Pourquoi es-tu absent ?

1. Pourquoi es-tu absent ? Ta gloire a nidifié le lointain. Ton nom s’est fait agent secret. Pourquoi restes-tu au pied du Khumbu quand cette époque a tant besoin de toi. Tout dans ce temps est faux et laid. Le langage a désappris à parler. Regarde-nous puisque nous ne savons pas regarder. Tu ne nous manques même pas. Nos pères étaient athées, ils étaient cons et courageux. Nous sommes vides. Nous sommes des grappes de néant. Nous sommes plus pauvres que les pauvres. Non pas morts-vivants comme dans ces films où des marionnettes sympathiques se lèvent de leurs tombeaux avec des fanions de chair qui leur pendouillent sous le menton, mais des vivants-morts, roses et hygiéniques, vautrés sur Internet, écologistes et salariés.

2. Ils portent des montres qui leur disent l’heure, le pouls, les calories, la météo, l’épargne, la fertilité. Tout le monde est suisse et calviniste. Leur progrès nous a fait régresser. Les Lumières ont brouillé les oeufs du Paraclet. La technique a eu l’effet inverse que celui escompté. Ils ont créé des voitures pour gagner du temps : Daphné passe deux heures par jour dans les bouchons. Ils ont créé Internet pour communiquer plus facilement et mieux s’informer : les murs Facebook sont couverts d’insultes haineuses et de contre-vérités. Les avions de ligne ont été transformés en missiles. L’énergie atomique rasera bientôt des pays entiers. Les subventions censées aider les artistes à faire des cathédrales sont données à des escrocs sans talent qui produisent des films pourris, des livres mièvres et qui enclochent une tronçonneuse à la Bourse du Commerce en inscrivant dans le cartouche : « Sursum Corda op. 1047 ».

3. Et ils trouvent ça bien ! Ils trouvent ça moderne, cette laideur, noirs morpions ! Ils prétendent que nous vivons en démocratie ! Ils adorent la démocratie ! Ils tueraient pour elle ! Ils adorent la médecine ! Ils révèrent la santé ! Ils aiment voyager. Ils aiment acheter des machins et se faire livrer. Ils aiment Netflix. Ils aiment leur banquier, leur assureur et leur agent immobilier. Ils aiment le rock. Ils aiment le McDonald. Ils aiment les voitures allemandes. Ils aiment la télé. Ils aiment la pornographie. Ils aiment divorcer. Ils aiment avorter. Ils aiment le yoga. Ils aiment Satan parce qu’il est cool et connecté. Ils aiment Dany Boon. Ils aiment le bruit technologique. Ils aiment euthanasier. Ils aiment le PSG. Ils aiment les Qataris. Ils aiment le socialisme. Ils aiment le CBD. Ils aiment Instagram. Ils aiment se masturber. Ils aiment montrer du doigt les prophètes, se moquer d’eux, les frapper, les ignorer, les ridiculiser. Ils décapitent les rois. Ils humilient les prêtres. Je suis prophète, prêtre et roi. Ils ne m’aimeront pas.

4. Leur preuve est celle-là : “Si jamais Dieu existait, il ne me laisserait pas être moi.” Ils sont tellement convaincus de leur ignominie qu’ils se la servent pour preuve. La certitude d’être soi-même immoral et vide suffit à les persuader que l’Éternité est la putain du Néant. Ils admirent la force c’est-à-dire l’argent, c’est-à-dire eux-mêmes. Ils prétendent haut et fort : « Je l’aurai mérité ! »

5. Le diable depuis l’aube du monde leur a tendu un piège, et ce piège a pour nom : succès. Combien de frères humains s’y sont faits perdre ! Combien d’entre nous sont tombés dans le piège-à-loup gluant de la vanité ! Depuis l’aube du monde, Caïn pousse Abel dans l’escalier. Ses dents poinçonneraient le plus pare-balle des parquets. Ses raisonnements l’entraînent. Il a raison. Alors il continue ! Il massacre ses Playmobil ! Il pisse au milieu du magasin !

6. Et sans cesse il se rassure : « J’ai raison. La preuve : j’ai du succès ! Ce que j’ai, je l’aurai mérité ! Je suis solide. Ma volonté est citadelle de titane. J’emmerde Nietzsche qui rêvait de faire l’amour avec un cheval. Je suis mieux que Nietzsche. Mon Amex c’est ma surhumanité. Rien ne m’empêchera d’être riche. Je serai infiniment envié. Des gens souhaiteront être moi partout et toujours. Tous ils m’imiteront. Leur jalousie me tirera d’entre les morts. Eros aussi peut ressusciter. »

7. Caïn se rassure mais il râle et ne peut s’empêcher de râler. Il se plaint : il adore sa plainte. Le langage dans sa bouche lui sert à déplorer. C’est la contre-louange. L’interminable pet. Son corps pèse sur sa conscience comme une planète sur son fourreau électromagnétique. Marre du travail. Marre des enfants. Vacances trop courtes. “Quand je serai à la retraite…” Régime. Soupire. Surpoids. Soupire. Régime. Running. Summer body. Soupire. Surpoids. Dieu qu’ils sont lourds ! Partout Caïn s’ennuie.

8. Il se tient en embuscade dans la laideur, près des villages, dans son lotissement pratique, ou bien dans son castelet de nobliaux. Pour vous attraper il vous invite, et quand il vous a à dîner il s’empresse de vous parler d’optimisation fiscale, taux d’intérêts, prix du mètre carré, gardiennage des gosses, vacances, travaux. Il se plaint de la météo. Il a laissé le prix sur les bouteilles qu’il débouche. Il vous donne des conseils. Il se plaint de la directrice de l’école. Il se plaint du Président de la République et des gauchistes qui à son avis sont encore pires, et des droitards qui sont à côté de la plaque. Il est scandalisé d’apprendre que vous n’avez pas voté. “Vous fumez ? Bien sûr : dehors, près des poubelles, au fond du jardinet.” Il se compare à vous. Il veut que vous vous compariez à lui. Il veut vérifier que sa piscine est plus grande. Il veut s’envier lui-même à travers vous. Il vérifie des tas de trucs sur son téléphone portable à triple objectif. Il a une bagnole dingue. Il est con comme un sac.

9. Il se cache sur le bas-côté de votre destin, comme un lion prêt à bondir pour vous empêcher d’appartenir à Dieu. Vous empêcher de donner votre âme à la Beauté. Vous empêcher de vous concentrer sur la Justice. Vous empêcher de servir la Vérité. Un moment d’inattention et il fond sur vous: il vous gave de neuroleptique ! « Qu’on apporte la camisole ! Ce salaud n’a même pas voté ! »

10. Caïn se met à genoux devant l’homme libre. Il se met à plat ventre pour le corrompre. Il le suce tant qu’il peut. « Deviens comme moi. Sois bête comme moi. Expert-comptabilise toi comme je l’ai fait. Trompe ta femme. Renonce. » Comme il aimerait vous entendre vous plaindre ! Ce serait pour lui un miel blanc, ça lui coulerait dans la bouche, ça lui remplirait les yeux. « Plains-toi, je t’en supplie ! Envie-moi comme je m’envie ! » Les plus inattentifs, à vingt-trois ans, tombent dans le piège : premier salaire, premières frasques administratives… Pan ! L’Abel en eux a été tué ! Ils s’embourgeoisent. Ils feuillètent des magazines automoto. Devant les agences immobilières ils s’arrêtent.

11. Parfois dans sa solitude, dans ses nuits épaisses et mates comme des murs d’opéra, Caïn s’adresse un peu à Dieu. Jamais il ne l’avouerait à quiconque. Il se sent con. Il se croit superstitieux. « Mon Dieu… » dit-il, puis tout de suite après il secoue la tête. Il se dit que s’il existe Dieu est un sacré salopard. Il se trouve très intelligent. C’est presque de la théologie. Il a envie d’inviter quelqu’un à dîner histoire de lui exposer sa théorie. Ça lui titille le bas du ventre. Alors tout de suite il se précipite sur son magazine automoto et se barbouille avec les pages.

12. Pourquoi laisses-tu faire Seigneur ? Pourquoi laisses-tu Monsieur Faïck tirer les oreilles des CE1 de l’école Saint Stanislas ? Pourquoi laisses-tu celui de mes collègues qui a une gueule de marchand de poneys être aussi bête et lâche ?  Pourquoi laisses-tu Adeline soupirer à chaque fois que son téléphone sonne ? De quel péché par omission n’es-tu pas coupable, ô parfait innocent ? Nous laisseras-tu te mépriser au point d’être morts même quand nous sommes vivants ?

13. Pourquoi les banquiers ont-ils besoin de tenter Dieu ? Ils s’étonnent de n’être pas punis. Ils se gavent d’injustice. C’est leur soupe d’immortalité. « Si ce n’est pas moi, ce sera un autre… » Ils détournent le regard quand un enfant les fixe : ils ont trop peur d’y voir Jésus. Ils sont hypocondriaques. Ils détestent la mort, l’idée de la mort, et l’idée de l’idée de la mort. Ils tueraient le monde entier, ils tortureraient des milliers d’enfants, si seulement ils pouvaient obtenir la garantie de ne pas mourir et de ne jamais manquer d’argent. Ainsi la preuve travaille-t-elle à son irréfutabilité : « Si je peux agir, c’est bien que Dieu n’existe pas. »

14. Mais tu les aimes eux aussi, Seigneur. Tu les laisses faire. Tu es miséricordieux et ta miséricorde est plus infinie que leur infinie médiocrité. Tu les autorises à brouter leur chiendent. Tu les laisses se faire des papouilles dans des resorts en Thaïlande et au Maroc. Puisque c’est ce que tu veux, je les aime aussi. Je vivrai avec eux. C’est moi, à genoux, qui les supplierai. Si tu y tiens je les papouillerai. Je servirai leurs cocktails menthe et coco-banane. J’irai au fond de mon dégoût dénicher ta miséricorde. J’inviterai à dîner mon banquier. Je serai mielleux et transigeant. J’écouterai leur musique abrutissante. Je visionnerai leurs films dégénérés.

15. Et à la fin tu éparpilleras ce décor dégoulinant de chlore et de grenadine. Je les aurai supportés pour qu’à la fin tu me supportes. Je me serai trahi pour ne pas te trahir.

16. Je n’aurai de nation qu’en toi.

17. Entends les vœux des artistes. Entends leur haine. Prête quelque réconfort à ces hommes qui comme moi étaient faits pour la Beauté et la Vie, et que tu as envoyés dans un monde laid et mort. Affermis leurs cœurs. Fais leur sentir l’œil rouge de ce qui est inaltérable. Fais de moi ton féal !

18. Tu rendras l’homme à lui-même. Tu laveras la terre restée sur ses paupières. Tu cracheras s’il faut, mais tu la laveras, et tu seras crucifié pour nous et pour notre Salut. Nous te déchirerons le cœur. Notre bassesse sera ton eucharistie. Ton innocence nous dévorera. Nous vivrons cloués d’amour à ta Croix. 

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Guillaume Sire
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