Les grandes patries étranges (2024)

En voyant briller dans les yeux de son fils une étincelle comme d’un tesson rouge et sombre, Thérèse eut un pressentiment.

Quelques heures plus tôt, Joseph avait défait un dictionnaire par la tranche. La veille, il avait planté ses dents dans le journal, et le poison contenu dans l’encre lui était monté à la tête. À chaque jour son épisode. Un dimanche, il avait cousu un livre de cuisine à une cuisse de poulet. Il prétendait que « quelqu’un » parlait quand il parlait. Il essayait de se blesser avec tout ce qui passait à sa portée : le bois, la terre, la corde, les draps, le fer, la paille, le verre, la crème, les clous, le velours, les fleurs. Si Thérèse le prenait en train de s’étouffer avec une boule de paraffine, ou bien à s’écorcher les mains sur des barbelés en prétextant que c’était pour « comprendre », elle le serrait dans ses bras, le suppliait d’arrêter, et dans son cœur elle reprochait à Dieu de lui avoir donné cet enfant différent des autres.

— Tout est bien, mon garçon. Il n’y a rien à comprendre.

Seul Emmanuel parvenait à calmer Joseph. Chaque soir, lorsqu’il apercevait son père par la fenêtre, le garçon arrêtait de mordre, de lécher, d’écraser, de griffer. La nuit, réveillé par quelque cauchemar, il n’avait qu’à se figurer son père allongé dans la pièce à côté pour se rendormir aussitôt. Il voulait devenir un adulte comme lui, travailler à la conserverie, avoir les mêmes mains veineuses, douces, écaillées, avoir son visage, la même moustache – la même épouse évidemment –, la même voix.

Puis Emmanuel fut appelé dans la guerre. Il jura à Joseph que cela ne durerait pas. « Je pars pour te protéger, j’y vais parce que je vous aime. »

— Apprends-moi les phrases, maman.

C’est une bonne chose, n’est-ce pas, d’apprendre à lire ? Un analphabète en 1915 c’est un morceau de viande pour la mine ou l’usine, la mort garantie, alors qu’un gamin qui sait lire fera des études de droit, deviendra huissier, clerc ou agent d’administration. Et puis, un enfant dont le papa est à la guerre : quoi lui refuser ? Un gentil garçon qui tourne autour de la bibliothèque, et tout à coup demande à lire…

Pourtant, si elle avait su – si Thérèse avait su à quel point la lecture allait nourrir dans l’âme de son fils ce penchant qui le menait à toutes les flaques pisseuses pour les boire, et dans les étages des jardins, à sillonner la terre, sucer les bulbes, à s’irriter le sang dans les orties ; si elle avait su comment le langage allait prendre corps en lui, comme une plante qui détruit une autre plante en lui poussant à l’intérieur ; et si elle avait su pour les guérilleros et le trafic d’armes, pour Coblence sous la neige, pour les bombes, l’amour sans cesse contesté, l’enfer du Lutetia, toute cette histoire que nous nous apprêtons à raconter –, jamais elle n’aurait pris Joseph sur ses genoux pour lui apprendre à lire : elle aurait plus volontiers brûlé la bibliothèque et interdit à son fils de remettre les pieds à l’école.

— Je m’ennuie, maman. J’ai peur.

Est-ce que c’est dangereux de savoir lire ? Elle hésitait. Puis Joseph lui dit que si Emmanuel envoyait une lettre, il aimerait pouvoir la lire lui‑même.

— Oh, mon chéri, mon pauvre petit garçon… Bien sûr que je vais t’apprendre.

Les jours suivants, elle éclaira les lettres sur les cahiers. L’enfant dessinait des mots sur les murs de sa chambre.

L’hiver vint. La neige transforma Toulouse en page blanche. Malgré le froid, Joseph passait des heures au pied de l’immeuble, à guetter le facteur et les phrases héroïques.

La neige, finalement, a fondu, puis le facteur est arrivé sur sa bicyclette, sa bicyclette maudite…

Elles sont venues, les phrases.

(Roman paru aux éditions Calmann-Lévy, le 21 août 2024).

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