Je viendrai te chercher

Pour elle

Je viendrai te chercher dans l’envers des paysages, au creux des liminaires brûlants et salés, et dans la douleur, dans les vents perdus ;
Je viendrai te prendre chez ton mari, chez tes enfants, dans les souvenirs auxquels tu auras pensé sans moi ;
Je serai dans ta chambre, j’y suis déjà, dans l’ombre sous ton agenda pourri et tes collègues nauséabonds et ta patronne et tes patrons et le rien de leurs hymnes ;
Je viendrai dans ta ville, je retournerai ta ville, j’envahirai ton pays, je trahirai les foules de tes fidèles à la gueule ravie, avec ou sans qui j’aurai fondé notre empire,
Je déculotterai la lune par la grâce de mes fusées d’amour ;
Je viendrai te chercher dans tout ce qui est petit, c’est par ma seule présence que tout deviendra grand, même les voitures garées en bas de chez toi, les rames du métro, les masques, la pluie en novembre, les casquettes, les barres d’immeubles tristes, la télévision, la musique espagnole, les musées, les biologistes ;
Je viendrai dans la piété, je viendrai dans le courage, et je réinventerai la piété et le courage,
Je viendrai te chercher mon amour dans l’amour des autres et jusqu’au cœur lacéré du Roi Jésus, sur sa croix d’échardes, à ses crochets de fer ;
Et je t’emmènerai !

Je t’emmènerai mon amour, où rien n’est normal, où tout est neuf, même les pierres et le baiser immonde des poissons-chats à la surface de l’eau ;
Je t’emmènerai dans les nerfs quand ils jouissent, à l’intérieur des pires inquiétudes de la pénétration,
Dans l’œuf cosmique, le délire vibrant des étoiles, dans le goudron transmuté sous le soleil en une limace violette et grêle,
Je t’emmènerai dans la neige quand elle recouvre sous les yeux d’Éros les pyramides aux clochetons d’émeraude,
Je t’emmènerai dans le secret aztèque des coulées de lave épaisses et monstrueuses, où la cendre se mêle à un ferment nacré et jaune, dans l’anaconda du désir quand il est à la fois enfantin et inavouable ;
Je tabasserai des ours, les oiseaux du Stymphale et des cerfs à visages humains, je laminerai des cachalots anthropophages, je réduirai la nature son mon poing de feu, parce que la nature n’existe qu’en dedans de ce que j’ai pour toi,
Je briserai le temple et la pagode, je les ravagerai à coups de dents, mon amour, je brûlerai la cathédrale et la jungle diabolique,
Et je t’emmènerai partout, je ne te lâcherai pas, tu me transperceras pour me reprendre, et tu me reprendras, tu me prendras toujours,
Je serai le calice, la lumière lente, l’hystérie d’antiques paysannes, les fausses promesses des enfants quand ils sont malades et qu’ils espèrent que la babysitter les conduira au parc,
Je serai pour toi la peau indétachée après une brûlure de guerre et l’ongle qui a poussé en travers de la gorge de celui qui n’a pas supporté la camisole,
Je serai la camisole, les électrodes, le linge glacé et le cri rouge dans la nuit de diamant,
La cicatrice persane à ton poignet,

Et je t’aimerai, mon amour, pour qu’enfin tu ne meures jamais.  

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Pḗgasos

Le cheval a posé ses antérieurs sur le pont avant de mon cauchemar,
Puis en tirant sur sa cage à s’en déchirer l’encolure m’a sorti de l’océan noir.
Je me rappelle sa force métallique, sa chaleur pure, son énergie spectaculaire ;
J’étais sauvé comme tous les matins, expulsé par le précipice grâce à cet ange sans nom qui à longueur de journée m’apprend à dire des prières.
Quel est cet animal saignant dans l’ombre et la fumée ? Par quel miracle, chaque matin, le poète parvient-il à se réveiller ?

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L’épicière aveugle

Van Gogh demande à cette vieille épicière aveugle deux pains, une gourde de bière et deux fois soixante grammes de tabac.
— Combien vous dois-je ?
— Une pistole.
Elle ne peut pas voir le soleil, ni les lacs, ni le clocher mauve du village. Si cela lui arrivait, il en mourrait sur le champ, aussi décide-t-il de donner à l’épicière tout ce qu’il a, de sorte qu’à défaut de voir elle ait de quoi manger, et ne manque que de ce qu’elle n’aura jamais.
— Je vous en donne trois.
— Je vous croyais pauvre, s’étonne-t-elle.
— Que voulez-vous, on ne sait que ce qu’on voit.
L‘aveugle sourit.
— Et que voyez-vous monsieur Van Gogh ?
— Je vois la raison. Je vois l’eau. Je vois la lenteur.
Il hésite.
— Et vous ?
Elle lui répond des phrases, des phrases qui au début lui semblent farfelues, mais dont il finira par croire qu’elles sont enceintes de certaines vérités colossales — au point d’en crever de jalousie, et de consacrer le reste de sa vie à leur courir après.
— Finalement, conclut l’épicière, il me semble que l’on n’est riche que de ce que nous pouvons emporter sous le couvercle de la tombe et qui y sera maintenu lorsque nos yeux par les larves auront été mangés.

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Qu’il soit béni ce nom

Qu’il soit béni ce nom
Et ces noms et ces mots qu’ils soient bénis
Venus à petits pas dans les planètes gommeuses
À travers l’huile du néant et le lait des trous noirs
Jusqu’à notre manque
Jusqu’à notre peur
Qu’ils soient bénis ces noms puisque nous les avons appelés
Qu’ils soient bénis ces mots puisqu’il nous les fallait
Et avec quelle ardeur
Avec quelles explosions dans les mains
Quelles danses énormes dans nos cœurs
Qu’ils soient bénis d’être arrivés si vite d’être arrivés si bien ces mots qu’on attendait ces noms qu’on appelait
Qu’elles soient bénies ces formes ondoyantes et belles et jaunes ces formes ces formes pures ces formes sonores qu’on demandait
Qu’elles soient bénies dans leur mystère dans leur silence dans leur vertu dans leur inadéquation au fer et dans leur cataclysme byzantin
C’est la source fraîche des hauts plateaux
C’est en avril le vent dans les épis de blé
Par ce qui est bien c’est ce qui est vrai
Aussi que soit béni ton nom
Et que par lui viennent tes mots
Et que ce nom et que ces mots soient bénis tant que tu seras là
Et que tu les répètes autant que tu voudras 

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D’un temps qui n’était pas ancien

D’un temps qui n’était pas ancien j’ai reçu cette aiguille et sa perle de miel
Qui dans ma conscience n’était
Qu’une aiguille
Une aiguille et sa perle de rien mais j’ai ouvert les yeux
Poussé par d’autres forces celles-là très anciennes
Et j’ai ouvert les bras
À la croix de mon ventre au frontispice de mes épaules
À l’être dans la chair au Bien dans les fontaines
Les sirènes brumeuses de l’Enfer
Frêle ombre par-dessous la virgule des ricochets
Et j’ai tourné le dos au Mal
Que dis-je tourné le dos
Je le lui ai arraché
Je l’ai repris
Et mes muscles ma langue
Et cet être pourtant était là qui n’était pas de moi
Mon Dieu je vous en prie abandonnez-moi

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Réponse à Jérôme L.

La résurrection n’est pas une exfiltration. Il n’y a pas de filtre. Il n’y a pas de translation. La vie éternelle, c’est la vie. Le temps éternel, c’est le temps. Nous n’irons pas vivre ailleurs, mais vivre pour toujours. “Pour toujours” — les romantiques le savent (ils ne savent sans doute rien d’autre) — signifie exactement le contraire du mot “ailleurs”.

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Devise nationale

Quand ils entendent “liberté”, ils pensent à posséder ce qu’ils désirent et à faire ce qu’ils veulent au lieu de vouloir habiter leur peau, leur monde, habiter dans leur Histoire, grâce à l’intelligence. Ils veulent moins être libres que puissants.
Quand ils entendent “égalité”, ils pensent à niveler et indifférencier au lieu d’élever et déployer. Ils veulent moins ce qui est égal, que ce qui est pareil.
Et quand ils entendent “fraternité”, ils pensent “tolérance” ou carrément “indifférence”. Ils veulent moins être frères, que copropriétaires.

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L’étudiant et le laboureur

L’étudiant trouve un laboureur un matin, fin novembre, dans un champ de boue, au volant de sa moissonneuse. Tout de suite il imagine un événement métaphysique : le laboureur sillonne le néant, et donne au rien l’occasion d’être moins que rien, à défaut de devenir quelque chose.
Fou de joie, il apostrophe le sorcier.
— Que fais-tu, laboureur ?
— Je fais tourner le moteur, ou bien il s’encrasse.

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Le moustique et le prélat

Perspective dégagée, chemin poudreux, blanc, graviers. Un prélat sur la route du village. Il a porté la communion dans la vallée aux alouettes à une dame très âgée. Le soir vient en traits cotonneux au-dessus des chênes. Un moustique apparaît.
— Va-t’en.
— Je t’aime.
Le prélat ricane.
— C’est ça.
Mais l’insecte de répéter :
— Je t’aime.
— Hors de ma vue, Dracula.
Une troisième fois :
— Je t’aime.
— On lui dira !
Le moustique disparaît.
Quelques mètres plus loin, après un buisson de houx, le prélat commence à se gratter et aperçoit, sur son coude, un baiser rose et blanc.
Pendant trois jours, il se gratte. La deuxième nuit, les démangeaisons génèrent des cauchemars gênants — avec des filles, des choses comme ça ; et le soir du troisième jour, voilà que le prélat entend un novice frapper au réfectoire comme s’il applaudissait, trois fois. Les démangeaisons cessent sur le champ, le bouton a disparu, et notre prélat de conclure : « Personne avant ce moustique, cette créature de rien, ne m’avait autant aimé ».

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Présence

J’ai posé ma main à quelques centimètres au-dessus des grains d’orge, au fond de l’écurie, dans l’administration des ombres,
Je l’ai posée comme un enfant un mot sur les volets, la nuit, quand ils craquent,
Un mot terrible, un vrai mot d’enfant, une peur impossible,
Et je te promets mon amour que mon ancien amour était là : son ancienne croix jaune levée dans les ténèbres comme au four la pâte depuis que l’œuvre hésite à exploser.
C’était notre génie, celui des planches de fer, des oeufs d’épervier et, après quinze heures, de nos ruades immenses dans les jardins penchés,
Quand les autres dormaient et que régnaient dans la maison un silence de pierre et cette odeur, l’odeur étourdissante du café, dont j’ai toujours pensé qu’elle était, avec les albums-photo et les voitures anglaises, le dernier degré de la civilité.

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Novembre

L’automne est tout en allusions ineptes,
Et dans la cage de l’immeuble à côté : des feuilles sous les câbles, un risque d’incendie ;
Lumineux, sale, dressé,
Retentissant dans sa fumée au cataclysme du matin,
Une poudre à l’intérieur des enveloppes, la bête envie d’une apothéose ;
Moins une saison qu’une fonction attachée au revers des choses,
Comme ces boules de suie dégueulasses qui s’accrochent paraît-il à l’arrière du four loin des yeux de la mère quand le cercueil a brûlé.

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Histoire de la pensée

Je l’ai vu, après le coin de l’immeuble, je le jure, mais qui ? Des ongles avaient poussé à la place de sa barbe. Socrate ? Non. Platon alors, ou Aristote ? Qui d’autre ? Anaxagore ? Il courait. Il se tenait les testicules. Marc Aurèle, ce pitre ? Non. Descartes ? Bien sûr que non! D’Aquin ? Non plus. Était-il arabe ? Tout le monde est arabe. Croyait-il au feu ? Croyait-il au noos ? Lui as-tu demandé ? Non, il courait ! Était-il chinois ? Non. Peut-être un Allemand ? Kant, c’est sûr, se serait arrêté. Nietzsche, cette salope, se serait retourné. Et Heidegger ? Heidegger aurait dit quelque chose. S’il n’était pas allemand, était-il français ? Il était habillé. Dans ce cas, italien ? Trop distingué. Anglais ? Trop simple : il courait simplement. Où allait-il ? Il avançait. Vers où ? Devant. Et à côté ? Aussi : ses pas étaient chassés. Tirait-il quelque chose ? De vieilles idoles et des machines en fer, accrochées à des lianes de chanvre. Mais des crucifix, en tirait-il ? Non, je l’aurais remarqué. Alors, c’est un Hindou, ou bien un Aztèque, ou bien un Japonais. Je ne crois pas. A-t-il crié ? Il criait oui. En fait, il n’arrêtait pas de crier. Et maintenant, où est-il ? Parti. De quel côté ? Allo, est-ce que tu m’entends ? De quel côté est-il parti ?

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La rose et son résidu

La fleur m’a dit :
— Bouge !
— Je ne peux pas, j’ai rendez-vous.
Elle a répété :
— Bouge !
— Je ne sais pas.
— Alors la mort viendra avant ce soir.
Elle était belle. Elle est tombée. Avais-je seulement existé ?
Qu’est-ce qu’une fleur est pour son ombre lorsque celle-ci l’a plantée ?

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La fève

On entre dans cette boutique par une porte à galandage. Sur les étagères se trouvent de grands pots remplis de lait en poudre. Certains ont des reflets vaguement rosâtres, mais tous ont exactement les mêmes dimensions, et sont remplis jusqu’au bourrelet de verre qui, dedans, marque le niveau. Pas un grain de plus dans celui-ci ou celui-là. La boutique est propre. Le parquet ne grince pas. Une femme se tient derrière un comptoir, au sourire d’automate. D’abord, on croit qu’elle écarquille les yeux, mais en réalité elle n’a pas de paupières. Elle ne dit rien. Elle vous regarde. Elle prend l’argent. Elle compte. Puis elle attrape un pot sur une étagère. Pour moi le troisième à droite, sur le mur de gauche, la deuxième étagère en partant du bas. Pourquoi celui-là et pas un autre, plus facile à attraper ? Je n’en sais rien. Je n’ai pas osé demander. Elle était silencieuse, mais n’était pas antipathique. Elle avait l’air de cette chienne dont les maîtres sont morts et que le gardien du cimetière de Terre-Cabade laisse errer depuis maintenant huit mois près de leur tombe. Dans le pot qu’elle a ouvert sans l’infinie précaution à laquelle je m’attendais, elle dépose une fève tirée de sa poche, et revisse le bouchon en fer. J’observe la fève. Elle est verte et fraîche. Son apparence provoque chez moi un sentiment que je croyais réservé à l’époux à qui le médecin annonce que l’épouse, qui n’avait plus que quelques jours à vivre, est finalement tirée d’affaire. Après avoir poussé le pot dans ma direction, sur une dizaine de centimètres, la femme compte une nouvelle fois les billets de banque, et m’en rend un, l’air désolé. Normalement l’appoint y était, mais là encore je n’ose pas questionner la femme. Elle me donne le pot de verre, et me souhaite une bonne journée. La fève, déposée sur le lait en poudre, n’a pas bougé. Avant de quitter le magasin, je me retourne. La femme n’est plus derrière le comptoir. Il n’y a pas de porte au fond de la boutique. Elle s’est sûrement couchée, c’est pour cela que je ne la vois pas, mais ça ne m’intéresse pas car j’ai eu ce que je voulais : mon pot de verre, ma fève, mon lait. Je traverse la rue. Un automobiliste fait mine de me laisser passer, mais tout à coup, il accélère, je hurle. Mon pot de verre est tombé. Le lait est répandu, je tombe à genoux. La voiture a disparu. Je n’ai jamais été aussi désespéré. La fève est sous la poudre blanche, humide, sur le béton. Je remarque autour d’elle de petites ramures végétales, des cornes minuscules, bizarres, qui n’avaient pas encore poussé il y a quelques secondes, et qui maintenant gigotent à peine, elles vivent, elles meurent, elles mourront, et elles auraient vécu si seulement le pot ne s’était pas brisé. J’essaye de rassembler le lait en poudre qui me colle aux doigts. Des morceaux de verre cachés sous les monticules visqueux me tailladent les mains, et mon sang se mêle à la poudre, tandis que la fève agonise entre ses tentacules. J’appelle à l’aide mais il n’y a personne, plus de voiture, aucun passant, la rue est froide, longue et vide. Je suis terrorisé comme un enfant. Il faut que je retourne voir la femme, mais évidemment sa boutique est fermée. Je tambourine à la porte, il ne se passe rien. Impossible de voir à l’intérieur, à cause du rideau tiré. Je pleure en tenant la fève, je la serre contre mon ventre, et je colle ma face dans le lait, sur le béton, le sang pâteux. Les tentacules ne bougent plus. Alors je rentre chez moi et j’allume la télé.

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Pythagore

Si on avait dit, vraiment, aux collégiens de France, qui était Pythagore, ce qu’il a démontré et ce en quoi il croyait. Si on leur avait dit que ce fameux théorème dont ils venaient tout juste de découvrir la droiture prouve qu’il n’y a de vocation humaine qu’à l’humilité. Si on leur avait signifié que la mesure de la diagonale du carré n’est pas accessible à la raison, et qu’elle ne le sera jamais, et que c’est cela, précisément, que Pythagore a démontré… L’horreur générale dans laquelle nous vivons, qui n’est pas le résultat de l’idéologie comme certains se plaisent à le croire mais bel et bien de la connerie, le résultat d’une connerie généralisée, cette horreur là, aurait pu être évitée.

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L’Amour se donne du Mal

On ne peut pas comprendre l’Amour, parce qu’on ne peut pas comprendre le Mal. L’incompréhension de l’un a besoin de l’incompréhension de l’autre. Le mystère de l’un, c’est le revers de celui de l’autre. Cela va avec la liberté. Cela va avec la Genèse, qui n’éclaire rien mais qui “fournit”, si l’on peut dire, le mystère.

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L’andouille

L’andouille qui a tourné le dos à la Croix voit son ombre sur le sol et pense que c’est celle d’un ange. Alors il s’avance, et comme la taille de l’ombre diminue, il croit que l’ange a décollé, et il s’imagine en train de voler ! Alors il s’avance encore et, quand il dégringole, il s’étonne, et avant de brûler dans le feu infernal cette andouille dit : “c’est sûr, je m’en sortirai!”

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La France bourgeoise : inculture, confort, sécurité

Le bourgeois est celui aux yeux de qui rien n’est plus important que le confort et la sécurité. Chercher le confort et la sécurité pour soi et pour les siens, cela n’est pas bourgeois, cela est très humain, mais les chercher davantage qu’on ne cherche l’égalité, la justice, la liberté, la fraternité, cela est bourgeois. Cela est inhumain.

La France, cette crise le montre, est devenue bourgeoise. Nous sommes prêts à renoncer à nos luttes, à notre mode de vie, à notre liberté chérie, à la fraternité qui devrait nous unir, ou en tout cas “le sens civique”, pour ne pas amoindrir notre confort, et pour vivre en sécurité. Nous restons chez nous. Nous ne nous embrassons plus. “Protégez vous les uns des autres” est-il écrit sur les murs du métro, dans les encarts officiels. La nouvelle Marianne, chirurgicalement voilée, devrait brandir un CDI dans une main et, dans l’autre, un acte de propriété.

Le bourgeois est également inculte, parce que la culture, celle qui n’est pas un divertissement et n’offre pas de s’éclater, mais, au contraire, propose de se recentrer — la culture qui est toujours un effort de concentration — est inconfortable, et, par nature, menace l’ordre établi. Quand il ne s’en moque pas carrément (ce qui est le cas pour presque tous les Français aujourd’hui) le bourgeois met les œuvres d’art dans un musée près de chez lui, un musée confortable où les œuvres et ceux qui les regardent seront en sécurité, il les commente, et même s’il trouve dommage que Fra Angelico n’ait peint que des sujets religieux, il achète le catalogue pour la table basse du salon. Ces œuvres en réalité ne lui font rien, elles ne traduisent rien en lui, parce qu’il ne leur demande rien, elles ne l’élèvent pas, pas plus qu’elles ne le pressent ou ne l’entreprennent. Le bourgeois est autrement dit (y compris celui qui a un catalogue de Fra Angelico sur sa table basse) inculte : il ne se laisse pas cultiver, infertile, sec — tout à son confort et sa sécurité.

Voilà donc ce qu’il faudrait écrire sur les frontispices des mairies maintenant que cet épisode sanitaire nous a renseignés : inculture, confort, sécurité.

Nous avons élu un président bourgeois, entouré de ministres bourgeois. Depuis la deuxième guerre mondiale, les Américains n’ont eu que des présidents bourgeois. Et les Anglais, les Allemands, les Espagnols, je ne parle même pas évidemment des pays de la Mer du Nord. L’Union européenne est un projet bourgeois, visant le confort et la sécurité. L’ONU aussi est un projet bourgeois. Aucune métaphysique là-dedans. Ce sont des projets éminemment physiques, matérialistes, des projets de règlement des corps, une biopolitique luxueuse. Le bourgeois n’est jamais du côté de la lutte, c’est trop dangereux de combattre, c’est trop inconfortable. Le gouvernement bourgeois procède par compromis : il collabore. Et il préserve le confort, quoi qu’il en coûte. Il renforce la sécurité, au prix de trahisons dont il n’a pas toujours conscience.

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Le corbeau et ses frères

Le corbeau va voir Dieu, et lui dit :
— Je veux parler, comme le perroquet.
Dieu accepte.
Le corbeau retourne voir ses frères noirs et nobles.
— Je parle, leur annonce-t-il.
Et ses frères, noirs et nobles, ne répondent rien.

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L’histoire de l’art

Je croyais que l’histoire de l’art était une longue histoire de courage, une généalogie du courage : de Lascaux à Van Gogh, de Homère à Proust… Et j’ai fini par me rendre compte qu’il s’agissait en réalité d’une histoire de trahison. L’histoire de l’art est une généalogie de la trahison.

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