Une structure bâtie contre l’essence

Nous avons tout transformé en drogue. Le ping-pong, aujourd’hui, est une drogue. Le smartphone, etc. Rien n’est satisfaisant, pas même l’excès de ce qui ne l’est pas. Cela en dit long sur ce qui nous manque d’essentiel. Et combien ce manque est structurel.

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Nabokov — à propos d’un livre intitulé Lolita (12/11/1956)

“A mes yeux, une oeuvre de fiction n’existe que dans la mesure où elle suscite en moi ce que j’appellerai crûment une jubilation esthétique, à savoir le sentiment d’être relié quelque part, je ne sais comment, à d’autres modes d’existence où l’art (la curiosité, la tendresse, la gentillesse, l’extase) constitue la norme. Ce genre de livre n’est pas très répandu. Tout le reste n’est que camelote de circonstance…”

Vladimir Nabokov — à propos d’un livre intitulé Lolita (12/11/1956)

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Union européenne : pour un sursaut roman

On mesure mal ce qu’a été l’esprit des deux premiers siècles du deuxième millénaire en Europe, et ce qu’on a perdu en lui tournant le dos. Tout cela est si loin désormais. Ce ne sont certes pas les conneries cinématographiques qui nous aideront à mieux comprendre ce qui s’est joué ; quant à Jacques Le Goff… Qui lit encore Jacques Le Goff ? Pourtant, la trace demeure dans les villages (combien d’églises et d’abbayes romanes en Europe ?) d’un temps qui ne devait pas être si atroce que les manuels le suggèrent puisqu’y ont proliféré ces bijoux dédiés à un dieu né dans une crèche et mort par amour.

L’esprit roman vint par le bas, déclenché et synchronisé à Cluny, certes, la “Maior Ecclesia”, mais accepté tout de suite, parce qu’il avait le visage du peuple. Bernard, Guillaume de Volpiano, Saint Hugues ont catalysé une force venue par la masse, et immédiatement rendue à la masse.

Ce n’était pas de la communication, mais une communion spontanée autour du Beau et du Simple conçus comme véhicules de la Justice et de la Vérité.

Où sont nos véhicules ? Qui chez nous croit encore en la Beauté ? De quel genre de fin du monde, ou de transhumance post-historique,  nos foires internationales d’art contemporain sont-elles les symptômes (ou les causes ?) ?

L’art gothique était intellectuel, citadin, orgueilleux, viendrait bientôt la manie des signatures, l’artiste portée aux nues, transformé lui-même et par lui-même en Tour de Babel. Le gothique, c’est déjà la politique. Je ne sais plus où j’ai écrit cela : la lumière, la hauteur, la clarté gothiques préfigurent une société hémophile. C’est déjà les profils de Chambord et Chenonceau, la Renaissance — saloperie de Renaissance — l’individualisme, le scientisme et la communication surtout, déjà presque Rousseau, et après lui, inévitablement : Sarkozy, Hollande, Macron, Onfray, BHL, etc.

L’Union européenne a besoin d’un souffle par le bas. Cela passera par l’architecture. Il nous faut une architecture commune. La construction européenne doit être faite de constructions européennes. Oui, il faut un sursaut roman. Autrement dit une conception commune de la Beauté, et que celle-si soit suffisamment humble pour être désirée par les plus humbles, et que naissent ensuite à partir et au travers d’elle des conceptions communes de la Justice et de la Vérité.

Nous avons besoin de Jean Scot Érigène (qui a expliqué pourquoi l’union était nécessaire et naturelle entre la foi et la raison) et Pierre le Vénérable (qui fit traduire le Coran en latin et souhaitait que les débats théologiques remplacent les croisades… oh comme nous en avons besoin !).

Nous avons besoin des moulins romans et des chapelles romanes — l’hésitation des flammes dans les chapelles romanes — et non pas des start-ups néo-numériques et ultra-bizarroïdes, post-gothiques et trans-humanistes.

Que l’Europe revête son blanc manteau d’églises, et qu’un Raoul Glaber écrive au sujet du siècle précédent : « On croyait que l’ordre des saisons et les lois des éléments qui jusqu’alors avaient gouverné le monde étaient retombés dans un éternel chaos, et l’on craignait la fin du genre humain ».

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Des mendiants et de la Charité

La bille de rien dans les poches des pauvres, les miroirs blancs sous leurs ongles et leurs ventres agenouillés autour du coeur attendent la mort et le confort enfin des draps de la révélation.

Qu’est-ce qui n’attend pas d’éclore en ce monde — et qu’est-ce qui y éclôt ?

Les pauvres ont le visage de Dieu, leur silence parle son langage. Leur avenir est son éternité : une chambre pour la nuit, un quignon trempé dans le vinaigre, une cigarette entre leurs doigts jaunes.

Matthieu 19: 20-22 ; Marc 10:21 ; Luc 12:33 ; Luc 18:22 ; Actes 2:45 ; Actes 4:34 ; Timothée 6:17-19 ; Hébreux 10:34…

Le socialisme et toute espèce de colère sont des formes atténuées de l’orgueil. La pauvreté n’est pas un mal, c’est cela qui est scandaleux dans le catholicisme : les mendiants au revers du tympan sont l’Eglise (et non les premiers bancs), l’autel, la promesse de Jésus et le mystère de son corps livré. Seule la colère a des dents. Et le mensonge, et l’envie, qui sont deux formes de colère (i.e. deux formes d’orgueil), et dont les canines empoisonnées rôdent autour des tombes à l’affût des larmes et des bouquets, du paganisme, de la culture du sacrifice, de la peur pour soi-même et du désespoir normal, qui est ce qui tue les mendiants parce que c’est ce qui a raison de la Charité (“Vite, je dois jouir, me divertir, profiter… Vite, conserver ce que j’ai gagné pour durer dans la jouissance et que la jouissance du sacrifice d’un autre dure en moi, vite et longtemps, le plus longtemps possible…”).

Tout ce qui n’est qu’humain a raison de la Charité.

Tout ce qui n’est qu’humain, le protestantisme y compris, a raison de la Charité.

Pascal (Pensées, 339) : “La distance infinie des corps aux esprits, figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle.”

Chaque mendiant nous transforme en chameau, et sa main tendue, et ses poumons ravagés sont le chas de l’aiguille (Luc 18:25). Le visage des pauvres est la seule vraie question, la dernière et le seul vrai mystère. Il sera près de nous dans le lit des douleurs puis dans la tombe, éclairé comme à l’intérieur d’un Rembrandt — le masque réel d’un monstre sur la vraie face d’un ange.

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Quand dans le ciel

Le corps tacheté de cet oiseau à mes pieds, sur le béton, involontaire comme une plante : la morale fanée.

Est-ce que je me souviens des enseignements du soir — quand dans le ciel descendait l’ombre orange des villes ?

Sous mon œil, depuis, a germé, antéchrist, la maladie du lait.

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Les livres ont des adresses

Chaque livre a une adresse, une seule, un nombril, même les récits dont l’action se déroule sur le rivage d’un pays imaginaire, ou bien à plusieurs endroits à la fois ou successivement, et ceux dont les villes, les rues, les plages ne sont pas nommées. L’imagination a une boîte aux lettres, l’anonymat pignon sur rue. Ce peut être un train ou une barque de naufragés, mais il y a une ancre, un ancrage, une géographie, un endroit où le train est échoué, un lieu où la barque est arrêtée. Les incendies ont des foyers. On écrit toujours depuis quelque part. L’écrivain est moins d’une époque (les grands écrivains sont de toutes les époques) que d’un lieu, une rue, une façade, des volets. Ceci noté, il s’agit également de comprendre que de même que la véritable adresse d’un roman dont l’action se déroule à New-York peut se situer dans le Doubs, de même un roman écrit dans le Doubs peut avoir ses fondations en haut d’un gratte-ciel à Tokyo. Le lieu où l’action se déroule et le lieu où l’écrivain a travaillé ou grandi ne sont pas nécessairement l’adresse du poème, du roman, du récit, des stances, d’une nouvelle, etc. Mais chacun d’eux a une adresse. Ils sont localisés. L’écrivain fixe des mots à des rochers.

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Mauvais rêve

Plumes d’été, ulcères de la vieillesse…
Mithridatisation des dents, la langue des forêts…
Trois fois, cette nuit, j’ai vécu sans me noyer.
Et l’incendie génial…
Le corps immobilisé d’un lac automnal…
Trois fois, sans me noyer ni mourir vraiment — je vivais.

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