N’achevez pas René Girard (2016)

L’histoire de la pensée occidentale a été marquée, au vingtième siècle, par plusieurs entreprises philosophiques dont l’objectif fut de révéler ce qui avait été oublié depuis des millénaires. Ce fut comme si leurs instigateurs avaient eu besoin de retrouver les racines perdues de l’humanité alors qu’avaient lieu, près de chez eux, de multiples tentatives visant à y mettre un terme : l’horreur de Verdun, l’abomination concentrationnaire, l’ignominie d’Hiroshima et de Nagasaki, l’hypothèse d’une guerre nucléaire puis les drames du terrorisme. La volonté de remonter l’histoire des idées à rebrousse-poil n’était pas seulement ambitieuse mais, dans un monde au bord du gouffre, nécessaire, comme on dit qu’il est nécessaire pour un individu égaré de revenir aux sources. Ainsi la pensée du vingtième siècle aura-t-elle renoué avec le meilleur d’elle-même en même temps qu’elle produisait le pire. Comme l’écrivait si justement le poète-voyant Hölderlin : « …où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ».

Du point de vue méthodologique, il est entendu qu’on ne va pas au-devant d’un invariant caché depuis la nuit des temps comme on se lance dans n’importe quelle investigation ; il s’agit de se débarrasser de réflexes spécieux et de paramétrer un appareil intellectuel capable de servir d’adjuvant au mystère des origines sans en réduire la complexité ni en dénaturer l’essence. Une telle épopée, parce qu’elle est épique justement, frise le donquichottisme. Malgré cela, trois de ces entreprises ont constitué des avancées considérables grâce à trois penseurs qui eurent en commun le courage d’explorer avec acharnement une seule intuition tout au long de leurs vies. Le résultat fut l’avènement autant célébré que décrié de trois ontologies du secret. Il y eut Freud et le secret de la conscience, Heidegger et le secret de l’être, Girard et le secret de la violence.

Sans peur des épaules haussées ou des sourires méprisants de collègues jaloux, sectaires ou acrimonieux, René Girard, né en 1923 et mort il y a quelques mois, le 5 novembre 2015, œuvra patiemment à la mise au point d’une anthropologie dont la vocation était d’expliquer à la fois la genèse et les limites du procès d’hominisation pour aboutir à ce qui ne fut rien de moins qu’une eschatologie cohérente, autrement dit une pensée sérieuse à propos de la fin des temps. Il consacra sa vie à révéler un secret que la pensée avait toujours eu sur le bout des lèvres mais qu’aucun philosophe ni aucun poète n’était encore parvenu à formuler clairement.

Les débuts de René Girard sont ceux d’un archiviste, qui après des études à l’Ecole des chartes, y soutint sa thèse de paléographie puis quitta la France, en 1947, pour les Etats-Unis où il soutint une deuxième thèse, cette fois en histoire, et où se déroulerait la totalité de sa carrière universitaire, d’abord à l’université d’Indiana (1950-1957) puis à l’université Johns‑Hopkins de Baltimore (1957-1968) puis à l’université de Buffalo (1968-1975), et puis, après cinq autres années à Johns-Hopkins, à Stanford en Californie (1980-1995). René Girard entretint des relations plus ou moins houleuses avec les universités françaises, où le triomphe du structuralisme, de la déconstruction et de la sociologie bourdieusienne ne laissa guère la place à ses théories souvent jugées farfelues. Malgré cela, il fut reçu à l’Académie française en 2005 par un discours mémorable de son ami Michel Serres, et un hommage unanime lui fut rendu par la presse après l’annonce de son décès. J’aimerais moi aussi rendre hommage à celui dont je relis les œuvres avec une jubilation demeurée intacte depuis l’adolescence, et résumer ce que nous devons à René Girard, ses conclusions, leurs implications et les questions, graves et incontournables, que de telles conclusions et implications posent à la société en général et à chacun en particulier à propos du destin de l’humanité.

La première pierre de l’édifice girardien fut posée au moment de la publication en 1961 de l’ouvrage Mensonge romantique et Vérité romanesque. Versé dans l’étude d’auteurs aussi différents que Cervantès, Shakespeare, Dostoïevski, Flaubert, Stendhal et Proust, René Girard s’aperçut que le mécanisme du désir reposait dans leurs œuvres sur un prédicat similaire : on désire moins avoir un objet qu’être celui qui le possède. Autrement dit, on ne désire pas directement posséder mais imiter un modèle possesseur. Le désir est désir‑d’être, et sa nature, donc, est mimétique. Plus le modèle est proche du désirant, imitable, et plus il constitue un obstacle pour la satisfaction de son désir, au point que le désirant finit par haïr son modèle et tenter de le tuer.

René Girard n’avait que faire des chapelles disciplinaires, aussi entreprit-il de transporter dans la chapelle de l’anthropologie la flamme qu’il avait allumée dans celle de l’exégèse littéraire. Il observa plusieurs sociétés et constata que la nature du désir y était bel et bien mimétique tout en s’apercevant que, parce qu’il était mimétique justement, le désir avait tendance à se généraliser, si bien que la volonté de chacun d’être quelqu’un d’autre conduisait à l’indifférenciation générale et cédait le pas à la haine de tous pour tous. C’est ce qu’il décrivit dans son deuxième ouvrage majeur, La Violence et le Sacré, publié en 1972, date à partir de laquelle il commença à être vivement critiqué par les universitaires français notamment parce qu’il avait osé remettre en cause certaines des clés de l’œuvre de Freud (notamment la conception du désir) et certains concepts fondamentaux de l’anthropologie structuraliste de Lévi-Strauss. Dans cet ouvrage, René Girard expliqua que le mimétisme, au lieu de permettre aux êtres humains de vivre ensemble, dans une société de semblables qui se reproduisent, les conduit à un déchaînement de la violence. Il émit alors l’hypothèse selon laquelle les religions dites « archaïques » ont en commun la volonté d’enrayer la violence. Pour ce faire, un bouc‑émissaire est désigné, de sorte que la haine de tous pour tous devienne la haine de tous contre un, accusé d’être le responsable des malheurs de chacun. Celui-ci est tué par une meute en délire qui s’apaise aussitôt le sang versé. Le sacrifice d’un seul sauve ainsi tous les autres. Et voilà que cet être haï, une fois mort, est adoré, car le responsable du danger couru par tous est devenu celui qui les en a sauvés. Autrefois menace, maintenant rédempteur : « pharmakos ». Un meurtre sera régulièrement perpétué en souvenir de ce meurtre originel, de manière à ce que le risque d’une violence générale continue d’être endigué.

René Girard soutint que ce type de récit était un invariant anthropologique, présent dans toutes les cultures, y compris celles qui n’avaient eu aucun contact avec les autres depuis plusieurs dizaines de milliers d’années, comme si ce meurtre originel dont tous les sacrifices étaient une commémoration avait été le même pour tous les êtres humains, et qu’il avait daté d’une époque extrêmement lointaine que nous aurions tous eue en commun. C’est ce que René Girard avance dans son troisième ouvrage majeur : Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978). Le meurtre d’un homme ou d’un animal présent dans les cultures archaïques est un ressouvenir. La voici, l’origine de la tragédie que d’aucuns ont cherchée sans succès : τράγος‑ᾠδή, trágos (bouc) – ôidế (chant), la complainte du bouc‑émissaire.

René Girard se pencha ensuite sur les particularités de la culture occidentale, et plus précisément sur le rôle du judaïsme puis du christianisme. La méthode consistait cette fois à coupler l’herméneutique avec l’anthropologie, la sociologie, la psychologie et l’histoire. Un seul sillon, toujours le même, était creusé à travers plusieurs champs disciplinaires. Il publia Le Bouc émissaire (1982), La route antique des hommes pervers (1985, commentaire du livre de Job), Je vois Satan tomber comme l’éclair (1999, réflexions sur le christianisme). La thèse nourrie par ces ouvrages, d’après lui recevable du point de vue scientifique, lui attira les foudres et les quolibets de très nombreux universitaires. Mais peu importe, elle était la pierre de touche de son œuvre. Girard s’était aperçu que la Bible différait des autres mythes en cela qu’elle arrêtait puis inversait le rite sacrificiel. Dans l’Ancien Testament, un ange prévient Abraham qu’il ne faut pas tuer son fils Isaac. Puis, dans le Nouveau Testament, le même dieu fait précisément ce qu’il a demandé à Abraham de ne pas faire : il sacrifie son propre fils. Ainsi ce ne sont plus les hommes qui sacrifient l’un des leurs pour leurs dieux, mais un dieu unique qui se sacrifie lui-même pour les hommes. Par cette inversion, la Bible révèle l’inutilité des sacrifices : contrairement aux religions selon lesquelles le bouc-émissaire est un coupable qu’on a eu raison d’égorger, le judaïsme et le christianisme considèrent qu’Isaac et Jésus sont innocents. Quant aux martyrs, abandonnés à la fureur des lions du Colysée, ils ne sont pas des boucs‑émissaires à proprement parler mais des innocents témoignant leur foi (martyr, en grec, signifie « témoin »).

Selon René Girard, le christianisme met fin aux répétitions du sacrifice originel, remplacées par l’Eucharistie. Et le génie du christianisme va plus loin encore quand, en plus de répéter un message déjà contenu dans la ligature d’Isaac, Jésus demande à ses fidèles de s’aimer les uns les autres. L’agneau de Dieu, en se sacrifiant, s’occupe à la fois d’enlever du monde son plus vieux péché et de donner à tous les êtres humains le secret de la paix. La religion juive exigeait des fidèles qu’ils n’envient pas (le dixième commandement dit : Tu ne convoiteras aucune chose qui appartienne à ton prochain), et constitue en cela une tentative visant à contenir les ravages du désir ; puis la religion chrétienne leur demande d’aimer leurs prochains, tous leurs prochains, y compris leurs ennemis, c’est-à-dire de transformer l’inévitable mimétisme en une spirale vertueuse : au lieu d’envier et de haïr l’autre qui nous ressemble, il faudra désormais l’aimer et le pardonner. Le commandement négatif chez les Juifs (Tu ne convoiteras point) devient un commandement positif chez les Chrétiens (Tu aimeras). C’est Jésus qu’il s’agira dorénavant d’imiter, parce que sa vocation est de rapprocher dieu des hommes et de rendre ainsi le Salut accessible à tous en rendant dieu imitable, comme si l’imitation des uns par les autres était de toute façon inévitable mais qu’elle pouvait soit les détruire, s’ils s’imitent entre eux, soit les sauver, s’ils imitent celui qui parmi eux est dieu. Nous avons mentionné plus haut la portion la plus célèbre des vers de Hölderlin que René Girard appréciait tant, et qui, une fois complétés, donnent : « Le dieu est tout proche et difficile à saisir ! Mais où croît le péril, croît aussi ce qui sauve… »

Girard consacra la dernière partie de son œuvre à expliquer pourquoi la révélation chrétienne ne pourra être complète que si nous obéissons aux implications dictées par ses deux principaux messages : 1/ le bouc-émissaire est innocent, il est donc inutile de tuer quelqu’un pour empêcher les malheurs d’arriver ; 2/ chacun de nous doit aimer son prochain comme lui-même, y compris son ennemi. Si nous ignorons une partie de la révélation, alors, prévient-il, l’éclaircissement apporté par le Christ aura provoqué une violence sans issue. C’est en ce sens qu’il faut comprendre ce que Jésus dit aux apôtres : « Je ne suis pas venu apporter la paix sur terre, mais le glaive » (Matthieu, 10 : 34). Maintenant que plus personne ne croit en la culpabilité du bouc‑émissaire, son meurtre ne permettra plus d’enrayer le mécanisme conduisant à la violence de tous contre tous. Nietzche l’a senti lorsqu’il a prévenu que la différence entre les victimes d’autrefois et le Christ résidait dans l’interprétation qui voulait que les premières fussent coupables et le second innocent. L’eucharistie n’est pas en effet le souvenir du meurtre nécessaire d’une victime d’abord coupable puis divine une fois qu’elle a subi un châtiment légitime, mais le souvenir d’une erreur qui a consisté à sacrifier un innocent qui était déjà dieu. Nietzche a perçu que contrairement aux rites archaïques — « dionysiaques » dans son vocabulaire — le message de l’évangile était dangereux pour l’espèce humaine, qui, si elle ne se montrait pas à la hauteur, n’aurait plus la solution du meurtre expiatoire pour mettre un terme à la généralisation de la violence. « La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l’espèce (…). Et cette pseudo‑humanité qui s’intitule christianisme, veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié » a écrit Nietzche, ce même philosophe devenu fou en suppliant un cocher de ne pas frapper son cheval avant d’enlacer et de baigner de ses larmes l’encolure de l’animal.

Ainsi donc, le Christ ne nous aurait pas forcément sauvés, du moins pas au sens où nous aurions pu l’espérer, puisqu’il a délivré un message que nous ne sommes pas capables d’assumer tout en nous dépossédant d’un remède certes barbare mais qui avait le mérite d’être efficace.  Privés du mécanisme sacrificiel et incapables de nous aimer les uns les autres, habitants d’un village global dont la circonférence est partout et le centre nulle part, nous nous ressemblons de plus en plus et sommes pourtant de plus en plus envieux, rongés par les désirs, et, peu à peu, consumés par la haine.

Dans Achever Clausewitz (2007), son dernier ouvrage majeur, René Girard finit son œuvre sur une mise en garde, car il est évident selon lui que nous nous dirigeons droit vers le point où la guerre absolue sera déclarée. C’est la raison pour laquelle le destin des sociétés n’est pas compatible avec l’existence des armes nucléaires. « Dissuader » l’attaque des autres, selon Girard, c’est préparer une guerre qui sera d’autant plus violente qu’on aura attendu pour la faire. Et organiser des représailles, quelle que soit la légitimité dont on se prévaut et l’acte auquel on prétend répondre, c’est toujours rentrer dans le jeu eschatologique de la violence. Finalement, la question sur laquelle s’ouvre la pensée girardienne pourrait être résumée ainsi : sommes-nous capables de renoncer pour toujours à la violence en rendant le mimétisme vertueux et en écartant l’hypothèse d’une guerre de tous contre tous, ou bien continuerons‑nous à nous haïr d’autant plus que nous nous rapprochons, et à nous rapprocher au point que plus rien ne pourra entraver le cours de la violence ?

Il serait trop facile de balayer d’un revers de la main les conclusions de René Girard sous prétexte qu’elles posent la question de la fin des temps ou parce qu’elles font la part belle au christianisme. Il est urgent au contraire de se défaire des préjugés susceptibles de justifier que soit reléguée au second plan une pensée originale mais qui n’en est pas moins extrêmement sérieuse du point de vue anthropologique. Il ne s’agit pas ici de croire ou non en dieu, mais d’interroger les particularités de nos fondations judéo-chrétiennes pour mieux comprendre ce qu’elles impliquent. Ne laissons pas la théorie du désir mimétique et du bouc‑émissaire tomber dans l’oubli, qui est la terre sur le tombeau d’une pensée. N’achevons pas René Girard, et osons militer pour la paix.

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