L’épicière aveugle

Van Gogh demande à cette vieille épicière aveugle deux pains, une gourde de bière et deux fois soixante grammes de tabac.
— Combien vous dois-je ?
— Une pistole.
Elle ne peut pas voir le soleil, ni les lacs, ni le clocher mauve du village. Si cela lui arrivait, il en mourrait sur le champ, aussi décide-t-il de donner à l’épicière tout ce qu’il a, de sorte qu’à défaut de voir elle ait de quoi manger, et ne manque que de ce qu’elle n’aura jamais.
— Je vous en donne trois.
— Je vous croyais pauvre, s’étonne-t-elle.
— Que voulez-vous, on ne sait que ce qu’on voit.
L‘aveugle sourit.
— Et que voyez-vous monsieur Van Gogh ?
— Je vois la raison. Je vois l’eau. Je vois la lenteur.
Il hésite.
— Et vous ?
Elle lui répond des phrases, des phrases qui au début lui semblent farfelues, mais dont il finira par croire qu’elles sont enceintes de certaines vérités colossales — au point d’en crever de jalousie, et de consacrer le reste de sa vie à leur courir après.
— Finalement, conclut l’épicière, il me semble que l’on n’est riche que de ce que nous pouvons emporter sous le couvercle de la tombe et qui y sera maintenu lorsque nos yeux par les larves auront été mangés.

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Guillaume Sire
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