jeté,
Sèchement ! Etna, ah ! Ethnè !
Un dragon dort à la verticale de Catane, dompté par Sainte Agathe qui, remontée du dépôt d’Aphrodisie
(Une maison infernale aux sourcils de pierre, entourée de cactus sur lesquels poussent des figues laiteuses et colorées comme de grosses framboises),
T’envoya dévorer les gradés de Quintus et leurs adolescents borgnes !

V

Les villages apocryphes, la mer, les abeilles, les lézards préhistoriques et les vipères grises cachées sous les coussinets d’astragales fluorescents,
Ont connu Archimède à la barbe roussie,
Perché comme à l’orchestre sur un balcon de pierre, du temps qu’il incendiait les coulées de paille et d’herbes mortes sous tes mamelons jaunes,
Et qu’il réinventait grâce aux miroirs qui à ton cou étaient comme aux Crétoises les rivières de rubis,
La puissance de tes éruptions
« — Eurêka mon amour, Etna ! Invention !
Guerre, ne me dérange pas.
Laisse à mon silence le privilège de la folie, et laisse un peu mes cercles ! »
A Syracuse depuis ce temps on taille les lauriers en les privant des branches basses quand en France on en fait des buissons sans pudeur ;
En Sicile on prétend que ces daphnés empoisonnées quand elles fleurissent ont glorifié le saint géomètre.

VI

Sous le liseré de ta forge, volcan, sont aussi Taormine à califourchon sur sa bosse,
Les flammes des cyprès sur les bougeoirs d’Isola Bel’,
Les colonnes d’argent, les parterres de menthe, le thym vermeil, les roses pâles et froissées comme les fichus des femmes pauvres,
Catane avec ses plages industrielles, ses hommes bruns et ses temples en biseau,
Et au nord Messine fondée par Orion, encore vivante et belle sur le fond noir des poteries,
Qui est la couleur précisément de ton manteau, Etna, où les poètes italiotes dans l’âge d’or ont découpé les figures rouges d’Hippolyte, d’Achille, d’Héraclès, d’Hector le dresseur de chevaux, des Atrides et d’Ulysse aux mains salées !
Garibaldi, le hou hou, lui aussi figure rouge et grave, dictateur, moins Cavour que Thésée !

VII

Etna, ce n’est pas un hasard si à tes pieds s’échouent les barques chevrotantes des réfugiés de Syrie et du Grand Désert, biberonnés à la Grande Folie,
Leurs enfants aux yeux fendus, leurs femmes amères, et les hommes défaits comme Ulysse l’était sur la rive pointue où Nausicaa l’a trouvé,
Cette grande, cette invincible question avec les paumes de ses mains tournées sous le menton —
C’est là, Europe, le détroit de Messine : Charybde, Scylla, l’Union !

VIII

Dans les billes de lave poussent, m’a-t-on dit (et dieu que c’est bizarre) des coquelicots sauvages dont les Siciliens font à leurs filles des bouquets pour une heure.
Je n’ai pas vu ces fleurs, ni rien sinon la masse sous les formes ambigües,
Et dans le cœur je n’avais rien — et dans le ventre une demi-douzaine de câpres au sel et quelques gouttes d’alcool de citron,
Je regardais ce géant stérile, sombre et vrai comme l’enfer, et j’étais loin en pensées vers l’Oural endormi
Et déjà je rêvais à des temples moins hauts et plus vulgaires,
Golgotha plutôt que Sinaï ou Thabor,
Christ, pas Dionysos,
Le sourire d’une Madone aux cheveux blonds qui remplaça voilà vingt siècles le glaive et l’égide d’Athéna aux yeux pers.

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Les Contreforts (2021)

Roman paru aux éditions Calmann-Lévy le 18 août 2021.

Au seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés.
Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs décroître
à mesure que la vieillesse le prend ; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.

Ruinés, ils sont menacés d’expulsion. Et la nature autour devient folle : des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures. Frondeurs et orgueilleux, les Testasecca décident de défendre coûte que coûte le château.

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Deux ifs

Deux spécimens, le mâle et la femelle, cinq cents ans chacun, baldaquin millénaire à l’entrée du jardin ;
Le mâle clair et auguste, se couvre au printemps de pointillés blonds ; à l’automne la femelle, sombre comme un sapin, de perles rouges léthifères.
Une chouette hargneuse, diurne, un couple de palombes, des guêpes, des scolopendres — insectes des premiers âges, les âges scrupuleux — habitent ce portail.
Arbres immortels, couple immortalisé, pourquoi votre ombre est-elle d’un calice inversé ?
De quel signe étiez-vous à la nuit des Temps — celle que la hache d’Adam a brisée — les portefaix,
De quelle énergie primordiale, l’insigne ?
Quand vous fouettez mes carreaux et frappez à ma porte comme des créanciers, qu’attendez-vous de moi ?
À quoi devrai-je renoncer pour que vous ne m’ennuyiez pas ?

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Séféris

Séféris écrit depuis “quelque part”. Le langage chez lui observe le langage : le premier est calme, il constate, il voit, il regrette ; le second, pris à la vague, aspire, tâtonne, court. Le vers se déploie en deux temps. Toujours l’action est doublée ; toujours elle se révèle, et, révélée, n’entre pas dans le piège du commentaire, tout en déjouant, par avance, les plans de ceux qui voudraient l’y faire entrer. Séféris nous donne les clefs avec le château, mais ne nous fera pas l’affront de marquer, au feutre, l’évacuation des eaux, comme font certains ouvriers qui, l’ouvrage à peine achevé, prévoient déjà de réparer, et marquent avant de partir l’endroit où il faudra percer pour voir, sonder, refaire. Le travail de Séféris ne se voit pas. Pas une goutte de sueur sur le front du maçon. C’est d’un très vieil homme, un très ancien ouvrage, à peine blanchi par le soleil de Santorin.

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Anatomie

Plongé dans un des quatre tomes du manuel d’anatomie écrit par mon oncle chez Flammarion, j’atterris : “noyau salivaire inférieur (parasympathique)”. Je décolle, je poursuis : “hypoglosse”. Les planètes tournoient. L’univers est une spirale. Le corps est un répertoire. L’os hyoïde : l’oshyoïde, je pense à un monstre, avec des dents, des écailles, un amphibien hystérique haut comme un petit immeuble. L’anatomie est moins une mécanique qu’une mythologie. Quel rôle joue le nerf glosso-pharyngien au juste, dans le complexe de Peter Pan ? Comment est celui de mon fils ? Je m’amuse à me “retirer en moi-même”, comme disent les auteurs de psychologie positive. Je cherche les vieilles clopes, et les anciennes idées, les combats perdus. Que reste-t-il de cette époque où je révérais Rousseau ? La fissure orbitaire a-t-elle une fonction métaphysique ? Je m’amuse ; parfois je panique. Pourquoi le corps fonctionne-t-il ? A quel principe est-il moulé ? Que dirait le récessus piriforme — à quel monde secret nous donnerait-il accès — si seulement il savait parler ?

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Le réalisme magique est un raisonnement synthétique a fortiori

Les auteurs sud-américains ont démontré l’existence des fantômes. Ils les ont requalifiés pour ce qu’ils sont. Captée comme à un pluviomètre, nous avons senti, et dans certains cas nous avons bu grâce à eux, leur respiration liquide. Nous avons soupesé leurs larmes. On leur a parfois donné le droit de vote, quelle drôle, quelle romantique idée ! João Guimarães Rosa, Bolano, à présent Mariana Enríquez… n’ont rien de “fantastique”, au contraire ; la littérature ici est méthode empirique. Elle échantillonne. Elle révèle. Elle se fait chimie organique, exobiologie, raisonnement synthétique a fortiori.

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Richard Powers

Je tiens Orfeo, l’Arbre-Monde, et le tout juste paru Sidérations, pour des chefs d’oeuvre. Powers regarde la science avec tendresse, sans malice, sans ironie voltairienne, et ce faisant il la rend ductile. En la fragilisant, il la rend consommable. Son attitude est celle des premiers philosophes, moins une méthode qu’un état d’âme : l’étonnement, la disponibilité.

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Matthieu, chapitre 3

Lire “poils de chameaux” et les avoir sur la langue, collés par “le miel sauvage”, chauffés par “le cuir” et rehaussés par le craquement des “sauterelles”.

Jean le Baptiste pue la transpiration. Il sourit. Sans doute ses dents sont-elles jaunes, certaines sont tombées.

Il faut un homme de chair, de poils et de dents déchaussées pour baptiser Jésus. Il faut un visage dans une enveloppe de souffrance…

La foi de Jean précède l’incarnation, alors même qu’elle est foi en l’incarnation : les pierres elles-mêmes, il le sait, seront de chair sous la main du Seigneur. Sa parole va directement où la substance vibre : à la racine amère, et l’abricot noirci, palpitant. “Déjà la hache est prête…”

Puis Jésus vient, Jean le baptise. Entendez l’eau sur ses cheveux, sur ses joues… La colombe vient, la même que pour Noé. A cet instant, sans doute, Jean pressent le mystère de la résurrection des corps. Le Temps est un naufrage : jamais ne cesse le déluge, mais l’arche n’est pas rien. Il a été construit pour sauver le coeur des êtres, oui, mais aussi pour être sauvé lui-même. Les choses ne sont pas rien. Elles respirent. Dieu est partout. Il a tout voulu. Dans les pierres, dans la glace, dans la boue, dans la vermine, dans le béton armé, les plumes, les cornichons, les sangliers, dans les paillettes et les croutes de sang : tout est appelé à notre suite, parce que Dieu veut tout sauver. Il veut sauver tout ce qu’Adam a nommé. Il appellera tout ce qui par les fils d’Adam aura été appelé, et bénira tout ce qui par eux aura été baptisé. C’est Adam qui baptise, et c’est Dieu qui sauve ce qui est marqué par sa Croix.

Le fils d’Adam, Jean, baptise Dieu lui-même. Il nomme Dieu lui-même, pour que le nom de Dieu soit connu, voulu, accepté, et que son règne vienne. Et que sa volonté soit faite (au début Jean résiste, mais Jésus insiste, il cède…). Il le bénit. Il le baptise. Il le supplie…

Il l’aime.

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Genèse, chapitre 5

D’hile en hile, de cicatrice en cicatrice… Adam fut divisé. Eve se dispersa. Le Temps ravage tout, mais dans le Temps la famille est préservée. Tout n’est pas temporel, même ici-bas… Tout n’est pas horizontal. Une chaîne existe jusqu’au premier maillon, avant la Chute. Dans le langage, à l’intérieur, demeure un lien parfait. Nous nous en sommes éloignés, mais le maillon est encore là — et la chaîne sur laquelle il faudra tirer. Tirer jusqu’à Lamek, Noé, puis Adam, et depuis lui monter, s’approfondir, s’éterniser.

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Genèse, chapitre 4

Caïn, le sédentaire. Abel, le berger. Celui qui reste. Celui qui part. Celui qui attend. Celui qui avance. La haine de Caïn. L’indifférence d’Abel. Les deux faces de l’Homme. L’Homme divisé contre lui-même.

Puis le meurtre, le premier meurtre… Le premier détournement total. Le premier homme mort, dans le Temps, n’est pas mort à cause du Temps. Il n’est pas mort à cause de Dieu. Il a été tué, assassiné, par son frère, c’est-à-dire par un autre lui-même.

Pourquoi l’a-t-il tué ? Parce qu’il n’aimait plus Dieu. Il ne le comprenait plus. L’envie, le désir mimétique… Si on aime Dieu, on aime le prochain. Si on respecte le prochain, on respecte Dieu. Il y a identité de l’axe vertical et de l’axe horizontal. Le Christ, c’est le centre, où se croiseront les axes.

Tout de suite après avoir tué Abel, à qui il ne pouvait mentir, Caïn ment à Dieu, qu’il ne peut pas tuer.

Le sédentaire sera vagabond. Il n’en sera pas moins sédentaire, et, donc, il sera triste, triste… Il a tué l’autre lui-même, et, donc, il sera seul. Si seul… Quiconque le trouvera le tuera, et, de fait, s’éloignera de Dieu davantage qu’il ne s’en est éloigné lui-même. L’Humanité divorce.

Caïn habitera l’Orient. Il vivra à l’intérieur d’un mystère.

Eve enfanta un autre fils… L’Humanité se répandait. Dieu était Seigneur, parce qu’il était plus loin, et parce qu’il devait régner sur des hommes qui, sans lui, eussent été divisés davantage qu’ils ne l’étaient déjà — et qui, malgré lui, l’étaient de plus en plus. Le Temps passait, filait, s’épaississait.

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Matthieu, chapitre 2

Les rois mages arrivent depuis les limites orientales du monde — l’Egypte, l’Inde, la Chine, le Japon… Le christianisme ira vers l’ouest. L’est est venu à lui.

Ils observent les astres : ils interprètent les signes perdus, l’alphabet des éclairs, l’encyclopédie lunaire. Adam a tout nommé. Le sens, donc, est partout. Les rois mages ont fait profession de le retrouver.

Hérode sent, il sait sentir… Roi-chien, bête des anciens âges. Le danger vient, c’est-à-dire le Salut, ennemi du Politique, et l’Eschatologie, qui est ennemie de l’Histoire.

Les rois sont mandés secrètement, mais leur camp est déjà choisi. Ils comprennent que la bête est apeurée. En Orient, quand elles ont peur, les bêtes se mangent entre elles. Elles dévorent même leurs propres enfants.

A l’enfant Dieu dans sa mangeoire — à dieu fait dévorable — ils rendent l’or, la myrrhe, l’encens : sa royauté, son sacerdoce, son feu. L’Orient est prosterné. L’Occident le fera. L’Orient rend à dieu sa divinité. Dieu rendra à l’Occident son humanité.

Les étoiles, les songes et les anges ont suivi les consignes : les rois s’en vont (de quel côté?), Hérode devient dingue, il massacre les Innocents. Quand elle est confrontée à Dieu, la Politique soit se prosterne (les rois mages) soit massacre des innocents (Hérode), et ce faisant, elle les retourne à Dieu, il les reprend, il les sauve… Le diable ne sauve rien. Il hurle. Il s’impatiente. Il réclame sa livre de chair, et la prélève sur le dos des enfants.

Hérode demande la vie des nourrissons de moins de deux ans : ceux qui ne savent pas parler, et à peine marcher… Ceux qui sont encore connectés à Dieu, parfaitement sous son aile, et parfaits, saints, tout de suite sauvés. Hérode les massacre. Il massacre la possibilité du langage.

Rachel hurle. Le langage se dérègle. La fin des Temps a commencé. Elle ne veut pas être consolée. Et elle vient de comprendre, et avec elle l’humanité vient d’apprendre : Dieu ne s’est pas fait homme pour nous consoler. La consolation, c’est pour Sénèque, c’est pour les glaces à la mangue bouddhistes, pour les adorateurs de vaches. Dieu ne nous enlèvera pas la souffrance, mais lui donnera un sens. Il la transformera en porte. Rachel franchit cette porte en hurlant.

Marie, Joseph et Jésus reviennent d’Égypte, cette terre dont leurs ancêtres ont fui et où eux se sont réfugiés. Ils s’installent à Nazareth, sous le règne d’Archélaüs. Joseph est charpentier. Jésus vient d’apprendre à marcher.

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Genèse, chapitre 3

“Vous serez comme des dieux”. Non pas un dieu, mais plusieurs. Non pas eux, mais comme eux.

L’amour va jusqu’à la liberté, et la liberté à la trahison. Le lien était parfait, et de cette perfection, de cette proximité, naquit le détournement, c’est-à-dire l’inverse de la conversion : traduttore, traditore… Ah, mystère de la théodicée !

“J’ai entendu ta voix dans le Jardin, j’ai pris peur…” L’amour devient la peur, la peur appelle la règle… Bientôt Adam sera pharisien, tout droit perché, tout droit irrité, dans son blanc manteau.

Dieu invente le Temps. L’arbre de vie s’éloigne… Or sans le fruit de l’arbre de vie, celui de l’arbre de la connaissance n’a pas de goût. Et pire, il empoisonne…

La tromperie vient par l’âme. Elle vient par le principe parfait, le principe féminin… Celui-là même qui en Marie rachètera tout. Celui-là même qui en portant la vie du Christ, puis en supportant sa mère, portera Dieu, et supportera pour lui le Monde. Eve, la Vivante, n’est pas condamnée, mais appelée. Elle sera rappelée. Adam sera racheté. Il se rachètera.

Le Temps commence. Le Temps, à chaque seconde, commence. L’Homme, à chaque seconde, tombe et se relève. A chaque seconde, il se détourne. A chaque seconde, il est invité. La conversion est dans chaque instant, une possibilité, une grâce, un murmure transcendant, une échelle, une alerte.

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Matthieu, chapitre 1

La filiation est attestée. La carte d’identité de Dieu, la voilà. Elle est située sur Terre, dans l’Histoire ; Jésus a existé. Comme nous il a eu des parents. Avant lui, il y a eu des joies, du sang, et des aubes bizarres dans les baldaquins de poussière. Nos joies en quelque sorte, mais le sang, déjà, était le sien… Le peuple Juif, échappé dans la douleur, a porté au monde son salut. C’était sa mission céleste. Ce serait sa responsabilité : son sang était sur eux…

Puis Marie vint, une jeune juive de Judée au visage penché et pur. Elle aimait Dieu. Joseph l’aimait. Elle accepta. Joseph demeura silencieux. Dans cette acceptation, il y avait l’amour vertical, la hauteur de la Croix. Dans ce silence, il y avait sa largeur, l’amour horizontal. C’était déjà la naissance, la mort et la résurrection du Christ. Il fallait que quelqu’un, une femme, accepte. Il fallait qu’un homme refuse de comprendre. Et que la femme n’ait ni honte ni peur. Et que l’homme n’ait ni colère ni soupçon. Et qu’ils vomissent ensemble le fruit de la connaissance. Et qu’ils choisissent de le vomir. Qu’ils exercent leur liberté jusque là, pour devenir enfin libres.

Emmanuel était Jésus, engendré non pas créé, mortel mais éternel. Un piège pour l’Enfer !

Marie a dit oui, Joseph ne l’a pas répudiée. Elle enfanta un fils. Le monde était sauvé.

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Genèse, chapitre 2

Septième jour… l’inachevable a achevé ;
l’interminable a respiré.

Ce septième jour est béni. C’est le jour du mystère, c’est l’infini fait jour. Rien n’est plus infini, rien n’est plus mystérieux que ce matin, que cette nuit, les septièmes, ceux qui ne génèrent rien, aucune créature, et sont eux-mêmes générés, eux-mêmes créatures.

“…un flux montait de la terre et irriguait toute la surface du sol” : qui n’a pas ressenti au moins une fois, derrière son intelligence, ce flux, cette ancienne élévation, et cet appel — qui n’a pas ressenti cette sève lumineuse, monter, grimper, emporter les chairs, déchirer la fleur, l’appeler par la tête, le tirer par les cheveux ! qui n’a pas ressenti pleinement cela n’a rien senti, n’a rien écouté ! n’a rien voulu aimer !

De cette énergie qui monte, mêlée à l’Amour, à l’Amour qui descend, au Souffle qui tombe dans la poussière, vint l’homme, l’Homme, le premier échelon administratif ! Dieu lui souffla dans la narine !

Après quoi, tout de suite, il fit un jardin, et des arbres. Les arbres aussi étaient de cette énergie qui monte, eux aussi recevaient ce souffle qui tombe, mais plus lentement, plus calmement, plus infiniment. Les arbres sont une leçon de prière, parce qu’ils se laissent envahir sans cesser de chercher. Chaque arbre est un saint, et chaque saint un arbre. Dieu nous appelle sur terre à être, comme ceux-là, des flammes de chair, des dolmens vivants !

Or, bdellium, pierre d’onyx : Dieu a cligné des yeux sur terre. Parfois ses larmes se solidifiaient.

Puis les fruits, d’autres larmes, d’autres dons d’amour… Sauf un, une larme secrète, un don interdit ; car il n’y a pas de communion, de communication, de lien d’amour, il n’y a pas de liberté parfaite, sans inter-diction… Dieu voulait d’un chagrin qui ne fût qu’à lui ; il l’appela “connaissance”, et c’était la part d’ombre du septième jour. C’était l’autre limite. C’était la condition d’un amour inconditionnel. C’était un faux mystère, celui que seul l’Amour pouvait contempler sans se perdre. Le revers gluant de Logos, une boule de suif dans le brasier.

Dieu inventa ensuite la compagnie : à l’administration de l’Homme, il adjoignit la société des animaux. Il fit l’homme responsable, répondant, maître et possesseur, gardien. Il le nomma berger de l’Être !

Et l’homme nomma. L’homme attrapa le langage en lui, pour désigner les choses. C’est-à-dire que l’homme apprit à les respecter. Désigner, c’est louer. Désigner, c’est traverser sans meurtrir. Désigner, c’est scruter et ouvrir.

Enfin, Dieu fit tomber l’homme dans la torpeur d’amour. Il ouvrit un sexe dans ses entrailles, et en tira la couronne du désir, que l’homme nomma la femme, mais qui en fait était son âme, et qui était en lui, à travers, image de vérité, la première marche du Paradis. Tout à coup l’appel vertical, la rosée sublunaire, cette énergie montant vers Dieu, se répandait autour de l’Homme, horizontalement, vers l’Autre, vers sa chair, vers ses yeux de faon. L’Homme sentait germer en lui la prescience de la croix : aimer les autres, c’est aimer Dieu. Il faudra écarter les bras.

L’homme les écarta. La femme s’y blottit. Ils n’étaient qu’une seule chaire. Ils transmettraient la Vie.

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Genèse, chapitre 1

Rien en haut, dessous, par le dedans. Rien, c’est-à-dire l’Amour. L’Amour fou. L’Amour total. L’Amour à la fois plein et délié, en même temps défait et continu, parfait. Incomplété, complet. L’Amour dans l’Amour par l’Amour pour l’Amour sur l’Amour contre l’Amour à l’Amour vers l’Amour.

Il sépara sans diviser. Il multiplia la lumière. Il enfila le soir au matin comme après une perle, une perle.

Voilà la roche, l’herbe, le lion, la vague et le moustique. Voici volcans, palmiers, cascades.

Puis prairies, vents, signaux. Amour se déclare. Logos appelle ; appelé il appelle — appelant il crée. Amour peut. Amour est volonté.

…et cela était bon. C’est l’empreinte de Dieu, la projection de son amour sur un écran de feu.

Les clefs de la maison, il les donna à l’Homme, responsable, répondant. Il lui donna la Justice, c’est-à-dire l’image de Dieu, l’image d’Amour. Il lui donna sa silhouette. Puis il se reposa.

…et cela était bon.

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Relecture des premières pages des Travailleurs de la mer

Premières pages des Travailleurs de la mer : “voyez par le-dedans ce à quoi je vais donner vie, sens, souffle. Tirez à vous ma nappe, roulez vous dans les mots, soyez partout où j’ai été, dans ces îles, soufflez. Devenez à votre tour incontournables et mélangés comme ces îles, ces roches, ces habitants, leurs messes, leurs falbalas rituels.” Jamais on a si exhaustivement planté le décor, au point qu’il pousse. Le lecteur sent le varech et les orties célestes, et d’autres grattoirs roses et aqueux, prendre ses doigts aux pages. L’île vient à lui, et quand le roman commence enfin c’est moins sous un rideau ou un volet, que dans l’ombre noire, salée.

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