Nietzsche — Ainsi parlait Zarathoustra (1883)

“Dire toujours I-A, c’est ce qu’apprennent seuls l’âne et ceux qui sont de son espèce! […] Zarathoustra se boucha les oreilles, car à ce moment les I-A de l’âne se mêlaient singulièrement au bruit des jubilations de ces hommes supérieurs. […] “Qu’arrive-t-il? Que font-ils?” se demanda Zarathoustra, en s’approchant de l’entrée pour regarder ses convives sans être vu. Mais, merveille des merveille! que vit-il alors de ses propres yeux! “Ils sont tous redevenus pieux, ils prient, ils sont fous!” dit-il en s’étonnant au-delà de toute mesure. Et, en vérité, tous ces hommes supérieurs, les deux rois, le pape hors de service, le sinistre enchanteur, le mendiant volontaire, le voyageur et l’ombre, le vieux devin, le consciencieux de l’esprit et le plus laid des hommes: ils étaient tous prosternés sur leurs genoux, comme les enfants et les vieilles femmes fidèles, ils étaient prosternés en adorant l’âne. Et déjà le plus laid des hommes commençait à gargouiller et à souffler, comme si quelque chose d’inexprimable voulait sortir de lui; cependant lorsqu’il finit enfin par parler réellement, voici, ce qu’il psalmodiait était une singulière litanie pieuse, en l’honneur de l’âne adoré et encensé. Et voici quelle fut cette litanie:
Amen! Honneur et gloire et sagesse et reconnaissance et louanges et forces soient à notre Dieu, d’éternité en éternité!
— Et l’âne de braire I-A.
Il porte nos fardeaux, il s’est fait serviteur, il est patient de coeur et ne dit jamais non; et celui qui aime son Dieu le châtie bien.
— Et l’âne de braire I-A.
Il ne parle pas, si ce n’est pour dire toujours oui au monde qu’il a créé; ainsi il chante la louage de son monde. C’est sa ruse qui le pousse à ne point parler; ainsi il a rarement tort.
— Et l’âne de braire I-A.
Insignifiant il passe dans le monde. La couleur de son corps, dont il enveloppe sa vertu, est grise. S’il a de l’esprit, il le cache; mais chacun croit à ses longues oreilles.
— Et l’âne de braire I-A.
Quelle sagesse cachée est cela qu’il a de longues oreilles et qu’il dise toujours oui, et jamais non! N’a-t-il pas créé le monde à son image, c’est-à-dire aussi bête que possible?
— Et l’âne de braire I-A.
Tu suis les chemins droits et les chemins détournés; ce que les hommes appelle droit ou détourné t’importe peu. Ton royaume est par-delà le bien et le mal. C’est ton innocence de ne point savoir ce que c’est que l’innocence.
— Et l’âne de braire I-A.
Vois donc comme tu ne repousses personne loin de toi, ni les mendiants, ni les rois. Tu laisses venir à toi les petits enfants et si les pécheurs veulent te séduire tu leur dis simplement I-A.
— Et l’âne de braire I-A.
Tu aimes les ânesses et les figues fraîches, tu n’est point difficile pour ta nourriture. Un chardon te chatouille le cœur lorsque tu as faim. C’est là qu’est ta sagesse de Dieu.
— Et l’âne de braire I-A.”

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