Le sagard et le bedeau

 Tous les matins, Octave allait à l’entrepôt.
Au bout de l’avenue du Général de Gaule,
Il retrouvait François, un ami du boulot,
Et ils marchaient tous deux épaule contre épaule.

S’ils étaient en avance ils prenaient un café
Au bar Les Trois Cailloux dont le patron offrait
Un expresso suave et un très bon croissant
A chaque ouvrier pour un euro seulement.

Puis Octave et François reprenaient leur chemin
A pied dans la banlieue. Ils remontaient la rue
Sainte Marie du Var où un clocher sans teint
S’adressait avec peine à la noirceur des nues.

A chaque fois, Octave entrait dans la chapelle.
Il murmurait un mot en regardant l’autel
Et sortait aussitôt pour rejoindre François
Et aller à l’usine où ils sciaient du bois.

Un prieur remarqua l’étrange individu
Qui entrait et sortait dans la maison de Dieu
Sans jamais s’adonner aux signes convenus,
Comme s’il était là dans un tout autre lieu.

Le prieur demanda : « Pourquoi viens-tu ici ?
Sais-tu donc où tu es ? — Chez la Vierge Marie,
Dit Octave amusé par le ton du bedeau,
Je la salue et hop ! Je m’en vais au boulot.

— Et tu veux que je croie que tu ne voles rien ?
Que la Mère du Christ est pour toi une amie ?
— Crois ce que tu voudras, je m’en contrefous bien,
Il est l’heure pour moi d’aller user ma scie. »

Ce manège dura un peu plus de vingt ans.
Tous les matins, Octave entrait un court instant
Dans le lieu consacré pour saluer Marie
Pendant que le prieur le traitait en impie.

La vieillesse courba le dos de l’ouvrier.
Le mal de Parkinson vint obscurcir sa vie.
Un mauvais mouvement planta dans son mollet
Bien trop profondément la lame de sa scie.

Ne voyant plus l’impie venir chaque matin,
Le prieur s’inquiéta et demanda aux saints :
« Pourquoi ne vient-il plus ? Où est le vieil Octave ?
Il doit s’être passé quelque chose de grave ! »

Après un mois complet le prieur décida
Qu’il devait s’informer. Il ouvrit l’annuaire
A la page « scierie » puis il téléphona
A l’employeur d’Octave : un certain Monsieur Claire.

« Un ami ? Ça alors ! J’étais prêt à jurer
Qu’il n’en avait aucun et n’en aurait jamais.
Vous ne savez donc pas, un horrible accident…
Il est à l’hôpital, amputé et mourant. »

Le prieur fut choqué d’apprendre la nouvelle.
Il pensa au sagard, seul sur son lit de mort,
Refusant de partir, hanté par l’éternel,
Maudissant mille fois l’ironie de son sort.

Le bedeau s’en alla, dans un élan chrétien,
Accompagner celui qu’il estimait païen
Lors des derniers moments de sa vie de labeur
Et lui tenir la main lorsque viendrait son heure.

Mais quelle ne fut pas sa surprise en trouvant
Octave qui riait sur son lit d’hôpital,
Pas inquiet pour un sou, comme un petit enfant
Qui n’aurait pas compris ce que c’est d’avoir mal.

« Et moi qui te croyais dans un bien triste état,
Toi qui dans peu de temps va faire le grand pas.
Comment peux-tu être aussi à l’aise et content
Tout seul dans cette chambre, abandonné des gens ?

— Pourquoi le contraire ? J’ai apprécié ma vie,
Elle était simple et belle ainsi que je voulais,
Elle avait la couleur du ciel dans le Midi
Et le parfum soyeux des fleurs au mois de mai.

Vous posez des questions. Vous vous méfiez de moi.
Vous voulez que je pleure et que je m’apitoie.
Laissez moi être heureux et partir joie au cœur !
C’est parce que j’ai vécu qu’aujourd’hui je meurs !

Et vous devez savoir : je ne suis pas si seul.
François vient le dimanche avec du vin rosé
Et nous trinquons à la santé de mes aïeuls
Que dans très peu de jours je m’en vais retrouver.

Et puis chaque matin la Vierge me visite :
Elle me dit bonjour et repart assez vite
S’occuper de tous ceux qui ont besoin d’amis.
— Et que lui réponds-tu ? — Je vous salue Marie. »

About Guillaume Sire

Guillaume Sire
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