Le miracle de Noël

Le foin tiède exhalait une odeur de pain cuisiné avec des œufs frais,
Le bon pain au levain,
Et c’était doux et rassurant comme à l’intérieur d’une maison sous la couette des parents,
Et ce n’était pourtant pas une maison et il n’y avait ni couette ni pain,
Seulement ce foin tiède dont l’odeur de pain tiède se mêlait aux insectes et à la chaleur visuelle des poutres de bois noires et solides pour toujours.
Dehors, c’était la nuit
Mais une nuit claire comme de l’eau dans une vasque d’argent,
Accrochée aux étoiles,
Bleue et argentée sur le désert jaune et dorée,
Epousée au désert.

La courroie de la sandale du berger avait été fixée par la femme aimante du berger déchirante de beauté et ses yeux clairs et le sourire joufflu de leurs enfants.

Devant les bergers, leurs femmes, devant leurs enfants, devant le désert et devant la nuit,
Il y avait cette femme qui était plus qu’une femme et qui pourtant n’était qu’une femme entre les femmes mais une femme qui était une femme entre toutes les femmes.

Il y avait cette lumière et ces bras — les bras de cette femme — autour de cette lumière,
Une auréole autour de cette femme saluée et pleine de grâce et qui est bénie et dont les entrailles et le fruit de ses entrailles sont bénis.

Cette femme est la femme et elle est notre mère à tous et elle sauve le monde,
Parce que c’est la féminité qui sauvera le monde,
Et parce que c’est cette femme qui est une femme entre toutes les femmes qui sauve et qui sauvera le monde,
Sainte Marie mère de Dieu priant pour nous pauvres pécheurs maintenant et à l’heure de notre mort.

Cette femme a dit oui à l’ange et elle a tout accepté parce que cela venait de Dieu,
Pour nous sauver,
Pour nous sauver nous les hommes,
Ses enfants,
Nous les hommes les enfants de Dieu et les enfants de cette femme qui est mère de Dieu et qui a tout accepté.

— Qui accepterait de sacrifier son fils sinon cette femme qui est femme entre toutes les femmes ? —

Clarté,
Source claire,
Ô ma mère,
Marie,
Mère chérie,
Ô ma mère chérie !

— Qui accepterait de donner son fils alors même que l’ange a annoncé à Abraham qu’il serait inutile désormais de sacrifier les enfants ?

Qui accepterait sinon la mère de Dieu qui est le fils de Dieu lui-même qui sacrifiera son fils pour sauver les hommes, nous les hommes, et elle, et nous grâce à elle, et elle grâce à lui, par amour pour nous les hommes, et pour elle qui est notre mère à tous, après nous avoir demandé de ne plus sacrifier nos enfants pour lui ? —.

Il y avait cette femme et derrière elle dans l’ombre il y avait cet homme :
Son mari.
Il restait dans l’ombre car c’était cela que Dieu avait voulu pour lui,
C’était sa sainteté et il l’acceptait,
Car elle venait de Dieu ;
Il acceptait cette sainteté car elle venait de Dieu.
Il restait dans l’ombre de sa barbe, les poils, sous le masque, dans la chaleur aimante de sa barbe,
Lui le saint homme,
En retrait,
Le visage doucement penché,
Les mains encore mouillées car il avait aidé sa femme qui l’avait aidé lui et qui aiderait tous les hommes à être sauvés,
Il l’avait aidée à mettre au monde le Salut du monde,
Ce saint homme maintenant en retrait au fond de l’étable,
Loin de la mangeoire où est celui dont le corps sera mangé,
Ce saint homme derrière cette sainte femme et ce saint enfant,
Dans le silence,
Le saint silence,
Cet homme qui est le mari de cette femme mais qui n’est pas le père de cet enfant et qui n’a pourtant rien dit,
Car cette femme est la mère de Dieu qui est le Père de tous et qui est donc aussi le Père de ce saint homme qui est le mari de cette femme qui est la mère de Dieu qui est le Père de tous et de ce Saint homme dont le silence est saint parce que c’est un silence adressé à un enfant qui sauvera le monde,
Et déjà il prie pour tenir bon le jour du sacrifice,
Car il devra tenir bon,
Ne pas lâcher,
Il devra tenir bon en tenant fort la main de sa femme qui est la mère de Dieu et devra voir son fils mourir pour le Salut des hommes,
Et qui devra le voir souffrir, ce qui est pire que de le voir mourir ou de mourir soi-même,
Et qui devra le voir humilié dans la souffrance ensanglanté et désespéré,
Qui sera près de lui quand il sera sur la Croix et qu’il se sentira et qu’elle se sentira et qu’ils se sentiront abandonnés de Dieu qui pourtant est le Père de tous et qui est le fils et qui est le Saint Esprit,
Il devra le leur rappeler, ce Saint homme qui maintenant est au fond de l’étable dans l’odeur de foin tiède,
Il devra tenir la main de sa femme, celle qu’il a choisie lui aussi entre toutes les femmes, quand elle se sera écroulée au pied de la Croix où son fils aura été crucifié,
Il devra lui tenir la main et lui dire de bonnes paroles,
Rassurantes,
Car aucun ange ne viendra ce jour là et elle risquera d’oublier qu’un jour un ange est venu,
Cet ange dont lui-même, cet homme au fond de l’étable, une seconde à peine, parce qu’il est humain, lui,
Cet ange dont il a souhaité qu’il ne soit jamais venu et qu’il les ait laissés tranquilles sa femme et lui et toute l’humanité,
et lui et sa femme et tous les hommes,
Qu’il ne leur ai pas annoncé le secours de Dieu.
— Après tout, les hommes le méritent-ils ? —
Ou qu’il le leur ait annoncé autrement,
D’une autre façon,
Qu’il n’ait pas dit ce qu’il a dit qui était pourtant la plus Sainte de toutes les paroles,
Cette parole à laquelle cette femme qui est femme entre toutes les femmes a dit oui.

Devant cette sainte femme qui elle-même se tient devant ce saint homme il y a ce saint entre les saints,
Dieu lui-même,
Et c’est un enfant,
Et ce n’est même pas encore ni un homme ni un garçon,
C’est un enfant,
Et ce n’est même pas encore un enfant,
C’est un nourrisson, un nouveau né, encore bleu et violet, le cordon ombilical couleur ivoire, les yeux pleins,
Noirs,
C’est un nourrisson et dans quelques secondes ce sera un enfant,
Et c’est Dieu lui-même et c’est le Salut des hommes,
De tous les hommes,
C’est l’amour total et c’est l’être et c’est le pardon et c’est la miséricorde et c’est la victoire sur la mort,
Et c’est le Verbe,
Une nouvelle alliance,
Une nouvelle nouvelle alliance,
Tout cela ici, dans cette mangeoire,
Par lui avec lui et en cet enfant,
Par lui,
Avec lui,
En cet enfant devant cette sainte femme qui vient d’accoucher de cet enfant saint entre les saints aidée par ce saint homme qui se tient dans l’ombre maintenant en retrait dans cette grange paisible et petite,
Une petite grange pleine de foin tiède et d’une odeur de pain cuisiné avec des œufs frais.

Il a des pieds potelés, des mains rondes, des joues, un nombril, des doigts de pieds, il a de minuscules cheveux, un duvet sur le crâne et des yeux qui ne voient pas encore,
Et pourtant c’est Dieu, la lumière elle-même, c’est celui qui voit tout,
Il est celui qui est,
(Le plus beau poème du monde c’est le sien, c’est lui : “ego sum qui sum“)
Celui par qui le monde advient et de qui le monde est provenu,
C’est lui.
Il est Dieu et il vient nous sauver,
Et c’est de cette femme, une Juive de Judée, qu’est advenu celui par qui le monde est provenu,
Dans cette grange qu’est provenu celui par qui le monde advient ;
C’est près de cet homme en retrait et de cette femme belle comme toutes les femmes que le miracle s’est accompli,
Sous ces étoiles et devant le désert et les bergers et leurs femmes aimantes et leurs enfants dissipés,
En cet endroit du monde et à cette époque,
Dans ce peuple sacré,
A l’intérieur du langage,
Qu’est venu celui qui sauve tous les endroits du monde et toutes les époques et tous les enfants, toutes les femmes et tous les hommes,
Le langage lui-même,
L’être de l’être,
Être parmi les êtres,
L’étant de l’être qui est l’être lui-même et le devenir de l’être enfin apparu,
C’est en cet endroit dans ce peuple sacré et à cette époque que s’est accompli le miracle de l’incarnation du Dieu d’amour dans le corps d’un enfant accouché par la femme sainte d’un charpentier de Judée.

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Guillaume Sire
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