La seule philosophie digne de ce nom n’est pas là pour nous apprendre à accepter la misère de ce monde, pour nous apprendre à nous y plier, pour nous prouver que nous ne pouvons rien y faire et pour nous y rendre indifférent — indifférent aussi à notre propre misère, à notre propre indignité — mais pour nous faire crier contre elle, pour nous la faire réaliser et refuser dans un même mouvement; elle est là pour nous apprendre à nous aimer nous-même malgré notre propre misère et malgré notre indignité; nous apprendre à nous aimer nous-même au point d’aimer les autres malgré leur misère et leur indignité — et par cet amour, avec lui, et malgré notre misère et notre indignité, nous montrer comment renverser l’ordre des choses. Nous montrer comment commander à la Nécessité. Nous montrer comment persuader l’Amour qui, seul, commande à la Nécessité: comment le persuader de nous relever malgré notre misère et notre indignité.
Or comment persuade-t-on l’Amour? Par des raisonnements rationnels? Grâce à l’histoire matérialiste? Grâce à des chiffres, des photos et des graphiques? Grâce à des votes? Lui faut-il des preuves? L’Amour est-il flic? juge? médecin? Est-il une nation? une organisation? Pour persuader l’Amour de changer l’ordre des choses, une seule solution : crier, pleurer… Tirer sur les ailes de l’ange. Supplier. Frapper à Sa porte en pleine nuit. Implorer. Hurler. Voilà pourquoi le prétendu philosophe devrait moins produire des arguments rationnels adressés à n’importe qui que des cris et des pleurs — et pourquoi pas des rires, qui seront aussi des cris et des pleurs — adressés à l’Amour. Le philosophe digne de ce nom devra moins raisonner que prier. Prier. Tout est là.