Joao Guimaraes Rosa — Diadorim

“Dans les veredas, il y a des forêts communes, grandes ou moins grandes. Mais, le centre, le cœur, animé et de vives couleurs, de la vereda, est toujours orné de buritis, des futaies de buritis, de sassafras et d’aliboufiers (corossoliers), au bord de l’eau. Les veredas sont toujours belles !”

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Mann hou ?

Le désert montait autour de nous
Jusqu’à remplir nos bouches de sel et de sable
Nos dents poussaient dans le bois
Quand sept millions de cailles couvrirent le disque du soleil et transformèrent la mort en nuit
Et la rosée montait jusqu’aux cheveux des anges
Les cailles étaient parties
Nous baissâmes les yeux et trouvâmes à nos pieds
Une croûte de givre
“C’est le pain que le Seigneur vous donne à manger”

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poésie et philosophie — Mari Zambrano, 1939

“L’amour comporte fondamentalement une distance. L’amour sans distance ne serait pas l’amour, parce qu’il n’aurait pas d’unité, c’est-à-dire d’objet. C’est sa différence fondamentale avec le désir : dans le désir, il n’y a pas proprement d’objet, car ce à quoi on aspire ne réside pas en soi-même, on ne lui permet pas cette entrée en soi-même que réalisait déjà la poésie pour son propre compte avant et après Platon, quand elle échappa à son influence. Le désir consume ce qu’il touche ; dans la possession disparaît l’objet du désir qui n’a aucune indépendance, qui n’existe pas hors l’acte de désirer. Dans l’amour subsiste toujours l’objet, il a son unité inaccessible. La possession amoureuse est un problème métaphysique et, en tant que tel, insoluble. Il faut franchir la mort pour la réaliser ; traverser la vie, la multiplicité du temps.

L’amour, à l’instar de la connaissance, a besoin de la mort pour se réaliser. L’amour par qui se propage la vie… Tel est, selon nous, le fondement de toute métaphysique : l’amour qui naît dans la chair (tout amour “premier” est charnel), doit pour se réaliser, se détacher de la vie, doit aussi se convertir comme, selon Platon, devait le faire la connaissance.

En vérité cette conversion s’est réalisée par la poésie, dans la poésie. Dans la poésie qui, mieux que la philosophie, a su interpréter sa propre condamnation, car il lui était réservé de se nourrir de sa propre condamnation.”

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Glaucos

Dans les temps atroces avant la coupe du bois et la taille du fer
J’étais simple pêcheur mon âme près de la mer
Aux mangroves salines
Je cueillais à la tombée du jour les jeunes crabes à la coquille souple
Et la nuit j’avançais près des côtes dans les excavations bleues et dorées
Où je trouvais des oursins au sexe rouge et des lunules vivantes et visqueuses
Que j’apportais à mon épouse au matin
Hydnée fille du plongeur Scyllos
Sur le sable elle m’attendait nue
Coquillage succion vénérée
Nous ne parlions jamais
La Parole ne nous avait pas encore appelés
Puis vint son démon
Et la peur
Dans ma bouche une araignée rose cannibale
Dans le silence le silence
Le coquillage n’accueillit plus l’anguille de l’amour
Et a séché
Après trois jours de délire auprès de ce dauphin
A la peau translucide et aux veines visibles sous la gelée
Le fleuve de mes larmes m’a ramené à la mer
Le langage sous mes yeux avait planté son hameçon
Et créé en moi un désir qui me jetait vers la mort
Une folie animale
Une irruption rentrée
Je sentais dans mes entrailles la lave à l’haleine orientale dégringoler sur les branches
Et absorber une à une les orchidées du deuil
Depuis que je savais parler Seigneur je voulais le néant
Et j’étais Dieu à cause de la faim
L’Amour en moi avait pris à la plaie
Si bien que je sentais sous mon ventre d’abord puis ma langue et partout ses racines amphibies
S’attacher prendre et battre comme le cœur d’un autre
L’organe du néant
Mes ongles se couvrirent de nacre et durcirent
Les strates sédimentèrent autour de mes mains parce que les mains parlent
Et parce que mes mains s’y refusaient
Huitres palourdes tellines fluorescentes
Dans ma bouche vinrent ensuite les anémones vénéneuses
De ma tête sortaient des coraux rougeoyants
J’étais un homme mais je parlais
Je baptisais les choses
A Délos au fond des océans
Mes os étaient salés ma chair grelottait
Ventouse gluante comme dans le foie d’un brochet trois coups de couteau
Et j’étais terrifié
Comme on peut l’être par soi-même
Je parlais Seigneur donc j’étais terrifié
Et j’avais tout perdu de ce qui a été
Mais j’avais peur désormais d’en perdre jusqu’à l’absence
Comme si le langage avait pu anéantir le néant
Et comme si c’était cela précisément le langage
La négation d’une négation
Dont j’enseignais l’art à Apollon qui l’enseigna lui-même à Pythonisse qui le jeta aux flammes
Où le ramassèrent orgueilleux imbéciles les prêtres de Delphes et le noble Plutarque pour le faire parler
De sorte que le langage fut à la fois victime et bourreau
— Vas-tu parler ?
Silence
— Si je parle je meurs.
Silence
— Pourquoi ?
Silence
— La Parole est trahison.
Silence
— T’ai-je seulement torturé ?
Silence
— Philosophe, en m’interrogeant tu te tortures toi-même.
Silence
— Pourquoi, parle !
Silence
— Parce que, poète, nous sommes celui qui n’est plus, et parce que, philosophe, je fus celui que nous ne serons jamais plus.
Silence
— Pourquoi ? Pourquoi ?
Silence
Silence
Mes coudes et mes genoux tombèrent sur le sable où la Vie habitait
Ma niche était chez elle sur la narine des falaises
Et ma bouche devant moi une tentacule filandreuse plongée dans la vase entre les vives et les couteaux
J’étais civilisé mais Seigneur j’étais terrifié
Le langage avait fondé en moi davantage que la mort
Et planté dans ma bouche son épée
Ordre direct donné par Dieu
De supporter l’humanité

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Les rats

A leurs corps d’éponges sales s’accrochent des coquillettes, du sang et des échardes molles
Ils vont dans l’hiver trouver le cul du pain le lard les œufs les pelures d’oignon
Et l’été les noyaux de cerise l’ail en fleur les quignons de courgette
Petits démons malades rapides égoïstes exquis aux yeux rouges
Aux lèvres retroussées insectes de peau
Obstacles à la santé
Fonctionnaires obsédés
Grâce à vous dans la mort sous le couvercle une respiration s’élève
Et les tombes dans la nuit crachent comme de vieilles chouettes blanches des pelotes de laine

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Le langage signifie la distance entre les choses et nous-mêmes

“La poésie nous alimente tout ensemble et nous annihile, nous donne la parole et nous condamne au silence. Elle est la perception, nécessairement momentanée (nous ne résisterions pas davantage), du monde sans mesure que nous avons quitté un jour et auquel nous retournons en mourant. Le langage enfonce ses racines au coeur de ce monde mais transforme ses actions et ses réactions en signes et en symboles. Le langage est la conséquence (ou la cause) de notre exil hors de l’univers : il signifie la distance entre les choses et nous-mêmes.” Octavio Paz, Le singe grammairien, 1972

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Joug

Tu emporteras mon visage
Après les lacis de pierre aux prairies foudroyées
Tu porteras mon nom
Tu seras mes mains ma voix
Non pas ma vie mémorisée mais ta mémoire vivante
Une clef
Et la concession sans limite de mes actes manqués
Comme tu as supporté mon corps
Mon fils ma vie tu porteras mon âme
Surtout rappelle-toi combien je t’ai aimé

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