Les Impatients

  1. [À celui qui tient quand on pousse et se maintient si on repousse. À celui-là qui garde… Et pour qui la stupeur est moins le fait de la surprise ou, pire, de la panique, qu’un réflexe de même nature que la louange ; une voie plus brutale — plus stupéfiante — d’accès à Lui.] C’est Lui mon refuge. Il est ce qui épaissit, clarifie, éclaircit chaque chose à chaque endroit de chaque instant. Comment pouvez-vous croire qu’il y a quelque espérance dans la fuite ? Comment pouvez-vous imaginer vous retirer du monde, et louer le Créateur depuis le non-créé, avachis dans le refus ? Sommes-nous des oiseaux désailés ? Pataugeons-nous dans les marécages du néant ? Laisserons-nous des philistins gagner la guerre, sous prétexte que le combat nous aurait abaissés — et il nous abaissera, amis… Aimerons-nous l’amour au point de nous en faire les ennemis ? Aimerons-nous la création au point d’en être retranchés ? Nous sommes le sel de la Terre. Salons. Diluons nous dans la planisphère. Relevons-la. Révélons-Le. Et salons ! salons !

2. Car ils sont là. Ce sont les Impatients. L’impatience c’est le péché originel. Ce n’est pas l’orgueil comme je l’ai cru, qui est secondaire, qui est causé, qui est explicable, tandis que rien n’explique l’impatience sinon elle-même. Le Diable c’est l’Impatient. Il bande son arc, et ne croyez pas chers ermites, chers bouddhistes d’Éphèse, que sa flèche n’ira pas vous chercher dans votre indifférence, sous votre pli décréé, dans votre sagesse muette — car c’est là précisément ce qu’il vise ! Les autres sont déjà avec lui, et tous ensemble ils visent, dans l’ombre, ce qui leur a d’abord échappé. Les théologiens seront d’impatients théologiens. Les mystiques des mystiques impatients. Et le sage se hâtera, mélancolique, vers sa sagesse… Et cette hâte, cette impatience, retournera la grâce contre elle-même précisément où la grâce se sera crue préservée. Impatiente de fuir l’orgueil, elle aura été dévorée par sa hâte au point d’en concevoir quelque orgueil ! La technique se chargera du reste.

3. La technique produira l’inversion. Elle interdira à l’analogie d’avoir un référent, de sorte que le rapport sera inversé puis interchangé, interchangeable, autoréférentiel. Plus rien ne sera juste quand tout sera justiciable et, à l’os, judiciarisé. Que fera le juste, quand sept mille lois auront été impatiemment écrites pour lui dire comment verser de l’eau dans son verre et cela, inversion oblige, au nom de la liberté : liberté de boire, liberté de différer… que fera-t-il ? Il mourra de soif !

4. “Je suis celui qui est”, c’est-à-dire : “Je ne deviens pas”. Sans devenir, pas d’Impatience. L’impatience c’est l’antéchrist. L’impatience c’est le refus de ressembler à Dieu. L’Être est dans ma journée, il est derrière la table d’acacia taillée par Yves et Guillaume. Depuis son poste d’observation, il m’attend, il me scrute, il m’appelle, il me devine, exactement comme quand moi je regarde sur la plage mes enfants s’amuser au loin, sans moi, près des vagues, près des chiens-loups… Le Seigneur me laisse être sans jamais me lâcher des yeux. Il viendra si je l’appelle. Il est derrière le volet accroché par Pierre. Il est derrière la porte de fer noir de la voisine, et de sa fille de six ans qui est de moins en moins chinoise. Il est derrière les camélias et les hortensias, derrière les dispositifs de l’enfance. Il est “derrière” c’est-à-dire qu’il n’est pas loin mais qu’il n’est pas là… Et tout cela existe précisément parce que l’être a renoncé à lui-même : kénose. Et tout cela est capable d’impatience — c’est-à-dire : tout cela désire devenir — précisément parce que l’être est patient. Mais le désirer-devenir est un piège. C’est l’appât du Mal. Voilà pourquoi Christ est venu : médiateur, il nous faut l’imiter… Tourner notre désirer-devenir vers la sainteté. Prendre le mal à son propre piège.

5. L’Éternel ne voit que ce qui est juste. Son regard purifie. Laisse-toi regarder par lui et tu seras protégé des vagues, Octave. Vous serez protégées Romane et Mahault. Les chiens n’approcheront pas. Vous ne vous impatienterez pas, parce qu’il ne vous plaira pas de devenir-autre. Et vous serez davantage vous-mêmes si vous vous laissez regarder par Dieu.

6. Ceux qui ne se laissent pas regarder vivent dans le feu. Ils souffrent. Toujours et de plus en plus insatisfaits, ils consomment tous les jours et de plus en plus et croient qu’ainsi ils seront davantage, davantage satisfaits, mais leur vie est une mer d’incompréhension… Et cette mer a un nom : impatience ! Ils nagent vers le fond jusqu’à l’épuisement. Ils se dépêchent de mourir. Leurs palmes s’appellent : finance et technologie. Ravagés par la haine qu’ils se portent, ils boivent le même poison mortel. Et ce poison a un nom : laideur ! C’est le calice qu’ils ont en partage.

7. La justice est beauté. L’Éternel est juste, c’est-à-dire que la beauté nous montrera Sa direction. Les hommes justes n’ont pas peur d’avoir les yeux crevés. De toute façon, ils voient, et verront, parce qu’ils écoutent. Les hommes justes ont compris que prier c’est écouter, et qu’écouter c’est se laisser regarder.

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Guillaume Sire
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2 Responses to Les Impatients

  1. L’impatience, c’est détestation du temps, le plus puissant produit de Dieu.

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