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Premier tableau
— Traversée depuis Saint-Malo —
Le rideau se lève. On voit une femme sur le pont d’un ferry, immobile. Soudain, les trois coups sont frappés par un spectateur, au fond de l’orchestre. Il se lève et avance vers la scène en parlant.
HÉMERY. Sur le pont d’un ferry, une femme scrute l’horizon. Dans son cœur, un secret a pris toute la place. Elle a le sentiment d’être une bouteille à la mer. Elle voudrait qu’on la trouve par hasard. Elle voudrait qu’on l’ouvre comme un cadavre. À son terrible secret se mêlent des souvenirs heureux. Ces souvenirs sont ceux d’un homme, un artiste. Elle ne l’a pas revu depuis vingt ans. Il est pourtant le seul à pouvoir la sauver. Du moins, c’est ce qu’elle espère. Sans cela, elle finira ses jours en prison. Cet homme est Le Tout. Hélas… Vingt ans… Que sera-t-il devenu ? Qu’est-ce que c’est, un artiste, vingt ans plus tard ? Dans cette vie, pour cette femme comme pour tout le monde, il y a assez peu d’espoir.
Hémery monte sur la scène. Il regarde la femme comme si c’était un mannequin de cire.
HÉMERY. Un ferry c’est du fer et du feu sur de l’eau et du sel. Ça grogne. Ça fend. Marianne porte une robe fourreau en panne de velours, un perfecto et des lunettes de soleil. La mer est calme et le monde hein est comme d’habitude. Marianne a cru aux habitudes. Elle croyait que le Temps tôt ou tard lui dirait quelque chose. Pour cette première scène, j’ai amplifié la mer (Il ne se passe rien.) Je disais : j’ai amplifié la mer. (Il se passe le bruit de la mer). Un marin entre en scène (Un marin entre en scène). La femme se penche (Marianne ne se penche pas). J’ai dit : « la femme se penche » (Elle se penche). Très bien : comme si elle voulait sauter…
LE MARIN. Ne vous penchez pas. Les pieuvres sont revenues. Elles ont des dents.
MARIANNE. Je ne me penchais pas.
LE MARIN (à part :). Elle s’est penchée. Elle aura vu un poisson volant. Ou bien…
MARIANNE. Je suis là, je vous entends. Je ne me suis pas penchée. Aucun poisson.
LE MARIN (comme si elle n’était pas là). Suicidaire, tout le monde l’est un peu.
MARIANNE. Ohé monsieur…
LE MARIN. C’était un poisson volant. Une aiguille de diamant qui perçait les vagues. Cette femme l’a vu sans s’y attendre, ça lui aura donné envie de mourir. D’ailleurs regardez : la mer, opaque comme une tombe…
MARIANNE. Je vous entends, je vous entends monsieur. Que c’est glauque pour commencer !
Le capitaine entre.
LE CAPITAINE. Que se passe-t-il ?
LE MARIN. Capitaine, cette femme voudrait sauter. Elle a vu un poisson volant.
MARIANNE. Ah !
LE MARIN. Capitaine, tout bien réfléchi je crois que cette femme se prend pour un poisson volant.
MARIANNE. Je me prends pour un poisson volant !
LE MARIN (comme si elle n’était pas là). Capitaine…
LE CAPITAINE. Eh bien !
LE MARIN. Les pieuvres mangent les poissons volants. C’est le risque.
LE CAPITAINE. Il n’y a plus de pieuvres ici depuis 1963. Pas une seule. Le froid les a transformées en ancres de plomb.
LE MARIN. Ouais mais il y a les îles. Une île, cela attire toutes espèces de choses.
MARIANNE. Pourriez-vous déblatérer plus loin ? J’ai envie d’être seule. J’ai payé mon ticket.
LE MARIN (comme si elle n’était pas là). Les îles sont de très anciennes pieuvres.
MARIANNE (elle regarde devant le ferry, au large). Messieurs…
LE MARIN (au capitaine). Vous-mêmes, capitaine, avez-vous déjà pensé à vous suicider ?
LE CAPITAINE. Dans l’enfance, je m’écorchais volontairement sur les ronces.
MARIANNE (elle montre quelque chose). Messieurs, là-bas, un rocher…
LE MARIN. Là, un rocher !
LE CAPITAINE (au premier marin). Andouille, à la barre ! à la barre !
Le marin et le capitaine partent en courant.
MARIANNE. Enfin l’aurore ! Enfin seule !
Le capitaine revient.
LE CAPITAINE. Madame, vous ne sauterez pas, n’est-ce pas ? Ce serait une mauvaise idée. La mort en mer est pleine d’écailles. Sombre. Le corps gonfle.
MARIANNE. J’ai peur des pieuvres. Et puis… j’ai rendez-vous.
On entend le marin manœuvrer pour éviter le rocher, puis se réjouir d’y être parvenu.
CAPITAINE. Un homme ?
MARIANNE. Un artiste.
CAPITAINE. Ah…
MARIANNE. Mon ex.
CAPITAINE. Ah !
MARIANNE. Tout ce qui s’approche de moi finit cassé.
CAPITAINE. Quand on s’approche, on se brise… C’est le monde. C’est la folie du monde. Pardon d’être indiscret, mais avec cet homme, que s’est-il passé ?
MARIANNE. Il s’est passé la vie mon bon monsieur. Les masques sont tombés comme les feuilles d’un grand arbre. Vous traversez des vagues. Vous avancez contre le vent. Vous flottez. Nous autres, sur terre, avons des pieuvres dans notre lit. Rien ne nous lave. Aucune tempête ne nous consolera.
CAPITAINE. Donc il vous a quittée ?
MARIANNE. Je l’ai chassé.
CAPITAINE. Vous êtes-vous levée un matin en souhaitant vivre seule quelque part dans une cabane ? Je dis cela parce que c’est ce qui m’est arrivé. Après dîner, ma femme m’engueulait. J’en ai eu marre, je suis parti.
MARIANNE. L’homme dont je vous parle ne rentrait pas dîner.
CAPITAINE. Vous l’attendiez… Pourtant vous ne l’aimiez plus.
MARIANNE. Je pleurais. L’hiver, j’attrapais des braises à pleines mains. Mais je l’aimais encore. Je l’ai tellement aimé cet homme… Avez-vous déjà aimé quelqu’un au point de vouloir le tuer ?
CAPITAINE. Elle m’engueulait.
MARIANNE. Vous avez pris la mer, moi je m’y suis jetée.
CAPITAINE (il enlève sa casquette). Puis-je vous inviter à dîner, quand nous serons à Saint-Pierre Port ? Je connais une auberge. Ils servent des crabes, la spécialité. Ils brassent. Après minuit, ils chantent.
MARIANNE (en se retournant vers le large). Vous êtes gentil capitaine. Vous souffrirez.
Hémery revient. Marianne a le dos tourné : elle n’entend pas la conversation.
LE CAPITAINE. Monsieur, par où êtes-vous arrivé ? Que faites-vous sur mon bateau ?
HÉMERY. Je vais à Guernesey. Je n’ai pas pris de livre. La batterie de mon téléphone est à plat. J’étais là-bas tout à l’heure, au fond, sur un strapontin, j’avais payé ma place. Maintenant je regarde la mer, j’attends… J’ai du mal à croire qu’une île va apparaître.
LE CAPITAINE. Vous me faites peur. En même temps vous m’êtes familier. Nous connaissons-nous ? (à part : ) J’ai l’impression sur ce bateau d’avoir emporté le pensionnat, le cousin débile, les douches froides, impossibles à régler, la ceinture de mon père : l’enfance… (à l’homme :) Pourquoi allez-vous à Guernesey ?
HÉMERY. Je suis quelqu’un.
LE CAPITAINE. Voulez-vous dire que vous êtes une personne ou bien voulez-vous dire que vous suivez une personne ?
HÉMERY. Je la suis. Dans cette histoire, je serai celui qui suis.
LE CAPITAINE. Cette femme qui essayait de mourir en se jetant dans les vagues comme un poisson volant, une aiguille de diamant… — serait-ce celle que vous suivez ?
HEMERY. Il faut croire.
LE CAPITAINE. Vous lui voulez du mal !
HEMERY. Je suis son remords. Son remords la suit…
LE CAPITAINE. Qu’a-t-elle fait ?
HÉMERY. Elle a tué.
LE CAPITAINE. Alors vous êtes de la police ?
HÉMERY. Autodidacte.
LE CAPITAINE. Qui a-t-elle tué ? Un membre de votre famille ?
HÉMERY. On peut dire ça. Disons qu’elle a tué quelqu’un comme moi. Elle a tué un inconnu. Lui ou un autre, moi, eux, que voulez-vous… Les inconnus sont rancuniers… Nombreux et extrêmement rancuniers…
LE CAPITAINE. Je ne vous aime pas. Vous plissez les yeux tout le temps. Je n’aime pas comme Dieu vous a fait. Vous puez la hyène.
HÉMERY. La hyène a payé sa place. Nous sommes dans notre droit.
LE CAPITAINE. Dans ce cas, regagnez votre strapontin. La houle de Guernesey cherche des âmes comme la vôtre, elle serait trop heureuse de vous apercevoir. Nous en ferions les frais… Disparaissez dans votre haine.
Hémery retourne dans le public, au fond de l’orchestre. Mais soudain, il se retourne, et fait un geste pour que le rideau tombe.
Rideau
HÉMERY. Pour la prochaine scène, nous reviendrons en arrière. Je vous raconterai le meurtre.
Après quoi il disparaît dans l’ombre.