PÉNÉLOPE. Qui va la ?
ULYSSE. C’est moi.
PÉNÉLOPE. Qui ça moi ?
ULYSSE. Celui qui va.
PÉNÉLOPE. Qui va là ?
ULYSSE. C’est moi, vois.
PÉNÉLOPE. Quelqu’un parle
ULYSSE. Est-ce que c’est toi dans l’avachissement des choses ?
PÉNÉLOPE. A-t-on jamais été ce soir ?
ULYSSE. Un poudroiement.
PÉNÉLOPE. Une très ancienne vérité.
ULYSSE. L’écho jamais ne dit la phrase comme elle était.
PÉNÉLOPE. L’écho parfois a besoin de vingt ans pour répondre.
ULYSSE. Vingt ans…
PÉNÉLOPE. Ithaque a désappris à parler.
ULYSSE. Pénélope ?
PÉNÉLOPE. L’ai je jamais été?
ULYSSE. Pénélope, c’est moi
PÉNÉLOPE. C’est moi, je suis Pénélope
ULYSSE. Essuie ces larmes.
PÉNÉLOPE. Je ne suis nulle part
ULYSSE. C’est moi : Ulysse.
PÉNÉLOPE. C’était lui.
ULYSSE. C’est moi.
PÉNÉLOPE. Celui qui est parti.
ULYSSE. J’ai traversé la mer.
PÉNÉLOPE. Je n’ai pas oublié. La lame sur mon fils, le sel…
ULYSSE. Pourquoi restes-tu là-bas ?
PÉNÉLOPE. Je veux tuer mon ennui. Réapprendre à parler.
ULYSSE. Mais cette épée ?
PÉNÉLOPE. Ce sang sur la tienne, ces corps partout… La tablature des représailles.
Elle lui jette quelque chose.
ULYSSE. Pourquoi m’attaques-tu ?
PÉNÉLOPE. Qu’es-tu venu prétendre ?
ULYSSE. Regarde ces yeux. Regarde ces mains, Pénélope. Regarde ces bras. Tout ce temps, ta silhouette est demeurée. Cette ombre sous mes yeux, c’est l’ombre de tes yeux. La paume de ma main moulée à ton sein… Mes bras : l’enclume de tes hanches…
PÉNÉLOPE. Tu n’es personne.
ULYSSE. Je suis Ulysse.
PÉNÉLOPE. Ne dis pas ce nom. Ce nom ne dit plus rien.
ULYSSE. Je l’ai emporté à travers la mer, devant les falaises aiguisées comme des couteaux, par-dessus Troie en flammes, et au royaume des morts. De mon voyage, je n’ai rien rapporté à part ce nom.
PÉNÉLOPE. C’était le sien.
Ils se battent.
ULYSSE. Puisque c’est ce que tu veux.
PÉNÉLOPE. Chaque nuit, je te tuais en rêve, et chaque matin tu rentrais. Toujours tu mourais et toujours tu rentrais, et pourtant jamais tu n’étais mort et jamais tu n’étais rentré.
ULYSSE. Veux-tu me tuer !
PÉNÉLOPE. On dessine des silhouettes dans le vide, on idolâtre un manque, et ce manque est au milieu du combat, tantôt d’un camp tantôt de l’autre, contrainte fantomatique, fantomatique appui… Comme dans l’amour : se battre contre soi-même… Lutter contre ce qui de moi n’est pas à moi, en moi mais sans moi… Le désir d’appartenir à l’autre…
ULYSSE. Cette parade, je m’en souviens.
PÉNÉLOPE. Ulysse me l’a apprise.
ULYSSE. Celle-là en revanche…
PÉNÉLOPE. J’ai progressé.
ULYSSE. S’il te plaît…
PÉNÉLOPE. Bats-toi, qui n’es personne. Plante ton cœur sur mon épée!
ULYSSE. Pénélope.
PÉNÉLOPE. Tu es un prétendant.
ULYSSE. Je suis ton mari.
PÉNÉLOPE. Toujours je devrai endurer cela : des hommes énervés par ma grâce, qui jureraient que leur sexe est un genre de clef.
ULYSSE. Aïe !
PÉNÉLOPE. Je donnerai tes yeux aux augures.
ULYSSE. Tu es comme du fer.
PÉNÉLOPE. Patiente comme un rocher…
ULYSSE. Agile comme un chat.
PÉNÉLOPE. Féroce !
ULYSSE. Arrête !
PÉNÉLOPE. Je te transformerai en coussin.
ULYSSE. Ta chambre, c’est ma chambre. Nul besoin de coussin.
PÉNÉLOPE. Tu ignores où elle est.
ULYSSE. Huit portes à droite, deux à gauche.
PÉNÉLOPE. Si tu le dis.
ULYSSE. Je l’ai dit.
PÉNÉLOPE. J’ai déplacé le lit.
ULYSSE. Impossible.
PÉNÉLOPE. Vingt ans : des choses sont possibles.
ULYSSE. Celle-là jamais.
PÉNÉLOPE. Pourquoi ?
ULYSSE. Il faudrait déplacer le palais.
PÉNÉLOPE. Que dis-tu ?
ULYSSE. Il y avait un arbre, un olivier. Je l’ai fendu par le milieu, ouvert comme un coffre, j’ai écarté sa plaie, puis tissé le nid à même le bois, souple comme de la soie mais solide comme au centre de l’univers. Dans dix mille ans, il y sera, miscible à rien, impossible à bouger.
PÉNÉLOPE. Alors c’est vrai : c’est toi.
ULYSSE. Enfin !
PÉNÉLOPE. Qu’est-ce que ça change ?
ULYSSE. Aïe !
PÉNÉLOPE. C’est pire si c’est toi.
ULYSSE. J’ai vieilli.
PÉNÉLOPE. Dans mes rêves tu es jeune, c’est dans mes rêves que tu existes.
ULYSSE. Ouille !
PÉNÉLOPE. Dans mes rêves, une ondée pourpre va où tu te rendras, et avec elle l’aurore aux doigts de roses — la grande dame, la dame intouchable et ses cygnes blancs ! Dans mes rêves, tu mesures trois mètres.
ULYSSE. Trois mètres !
PÉNÉLOPE. Tu as un visage comme ça, des muscles, les mains d’Hercule, dans mes rêves je t’aime, je t’aime encore Ulysse, parce que je n’ai pas désappris à aimer. Hélène n’existe pas. La gloire n’existe pas.
ULYSSE. Peu importe Hélène. Peu importe la gloire.
PÉNÉLOPE. Bats-toi…
ULYSSE. Pourquoi ?
PÉNÉLOPE. Dans mes rêves, tu te souviens…
ULYSSE. Je me souviens.
PÉNÉLOPE. Bats-toi.
ULYSSE. Je me battrai.
PÉNÉLOPE. Une onde pourpre ! L’aurore ! Bats-toi !
ULYSSE. Je me souviens comment, à la fin de l’hiver, tu portais à ta ceinture une baguette de laurier…
PÉNÉLOPE (à part :). Il s’en souvient.
ULYSSE. Chaque soir, tu jetais dans le feu trois poignées de cette poudre que tu achetais à des gitans de Samothrace…
PÉNÉLOPE (à part :). Héra, il s’en souvient.
ULYSSE. Je me souviens du geste…
PÉNÉLOPE. Le geste !
ULYSSE. Tu replaçais ta mèche derrière l’oreille, tu te touchais le menton… comme ça !
PÉNÉLOPE. Je n’ai rien fait.
ULYSSE. Dans tes baisers, entre tes dents, ta langue…
PÉNÉLOPE. Tais-toi ou je t’embroche.
ULYSSE. Je me souviens comment tu flattais le petit chien Argos en lui disant que tu allais le manger, tu lui tirais la queue, tu lui lançais des balles…
PÉNÉLOPE. Toi aussi tu as progressé.
ULYSSE. Nos bains dans l’eau glacé. Je me souviens des fleurs : les renoncules, les roses, jasmin, lilas…
PÉNÉLOPE. Tais-toi…
ULYSSE. Je me souviens, Pénélope, et ces souvenirs se déposent en moi comme dans un fleuve profond et sale. Ils se déposent dans mon manque, ce manque que j’ai traîné partout, ces silhouettes que je dessinais avec mon épée dans les nuages, dans l’eau, dans la cendre…
PÉNÉLOPE. N’approche pas.
ULYSSE. J’ai été dans la peur, emporté par le fleuve profond et sale, mais j’avais ces souvenirs. J’avais ces silhouettes dans la cendre.
PÉNÉLOPE. Tais-toi.
ULYSSE. J’avais ces étoiles en moi.
PÉNÉLOPE. Tais-toi.
ULYSSE. Les silhouettes me parlaient… Je me réveillais en sursaut à la place d’un autre, et si j’étais blessé je te croyais blessée.
PÉNÉLOPE. Cette cicatrice à mon bras…
ULYSSE. Cette cicatrice…
PÉNÉLOPE. Cette cicatrice n’est d’aucune blessure.
ULYSSE (il lui montre son bras :). Hector nous a blessés au même endroit…
PÉNÉLOPE. Ulysse.
ULYSSE. Pénélope, pardonne-moi.
PÉNÉLOPE. Je suis devenue quelqu’un d’autre à force de t’attendre… Je suis devenue quelque chose…
ULYSSE. J’ai quitté une lionne.
PÉNÉLOPE. Un rocher.
ULYSSE. Forte comme un rocher…
PÉNÉLOPE. Une vague.
ULYSSE. Un rocher doux comme une vague…
PÉNÉLOPE. De l’écume.
ULYSSE. Les rayons du soleil jouaient dans tes cheveux.
PÉNÉLOPE. Je ne suis plus à mon amour pour toi.
ULYSSE. Je t’aime.
PÉNÉLOPE. Je ne te hais pas.
ULYSSE. Ta haine, donne-la moi…
PÉNÉLOPE. Télémaque…
ULYSSE. Il sait.
PÉNÉLOPE. Je ne te haïssais pas.
ULYSSE. Viens dans mes bras.
PÉNÉLOPE. Le manque à ton contact, mon manque, cette ouverture, s’est transformé en plaie.
ULYSSE. Pénélope.
PÉNÉLOPE. Ulysse.
ULYSSE. Ne nous entretuons pas.
PÉNÉLOPE. Toute ma vie était un meurtre.
ULYSSE. La mienne une bataille.
PÉNÉLOPE. Je suis morte mille fois.
ULYSSE. Mille fois, j’ai tué. Pénélope…
PÉNÉLOPE. Ulysse…
Elle jette son épée vers lui.
ULYSSE. Tu es dangereuse.
PÉNÉLOPE. Je l’ai toujours été.
Ils s’embrassent.
PÉNÉLOPE. Qu’allons-nous faire maintenant ?
ULYSSE. Ce que nous avons toujours fait.
PÉNÉLOPE. Nous noyer ?
ULYSSE. Nous réchauffer.
PÉNÉLOPE. Attendre sur un rocher ?
ULYSSE. Aimer.
PÉNÉLOPE. Aimer, c’est attendre.
ULYSSE. Non.
PÉNÉLOPE. Aimer, c’est tourner la page.
ULYSSE. Non.
PÉNÉLOPE. Oublier ?
ULYSSE. Pénélope…
PÉNÉLOPE. Ulysse, c’est toi, c’est vraiment toi…
ULYSSE. C’est moi.
Ils s’enlacent.
ULYSSE. Aimer, c’est se rendre.
— Rideau —