Notre propre mort nous est inconnue, pas étrangère. Elle nous parle tous les jours. Depuis que nous avons l’âge de savoir quelque chose, nous savons qu’il faudra mourir. L’euthanasie consiste à inverser les choses : nous savons comment, où, nous connaissons les mécanismes, et cependant l’expérience la plus intime qui soit se présente à nous sous les traits d’une cause extérieure.
Dieu n’est pas un étranger : chacun fait de Lui une expérience intime, quotidienne, permanente. En revanche, Il est tellement grand et tellement proche à la fois, tellement insaisissable et présent, que nous ne pouvons pas vraiment le “connaître”. D’ailleurs moins Dieu nous est étranger et plus il nous est inconnu, toute représentation anthropomorphique paraissant alors dérisoire (le vieillard assis sur un nuage, etc.). La naissance, la mort et la résurrection de Jésus ont parachevé cette proximité (le vrai Dieu n’est plus du tout étranger) et ce mystère (Il sera à jamais inconnu). Ce que les théologiens nomment “kénose” a fait du Christ “un signe de contradiction” (Lc 2:34). Le paganisme repose sur la mécanique inverse : Dieu a les traits d’un homme, d’un chien, d’un oiseau, il parle, on connaît ses penchants sexuels, on subit ses appétits, mais en revanche il nous est étranger, on ne l’a jamais vu “en vrai”, il ne vit pas parmi nous, il ne vit pas en moi, et il demande qu’on livre sur son autel une part de nos récoltes et de nos troupeaux exactement comme l’exigerait le roi d’un pays étranger de la part d’une population vaincue. Plus il est connu et anthropomorphique, plus il est étranger.
Voilà pourquoi l’euthanasie est littéralement un paganisme. Il s’agit de la même inversion : renoncer à l’inconnu pour l’étranger, sacrifier le mystère (quelle sera ma mort ?) en éloignant la vérité (qu’a-t-elle à me dire ?).