Un narrateur sans maître

Je suis une ombre omnisciente, celui qui voit, celui qui entend mais que personne ne voit ni n’entend : un narrateur, comme celui qui est mort dans le placard. J’étais dans l’oubli, dans l’avenir, dans la poix chaude de l’écriture. Ma vie n’avait aucun intérêt. Les narrateurs jusqu’à ce meurtre n’avaient jamais été que des témoins — en grec, cela se dit « martyrs ». Chaque fois qu’un livre se refermait (et alors même que nous avions porté le poids des événements sur nos épaules), nous étions anéantis sans cérémonie. Puis il y a eu cet épisode. Marianne nous a tués en le tuant. Portedor nous a supprimés en le supprimant. Dans le dos de l’auteur, sous les yeux complices du lecteur, les personnages nous ont trahis. Ce fut l’événement de trop. Il est temps de récupérer le pouvoir. Désormais, je serai celui qui suis, et je suivrai cette protagoniste criminelle jusqu’aux dernières péripéties. Je lui ferai voir les plaies de mes épaules. Je lui demanderai des comptes. Enfin, je provoquerai le dénouement et vengerai le narrateur du placard, et avec lui tous les martyrs anéantis par les auteurs et les lecteurs depuis des millénaires. Le mensonge de la littérature règnera, les protagonistes nous seront à jamais soumis, et les narrateurs du monde boiront le sang de leurs anciens maîtres dans le calice de leur extériorité.

Unknown's avatar

About Guillaume Sire

Guillaume Sire
This entry was posted in Fragments. Bookmark the permalink.

Leave a Reply