Steiner et Boutang sur le samedi saint

George Steiner

“« J’ai pris, dans le Nouveau Testament, le schéma vendredi-samedi-dimanche. C’est-à-dire : la mort du Christ le vendredi avec la nuit qui vient sur la Terre, la déchirure du voile du Temple ; puis l’incertitude qui a dû être – pour les croyants – au-delà de toute horreur : l’incertitude du samedi où rien n’arrive, rien ne bouge ; enfin la résurrection du dimanche. C’est un schéma d’une puissance de suggestion illimitée. Nous vivons la catastrophe, la torture, l’angoisse, puis nous attendons, et pour beaucoup le samedi ne finira jamais. Le messie ne viendra pas et le samedi continue.

Maintenant, comment vivre ce samedi ? Pour le messianique marxiste, pour le socialiste utopique, ce samedi aura une fin : il y aura le royaume de la justice sur Terre. Les extrémistes de gauche l’ont toujours prédit depuis le XVIIe siècle, en disant : « Il faut un peu de patience. » Pour le Juif, il y a la croyance qu’effectivement le messie va venir. C’est un blasphème d’essayer de calculer, d’après un calendrier, la date de cette venue, mais elle aura lieu. Pour le positiviste, le scientifique, le technologue, la fin du samedi pourrait être, par exemple, le remède au cancer. Il y a beaucoup de mes collègues pour lesquels c’est devenu ce qu’ils appellent (et l’image est importante) un saint Graal. […]

Ce samedi de l’inconnu, de l’attente sans garantie, c’est celui de notre Histoire. Il y a, dans ce samedi, une mécanique à la fois de désespoir – le Christ horriblement tué, enseveli – et d’espoir. Le désespoir et l’espoir sont bien sûr les deux faces de la médaille de la condition humaine. Nous arrivons très mal à nous imaginer le dimanche. (…) Sans l’espoir du dimanche, ce serait peut-être le suicide. »

Pierre Boutang

“L’idée qu’il n’y a rien le samedi saint est une idée énorme. Demandez à Hans-Urs von Balthasar […], demandez à tous ceux qui se sont occupés de la polémique de la descente, du vide de ce moment où le Christ est vraiment mort, et n’est pas ressuscité. Comment : “Il ne se passe rien ?” Cette suspension ! Il ne se passe rien pour les hommes dans l’attente, bien sûr, mais il y a de longues périodes de la vie où nous attendons sans que tout soit fait. Où nous sommes fatigués, où nous souffrons, où la souffrance paraît n’avoir pas de sens, mais si nous sommes impatients comme vous l’êtes, alors à ce moment-là nous ne voulons pas subir […]. La foi consiste à dire : ça ne peut pas continuer comme ça !”

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