Puissent sur vos joues

Mes chers enfants, mes anges, mes ours, puissent sur vos joues s’imprégner mes caresses : qu’elles soient tatouées, marquées dans le souvenir de votre peau, puissiez vous garder à jamais quelque chose de ma main près de votre cou, et plus précisément à la jointure de la mâchoire et du cou où la peau est plus fine, plus douce, et où elle tremble, où elle palpite comme un oiseau — de sorte que dans l’âge infini, dans la faiblesse, dans l’inquiétude des derniers jours, quand vous serez des vieillards fragiles et étonnés comme des nourrissons, brisés dans les draps d’un hôpital, et gênés : gênés par la gêne de vos propres enfants — de sorte que ce jour-là vous sentiez sur vos joues, et à cet endroit qui bientôt ne palpitera plus, ma main ferme et tendre de père ; alors vous aurez moins peur, parce qu’aucun enfant n’a peur quand son père se tient près de lui — vous aurez moins peur et j’aurai peur à votre place, j’aurai peur oui, je serai terrifié comme je l’ai été à chaque fois que je n’étais pas certain d’être en mesure de vous protéger. Puissiez-vous sourire à cet instant malgré la souffrance et les questions sans réponse, et personne autour de vous, ni vos enfants, ni les infirmières s’il y en a — personne ne saura pourquoi dans ce crépuscule vous souriez ; ils mettront cela sur le compte du grand âge, tandis que vous serez en train de retrouver l’empreinte de l’âge tendre, le tatouage de mes caresses, les mercredi après-midi saucisse-frites-glace, les dessins-animés, les histoires de Claude Ponti, les dimanches en famille, la messe, le parc, le manège, le sapin, Gragnague, Montrafet, le phare du Cap Ferret, les sauts au-dessus des vagues, les bobos qu’on embrassait pour qu’ils s’envolent, les trajets pour l’école, les soirées pyjama, les messages sous l’oreiller, les bains, les devoirs, le miracle des jours fériés, les cauchemars après minuit. Puisse tout cela se trouver sur vos joues de vieillard, dans votre cou, à cet endroit qui sous les rides palpitera encore… Souriez. Je suis là. L’éternité ne se trouve pas après la vie mais derrière, dans le double-fond de l’Espace et du Temps, par-delà les silhouettes de la Caverne. Je suis là. J’existe. Je vous attends.

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Guillaume Sire
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1 Response to Puissent sur vos joues

  1. Frog says:

    Les pères n’ont pas toujours cette main ni ce coeur, ni cette importance, mais qu’importe. Votre texte est vraiment très beau.

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