La fève

On entre dans cette boutique par une porte à galandage. Sur les étagères se trouvent de grands pots remplis de lait en poudre. Certains ont des reflets vaguement rosâtres, mais tous ont exactement les mêmes dimensions, et sont remplis jusqu’au bourrelet de verre qui, dedans, marque le niveau. Pas un grain de plus dans celui-ci ou celui-là. La boutique est propre. Le parquet ne grince pas. Une femme se tient derrière un comptoir, au sourire d’automate. D’abord, on croit qu’elle écarquille les yeux, mais en réalité elle n’a pas de paupières. Elle ne dit rien. Elle vous regarde. Elle prend l’argent. Elle compte. Puis elle attrape un pot sur une étagère. Pour moi le troisième à droite, sur le mur de gauche, la deuxième étagère en partant du bas. Pourquoi celui-là et pas un autre, plus facile à attraper ? Je n’en sais rien. Je n’ai pas osé demander. Elle était silencieuse, mais n’était pas antipathique. Elle avait l’air de cette chienne dont les maîtres sont morts et que le gardien du cimetière de Terre-Cabade laisse errer depuis maintenant huit mois près de leur tombe. Dans le pot qu’elle a ouvert sans l’infinie précaution à laquelle je m’attendais, elle dépose une fève tirée de sa poche, et revisse le bouchon en fer. J’observe la fève. Elle est verte et fraîche. Son apparence provoque chez moi un sentiment que je croyais réservé à l’époux à qui le médecin annonce que l’épouse, qui n’avait plus que quelques jours à vivre, est finalement tirée d’affaire. Après avoir poussé le pot dans ma direction, sur une dizaine de centimètres, la femme compte une nouvelle fois les billets de banque, et m’en rend un, l’air désolé. Normalement l’appoint y était, mais là encore je n’ose pas questionner la femme. Elle me donne le pot de verre, et me souhaite une bonne journée. La fève, déposée sur le lait en poudre, n’a pas bougé. Avant de quitter le magasin, je me retourne. La femme n’est plus derrière le comptoir. Il n’y a pas de porte au fond de la boutique. Elle s’est sûrement couchée, c’est pour cela que je ne la vois pas, mais ça ne m’intéresse pas car j’ai eu ce que je voulais : mon pot de verre, ma fève, mon lait. Je traverse la rue. Un automobiliste fait mine de me laisser passer, mais tout à coup, il accélère, je hurle. Mon pot de verre est tombé. Le lait est répandu, je tombe à genoux. La voiture a disparu. Je n’ai jamais été aussi désespéré. La fève est sous la poudre blanche, humide, sur le béton. Je remarque autour d’elle de petites ramures végétales, des cornes minuscules, bizarres, qui n’avaient pas encore poussé il y a quelques secondes, et qui maintenant gigotent à peine, elles vivent, elles meurent, elles mourront, et elles auraient vécu si seulement le pot ne s’était pas brisé. J’essaye de rassembler le lait en poudre qui me colle aux doigts. Des morceaux de verre cachés sous les monticules visqueux me tailladent les mains, et mon sang se mêle à la poudre, tandis que la fève agonise entre ses tentacules. J’appelle à l’aide mais il n’y a personne, plus de voiture, aucun passant, la rue est froide, longue et vide. Je suis terrorisé comme un enfant. Il faut que je retourne voir la femme, mais évidemment sa boutique est fermée. Je tambourine à la porte, il ne se passe rien. Impossible de voir à l’intérieur, à cause du rideau tiré. Je pleure en tenant la fève, je la serre contre mon ventre, et je colle ma face dans le lait, sur le béton, le sang pâteux. Les tentacules ne bougent plus. Alors je rentre chez moi et j’allume la télé.

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Guillaume Sire
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