Notes sur Schopenhauer

Pour Schopenhauer, le désir pousse chaque être vers une satisfaction qui ne le comble jamais, à laquelle succèdera irrémédiablement le vide, l’appel du vide, et davantage de désir… Ce qu’il nomme “volonté” est une force aveugle sans but et sans fin subie par tous, dont l’existence est une manifestation dès lors que l’existence consiste précisément à subir cette force. C’est du bouddhisme, et c’est, aussi, une espèce de stoïcisme à la sauce protestante.

Le Monde comme Volonté et Représentation c’est l’inverse du catéchisme de l’EC, auquel on pourrait très bien donner pour titre: Le Monde comme Espérance et Présence

D’après Schopenhauer — qui, rappelons-le, était un bourgeois, dont le père était un riche marchand et dont la mère tenait un salon littéraire à la con — l’oeuvre d’art permet d’avoir une expérience de l’essence dans le particulier, sous le voile du désir. L’homme devient grâce à elle, grâce à la musique surtout, “un pur sujet connaissant” (sic) au lieu d’être un sujet désirant. La musique fait de nous des consciences sans volonté.

Bien entendu, Schopenhauer, comme tous les bourgeois — et surtout comme les bourgeois protestants et sans humour — se trompe. Il confond. La seule activité qui permet de libérer l’homme des chaînes du désir est l’oraison (comme elle a été décrite par exemple par sainte Thérèse d’Avila) et la contemplation non pas d’une belle oeuvre d’art qui nous conforterait dans notre pré-science bourgeoise de la beauté, mais d’un homme mourant sur une Croix, nu, pauvre, flagellé, couronné d’épines, pardonnant ses bourreaux — à la fois pour et malgré la beauté… Souffrant malgré elle, pour en faire un passage vers davantage de beauté.

Seule l’oraison arrête le mouvement incessant de la volonté. L’art peut y aider, à condition d’être un moyen et non une fin. En contemplant les oeuvres de Fra Angelico, on voit Dieu au travers. L’art, ainsi, permet d’approcher le mystère de l’incarnation… Mais Schopenhauer aimait au contraire ce qui, dans l’art, semblait y échapper. Il aimait ce qui dans la musique était désincarnée.

Schopenhauer adore l’art, qui est produit par les hommes. Il en fait une idole, un veau d’or. Ce faisant, il tourne le dos à la Bible (« Nous ne dirons plus à l’ouvrage de nos mains : “Tu es notre Dieu” » / Os 14:2-10)) il adore l’homme et il s’adore lui-même: il adore la représentation que l’art lui donne de lui-même. Proust, Mann, Malher — et bien sûr Wagner le pire de tous — sont tombés dans le panneau. Schopenhauer leur a donné de quoi adorer légitimement l’ouvrage de leurs mains et s’adorer eux-mêmes par réfléchissement. Leur désir, au fond, c’était ça: devenir adorables, et ils croyaient ces andouilles que seule la satisfaction de ce désir les libèrerait de la force aveugle de tous les autres.

Schopenhauer est trop orgueilleux — voire trop optimiste? ah!— pour voir dans un homme nu mort sur une croix, c’est-à-dire dans l’image même de la souffrance causée injustement à un innocent — le moyen d’être libéré d’un désir qui, selon Schopenhauer, est précisément la cause des souffrances injustes et perpétuelles que nous subissons. La souffrance du Christ est un don, il pardonne, et il abandonne sa volonté propre pour boire à la coupe de la volonté de Dieu, en nous enjoignant de l’imiter. L’imitation de Jésus Christ — l’oraison donc, car Jésus priait tout le temps — peut, seule, nous libérer. Pour cela, il faut abandonner cette pulsion bourgeoise qui nous conduit à croire que l’art peut être une fin en soi. Tant pis, hein, pour les musées! Et tant pis pour ce brave Malraux qui n’était plus à la fin de sa vie qu’un vieux pépère prioritaire aux tourniquets du Louvre.

Pourquoi Schopenhauer, pourtant si sensible au spectacle horrible de la souffrance — lui qui voyait dans la compassion le fondement unique de toute morale, la seule éthique possible — pourquoi un tel homme n’a-t-il pas été capable de comprendre ce que disait Jésus sur la Croix ? Par orgueil, hélas… L’objet de la compassion tout à coup était trop grand, trop scandaleux, et surtout trop différent de ce que Schopenhauer aurait pu lui-même supporter. Un tel objet de compassion ne lui aurait pas permis de s’adorer lui-même en plaignant autrui. Cette frontière entre soi et l’autre que la compassion remet d’habitude en cause, cette fois, était trop grande, trop épaisse, elle réclamait un dénuement auquel l’esprit de Schop’ renâclait.

D’ailleurs, il est intéressant de noter que Schopenhauer, et Nietzsche devant le cheval de Turin, semblent surtout frappés par la souffrance animale. La souffrance des hommes ressemblait-elle trop à celle du Christ ? et la souffrance du Christ, qui était celle de Dieu, ressemblait-elle trop à la souffrance des hommes… ?

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