L’ordinateur ne résoudra rien

Je me souviens de mon père armé de ce carton qu’il serrait près de son genou comme une solution.
« C’est un ordinateur » dit-il en croyant me rassurer.
Il installa l’objet près d’une fenêtre et le brancha. L’écran s’ouvrit sur une fausse prairie. Mon père disposa devant la machine un fauteuil en simili cuir dodu, confortable, que quatre roulettes  finissaient de rendre insaisissable ; puis m’expliqua qu’il s’agissait d’un “super-calculateur”. D’abord respectueux, je m’assis et formulai sur le clavier : Un divisé par Neuf. 0,11111112.
« C’est faux, constatai-je.
— Impossible ! s’insurgea mon père.
— Cette machine n’est pas mieux qu’un être humain.
— Si l’ordinateur le dit, c’est que c’est vrai ! »
Hypocrisie, simulation, imposture, mensonge, artifice, canular, bourrage, lâcheté, pesanteur, fiction, sophisme, infidélité, trahison : 0,1111111… Deux !
Je compris que l’ordinateur ne résoudrait rien.
« Tu vas pas chipoter, conclut mon père, c’est à peu près ça, non ?
— A dieu près » rectifiai-je.

Le monde changea d’abord en douceur. Les enfants n’apprirent bientôt plus à tracer le fragile dessin des mots. Désormais, on « tapait » les mots. On les « frappait ». Jadis statuaire, le scribe travaillerait à la chaîne. Même ça, il avait fallu qu’on le taylorisât. Alors que chaque écriture avait autrefois eu son penchant, nous en avions fait une activité poujadiste et divertissante. Du principe, un protocole.

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