Au banquet d’Assuérus

[Dans les grands linges neigeux tombés sur le soleil : aux cieux moirés, aux terminaisons latines… Autrement dit pour l’hôte de ce divin banquet, et à ceux qui le reconnaîtront.]

En cent quatre-vingt jours (la moitié d’une année), les Perses ont inventé la fête. Et en sept jours : l’éternité.

C’étaient de toutes parts des tentures azurées, des cordages de soie, des tombereaux de fleurs et des fontaines de vin,

Et c’était dans les vasques d’émeraude, sous les colonnes de Paros, la cloche inerte du Tout-Puissant : le Septième jour en acte, celui du désir, qui appartient aux Hommes.

La reine Vashti n’est pas venue. Parfois le destin de Dieu tient à de très petites choses : chez les hommes au calcul, à l’anxiété, et chez les femmes à la paresse — il n’en fallut pas plus pour immoler l’Agneau.

La reine Vashti n’a pas avancé vers le monde. Elle n’a rien séduit. Elle n’a pas banqueté.

Pourtant le vin coulait, et les convives dansaient dans la soie et le miel. Aux forgerons de Suse, Assuérus avait commandé des baldaquins de platine. Aux pêcheurs : de longues ficelles de nacre et de corail. Aux tisserands : d’en faire des draps — et la Beauté ne venait pas.

De l’Inde à l’Éthiopie (cent-vingt-sept provinces), l’encens dans la sébile avait l’odeur des veaux, sa cendre était sucrée — mais la Beauté ne venait pas.

Pourtant quelle fête c’était, et quelle grandeur avaient les silences quand dans l’ivresse on s’endormait. Oh, quel goût cela avait ! Seigneur, comme l’amour était rouge !

Au roi son époux, Vashti répondit comme à Dieu Lucifer : « non serviam », incertaine par nature, volontairement illégitime…

Elle disparaît quand on la cherche, impatiente, rancunière comme une française… Française et infidèle, vorace, hypocondriaque !

Dieu lui pardonnera à la dernière heure du jour. « La prochaine fois que Je t’appelle… — Pour ça on verra. »

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Psaume du mercredi

[Sur les oreilles d’une marmite, une épée de bois. Sonnez, sonnez puisque c’est l’Amérique!]

Jour des enfants, dont le four a nourri dès sept heures ce matin les chocolatines du sacrifice,

Jour des façades et des jeux-vidéo injustes et lamentables (quelques gouttelettes de sang),

Jour des lamentations mouchées dans des draps innommables (innommables pour l’instant),

Jour sans père : six heures de vacances.

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Noël arrive et tu ne sais pas où coucher

[Aux voilettes de l’aube, le soleil à leur tulle… Heureux grelots de feu, clartés impeccables!]

Sainte Marie du Coeur du Monde, Sainte Marie des ronds de lune ; bientôt tu L’entendras crier.

Sainte Marie des vagues, du sel, des fumées — et des petites heures ; bientôt en toi Il fendra les eaux.

Ventre sacré, aurore des premières fois, horloge d’espérance, maman-tendresse, onde blanche et riante ; bientôt tu porteras Sa croix.

Promise à la souffrance, Sainte Marie des fleurs brûlées, mère chérie, Noël arrive et tu ne sais pas où coucher.

Sainte Marie la rimbaldienne, patronne de l’acquiescement (oui à l’horreur au fond du puits et à l’ornière ensanglantée sous le sexe du chasseur, oui aux ronces, oui à l’agenda hystérique, oui à l’envie et, sur le tapis, à la vérité mise en jeu — oui quand même, oui papa),

Sainte Marie du silence de l’arme quand dans la nuit elle a tiré et que pour l’essuyer un gendarme suce la bouche du canon,

Sainte Marie des excréments et des Peugeot compressées, où poussent aussi tes mèches blondes, mère de la faiblesse, bouquet de vœux, sainte patronne des cerfs-volants,

Noël arrive, Noël arrive et tu ne sais pas où coucher.

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Ouvrons nos flammes à l’Hiver (psaume pour Sainte Lucie)

[1. Aux trompettes du point du jour, dont l’embouchure végète entre Oural et Mongolie. À Sainte Lucie, pour que les portes s’ouvrent.]

2. Le 13 décembre a lieu le Grand Retournement des Choses. Les eaux du Tonlé Sap sont appelées à contre-sens.

3. Les montagnes ont les joues gonflées de neige. Elles soufflent sur la nuit. L’horreur recule (recule un peu). Les pierres de quartz émettent une lumière injuste.

4. Les chevaux pressent à leur encolure un œil malade (le droit en général, c’est presque toujours le droit…) — et se transforment en femmes.

5. Sainte-Lucie des Caraïbes, îlot durci, téton de l’Océan, dont les montagnes dominent le monde et dont la Toraille a fourni le lait,

6. Les Vikings devant toi ploient le genou, pour Sainte Lucie, pour la petite reine du feu. Et les Napolitains à Borgo Santa Lucia. Et toute la terre qui est belle et friable. Et les Chinois malgré l’indifférence.

7. Des premiers fours sortent les lussebulle et les pepparkaksgubb — et la Nuit marche à pas lourds ! Natten går tunga fjät !

8. L’heure est venue du grand retournement des heures. Les grains de blés ont verdi près du four. Le cheptel s’accroît. La Transdanubie a des idées : kity-koty-kity-koty !

9. Asseyons-nous sur les ruines du pentacle magique. Apprenons, dans l’urgence, à prier. Si le jour s’est jamais levé, il se relèvera. Soyons prêts.

10. Tirons la Terre de ses eaux noires et de sa peau de glace. Augmentons dans nos coeurs ce qui, sans la lumière, n’y serait pas. Ouvrons nos flammes à l’Hiver.

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À leurs belles les bellâtres

[1. Ainsi parle au regard ce qui ne le regarde pas, comme si on donnait des coups de flûte dans un buisson de mimosa.]

2. Merci pour l’inquiétude qui est une sainte absurdité. La mer s’ouvre et se referme. Même les plaies cicatrisent. À leurs belles les bellâtres offriront des bouquets…Pourquoi s’inquiéter ?

3. Merci pour le calme qui est dans l’ordre des choses. La mer tôt ou tard sera plate et infinie. Le marais finira par sécher. Même le cœur s’arrêtera. À leurs belles les bellâtres feront des infidélités… Pourquoi se calmer ?

4. Merci pour le désir qui est un renfoncement de la conscience. La mer voudrait monter. Même les saints cherchent quelque chose. À leurs belles les bellâtres diront qui imiter… Pourquoi, pourquoi désirer ?

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Comme à la lune le soleil — et de la lune à l’huitrière…

[1. À l’établi : le métal inoxydé. C’est le chant des mains coupées et de la fièvre, des devis, du retard, des meuleuses au travail et des matins dans du tabac et un thermos de jus noir, par-dessus la voix des premiers.]

2. L’ouvrage au cœur, saignez. Fabriquez des silences.

3.  Créatures, créez ! Créateur, voyez ! Surtout ayez votre œil sous l’aruspice évaluateur, où l’évaluation fait un trésor de toute chose évaluée.

4. Seigneur, apprenez-leur à négocier — et dénichant sous terre l’ambre et l’agate, à réchauffer le fer ; interdisez l’hiver.

5. Que leur génie soit moins dans l’instrument qu’à l’instrumentation : moins dans le bois du ciseau qu’à son cisellement, fruit de la lumière et du travail — et dans son infinie concentration.

6. Faites de nous des scions traversés d’eau et d’air, et d’y ouvrir le plexus nerveux de la pierre afin d’y fixer des bourgeons.

7. Apprenez-nous le secret de très petites résurrections. Mangez ce qu’on invente. Sucez ce qu’on évite.

8. De notre habileté soyez repli et direction, et soyez assuré. Et soyez rassuré :

9. Comme à la lune le soleil — et de la lune à l’huitrière — nous transmettrons.

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Et que la vie s’y prenne

[1. On a versé sur les cymbales le contenu d’un cygne : un substrat de boudin. L’instrument s’affamait. Le sang empêchera-t-il les innocents de chanter ? Qu’est-ce que cela veut dire, musicalement, d’être coupable ?]

2. Au désert, dans l’absence à la fois de l’Histoire et de l’hypothèse d’un destin, j’ai voulu assister au carnaval. Je soulevais le loup et les paillettes de Damas dans l’espoir d’y trouver une embarcation morale, ou n’importe quoi d’authentique. Un mousquet d’Acadie !

3. J’ai rencontré des fous juxtaposés les uns aux autres et des rois associés aux fous qu’ils déterminent.

4. Infâmes binômes ! À la licorne : une limace rouge… Au tigre : un papillon. A Ève : un lieutenant.

5. Donne-moi Seigneur quiconque n’est pas à moi. Marie-moi l’univers. Rends-moi liquide et collectif.

6. Pour que chacun de mes manques soit une arche d’alliance (et ils sont infinis). Plonge Tes doigts

7. Dans mon silence ! Unis-moi à la plume, au raisin, aux symbioses souterraines. Transforme-moi en piège métaphysique,

8. Et que la vie s’y prenne, et qu’y fendent ses graines. Arrache-moi à l’aube. Amplifie Ton volcan

9. Sur le dos de ma chaîne, dans ma prison de sang. Accorde-moi du Temps.

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La honte de ma vie

Je ne voulais tellement pas être assimilé à tous ces gros beaufs “antivax” à moitié complotistes et gogols hideux, que je me suis fait vacciner, comme un con : un con qui ne voulait pas qu’on l’empêche d’aller au bar picoler ! Pardonne-moi Seigneur d’avoir à ce point manqué d’exemplarité !

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Conversion du minotaure

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Les grandes patries étranges (2024)

En voyant briller dans les yeux de son fils une étincelle comme d’un tesson rouge et sombre, Thérèse eut un pressentiment.

Quelques heures plus tôt, Joseph avait défait un dictionnaire par la tranche. La veille, il avait planté ses dents dans le journal, et le poison contenu dans l’encre lui était monté à la tête. À chaque jour son épisode. Un dimanche, il avait cousu un livre de cuisine à une cuisse de poulet. Il prétendait que « quelqu’un » parlait quand il parlait. Il essayait de se blesser avec tout ce qui passait à sa portée : le bois, la terre, la corde, les draps, le fer, la paille, le verre, la crème, les clous, le velours, les fleurs. Si Thérèse le prenait en train de s’étouffer avec une boule de paraffine, ou bien à s’écorcher les mains sur des barbelés en prétextant que c’était pour « comprendre », elle le serrait dans ses bras, le suppliait d’arrêter, et dans son cœur elle reprochait à Dieu de lui avoir donné cet enfant différent des autres.

— Tout est bien, mon garçon. Il n’y a rien à comprendre.

Seul Emmanuel parvenait à calmer Joseph. Chaque soir, lorsqu’il apercevait son père par la fenêtre, le garçon arrêtait de mordre, de lécher, d’écraser, de griffer. La nuit, réveillé par quelque cauchemar, il n’avait qu’à se figurer son père allongé dans la pièce à côté pour se rendormir aussitôt. Il voulait devenir un adulte comme lui, travailler à la conserverie, avoir les mêmes mains veineuses, douces, écaillées, avoir son visage, la même moustache – la même épouse évidemment –, la même voix.

Puis Emmanuel fut appelé dans la guerre. Il jura à Joseph que cela ne durerait pas. « Je pars pour te protéger, j’y vais parce que je vous aime. »

— Apprends-moi les phrases, maman.

C’est une bonne chose, n’est-ce pas, d’apprendre à lire ? Un analphabète en 1915 c’est un morceau de viande pour la mine ou l’usine, la mort garantie, alors qu’un gamin qui sait lire fera des études de droit, deviendra huissier, clerc ou agent d’administration. Et puis, un enfant dont le papa est à la guerre : quoi lui refuser ? Un gentil garçon qui tourne autour de la bibliothèque, et tout à coup demande à lire…

Pourtant, si elle avait su – si Thérèse avait su à quel point la lecture allait nourrir dans l’âme de son fils ce penchant qui le menait à toutes les flaques pisseuses pour les boire, et dans les étages des jardins, à sillonner la terre, sucer les bulbes, à s’irriter le sang dans les orties ; si elle avait su comment le langage allait prendre corps en lui, comme une plante qui détruit une autre plante en lui poussant à l’intérieur ; et si elle avait su pour les guérilleros et le trafic d’armes, pour Coblence sous la neige, pour les bombes, l’amour sans cesse contesté, l’enfer du Lutetia, toute cette histoire que nous nous apprêtons à raconter –, jamais elle n’aurait pris Joseph sur ses genoux pour lui apprendre à lire : elle aurait plus volontiers brûlé la bibliothèque et interdit à son fils de remettre les pieds à l’école.

— Je m’ennuie, maman. J’ai peur.

Est-ce que c’est dangereux de savoir lire ? Elle hésitait. Puis Joseph lui dit que si Emmanuel envoyait une lettre, il aimerait pouvoir la lire lui‑même.

— Oh, mon chéri, mon pauvre petit garçon… Bien sûr que je vais t’apprendre.

Les jours suivants, elle éclaira les lettres sur les cahiers. L’enfant dessinait des mots sur les murs de sa chambre.

L’hiver vint. La neige transforma Toulouse en page blanche. Malgré le froid, Joseph passait des heures au pied de l’immeuble, à guetter le facteur et les phrases héroïques.

La neige, finalement, a fondu, puis le facteur est arrivé sur sa bicyclette, sa bicyclette maudite…

Elles sont venues, les phrases.

(Roman paru aux éditions Calmann-Lévy, le 21 août 2024).

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Comme Maximilien Kolbe, en ce jour du quatorze août….

[1. Aux didjeridoos, à leurs toiles gluantes tissées entre Ciel et Terre, leurs percussions avides, leurs grondements grotesques…]

2. Lorsque le nid que des algues ont installé dans mes boyaux aura accouché d’un oeuf, souviens-toi de mon goût pour la justice.

3. Apprends-moi à mourir.

4. Comme Maximilien Kolbe en ce jour du quatorze août….

5. Découvre en moi la Charité. Recouvre-la de terre. Transforme-moi en pourriture, et qu’elle germe…

6. Afin que s’ouvre sous la pluie — la pluie immémoriale d’un Dieu qui pleure sur ce qu’il lave — la jeune fleur de mon supplice.

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L’oiseau mort entre les mains de l’oiseleur

[1. À ceux qui servent à la fois le Grand Dieu Blanc sur son trône d’or, et l’infâme, le petit dieu misérable dans sa crèche.]

2. Dans chaque jour, tu fais que le plus grand persévère dans le plus petit. La goutte d’eau contient une étoile effondrée. Le grain de sable transporte un coup de foudre.

3. Dans chaque jour, la beauté se renouvelle. C’est la fleur entre les plaques de béton. C’est le nuage. C’est une braise posée sur un miroir. C’est l’agate. C’est l’oiseau mort entre les mains de l’oiseleur.

4. Dans chaque jour, la nuit persiste. J’ai vu derrière les phrases son cou mauve, sa mantille, ainsi que les bagues vulgaires qu’elle porte même au bain.

5. Dans chaque jour : l’Amplitude. Dans chaque jour : l’Univers. Dans chaque jour : Chaque Jour.

6. Le brin de paille, la cathédrale, le quignon de pain, l’étoile, l’aumône et la plaque de fer.

7. Merci pour le contraste, pour la contradiction, et l’infinie ressemblance,

8. L’infinie dépendance, l’infinie vassalité de ce qui est infiniment grand à ce qui est petit.

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Dans la pente aiguë des vacances

[1. À l’autoroute de l’Assomption, aux brûlures, à la solitude mortuaire des coffres de toit…]

2. L’aurore sera pour moi à la fois conquise et offerte, un cadeau arraché aux mains baguées de son propriétaire,

3. Le soir un don obligatoire, bijou égyptien, à mes amis et à mes tantes astrales…

4. Je ne ferai plus rien. Mes racines pousseront sous le sable.

5. Je te retrouverai, mon âme, par-delà les morses enduits de crème cinquante, et les cris haineux des enfants…

6. Je retrouverai ton nom dans la pente aiguë des vacances.

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Le château Laurens

La chaleur du mois d’août roule sa grosse vague compacte et salée, sa grosse vague noire et affolante, sur le tambour blanc de la mer. Nous sommes à Agde, où il est question de visiter le « château Laurens » qui a, paraît-il, été restauré. Je ne sais rien d’autre, ni mon épouse. Nous traversons la région par hasard. Je sais qu’il y a à Agde des partouzeurs, occupés jour et nuit à plonger la tête dans de grands saladiers de prosecco. D’ici aussi, on aura chassé Dieu.

Le château Laurens a été construit à la fin du vingtième par un gosse orgueilleux et richissime, entre l’Hérault et une voie de chemin de fer. Après avoir traversé les colonnes égyptiennes, sombres, inégalement plantées, la lumière du soleil dessine sur le sable un clavier de piano. Une guide bizarre, gentille, mielleuse, boitillante, nous accueille. Il y a aussi l’homme de sécurité, jeune et très beau, pantalon et T-shirt noirs, lunettes noires, cheveux noires plaqués en arrière. Il referme derrière nous la grande porte du hall d’entrée.

À l’intérieur, nous comprenons que nous nous trouvons dans un délire néo-gothique, comme Philippe Muray a su les décrire dans le XIXème siècle à travers les âges. Nous barbotons dans la gaudriole sataniste. Des serpents s’entortillent aux gonds des portes. Partout, c’est la mort, le culte de la mort, isis et son phallus enchanté, l’opium phosphorescent de l’Être Unique, la sodomie des Premiers Âges, le dieu-renard des pédophiles.

Ah, l’humanisme neuneu de ces bébés capitalistes ! Combien Satan s’en sera-t-il régalé ! L’homme mesure de toute chose ! L’argent dégoulinant ! Tout de suite, nous comprenons que la salle dite « de musique » est une chapelle sacrificielle, où des chauves-souris à bites d’éléphant menacent le bain des ablutions. Nous voilà à Locus Solus. Une ondine boit dans une carafe de cristal la pisse du patron. Les tables n’ont qu’à bien se tenir ! Aux chandeliers pousseront des cornes ! Les coups fouet façon Orta, ici, ne seront pas donnés à rien !

En fait, c’est le délire industriel, autrement dit la fièvre consumériste, accouplée à un péché d’orgueil hallucinatoire et à la certitude de l’avènement d’un âge d’or dont les gendres idéaux seront les anges polygames. Elon Musk, Macron, les patrons de Google et les milliardaires transhumanistes, crétins et narcissiques, sont semblables à Emmanuel Laurens. C’est l’inverse du facteur Cheval… Emmanuel Laurens, dont le prénom est christique, n’arrête plus de tuer son père en surchargeant son legs de motifs architecturaux parfumés, jolis et dégoutants comme des fleurs tueuses d’enfants. Puis d’enfermer sa mère dans la loge de la gardienne, à droite en rentrant, sa mère pieuse, horrifiée par les cris venus du fumoir, et sa soeur trisomique.

Voilà qu’Emmanuel se prend pour un cathare ! C’est décidé : il rejoindra le plérome ! C’est ce qu’explique Bruno Montamat dans un article éclairant trouvé sur le web quelques heures après ma visite) : « Laurens s’est détourné des plaisirs terrestres et de la société de son temps pour se consacrer à la recherche de la sagesse profonde par la maîtrise des sciences maudites à l’instar de l’occultiste Stanislas de Guaïta (1861-1897), fondateur avec Joséphin Péladan (1858-1918) de l’ordre Kabbalistique de la Rose-Croix. Il est un « initié » comme l’atteste Bernard : « Toi de pure extraction et qui a hérité des marins, tes ancêtres, l’esprit, cruel et bon, de l’audace et de l’aventure ; toi qui, dans un siècle d’action aurait été le Maître, mais qui « en aquest segle flac e ple de marrimen »45 à l’incomparable mérite de rester un fier et solitaire contempleur de l’occulte Vérité comme l’étaient les Albigeois nos héros ».

En réalité, Emmanuel est paumé, et débile, comme son copain le maire d’Agde, Jean Bédos, franc-maçon naturellement, dégénéré, riche. Ah, comme le Diable est drôle ! Et comme il doit rire, le Diable ! Et comme il doit être déçu parfois que ce soit si facile !… Donnez beaucoup d’argent à un étudiant en médecine, et le voilà dans la soie et le cuir, à gueuler des incantations brahmaniques pendant que sa mère chiale dans la vasque et que sa sœur délire au milieu des totems incas.

Le château Laurens est ésotérique, millénariste, dualiste, gnostique, temple du prêtre Tausophronius. Bref, moderne. Emmanuel a été possédé par son fric, réduit à rien par le propriétaire du néant, spirituellement ruiné. La civilisation, à un certain degré, est nihiliste par nécessité.

Encore Bruno Montamat : « Après le baptême de l’eau reçu par hydrothérapie et sans doute électrothérapie, les trois membres de la famille Laurens se retiraient apparemment dans les trois petits couloirs austères d’une des pièces, véritables cellules d’isolement individuel, où ceux-ci pratiquaient « la repentance, le jeune, l’abstinence, la continance, la veille et la méditation ». Le papillon de fer forgé de la grande porte confirme, d’ailleurs, cette métamorphose mentale et physique obligatoire avant l’obtention des sacrements. »

Avant de fuir cet horrible endroit, nous apercevons un homme assis sur un banc et une femme qui dort, la tête posée sur ses genoux. L’homme, chauve, au T-shirt en lycra jaune, nous apostrophe avec agressivité : « Vous n’avez pas aimé ? Tout le monde aime « ! » La femme ne se réveille pas. L’homme lui caresse les cheveux. « Non, dit mon épouse, je n’ai pas aimé. » « Pourquoi ? » demande l’homme comme si nous lui devions quelque chose. « Parce que je crois en Dieu et en la beauté », répond mon épouse. « Qu’est-ce que Dieu viendrait faire là-dedans ! » s’écrie l’homme.

Il ne faut pas lutter contre les vices mais contre les rites diaboliques, car ils justifient les vices. Il ne faut pas lutter contre les mauvaises idées mais contre les faux dieux, car ils enfantent les mauvaises idées. Le château Laurens est un de ces nids sordides et colorés où ont pondu les faux dieux de la modernité et où ont été pratiqués les rites diaboliques de l’humanisme. Le Malin vous y attend. Une femme dort, la tête posée sur ses genoux. Tout est beau là-bas, lumineux, restauré, propre. Comme en enfer, on vous y accueillera doucement.


[1] https://carnetparay.hypotheses.org/489

[2] ibid

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En un mot, sache en moi ranimer

[1. Aux anciens amis, ceux que l’Opaque a emportés, parfois à quelques mètres, pourtant si loin…]

2. C’était le vieux château, c’étaient de vieilles pierres… Enfant, les premières prières…

3. Nos jeux, nos fortins, nos bérets, nos fantômes… Dieu haïssait la pluie.

4. Vous étiez mon âme, celle que j’avais choisie.

5. Vous étiez les arbres immenses poussés autour de mon lit.

6. Vous m’avez appris à boire du vin, à m’écorcher les genoux, à compter mes larmes et à reconnaître les oiseaux.

7. Nous avons volé une 503. Nous avons tué un canard au Jardin Royal, dans la croix de nos lance-pierre. Sa graisse crépitait.

8. Tant de promesses, autant de cigarettes ! Et vers les filles : nos grands regards élémentaires…

9. Peuple de ma jeunesse, temps héroïques, où êtes-vous passés ? À quel martyr Dieu vous a-t-il convoqués ?

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Benjamin Fondane — Titanic/Radiographies (1937)

Peut-être sommes nous les mêmes un peu partout
le temps peut-être est-il le même —
c’est pour cela que rien ne change
que seul vieillit le changement.

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Corps et esprit

Les pèlerins d’Emmaüs sont semblables au corps et à l’esprit
Qui s’étaient côtoyés difficilement, jusqu’à ce jour où la mort de Jésus les rassembla sur un chemin… oui, mais lequel ? Ah, et cette poussière !
D’habitude, ce qui satisfait l’un veut blesser l’autre, et trahit celui-là pour servir celui-ci.
Celui-ci tire, celui-là pousse ;
Celui-ci cherche, celui-là dort,
Et le désir de celui-ci est la petite mort de celui-là. Hélas, disent-ils, “ce que Dieu a uni…”
Mais voilà cet inconnu, qui accorde son pas à celui-ci autant qu’à celui-là.
Il écoute celui-ci et entend celui-là, de sorte qu’à son intercession…
Il le reconnaîtront à la fraction du pain : le fruit pendu à l’arbre, vertical et horizontal,
L’intersection…
Corps et esprit ont vu l’époux par qui tout vient, par qui tout est passé.
Voilà pourquoi ils marchent, voilà où ils allaient.
Leurs désirs accordés, ils marchent désormais, ils marcheront d’un seul pas, qui est celui de l’âme,
et s’ils s’inquiètent encore (et ils s’inquièteront…) ils trembleront à deux,
Comme un seul homme et droits, ils seront droits comme la Justice.


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Le pain de ce jour

[1. Aux farines aérolithes, leur poudroiement, et, dans la lumière, à leur conatus. Persévérante poussière…]

2. Tu nous as donné hier les cailles rondouillardes de ta gloire.

3. Nos marmites de viande avaient les joues gonflées. Tu nous as donné la graisse, les gésiers, le sot-l’y-laisse et l’os parfait.

4. Et ce matin, qu’est-ce ? Cette fonction gluante à nos pieds, toute cette peau sur le désert, qu’il suffit de gratter pour qu’affleure du sang…

5. Mann hou… Qu’est-ce que c’est ?

6. Donne-moi, Seigneur, les gouttelettes au bord de l’évier, les miettes dans le tapis, les échardes, les plumes et les bobines de bois.

7. Donne à la matière, la matière… Fais que mon âme aspire son ressac.

8. Donne à ma bouche une main et à cette main des lèvres… Au nom de chaque chose : chaque chose…

9. Remplis mon coeur de cendre et de pommade.

10. “Veux-tu guérir ?” Mon Dieu, soulève-moi.

11. Fruit de la terre… Transforme-moi en pain.

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Nietzsche — John Cowper Powys (Fata morgana, 2019)

Ce n’est pas l’heure de parler abondamment de Nietzsche. Les voix du dissentiment se sont tues. La foule a cessé de hurler. Mais une chose bien pire lui arrive, la chose qu’entre toutes il redoutait le plus : on se met à l'”accepter” — les prédicateurs le citent et les théologiens l’expliquent.

De nos jours, ce qu’il implorerait, ce sont des Ennemis — des Ennemis acharnés, implacables —, mais notre époque ne peut en produire de semblables. Elle ne peut produire que la raillerie ricanante, ou bien l’approbation conventionnelle et apeurée.

Ce qu’on aimerait dire, dans les circonstances particulières où nous sommes, c’est que ici, ou , de nouveau, ce mortel adversaire de Dieu a raté son but. Mais qui peut dire cela ? Il visait avec trop de sûreté. Non, il n’a pas raté son but. Il a frappé ce qu’il s’était mis en devoir de frapper. Et cependant, il y a une chose qu’il ne put frapper ; qu’il ne put ni frapper, ni démasquer, ni “transvaluer”. Je veux parler de la Terre elle-même — la grande, la sévère, la sage, notre Mère à tous et qui supporte tout —, elle qui sait tant de choses et qui garde un tel silence!

Et parfois, quand on marche sur une route de campagne avec, dans les narines, l’odeur des mottes retournées et de l’humus pesant, on sent que même Lucifer en personne n’est pas aussi profond, ni fort, ni sage, que ne l’est la terre patiente et labourée et ses enfants brouillons. Une brusque poussée de sève, un refrain rabelaisien, une plaisanterie grasse, un gloussement de bon humour satirique, et la monstrueuse “épaisseur” de la Vie, son aplomb amical et sa nonchalance, son irrévérence grotesque, son âpre et ombrageux bon sens, ses fibres tenaces et sa formidable indifférence à la “distinction”, nous culbutent dans la fange — pour toute notre “distance” — et nous beuglent dessus comme un jeune taureau qui s’ébat.

L’antidote à Nietzsche, il ne fait pas le rechercher dans la compagnie des saints. Lui-même tenait bien trop du saint pour cela. Il faut le chercher dans la compagnie des rustres de Shakespeare, des buveurs de Rabelais et des souillons de Cervantès. En fait, tout comme les antidotes à d’autres excès nobles, il faut le chercher en plongeant son visage dans la terre humide et brute; en fouissant sous les hêtres à la découverte des faines. Une journée dans les bois, en été, avec Jeanneton, remettra la “Fatalité” à sa place et ramènera “l’Éternel Retour” à un fort modeste circuit. Et il ne s’agit pas là du renoncement au secret de la vie. Il ne s’agit pas de l’abandon de la quête suprême. C’est l’ouverture d’une autre porte; l’entrée dans un air différent; le retour à un niveau plus primitif du mystère.

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Argile

[1. Au potier, au sable sous ses ongles… Tournez. Je ne serai jamais à toi.]

2. Dès la première seconde, les chromosomes ont travaillé : feuille à feuille, sous la chancellerie d’un ventre…

3. J’ai été fondé dans les siècles, moi et ma poussière, et mes manies idiotes, mon orgueil astronaute, fondé…

4. Le hasard, c’est-à-dire Dieu, a voulu l’eau là, les bourrelets, la toison, les pierres à feu, le sang ici.

5. J’ai été enregistré sur le tour, au cadastre de l’éternité, désigné fils d’Adam parmi les plantes carnivores, les éléphants laineux et les fourmis,

6. Tiré de la mélasse des premiers temps, l’enfer géologique,

7. Et donné, vaille que vaille, au monde, étonnant de banalité…

8. Je ne suis presque rien, fragile et bête comme une fleur, inondé par mes manques, pourtant je suis parfait.

9. Je voulais remercier.

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