Le château Laurens

La chaleur du mois d’août roule sa grosse vague compacte et salée, sa grosse vague noire et affolante, sur le tambour blanc de la mer. Nous sommes à Agde, où il est question de visiter le « château Laurens » qui a, paraît-il, été restauré. Je ne sais rien d’autre, ni mon épouse. Nous traversons la région par hasard. Je sais qu’il y a à Agde des partouzeurs, occupés jour et nuit à plonger la tête dans de grands saladiers de prosecco. D’ici aussi, on aura chassé Dieu.

Le château Laurens a été construit à la fin du vingtième par un gosse orgueilleux et richissime, entre l’Hérault et une voie de chemin de fer. Après avoir traversé les colonnes égyptiennes, sombres, inégalement plantées, la lumière du soleil dessine sur le sable un clavier de piano. Une guide bizarre, gentille, mielleuse, boitillante, nous accueille. Il y a aussi l’homme de sécurité, jeune et très beau, pantalon et T-shirt noirs, lunettes noires, cheveux noires plaqués en arrière. Il referme derrière nous la grande porte du hall d’entrée.

À l’intérieur, nous comprenons que nous nous trouvons dans un délire néo-gothique, comme Philippe Muray a su les décrire dans le XIXème siècle à travers les âges. Nous barbotons dans la gaudriole sataniste. Des serpents s’entortillent aux gonds des portes. Partout, c’est la mort, le culte de la mort, isis et son phallus enchanté, l’opium phosphorescent de l’Être Unique, la sodomie des Premiers Âges, le dieu-renard des pédophiles.

Ah, l’humanisme neuneu de ces bébés capitalistes ! Combien Satan s’en sera-t-il régalé ! L’homme mesure de toute chose ! L’argent dégoulinant ! Tout de suite, nous comprenons que la salle dite « de musique » est une chapelle sacrificielle, où des chauves-souris à bites d’éléphant menacent le bain des ablutions. Nous voilà à Locus Solus. Une ondine boit dans une carafe de cristal la pisse du patron. Les tables n’ont qu’à bien se tenir ! Aux chandeliers pousseront des cornes ! Les coups fouet façon Orta, ici, ne seront pas donnés à rien !

En fait, c’est le délire industriel, autrement dit la fièvre consumériste, accouplée à un péché d’orgueil hallucinatoire et à la certitude de l’avènement d’un âge d’or dont les gendres idéaux seront les anges polygames. Elon Musk, Macron, les patrons de Google et les milliardaires transhumanistes, crétins et narcissiques, sont semblables à Emmanuel Laurens. C’est l’inverse du facteur Cheval… Emmanuel Laurens, dont le prénom est christique, n’arrête plus de tuer son père en surchargeant son legs de motifs architecturaux parfumés, jolis et dégoutants comme des fleurs tueuses d’enfants. Puis d’enfermer sa mère dans la loge de la gardienne, à droite en rentrant, sa mère pieuse, horrifiée par les cris venus du fumoir, et sa soeur trisomique.

Voilà qu’Emmanuel se prend pour un cathare ! C’est décidé : il rejoindra le plérome ! C’est ce qu’explique Bruno Montamat dans un article éclairant trouvé sur le web quelques heures après ma visite) : « Laurens s’est détourné des plaisirs terrestres et de la société de son temps pour se consacrer à la recherche de la sagesse profonde par la maîtrise des sciences maudites à l’instar de l’occultiste Stanislas de Guaïta (1861-1897), fondateur avec Joséphin Péladan (1858-1918) de l’ordre Kabbalistique de la Rose-Croix. Il est un « initié » comme l’atteste Bernard : « Toi de pure extraction et qui a hérité des marins, tes ancêtres, l’esprit, cruel et bon, de l’audace et de l’aventure ; toi qui, dans un siècle d’action aurait été le Maître, mais qui « en aquest segle flac e ple de marrimen »45 à l’incomparable mérite de rester un fier et solitaire contempleur de l’occulte Vérité comme l’étaient les Albigeois nos héros ».

En réalité, Emmanuel est paumé, et débile, comme son copain le maire d’Agde, Jean Bédos, franc-maçon naturellement, dégénéré, riche. Ah, comme le Diable est drôle ! Et comme il doit rire, le Diable ! Et comme il doit être déçu parfois que ce soit si facile !… Donnez beaucoup d’argent à un étudiant en médecine, et le voilà dans la soie et le cuir, à gueuler des incantations brahmaniques pendant que sa mère chiale dans la vasque et que sa sœur délire au milieu des totems incas.

Le château Laurens est ésotérique, millénariste, dualiste, gnostique, temple du prêtre Tausophronius. Bref, moderne. Emmanuel a été possédé par son fric, réduit à rien par le propriétaire du néant, spirituellement ruiné. La civilisation, à un certain degré, est nihiliste par nécessité.

Encore Bruno Montamat : « Après le baptême de l’eau reçu par hydrothérapie et sans doute électrothérapie, les trois membres de la famille Laurens se retiraient apparemment dans les trois petits couloirs austères d’une des pièces, véritables cellules d’isolement individuel, où ceux-ci pratiquaient « la repentance, le jeune, l’abstinence, la continance, la veille et la méditation ». Le papillon de fer forgé de la grande porte confirme, d’ailleurs, cette métamorphose mentale et physique obligatoire avant l’obtention des sacrements. »

Avant de fuir cet horrible endroit, nous apercevons un homme assis sur un banc et une femme qui dort, la tête posée sur ses genoux. L’homme, chauve, au T-shirt en lycra jaune, nous apostrophe avec agressivité : « Vous n’avez pas aimé ? Tout le monde aime « ! » La femme ne se réveille pas. L’homme lui caresse les cheveux. « Non, dit mon épouse, je n’ai pas aimé. » « Pourquoi ? » demande l’homme comme si nous lui devions quelque chose. « Parce que je crois en Dieu et en la beauté », répond mon épouse. « Qu’est-ce que Dieu viendrait faire là-dedans ! » s’écrie l’homme.

Il ne faut pas lutter contre les vices mais contre les rites diaboliques, car ils justifient les vices. Il ne faut pas lutter contre les mauvaises idées mais contre les faux dieux, car ils enfantent les mauvaises idées. Le château Laurens est un de ces nids sordides et colorés où ont pondu les faux dieux de la modernité et où ont été pratiqués les rites diaboliques de l’humanisme. Le Malin vous y attend. Une femme dort, la tête posée sur ses genoux. Tout est beau là-bas, lumineux, restauré, propre. Comme en enfer, on vous y accueillera doucement.


[1] https://carnetparay.hypotheses.org/489

[2] ibid

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