Dieu n’était pas obligé d’aimer

J’ai voulu retrouver dans ma mémoire
Le château écroulé
L’interminable plateau
J’y ai cueilli des souvenirs pâles et tremblotants
En fleurs électrifiées
Au parfum mandarine
On aurait dit la joie
La semence des albums
L’architecture n’était pas comme on dit RENTRÉE
Pas plus que les fleurs de leurs bourgeons n’étaient SORTIES
On aurait dit l’Espace la crêpe des forêts
L’œuf noir et lourd
Au nid de l’éternité
On ne l’a pas assez dit mon amour
Dieu n’était pas obligé d’aimer

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L’hile est perdu

Cette écume jaune est par terre une preuve qui dans les mains s’échappe, mais qui est là, sous l’œil, elle est là c’est vrai, c’était vrai, elle était là, dans les bulles, dans la salive ancienne. Un âge a existé, à côté de l’Histoire. À l’autel on plaçait l’agneau, la flamme et le poignard. À la meule on donnait des grains de verre à manger. Le meunier était sec et méchant. Le prêtre était croyant. Dieu lui parlait tous les jours entre les lignes roses des nuées, à la surface des lacs, dans les variations des montagnes. Le prieur priait. Le langage avait encore des choses à dire. Il est passé ce temps puisque tous les temps sont passés. L’hile est perdu sous l’écorce des temples. Il est passé cet âge dont il ne reste guère que cette écume jaune, ce silence visqueux, et dans la phrase, sous l’Esprit, un mot impossible à prononcer.

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Conversion

J’ai lancé dans le précipice le grès fendu, le pot à eau du mal. Le diable aux cornes feuillus m’a trahi. Quant à la sainteté c’est une suspension amère, un grumeau dans l’Histoire, le lait flou dans un torrent de miel. J’ai lancé dans le précipice le grès fendu, le pot à eau du mal. L’art sera ma vie désormais. Je donnerai tout à la Beauté.

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Jardinier

Le jardinier dans son gant a toujours un peu de la sueur des ronces
Et sous ses ongles la blanche la vieille volonté joufflue des aubépines
Le jardinier dans sa cabane entretient une gamelle d’eau croupie
Il passera la flamme où le chiendent fut arraché
Il armera le lait et réintègrera la terre au hasard des graviers
Il corrigera les écarts dans la plaque métallique sous le nivellement du cimetière
Le jardinier a faim c’est cela le pire la sensation d’être acquitté
Lorsque ce qui n’était encore qu’un vague désir cet hiver est devenu dieu sait pourquoi joyau pur
Joyau indestructible du printemps

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Une maison de fer

Les fenêtres quand on les trouve s’ouvrent comme des couteaux
Le ciel est découpé en mottes de beurre dorées
Les rideaux font au soleil de longs cheveux de femme
C’est invivable cet endroit secret
Les meubles par en-dedans y ont des angles instrumentaux
La porte sur ses gonds produit des grincements idiots
C’est une maison de fer ma vie — et c’était donc ma vie !
Pitié mes enfants ne m’enterrez pas
Et si vous m’enterrez trouvez cet endroit près de l’eau
Où mes poèmes depuis le Ciel comme avec une paille
Auront de quoi respirer un peu de l’azur ici-bas

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Chanson pour ce cheval

Le cheval blanc Seigneur au pelage étoilé
A piétiné l’amour
A marché sur le vent
Le cheval blanc hier avec ses yeux mouillés
Voulait sauter mon Dieu
Et franchir l’allée
Le cheval blanc hélas l’encolure tachetée
Est mort dans la gadoue
À la fin de l’été

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Concerto pour piano n°21 de Mozart, 3ème mouvement

Chère Radio Classique,
Je vous écris pour une raison un peu spéciale : cette nuit j’ai fait moi-même accoucher ma femme de notre troisième enfant à 4h30, tandis que sur votre antenne était diffusé le 3ème mouvement du concerto pour piano n°21 de Mozart, joué par l’orchestre de Varsovie et P. Anderszewski. Nous n’avons pas eu le temps d’arriver à la maternité. Il a fallu arrêter la voiture en pleine rue et tout faire là, avec cette musique, au milieu de la ville déserte. Ce 3ème mouvement maintenant je le connais par cœur, et j’ai l’impression de le comprendre mieux que Mozart ne l’a sans doute lui-même jamais compris. Le piano lance et ramène les cordes. Il joue du violon. C’est lui l’archet ! Enjoué d’abord, il se met à réfléchir. Puis la légèreté revient comme une mousse lie de vin, soulevée depuis le sol, montée en neige. Inutile de réfléchir. La solution est ailleurs, dans un appareil plus immédiat. Il ne faut pas concevoir mais recevoir. Les notes ont une direction. Elles sont attachées quelque part. Et puis il y a cette accélération, ces coups d’épée dans le vide, tornade métaphysique absurde, jusqu’à une entente improbable, et pour finir un tremblement inattendu mais équilibré, un mystère spongieux, et par-dessus : l’aiguillon de la vie…

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