René Char — Fureur et mystère, 1962

“Tes dix-huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.

Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’est bien là la vie d’un homme ! On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.”

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Noé, premier artiste

A Jean Giono

Le déluge ne fut pas comme on le prétend une pluie venue du ciel
Mais sous les pieds des hommes une invasion molle un filon végétal une tumeur laide et saumâtre
Un chapelet de groseilles purulentes un filin gras et squameux jailli lentement des entrailles de la terre
(Dieu est lent à la colère)
Cette horreur montait comme le serpent du Jardin entre les jambes des femmes sous les yeux de leurs hommes indifférents
J’étais seul à savoir que le monde finissait
Seul à comprendre ce qui s’était passé
Nous avions planté nos sexes turgescents dans la Vie espérant enfanter la Justice
Et n’avions rien obtenu d’elle sinon ce principe mort-né qui maintenant nous anéantissait

Seigneur Tu me posas cette question terrible
Veux-tu les sauver ?
Je l’entendais en moi
Noé Noé, veux-tu les sauver ?
Seigneur qu’est-ce que la souffrance ?
Est-il possible d’être en colère sans Te trahir ?
C’était cela les nephilims
Des paradoxes
J’aime Dieu mais je ne suis pas Dieu
Dieu a tout créé pourtant Il n’a pas créé ma colère
Il est partout mais Il n’est pas dans ma colère
Les hommes sont libres de construire des prisons autour d’eux
Les hommes sont intelligents au point d’avoir inventé autre chose que la Vérité

Je finis par m’agenouiller auprès du trou que je m’étais creusé en guise de tombeau
Et prendre dans mes mains la terre gangrénée
Animé par quelque désir que j’aurais été incapable de nommer
Je me mis à la nettoyer
Et découvris qu’elle contenait quantité d’essences dont jusque-là j’avais tout ignoré
Billes de silice paillettes filaments racines bulbes joufflus et parfumés
Cônes luisants
Pâtes onctueuses et sèches
Duvet
Cubes de plomb
Pourriture noble
Odeur enchantée de la mort
Lies bizarres
Ma peau mêlée à la terre réagissait
L’Esprit entrait en moi pour me faire parler
Mes oreilles mes yeux mes doigts s’ouvrirent
Je ressentais des harmonies inexplicables
Comme des cordes que personne n’aurait été capable de voir
Et qui s’enroulant autour des êtres trouvaient dans leurs malformations des temples équilibrés
Et dans ma folie un message secret

Je décidai ce jour-là de prendre la responsabilité devant Dieu de tout ce qui est vivant
En construisant une œuvre gigantesque et parfaitement inutile que je baptiserais « arche »
Histoire de Lui montrer qu’un homme tout petit quelque part n’importe où un homme n’importe quel homme
Peut concentrer vers lui les rayons du Temps
Et créer à son tour non pour Lui faire concurrence mais s’élever à la hauteur de ce qui fut créé

Et c’est ici ce jour-là à cette seconde que l’art fut inventé
Le déluge s’arrêta le monde était sauvé

 

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Ernesto Sabato — Hommes et Engrenages 1951/2019

« Face à l’infinie richesse du monde matériel, les fondateurs de la science positive sélectionnèrent les objets quantifiables : la masse, le poids, la forme géométrique, la position, la vitesse. Et ils en arrivèrent à la conclusion que « la nature est écrite en caractères mathématiques », alors que ce qui était écrit en caractères mathématiques ce n’était pas la nature, mais… la structure mathématique de la nature. (…) Ainsi le monde des arbres, des animaux et des fleurs, des hommes et de leurs passions, fut transformé en un ensemble glacial de sinus, de logarithmes, de lettres grecques, de triangles et de probabilités. Et ce qui est pire : en rien d’autre que cela. Tout scientifique cohérent se refuserait à tenir des considérations sur ce qui se trouve au-delà de la structure mathématique ; s’il le faisait, il cesserait au même moment d’être un homme de science, pour devenir un religieux, un métaphysicien ou un poète. La science au sens strict du terme — la science mathématisable — est étrangère à tout ce qui a le plus de valeur pour l’être humain : ses émotions, ses sentiments, ses expériences artistiques ou de la justice, ses angoisses métaphysiques. Si le monde mathématisable était le seul véritable, ne seraient pas seulement illusoires les châteaux en Espagne, avec leurs dames et leurs jongleurs : le seraient aussi les paysages de la veille, la beauté d’un lied de Schubert, l’amour. Ou au moins, serait illusoire ce qui en eux nous émeut. » (p.67-70)

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écrire ou écrire

Quand on prend en photo une maison, un arbre ou quelqu’un, c’est parce que cette chose ou cette personne nous semble intéressante. Sa forme, sa couleur, son souvenir sont intéressants. Ou bien c’est pour une tout autre raison. En décidant de prendre en photo cette maison, cet arbre ou cette personne, on les rend intéressants alors même que, sans appareil, nous les aurions à peine remarqués. Tout à coup on cherche en eux une lumière, un passage, le bon angle, l’essence. On se demande. On tourne. Ça peut prendre des heures. On voit comment les angles sont imbriqués, et comment l’écorce à cet endroit s’étiole et sous les claires-voies devient rugueuse et odorante. On rend une chose intéressante parce qu’on a décidé de la rendre intéressante. Et on la rendra belle si seulement on décide de la rendre belle. C’est l’exercice de ma subjectivité à l’endroit d’un objet qui tout à coup le crée, l’institue, le fait exister, tenir, subvenir.

Certains écrivains écrivent parce qu’ils ont des choses à raconter. Ils ont vu cela ou celui-ci, ils ont imaginé ceci ou celui-là, et ils voudraient nous le dire, du coup ils écrivent. Ils passent leur vie à se promener, ils voyagent, ils prennent des notes, ils prennent compte des choses, puis ils nous en rendent compte. Je ne dis pas que leur travail est inutile, mais qu’ils sont journalistes, intermédiaires, courtiers. Ils peuvent le faire dans une langue magnifique, ce ne sont pas des artistes, tout simplement parce que ce n’est pas leur liberté qui les oblige à créer, mais leur volonté de créer qui les oblige à être libres. La différence ici est fondamentale. Les journalistes écrivent parce que selon eux la vie est intéressante. Pour les artistes au contraire c’est parce qu’ils écrivent que la vie est intéressante. Autrement dit, les artistes, les poètes n’écrivent pas depuis la vie mais pour elle, pour la com-prendre, c’est-à-dire la prendre avec eux.

Je n’ai pas voyagé pour écrire. Je n’ai pas lu pour écrire. J’écrivais, donc j’ai voyagé. J’écrivais, donc j’ai lu. Croyez-moi, je n’aurais sans doute pas lu un livre depuis le lycée si je n’avais pas écrit. Tout ce que j’ai fait je l’ai fait parce que j’écrivais. C’est parce que j’écrivais que je suis tombé amoureux, que j’ai eu des enfants, que je suis devenu chrétien. L’écriture n’a pas été dans ma vie le résultat d’une dynamique mais la dynamique elle-même, l’impulsion, une cause non causée. Les mots étaient les interrupteurs de mes sens et de ma pensée.

Je n’ai pas baissé les yeux pour écrire. Je ne me suis pas assis devant une table après avoir été à la rencontre du monde. Il se trouve que dans l’enfance j’avais déjà les yeux baissés et que j’étais déjà assis devant une table. J’ai écrit pour lever les yeux. J’ai écrit pour me mettre debout, droit, quitter cette table où j’étais enchaîné et accueillir le monde.

De même que j’ai vécu parce que j’écrivais, de même, je mourrai parce que j’aurai écrit.

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Aphorisme

L’inverse de l’héroïsme est moins la lâcheté que la sensualité.

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Joao Guimaraes Rosa — Diadorim

“Dans les veredas, il y a des forêts communes, grandes ou moins grandes. Mais, le centre, le cœur, animé et de vives couleurs, de la vereda, est toujours orné de buritis, des futaies de buritis, de sassafras et d’aliboufiers (corossoliers), au bord de l’eau. Les veredas sont toujours belles !”

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Mann hou ?

Le désert montait autour de nous
Jusqu’à remplir nos bouches de sel et de sable
Nos dents poussaient dans le bois
Quand sept millions de cailles couvrirent le disque du soleil et transformèrent la mort en nuit
Et la rosée montait jusqu’aux cheveux des anges
Les cailles étaient parties
Nous baissâmes les yeux et trouvâmes à nos pieds
Une croûte de givre
“C’est le pain que le Seigneur vous donne à manger”

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