Jour…

Graisse stellaire

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Le collecteur d’impôts

La paume de sa main c’est sa main, et sa main tout entière c’est l’action de sa main. Le collecteur est collection. Il prend, il entrepose, il soumet. Pour être, dit-il, il faut payer. Cela doit vous coûter quelque chose. On n’est pas quitte à la naissance. À la mort on n’est pas acquitté. Et ce faisant il pisse une colle acide où barbotent comme en un bain de lait les serpents nouveau-nés du Trésor Public. Ses jambes sont fondues à sa chaise épineuse et ses dents pointues dessinent autour de sa langue de petites pointes noires et violettes. On dirait une vieille fleur gluante. Il a les yeux dans les narines, le cheveux rare et rabattu sur son front proéminent, la bosse des mathématiques. Il est dans l’ombre détestable — près du rocher sacré de la Raison d’État. Ses contemporains se tiennent aussi éloignés que possible de sa présence où ils risqueraient d’être pris comme à des barbelés. Pourtant un jour l’un d’eux s’arrêtera et posera son regard plein d’amour sur cet homme, sur cette main, sur cette action indigne, en lui disant : “Suis-moi”. Et ce jour-là le collecteur se dépliera, se lèvera, et, plein d’amour, le suivra.

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Concerto pour piano n°21 de Mozart, 3ème mouvement

Chère Radio Classique,
Je vous écris pour une raison un peu spéciale : cette nuit j’ai fait moi-même accoucher ma femme de notre troisième enfant à 4h30, tandis que sur votre antenne était diffusé le 3ème mouvement du concerto pour piano n°21 de Mozart, joué par l’orchestre de Varsovie et P. Anderszewski. Nous n’avons pas eu le temps d’arriver à la maternité. Il a fallu arrêter la voiture en pleine rue et tout faire là, avec cette musique, au milieu de la ville déserte. Ce 3ème mouvement maintenant je le connais par cœur, et j’ai l’impression de le comprendre mieux que Mozart ne l’a sans doute lui-même jamais compris. Le piano lance et ramène les cordes. Il joue du violon. C’est lui l’archet ! Enjoué d’abord, il se met à réfléchir. Puis la légèreté revient comme une mousse lie de vin, soulevée depuis le sol, montée en neige. Inutile de réfléchir. La solution est ailleurs, dans un appareil plus immédiat. Il ne faut pas concevoir mais recevoir. Les notes ont une direction. Elles sont attachées quelque part. Et puis il y a cette accélération, ces coups d’épée dans le vide, tornade métaphysique absurde, jusqu’à une entente improbable, et pour finir un tremblement inattendu mais équilibré, un mystère spongieux, et par-dessus : l’aiguillon de la vie…

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Avant la longue flamme rouge (2020)

Roman paru aux éditions Calmann-Lévy le 2 janvier 2020.

Avant la longue flamme rouge

«  Il essaye de courir en poussant sa famille devant lui, mais un hurlement ouvre le ciel et  une  mitraillette frappe des millions de coups de  hache partout en même temps. Dans le Royaume, il y a des vrombissements lointains.  »

1971 : le Cambodge est à feu et à sang. Saravouth a  onze  ans. Sa petite sœur Dara en a neuf. Leur  mère  enseigne la littérature au lycée français. Leur  père travaille à la chambre d’agriculture. Dans  Phnom  Penh assiégée, le garçon s’est construit un  pays imaginaire  : le  «  Royaume  Intérieur  ».

Mais un jour, la guerre frappe à sa porte. Les fondations du  Royaume vacillent. Séparé de ses parents et de sa sœur, réfugié dans la forêt sur les rives du Tonlé Sap, Saravouth devra survivre dans un pays en plein chaos, animé par  une  volonté farouche de retrouver sa famille.

 

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Le scandale des couleurs secondaires

Les couleurs primaires disent ce qu’elles veulent. Elles parlent, elles annoncent. La mer est bleue. Le bleu c’est la mer. Il la résume, il la porte. Le ciel est bleu. Le bleu porte le ciel et la mer ensemble. Il leur ressemble, il les assemble. Planète bleue, baleines bleues : c’est toujours le ciel et la mer en même temps, dans un même endroit qui est à la fois l’un et l’autre. De même pour le feu et le sang. Il n’y a pas le feu d’un côté et le sang de l’autre. Il y a la couleur rouge, qui est feu et sang. Le feu et le sang sont la même chose. Ils sont la couleur rouge. “Vin rouge” signifie “Vin qui est à la fois feu et sang”. Le jaune quant à lui est or et soleil. L’or c’est le soleil ductile. Le soleil c’est l’or volatil.

Les couleurs secondaires ne sont rien. Ce ne sont pas des choses. Elles ne disent rien. Même quand elles apparaissent, ce sont des mots sans chose. Ambigües, “à définir”, scandaleuses… Elles sont l’entre-deux, la gelée tremblotante d’une apocalypse incomplète.

La couleur orange n’est pas un mot mais n’est pas non plus une chose. Quand on dit “une orange” on a l’impression de désigner le fruit par sa couleur, mais quand on dit “les nuages orange” on a l’impression de définir une couleur grâce à sa parenté avec un fruit. Si le crépuscule est orange, c’est parce que le mot “crépuscule” est utilisé pour désigner aussi bien la naissance du jour que la naissance de la nuit, c’est-à-dire la mort du jour. Ne vous trompez pas : ce n’est pas parce que le crépuscule est orange qu’il est ambigu, mais bien parce que le crépuscule est ambigu qu’il est orange.

Le vert aussi est crépusculaire, puisqu’il est censé désigner à la fois la nature au sommet de la vie et la pourriture, c’est-à-dire la nature au soir de l’agonie. Le vert tire la nature de la roche pour la rendre à la poussière. Quant au violet c’est déjà le noir, les profondeurs retournées, la vraie couleur de l’enfer, celle du sexe, des sexes, cavernes iridescentes, fleurs empoisonnées, fumerolles, chiens maudits, planètes gazeuses, étoiles effondrées. Suçon au cou du créé. Cicatrice d’un inceste intergalactique.

Le violet, le vert et l’orange nous menacent. Ils montent, glissent… Ils veulent prendre le ciel et dissoudre la terre. Ils nient la vie, car à la racine de Tout rien n’est orange, vert ou violet.

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Téléphone fixe

Joie du point d’entrée, d’une seule frontière située dans une cahute à lambris sous le grand escalier, et de l’alarme à roulement — puis un oncle génial : “Téléphone ! Quelqu’un répond bordel de dieu ! ” Joie des câbles au bord des champs, imagination réticulaire de mon enfance. Étonnements, mystères préhensibles, vibrations matérielles…

Aujourd’hui, plus de mystère du téléphone. Les ondes ont intégré chaque instant. Il n’y a plus ni point d’entrée ni frontière aux maisons. Toutes les portes sont fermées à clef pourtant tout est ouvert, tout passe, tout circule. Au bord des champs, les plaques des antennes-relais lugubres vibrionnent. Atmosphère cocotte-minute, battoir chauffée à blanc. Tristesse ! Monde clos ! Rien plein comme un oeuf !

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William Turner

Une chape de plomb mouillée a enveloppé Londres. Le peintre est dans son atelier de Chelsea. La veuve Booth est partie. Il prend, dans les ramequins de grès qui l’entourent, des couleurs, qu’il mélange. Il active, actualise les pigments. Il les secoue, pour en tirer comme une lumière liquide, une lumière malléable, disponible. Sur la toile de lin l’océan apparaît dans la soupe cosmique, derrière des limites enchevêtrées dont il est impossible de dire si ce sont celles du ciel ou de la mer, ou d’autre chose moins probable (une île, une planète ? le vent ?).

La matière a des yeux myopes. Elle les plisse. Elle pleure pour voir. La lumière la brûle. Elle ne peut pas regarder le soleil longtemps. Elle le confond, elle s’y méprend. Turner de son côté lui tend la toile comme ces opticiens qui montrent à leurs clients des lettres de plus en plus petites. Un aller-retour inter-vient, un jeu, un mensonge. La matière est à elle-même sa propre sonde. Elle est de plus en plus concentrée vers ces taches floues qui ne sont rien d’autre qu’elle-même. Et plus elle se concentre, plus les tâches sont floues. C’est ce mystère que Turner a enregistré pour nous.

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Diabolisme

Le rêve ultime du Diable, le pouvoir qu’il jalouse à Dieu entre tous, est la transsubstantiation. Trans-sub-stantier reviendrait pour lui à trans-former par l’intérieur, depuis la sub-stance, le sym-bole analogique en dia-bole nominaliste. Faire exploser, en se glissant dans le mystère de la Parole, le mystère de l’Incarnation.

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Confession d’un barrage

Je suis venu au monde lentement, dans un endroit vert et bleu, un lit pour le soleil, les petites églises blanches, mouroir des anciens volcans. On ma construit pierre par pierre sur le pipi des charmilles, un ruisselet nommé “Clamoux”, innocent, enjambé par un abbé aux joues roses qui s’en allait donner la communion à une vieille dame dans sa grange, sous le champ des sangliers, et revenait au presbytère par l’ancienne voie romaine. Les chèvres étaient légion. Le chevrier Narcisse se disputait avec sa belle-soeur Berthe. Il y avait des chêneverts, des chevreuils enthousiastes, des buissons de genêts infranchissables, un équilibre. Au dessus de chaque maison, blanche et soyeuse : une fumée. C’est ici qu’on a posé mes pierres. On remembrait. On rationnalisait le cadastre. Les baraquis s’installaient. Les vignes ne suffisaient pas. Il fallait des patates, des fourrages, des tournesols, des maïs, du blé, et de l’eau, de l’eau… que le Clamoux ne fournirait pas !

On m’a inauguré, un beau ruban tricolore. A peine venu au monde, et déjà décoré. J’étais, disait-on, un des plus grands d’Europe ! Des plus écologiques ! Le maire, le préfet… Je tendais mon miroir à leur puissance, mat, gris, monumental. J’étais leur pyramide d’Égypte, leur emprunte fabuleuse, l’enfant de Prométhée. Le viaduc romain. Grâce à moi, César était rendu à César, et le maire se tapotait le nombril !

Mais le combat n’avait pas encore commencé. Et j’étais combattant. Je ne protégeais rien. J’attaquais, agressif, un tueur. On m’avait créé pour détruire l’adversaire. L’eau du Clamoux monta. Le ruisselet cherchait la porte étroite, mais revenait sur lui-même. Héraclite était dans de beaux draps. Je retenais sa respiration. Le reflux croupissait. Les odeurs changèrent. Les genêts commencèrent à pourrir. L’eau devint opaque, verte, dessus des nids flottaient, des merles morts et des marcassins hydrolisés. Le maire et le préfet étaient loin. César gouttait du vin à Rome. Les villages furent désertés à cause de moi. Des usines vinrent, et avec elles des effluves amères, intenables… La sorcière électricité !

Ma belle robe grise devint terne, rongée par les algues, avec des coulées de cuivre, et des connards venus faire du rappel et du saut à l’élastique, pour plaisanter. Le Clamoux était maintenant un lac artificiel. Le maire essaya d’organiser une plage, mais fut obligé d’y renoncer pour cause d’exéma d’un genre jamais observé. Après trois minutes dans l’eau, les “agrotouristes” voyaient apparaître sur leur peau des bubons rosâtres et purulents, et au bord de leurs lèvres des puits de fièvre. Ils tremblaient. Ils vomissaient. Les femmes faussaccouchaient.

Je sentais en moi, sur les parois de mon ventre, à l’intérieur, frapper les tuiles des maisons noyées, les statues de plâtre des églises emportées. Je sentais les fourches.  Où autrefois on avait accroché ce ruban tricolore, il n’y avait plus que les regards haineux des survivants. Un soir, la petite-fille du préfet traça des lettres sur mon dos avec sa bombe de peinture sanguinolente : “Barrage = assassin”. Et elle avait raison. J’avais transformé le Clamoux inoffensif en arme de destruction massive.

Finalement, je n’y tins plus. Tant pis pour le maire, pour le préfet, et tant pis aussi pour sa petite-fille délinquante. Quitte à tuer, autant le faire pour de bon. J’avais le coeur trop gros, le ventre lourd, l’âme encombrée. Je laissai l’eau venir, fendre mes artères de béton, ronger mes os d’acier. Un vaisseau éclata. Deux hommes vinrent colmater. Puis trois vaisseaux la nuit suivante. Le système d’alerte ne fonctionnait plus. Je me précipitai dans la brèche pour extirper la hernie. Et finalement, à minuit, j’offris au Clamoux sa vengeance, non pas contre moi mais contre les Hommes, contre leur Folie. Les villages et les villageois et les agrotouristes et les militants et les experts et les professeurs et les préfets furent noyés comme autrefois les laies et les sangliers. J’ai payé mes dettes d’un seul coup.

Aujourd’hui, il ne reste plus rien du barrage et de ceux qui l’ont construit. Seulement le Clamoux, un peu plus haut qu’autrefois, et par-dessus, la lune, méchante, éternelle.

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Prince jardinier

Pour Ariel Spiegler

(Les citations sont extraites du recueil Jardinier publié il y a quelques semaines par Ariel Spiegler aux éditions Gallimard.)

Même s’il en rêve, le poète n’est ni astronome ni astrologue, et n’est pas non plus capitaine de navire. Mais jardinier. Il a les mains dans la terre, la merde, l’eau gelée, sous la croûte violette des sous-bois. Il bêche, sue, picole ; il essuie avec son gros bras son grand front, chemise à moitié ouverte, il fume, putain, il en a marre, et il bêche, il bêche !

Il est l’ouvrier anonyme de Dieu, le fils maudit de Caïn le sédentaire, jaloux du voyageur Abel au point de vouloir le tuer ou de se faire passer pour lui, ce qui revient au même. Rimbaud peut s’en aller aussi loin qu’il voudra, il ne sera jamais le capitaine d’aucun navire. Rimbaud bèche pour l’éternité à Charleville. Il ne crée rien, contrairement à ce qu’on dit, mais s’occupe de la création. C’est le fils pour lequel on ne tuera pas le veau gras. Lui il le dorlote, le veau gras, il arrose sa luzerne. Il nettoie ses bouses sur les dalles froides des églises. Il l’a tiré par les pattes une nuit d’hiver, lorsque sa mère rendait la matrice. C’était dégueulasse à voir, du sang, du placenta partout. Dire que pendant ce temps-là le frère aîné du voyant (c’est-à-dire, en gros, Descartes) s’amusait au bordel !

Les poètes vont dans l’ornière du langage, où les mots ont des racines, une odeur, un sens, où ils palpitent, tièdes, ils gueulent, et les empêchent de dormir. Cauchemars, radis vivants! Les poètes savent qu’une fleur n’est ni l’oreille ni l’œil de la nature, mais son sexe, un sexe ouvert. Rien n’est méchant ou vicieux comme la beauté d’une fleur. Seul un vrai jardinier sait ce qu’est une fleur. Il est comme Jean-Baptiste dont « la main ne peut tenir l’eau » (p. 94). Il annonce la venue de la lumière, et baptise, comme Adam : il reçoit la signification des choses.  Vêtu d’une peau de dromadaire, seul dans le désert, à gratter le sol, à grignoter des œufs de sauterelle.

La nature vient. Elle arrive. Elle n’est pas re-présentée mais présente, retrouvée, rendue (p. 70) :

D’abord la colline
et ses nymphes, c’est-à-dire les arbres, les clairières,
les plantes, et surtout
l’herbe et les feuilles :
vert printemps,
anis, amande, vert de mai,
bouteille,
épinard, viride, émeraude et pin parasol,
un petit peu gazon, chartreuse, céladon, prairie,
menthe, tilleul, absinthe,
et peut-être citron.

Écoutez bien ces vers. Prononcez-les. Dans la bouche un goût se colle à la langue, synesthésie alchimique, un vrai goût, comme des orties trempées dans l’ammoniac puis dans le miel. Et ce goût prend, pousse, concentre la matière sous l’horizon du regard…

Le prince jardinier, rame à l’épaule, cueille des morceaux de verre sur la nuque dorée du Golgotha. Le mystère du langage est un mystère du corps, de la terre, du jardin. Et un mystère joyeux. C’est un mystère joyeux ! “Les mots existent dans la voix humaine“, disait George Steiner. « Retourne à ton silence, écrit Ariel Spiegler, à ta tristesse si tu veux » (p. 34) Et puis un jour la mort, « l’Indienne verte » (p. 93), arrachera le jardinier du sol comme une plante. C’est le “retournement natal” de Hölderlin. Elle le sort de la terre, coupe sa racine, le dépouille, le défait. Diane chasseresse, vierge impossible, il l’a surprise au bain. Alors c’est « la pluie, l’Océan, la rupture du barrage, et un vieil homme qui fume en attendant la fin » (p. 92).

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Viendront les jours…

… où nous serons sur une seule autoroute, ensemble, dans la même direction, à fond, vraiment à fond, ô totalité, ô fascisme, ô joie lunaire et morte du progrès ! Chacun dans sa technologie, seul, clignotant pour doubler, vitesse limitée. A la moindre collision, le corps éclate, l’âme se divertit, c’est le bouton qui saute, le sang partout, la longue flaque de merde aux Champs d’Amours, slalomant entre les fossiles des hérissons et des robes de mariée. A la moindre collision, le corps deviendra enfin une machine, il y aura le foie autour de l’essieu, les yeux collés dans les compteurs, les dents dans la radio, la langue au fond du GPS, le cul autour du frein à main et les mains, quel rêve, écrasées sous le frein. C’est demain. C’est déjà. Je suis une force qui va si vite que tu ne me vois pas à l’intérieur du véhicule. Pour toi, je suis le véhicule, l’avoir-à-cent-trente-à-l’heure, aux couleurs mirifiques. Adieu substance, être-là ! Adieu demeure ! Bonjour vitesse, télépéage ! Bonjour, ondulations ! Je suis dans la voiture un signal tout entier, moi, ma voiture, les enfants dans le dos, les couples côte à côte, chacun devant un DVD américain. Le nihilisme est un échangeur autoroutier, le progrès a trouvé son organe. Roulez, foncez ! Demi-tour impossible ! La DDE a licencié les anges. La mort est une glissière à Châteauroux, l’hôpital une pompe à essence. Il n’y a pas d’église dans les aires. Pour ce qui est du Vrai, du Bien et du Beau, il y a encore la bande d’arrêt d’urgence, mais deux minutes d’espérance de vie. Quant à la Nature elle a été limée, ravalée, défoncée pour que les voitures passent plus vite, et, dit-on, sans danger. Croyez-vous qu’Euripide ou Shakespeare nous envieraient ?

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Acheté acheteur

Un jour les arbres auront des roulettes et des téléphones portables. Ils seront complotistes. Le capitalisme est fait de telle sorte que non seulement tout devient consommable, mais que tout se transforme en consommateur. Il ne s’agit pas seulement d’acheter ceci et cela mais aussi de rendre ceci acheteur et de lui vendre cela, puis d’acheter ces deux-là, et de s’y vendre à son tour, etc.

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Alarme

La neige pousse sur le sol, duvet, moisissure noble, sous les arcades de la faculté de droit, l’ancien cloître des Chartreux. Une alarme… C’est celle du mercredi midi, premier du mois. Qu’arrivera-t-il en cas d’attaque ? Annuleront-ils au cinéma ? Est-ce que la poésie, comme on l’écrit depuis cent ans, fonctionnera ? Peut-on mourir de soif vingt mille lieues sous les mers ?

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Le matin et les rois

L’aurore aux griffes roses, à la lèvre bleue mouchetée, est à la fois ange et bourreau. Après avoir cueilli une à une quelques étoiles, puis les autres par bouquets, elle étale son beurre sur les façades sans paupières du boulevard Jean Jaurès, et élève pour Dieu des chefs d’œuvre égyptiens, faux symboles, fausses idoles partout où la cité lui a ouvert le champ, et finalement elle décroche la tête du soleil qui monte au ciel comme un ballon d’hélium. Si j’étais roi je ne me lèverais jamais avant midi.

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Damien Saez

Je n’ai jamais cessé d’écouter Damien Saez. C’est un morceau d’adolescence, un chewing gum au piment collé à mes habits de trentenaire. L’autre jour, il “passait”, comme on dit, à Toulouse. J’y suis allé, au milieu des autres de mon âge, et l’ai trouvé comme autrefois dans la lumière rouge, mais gros, énorme, lui qui dans mon souvenir était si maigre, maigrelet, m’apparut derrière un ventre comme une planète, culbuto en capuche noire. Les éraillements baudelairiens, eux, n’avaient pas changé. Il voudrait renverser la table. Il voudrait s’enfoncer sous le volcan avec Germaine, sa jeunesse perdue, ses poches sous les yeux crevées et cette langue fourchue que le diable lui a collée au fond de la gueule. Tout recommencer, reprendre… Et il a raison. L’enfance, nul doute, a raison. Elle est la seule raison qui vaille. Tout le reste est fade, administratif, suicidé, trop prudent pour vivre, pas assez pour mourir. Saez est une pulsion suicidaire qui sauve du suicide. C’est la vie pourtant-et-quand-même, la vie malgré tout, avec soixante kilos de trop. C’est le sourire insupportable de Rimbaud quand le pédagogue essaye de le ramener dans le droit chemin en lui tirant l’oreille. Il était dans les pissotières, à humer les effluves d’asperge, de diarrhée et de limonade. Je n’ai jamais quitté Saez. Chevalier blanc, autoproduit, dégagé des tutelles, il a continué à tracer, toujours le même sillon, toujours les deux mêmes lignes face à face. La ligne politique : tout détruire et danser dans les ruines, habiller d’un gilet jaune l’ange doré. La ligne romantique : haïr mais aimer, haïr parce qu’on aime, haïr aimer, et gratter sous la terre où agonise, ventre ouvert, l’ange doré.  Évidemment, la naïveté de Saez est sans limite. L’enfant maudit de l’antiracisme des années 90 chante. On dirait qu’il a trop lu, et mal lu le Journal, et qu’il vient de s’apercevoir qu’il y avait mieux à faire. Mais c’est justement cette absence de limite qui donne à sa naïveté son accent de vérité. Sa blessure est sans pommade. Elle est généreuse. L’enfant maudit refuse de cicatriser. Il refuse de passer, comme ses frères, à autre chose. Ses mots sont des poteaux indicateurs tournés vers les fantasmes du passé, auxquels il a attaché un noeud coulant à travers lequel il contemple l’avenir, le sien, le nôtre à tous. Son whisky, ses cigarettes, sa misogynie, ses élans communards, sont les stigmates d’un siècle idéal, une époque à côté, la mienne, qui n’a jamais vraiment été et qui, pour cette raison, ne sera jamais vraiment terminée.

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Naissance du complotisme

Galilée nous a appris que le modèle de Copernic n’était pas seulement efficace mais vrai. Il nous a laissé entrevoir un monde où l’homme avec sa pensée pourrait décrire ce qui préside à la matière, mettre en équations la volonté de Dieu et rouler mécaniquement la pierre du tombeau, puis fourrer son nez à l’intérieur des entrailles immaculées conceptrices. Le modèle héliocentrique, nous disait-il, n’est pas un schéma. C’est le réel. Le modèle héliocentrique, les gars, c’est carrément la vérité !

Mais Galilée ne s’est pas arrêté là. Tandis qu’il nous invitait à porter nos lèvres à la coupe de la Vérité, cachée depuis l’époque du Jardin derrière un rideau de soleil, il y versa un poison destiné à en pervertir le contenu. Galilée, mi-astrologue mi-astronome, inventa le complotisme.

« Enfermez-vous avec un ami dans la cabine principale à l’intérieur d’un grand bateau et prenez avec vous des mouches, des papillons, et d’autres petits animaux volants. Prenez une grande cuve d’eau avec un poisson dedans, suspendez une bouteille qui se vide goutte à goutte dans un grand récipient en dessous d’elle. Avec le bateau à l’arrêt, observez soigneusement comment les petits animaux volent à des vitesses égales vers tous les côtés de la cabine. Le poisson nage indifféremment dans toutes les directions, les gouttes tombent dans le récipient en dessous, et si vous lancez quelque chose à votre ami, vous n’avez pas besoin de le lancer plus fort dans une direction que dans une autre, les distances étant égales, et si vous sautez à pieds joints, vous franchissez des distances égales dans toutes les directions. Lorsque vous aurez observé toutes ces choses soigneusement (bien qu’il n’y ait aucun doute que lorsque le bateau est à l’arrêt, les choses doivent se passer ainsi), faites avancer le bateau à l’allure qui vous plaira, pour autant que la vitesse soit uniforme et ne fluctue pas de part et d’autre. Vous ne verrez pas le moindre changement dans aucun des effets mentionnés et même aucun d’eux ne vous permettra de dire si le bateau est en mouvement ou à l’arrêt … »

Galilée, Dialogue concernant les deux plus grands systèmes du monde, 1632

Reprenez l’exemple du bateau. Imaginez deux individus, l’un sur la rive, l’autre sur un bateau poussé par le vent. Celui qui est sur la rive prétend que celui qui est sur le bateau se déplace. Celui qui est sur la bateau jure que c’est celui qui est sur la rive, et avec lui la rive tout entière, qui se déplacent. Mais voilà un individu sur le gaillard d’avant d’un second bateau, plus loin de la rive, poussé par un vent plus fort. Celui-là prétend que le premier bateau se déplace, et que par conséquent l’individu qui se trouve sur la rive dit la vérité. Mais il prétend également que la rive se déplace, et que l’individu qui se trouve sur le premier bateau dit lui aussi la vérité. Les deux autres individus prennent celui qui se déplace à vive allure pour un fou ayant décidé de quitter le pays parce qu’il avait quelque chose à se reprocher. Or il se trouve précisément que cet individu, qui n’est pas fou, et qui n’a pas non plus l’intention de quitter le pays, a quelque chose à se reprocher !

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Feu pâle

Au brouillard la fonction retardée du soleil, et dans l’air un goût de feu de bois et d’anciennes tempêtes, longues et misérables veillées.

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Le mot “amour”…

Le mot “amour” est dans la réalité un chien dans un jeu de quilles. Il voudrait tout toucher à la fois, et du coup il renverse, il renversera tout.

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Ma limite adorée

Carlingue chérie, mon corps, ma limite adorée, emporte moi, abîme toi, rouille, essaye! Plonge! Gratte! Surtout n’économise rien!

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Forcer la description

Il faut forcer la description. Noé envoyait tous les jours une colombe loin de son arche. Il décrivait la mer. Elle décrivait des cercles dans le ciel. Ce vol c’était son encre, son âme sur le papier, dans les vagues sans fondations, à la recherche de la terre. Il faut forcer la description, épuiser le réel, car en-dessous, un jour… Il faut forcer la description, et que vienne, et qu’advienne la terre, réelle — ô impossible victoire ! — et qu’on puisse jeter l’ancre !

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