Pierre précieuse

Les pierres dites « précieuses » ne l’ont pas toujours été. Il a fallu une première fois, un premier acte, dont chaque pierre aujourd’hui portée au doigt des fiancées porte l’empreinte, et dont chacune sera d’autant plus responsable qu’elle aura été jugée précieuse et que la promesse dont elle est l’insigne aura été tenue.

Les premiers hommes se nourrissaient exclusivement de lombrics, d’œufs d’araignée et de racines. Tandis qu’ils grattaient la terre, l’un d’eux découvrit une pierre translucide aux radiations serrées. Pressentant quelque malédiction, il la dissimula près de sa hutte. Trop tard : l’équilibre de la tribu avait changé. Les femelles avaient des règles plus odorantes. Les mâles s’énervaient. On déchiffrait des signes dans le feu. On sacrifiait des créatures mi-végétales mi-animales :  lézards-concombre, châtaignes-hérisson, larves-carotte, caïmans à écailles d’ananas, troncs couverts d’anatifes, lauriers hermaphrodites. Le détenteur de la pierre allait parfois la déterrer pour l’observer sous la lune. Il sentait son magnétisme. Une nuit on le surprenait, alors il s’enfuyait cependant que des chasseurs partaient à ses trousses, et que des rumeurs couraient devant lui. Très vite, où qu’il fût, les peuples se dressaient les uns contre les autres, et des guerres éclataient qui dans ces temps privés d’histoire pouvaient durer des millénaires. Des femmes détestables appelées Filles de la Pierre inventaient des sortilèges, et en trois générations on édifiait un temple où elles immolaient des enfants dont le sang coulait au nom de cette fameuse pierre que plus personne n’avait vue depuis au moins deux siècles. De fausses pierres (qui étaient de vrais diamants) circulaient. Les prêtresses les lavaient dans des bouillons d’écorce ; puis un orage survenait dont les éclairs tombaient sur la forêt sans discontinuer pendant sept fois soixante-dix-sept années. On jetait les fausses pierres dans la mer, on bien on les broyait et les Hommes de Maïs reniflaient leur poudre. La légende ne s’arrêtait plus : jadis, un homme avait décroché la queue d’une comète et l’avait cachée quelque part dans l’Ordre des Choses. Les guerres reprenaient, à la lance, au feu, au silex, sans phrases. On inventait des supplices. Toujours au nom de la pierre. Au nom de son pouvoir maléfique. Un jour enfin, un homme décréta qu’il était temps de cesser de se battre à cause d’une pierre que personne n’avait vue. Il ramassa une autre pierre et la tendit vers une femme en lui disant : «mon amour, je voudrais l’accrocher à ton doigt». Ce fut la première bague de fiançailles. Six mois plus tard, cet homme épousa cette femme à Cana.

Unknown's avatar

About Guillaume Sire

Guillaume Sire
This entry was posted in Fictions. Bookmark the permalink.

Leave a comment