Avant la longue flamme rouge (2020)

Roman paru aux éditions Calmann-Lévy le 2 janvier 2020.

Avant la longue flamme rouge

«  Il essaye de courir en poussant sa famille devant lui, mais un hurlement ouvre le ciel et  une  mitraillette frappe des millions de coups de  hache partout en même temps. Dans le Royaume, il y a des vrombissements lointains.  »

1971 : le Cambodge est à feu et à sang. Saravouth a  onze  ans. Sa petite sœur Dara en a neuf. Leur  mère  enseigne la littérature au lycée français. Leur  père travaille à la chambre d’agriculture. Dans  Phnom  Penh assiégée, le garçon s’est construit un  pays imaginaire  : le  «  Royaume  Intérieur  ».

Mais un jour, la guerre frappe à sa porte. Les fondations du  Royaume vacillent. Séparé de ses parents et de sa sœur, réfugié dans la forêt sur les rives du Tonlé Sap, Saravouth devra survivre dans un pays en plein chaos, animé par  une  volonté farouche de retrouver sa famille.

Inspiré d’une histoire vraie, ce roman restitue une épopée intérieure d’une rare puissance.

 

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Le scandale des couleurs secondaires

Les couleurs primaires disent ce qu’elles veulent. Elles parlent, elles annoncent. La mer est bleue. Le bleu c’est la mer. Il la résume, il la porte. Le ciel est bleu. Le bleu porte le ciel et la mer ensemble. Il leur ressemble, il les assemble. Planète bleue, baleines bleues : c’est toujours le ciel et la mer en même temps, dans un même endroit qui est à la fois l’un et l’autre. De même pour le feu et le sang. Il n’y a pas le feu d’un côté et le sang de l’autre. Il y a la couleur rouge, qui est feu et sang. Le feu et le sang sont la même chose. Ils sont la couleur rouge. “Vin rouge” signifie “Vin qui est à la fois feu et sang”. Le jaune quant à lui est or et soleil. L’or c’est le soleil ductile. Le soleil c’est l’or volatil.

Les couleurs secondaires ne sont rien. Ce ne sont pas des choses. Elles ne disent rien. Même quand elles apparaissent, ce sont des mots sans chose. Ambigües, “à définir”, scandaleuses… Elles sont l’entre-deux, la gelée tremblotante d’une apocalypse incomplète.

La couleur orange n’est pas un mot mais n’est pas non plus une chose. Quand on dit “une orange” on a l’impression de désigner le fruit par sa couleur, mais quand on dit “les nuages orange” on a l’impression de définir une couleur grâce à sa parenté avec un fruit. Si le crépuscule est orange, c’est parce que le mot “crépuscule” est utilisé pour désigner aussi bien la naissance du jour que la naissance de la nuit, c’est-à-dire la mort du jour. Ne vous trompez pas : ce n’est pas parce que le crépuscule est orange qu’il est ambigu, mais bien parce que le crépuscule est ambigu qu’il est orange.

Le vert aussi est crépusculaire, puisqu’il est censé désigner à la fois la nature au sommet de la vie et la pourriture, c’est-à-dire la nature au soir de l’agonie. Le vert tire la nature de la roche pour la rendre à la poussière. Quant au violet c’est déjà le noir, les profondeurs retournées, la vraie couleur de l’enfer, celle du sexe, des sexes, cavernes iridescentes, fleurs empoisonnées, fumerolles, chiens maudits, planètes gazeuses, étoiles effondrées. Suçon au cou du créé. Cicatrice d’un inceste intergalactique.

Le violet, le vert et l’orange nous menacent. Ils montent, glissent… Ils veulent prendre le ciel et dissoudre la terre. Ils nient la vie, car à la racine de Tout rien n’est orange, vert ou violet.

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Téléphone fixe

Joie du point d’entrée, d’une seule frontière située dans une cahute à lambris sous le grand escalier, et de l’alarme à roulement — puis un oncle génial : “Téléphone ! Quelqu’un répond bordel de dieu ! ” Joie des câbles au bord des champs, imagination réticulaire de mon enfance. Étonnements, mystères préhensibles, vibrations matérielles…

Aujourd’hui, plus de mystère du téléphone. Les ondes ont intégré chaque instant. Il n’y a plus ni point d’entrée ni frontière aux maisons. Toutes les portes sont fermées à clef pourtant tout est ouvert, tout passe, tout circule. Au bord des champs, les plaques des antennes-relais lugubres vibrionnent. Atmosphère cocotte-minute, battoir chauffée à blanc. Tristesse ! Monde clos ! Rien plein comme un oeuf !

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Le fabricant de bougies

Chez lui l’air est gras, lourd. Les poumons tout de suite se couvrent d’une couche cotonneuse. Un parfum neuf de larve se mêle à celui très ancien des vieilles bibles et des jus épais dans lesquels le fabricant de bougie fait tremper de la menthe, des clous de girofle, du venin de serpent, des anus de poule et des feuilles de thé. On ne peut pas poser la main sur un mur ou un meuble sans avoir aussitôt l’impression de toucher la muqueuse d’un être vivant malade empoisonné par des parfums mortuaires, des onguents orientaux, gavé jusqu’aux moelles de sirops empestés. Les mèches de chanvre barbotent dans l’huile. Des morceaux flottent. C’est sombre. C’est dégouttant. Par terre, des pétales louches tracent des hiéroglyphes. On dirait qu’ils saignent. Ils se collent aux chaussures comme de la peau. On ne serait pas étonné de rencontrer un prêtre satanique avec son masque en crâne de bouc, en train d’essuyer son coupe-papier ensanglanté en chantonnant des berceuses perses, genre “Mystères de Paris”, le jour employé d’administration et la nuit grand boucher sacrificateur dans l’arrière-boutique du fabricant de bougies. Aux murs, ce dernier a épinglé des photos de vacances. Son intimité banale écœurante est partout. Sa voix si elle en était capable vous lécherait l’oreille autour et au fond, longtemps, lentement, un supplice. Il suffit qu’il vous ait dit “bonjour” une seule fois pour qu’elle vous poursuive pendant des semaines. Les photophores dans son magasin sont vides, cependant les reflets d’un modèle d’exposition y dessinent des djinns pris dans les imperfections du verre, des figures mexicaines maudites, des génies du désert méchants et de petits anges terrifiés. Heureusement que ses clients ne le rencontrent jamais (ses produits sont vendus dans des boutiques de décoration) et ne se doutent pas, en allumant leurs grosses bougies parfumées, de l’enfer où elles ont été fabriquées.

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William Turner

Une chape de plomb mouillée a enveloppé Londres. Le peintre est dans son atelier de Chelsea. La veuve Booth est partie. Il prend, dans les ramequins de grès qui l’entourent, des couleurs, qu’il mélange. Il active, actualise les pigments. Il les secoue, pour en tirer comme une lumière liquide, une lumière malléable, disponible. Sur la toile de lin l’océan apparaît dans la soupe cosmique, derrière des limites enchevêtrées dont il est impossible de dire si ce sont celles du ciel ou de la mer, ou d’autre chose moins probable (une île, une planète ? le vent ?).

La matière a des yeux myopes. Elle les plisse. Elle pleure pour voir. La lumière la brûle. Elle ne peut pas regarder le soleil longtemps. Elle le confond, elle s’y méprend. Turner de son côté lui tend la toile comme ces opticiens qui montrent à leurs clients des lettres de plus en plus petites. Un aller-retour inter-vient, un jeu, un mensonge. La matière est à elle-même sa propre sonde. Elle est de plus en plus concentrée vers ces taches floues qui ne sont rien d’autre qu’elle-même. Et plus elle se concentre, plus les tâches sont floues. C’est ce mystère que Turner a enregistré pour nous.

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Diabolisme

Le rêve ultime du Diable, le pouvoir qu’il jalouse à Dieu entre tous, est la transsubstantiation. Trans-sub-stantier reviendrait pour lui à trans-former par l’intérieur, depuis la sub-stance, le sym-bole analogique en dia-bole nominaliste. Faire exploser, en se glissant dans le mystère de la Parole, le mystère de l’Incarnation.

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Confession d’un barrage

Je suis venu au monde lentement, dans un endroit vert et bleu, un lit pour le soleil, les petites églises blanches, mouroir des anciens volcans. On ma construit pierre par pierre sur le pipi des charmilles, un ruisselet nommé “Clamoux”, innocent, enjambé par un abbé aux joues roses qui s’en allait donner la communion à une vieille dame dans sa grange, sous le champ des sangliers, et revenait au presbytère par l’ancienne voie romaine. Les chèvres étaient légion. Le chevrier Narcisse se disputait avec sa belle-soeur Berthe. Il y avait des chêneverts, des chevreuils enthousiastes, des buissons de genêts infranchissables, un équilibre. Au dessus de chaque maison, blanche et soyeuse : une fumée. C’est ici qu’on a posé mes pierres. On remembrait. On rationnalisait le cadastre. Les baraquis s’installaient. Les vignes ne suffisaient pas. Il fallait des patates, des fourrages, des tournesols, des maïs, du blé, et de l’eau, de l’eau… que le Clamoux ne fournirait pas !

On m’a inauguré, un beau ruban tricolore. A peine venu au monde, et déjà décoré. J’étais, disait-on, un des plus grands d’Europe ! Des plus écologiques ! Le maire, le préfet… Je tendais mon miroir à leur puissance, mat, gris, monumental. J’étais leur pyramide d’Égypte, leur emprunte fabuleuse, l’enfant de Prométhée. Le viaduc romain. Grâce à moi, César était rendu à César, et le maire se tapotait le nombril !

Mais le combat n’avait pas encore commencé. Et j’étais combattant. Je ne protégeais rien. J’attaquais, agressif, un tueur. On m’avait créé pour détruire l’adversaire. L’eau du Clamoux monta. Le ruisselet cherchait la porte étroite, mais revenait sur lui-même. Héraclite était dans de beaux draps. Je retenais sa respiration. Le reflux croupissait. Les odeurs changèrent. Les genêts commencèrent à pourrir. L’eau devint opaque, verte, dessus des nids flottaient, des merles morts et des marcassins hydrolisés. Le maire et le préfet étaient loin. César gouttait du vin à Rome. Les villages furent désertés à cause de moi. Des usines vinrent, et avec elles des effluves amères, intenables… La sorcière électricité !

Ma belle robe grise devint terne, rongée par les algues, avec des coulées de cuivre, et des connards venus faire du rappel et du saut à l’élastique, pour plaisanter. Le Clamoux était maintenant un lac artificiel. Le maire essaya d’organiser une plage, mais fut obligé d’y renoncer pour cause d’exéma d’un genre jamais observé. Après trois minutes dans l’eau, les “agrotouristes” voyaient apparaître sur leur peau des bubons rosâtres et purulents, et au bord de leurs lèvres des puits de fièvre. Ils tremblaient. Ils vomissaient. Les femmes faussaccouchaient.

Je sentais en moi, sur les parois de mon ventre, à l’intérieur, frapper les tuiles des maisons noyées, les statues de plâtre des églises emportées. Je sentais les fourches.  Où autrefois on avait accroché ce ruban tricolore, il n’y avait plus que les regards haineux des survivants. Un soir, la petite-fille du préfet traça des lettres sur mon dos avec sa bombe de peinture sanguinolente : “Barrage = assassin”. Et elle avait raison. J’avais transformé le Clamoux inoffensif en arme de destruction massive.

Finalement, je n’y tins plus. Tant pis pour le maire, pour le préfet, et tant pis aussi pour sa petite-fille délinquante. Quitte à tuer, autant le faire pour de bon. J’avais le coeur trop gros, le ventre lourd, l’âme encombrée. Je laissai l’eau venir, fendre mes artères de béton, ronger mes os d’acier. Un vaisseau éclata. Deux hommes vinrent colmater. Puis trois vaisseaux la nuit suivante. Le système d’alerte ne fonctionnait plus. Je me précipitai dans la brèche pour extirper la hernie. Et finalement, à minuit, j’offris au Clamoux sa vengeance, non pas contre moi mais contre les Hommes, contre leur Folie. Les villages et les villageois et les agrotouristes et les militants et les experts et les professeurs et les préfets furent noyés comme autrefois les laies et les sangliers. J’ai payé mes dettes d’un seul coup.

Aujourd’hui, il ne reste plus rien du barrage et de ceux qui l’ont construit. Seulement le Clamoux, un peu plus haut qu’autrefois, et par-dessus, la lune, méchante, éternelle.

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