La légende de la Grande Chancelière

Organisé par le frère Thomas Véricel, le séminaire « Foi & Littérature » réunissait une fois par mois une quarantaine de personnes. Cela avait lieu de 14h à 17h30 dans la salle Dumont de la bibliothèque du Saulchoir, au 43 bis rue de la Glacière, dans le treizième arrondissement. Les catholiques pratiquants y étaient minoritaires (y avait-il encore un endroit en France, sinon à la messe, où ils n’étaient pas minoritaires ?). Les échanges, vifs, pour ne pas dire discourtois, laissaient en général entrapercevoir un point de rupture au-delà duquel les définitions contradictoires données à des termes identiques se contredisaient au point de transformer le langage en une chose piquante et insaisissable, revenue à l’état sauvage. Tout le monde l’avait compris : l’enjeu de « Foi & Littérature » n’était pas seulement littéraire. En commentant les Cinq Grandes Odes ou en essayant déjouer le rubik’s cube dissimulé par ce renard de Shakespeare entre les lignes de ses sonnets, les participants au séminaire cherchaient une issue à un monde dont les plaies refusaient de cicatriser. Il s’agissait de rompre des coutures encore fraîches (les historiens disaient « post-modernité ») afin d’accéder au squelette (les profs disaient « ontologie ») et de réparer en profondeur (les hégéliens disaient « synthèse »).

[« Quels gros blaireaux les hégéliens » murmurait Samuel Tourlac à l’oreille de son ami Corentin Portedor chaque fois qu’un hégélien prenait la parole.]

Corentin Portedor venait à Paris exprès pour assister à ce séminaire. Il quittait la ville où s’abritait son âme de poète dans le sacrement de mariage, et où il se faisait chier à mort. La trousse de toilette rouge n’avait pas encore avalé l’univers dans sa gueule d’ombre. Les deux capotes usagées ne scintillaient pas dans le néant. Corentin embrassait ses enfants Ezra et Ariane — Lou n’était pas née, Ezra n’avait pas fait sa première crise de somnambulisme (« Je cherche quelqu’un… Je cherche quelqu’un… »). Dans les paillettes du point du jour, le poète remontait la rue Riquet jusqu’à la Gare Matabiau. Son cœur battait entre ses mains. Des phrases longues et souples lui traversaient la tête (des vers… des vers de terre...). Il fallait sauver le monde. Bah ouais, carrément. Ou bien le vingt-unième siècle mourrait avalé par les smartphones et les salles de fitness.

Outre Corentin Portedor, on comptait au rang des habitués du séminaire « Foi & Littérature » le sosie claudélien de Xavier Niel : François Grenier, producteur d’une émission sur France Culture, ainsi que Blaise Parent, le patron bêtassou du Club des écrivains, l’inénarrable Samuel Tourlac, l’anarchiste Max Saïd que tout le monde appelait « Max » et dont Corentin par conséquent ne pouvait pas savoir qu’il était le frère du photographe Abel Saïd. Il y avait aussi une directrice d’agence de communication, une radiologue marcioniste, un expert « hygiène & sécurité » à l’aéroport d’Orly et une data analyst obèse auxquels se mêlaient des inconnus, simples curieux ou intellectuels étrangers de passage à Paris. Même si les conversations variaient de motif, leur substance était souvent la même — en gros il s’agissait de savoir si la littérature pouvait ou non être une action de grâce — au point que le frère Thomas avait plusieurs fois pensé à mettre un terme à l’expérience.

Le séminaire dura trois ans et même si toutes les séances eurent leur intérêt une seule resta dans les mémoires. Le sujet de ce jour-là était « La Vierge Marie dans la littérature ». Un homme se présenta dix minutes avant le lancement des hostilités, qu’on n’avait encore jamais vu. Une longue barbe noire et un béret à la Che Guevara lui mangeaient le visage. Autre étrangeté : l’homme disposa devant lui deux boîtes remplies de wraps dégoulinants de mayonnaise. Le frère Thomas, d’abord, n’y fit pas attention, et personne d’autre n’osa signaler à l’homme qu’il était interdit d’apporter de la nourriture dans la salle Dumont. Ce fut François Grenier avec son gros pif et sa coiffure de cocker breton qui prit la parole le premier, en expliquant pourquoi chez son cher Claudel la Vierge Marie était moins une « mère » qu’une « vierge aux outrages ». Un professeur de Paris-IV évoqua ensuite les mystiques du Grand Siècle. Puis il fut question de la tétralogie de Durtal, de La Cathédrale de Huysmans, du Jongleur de Notre Dame de France, du Symbolisme de l’Apparition de Bloy et de La Termitière de Gillès. Pendant ce temps, l’homme au béret et à la barbe noire grignotait ses wraps en se suçant les doigts et en émettant parfois un son guttural, mi-rot mi-ricanement.

Lorsque Samuel Tourlac prit la parole pour parler de Péguy, l’homme aux wraps pouffa. Courbé sur sa chaise, il se grattait.

— Voulez-vous poser une question, ou bien ajouter quelque chose ? demanda le poète nihiliste excédé.

L’inconnu continua de pouffer sans répondre, puis porta un nouveau wrap à ses lèvres. Samuel Tourlac reprit la parole.

— Pardon, conclut-il, en fait… En fait, je dis peut-être n’importe quoi.

Au lieu de pouffer, cette fois, l’homme se moucha, et Corentin eut l’impression qu’il était triste. Le gars avait mangé au moins sept wraps depuis le début du séminaire. Il laissa son mouchoir plein de morve sur la table.

Vers dix-sept heures, les échanges auraient dû battre leur plein, mais cette fois-ci les participants, troublés sans doute par la présence de l’homme au béret, n’étaient pas d’humeur. Une paix inhabituelle et relativement désagréable régnait.

            — Nous nous retrouverons le mois prochain comme convenu, dit le frère Thomas, merci d’être venus aujourd’hui et d’avoir…

            L’homme fut pris d’une quinte de toux glaireuse qui obligea le dominicain à s’interrompre. Des morceaux de wraps tremblotaient dans la barbe noire.

            —Si vous me permettez, j’aimerais ajouter quelque chose…

            Sa voix, qu’on n’avait pas entendue, au lieu de la texture caverneuse que le corps laissait présager, était claire, ardente comme un ruisseau de montagne. 

            Corentin se rendit compte à cet instant que les boîtes en plastique avaient disparu. L’homme n’avait pourtant aucun sac.

            — Avant cela, dit le frère Thomas, pourriez-vous vous présenter ?

            — Qu’est-ce que cela changera ?

            Le dominicain plissa des yeux.

            — En somme, il s’agit d’exister…

            — Dans ce cas, dit l’homme joyeusement, je m’appelle Malchus.

Et d’ajouter :

— J’aimerais vous raconter une histoire.

            —Est-ce que votre récit a à voir avec le sujet d’aujourd’hui ?

            — Naturellement.

            Le dominicain à face de chien d’arrêt remarqua que l’homme au béret avait un œil bleu et un œil vert. Seul le vert bougeait.

            — Je vous en prie, vous avez trente minutes.

            — Il ne m’en faudra pas davantage.

            Commença alors un récit qu’aucun des participants au séminaire « Foi & Littérature » ne devait oublier, pas plus qu’ils n’oublieraient ce drôle de type apparu et disparu dans leur vie comme autrefois les conteurs dans les villages.

*

— Il faudrait que vous imaginiez, débuta le dénommé Malchus, le monde futur non pas avec des fusées et des cubes de béton, comme dans certaines bandes-dessinées, mais garni de jolies maisons à colombages et de grandes places fortes et rassurantes. En fait, il faudrait que vous imaginiez un monde dont on aurait aboli la douleur.

Le conteur se leva.

— Dans ce monde dont je vous parle, l’humilité a fait école. L’innovation a freiné sa course. La technologie ne sert plus qu’au bonheur. La finance s’est assagie. L’égalité prime. On n’a pas eu besoin pour cela de réinventer les institutions : un demi-siècle aura suffi à l’évidence pour l’emporter sur la déraison, et à l’espèce humaine pour retrouver sa juste place dans l’ordre des choses. La paix a triomphé, fondée sur la tolérance et sur la nécessité du plaisir. La souffrance n’existe presque plus depuis qu’on a découvert pour chaque épreuve une drogue de synthèse rapide, facile à produire, écoresponsable et sans danger. L’art est un baume. À l’école, on apprend à devenir soi-même sans nuire à l’épanouissement des autres. Depuis que la lecture n’est plus considérée comme un acte d’émancipation mais comme un moyen d’accéder au plaisir, les enfants apprennent à lire et à écrire sans difficulté. C’est dans ce paradis que la Vierge Marie revient. Il ne s’agit pas de son retour promis pour la fin des temps, quand elle aura « le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles », mais d’une visite amicale et dénuée d’intérêt. Dans l’infinie douceur qui est la sienne, elle traverse les rues de Paris, sous cette forme humaine que lui a trouvée l’ange vingt-et-un siècles auparavant. Elle remonte l’avenue de Friedland, vers la Place de l’Étoile. Elle apparaît au croisement de la rue Balzac, et les Parisiens – voilà ce qui est étrange – la reconnaissent. Le peuple, poussé par une force invisible, se presse autour d’elle, on l’entoure, on s’attroupe, on la suit. Elle, sans rien dire, passe parmi les gens avec un sourire d’infinie compassion. Le soleil de la miséricorde brûle dans son cœur. Les rayons de la Clarté, de la Lumière et de la Puissance irradient de ses yeux et bouleversent les cœurs d’une réponse d’amour. Elle tend les bras vers les Parisiens, elle les bénit et le seul contact de son voile produit une force thaumaturge. Voilà qu’un aveugle de naissance s’exclame dans la foule : « Étoile du Matin, guéris-moi ! » Elle se penche, elle ramasse quelque chose, se redresse, et pose sa main droite sur les yeux de l’aveugle, et, là, c’est comme si des écailles glissaient, et l’aveugle, soudain, voit. Les enfants jettent des fleurs, ils chantent et crient : « Étoile du Troisième Jour ! » C’est elle, oui, c’est elle en personne, ça ne peut être qu’elle, ce n’est personne d’autre qu’elle. Et là, à cette minute précise, la Grande Chancelière de l’Union Européenne passe sur la place de l’Étoile, près de la flamme du soldat inconnu. Une femme de soixante-dix ans, aux yeux bleus scintillants, aux cheveux poivre et sel coupés au carré. Elle porte une robe blanche et un sautoir d’or. Des gendarmes la suivent. Elle a pu constater qu’un homme avait retrouvé l’usage de ses yeux, et qu’il s’agissait vraisemblablement d’un miracle. Elle fronce ses sourcils blancs. Elle tend le doigt et ordonne aux gendarmes de saisir la Vierge. La foule se fend devant les gendarmes, puis s’incline jusqu’à terre devant la Grande Chancelière, et cette dernière, sans rien dire, passe son chemin.

Les gendarmes conduisent la captive dans un appartement du quartier Beaugrenelle, avec vue panoramique sur la Seine, lignes épurées, machine à café, piano à queue et rideaux de soie. Dans la bibliothèque du salon, les livres sont tous des romans de Miguel Bonnefoy. La journée se passe ; arrive la nuit. Un parfum de lilas et de citron remplit l’atmosphère. La porte du vaste appartement s’ouvre tout à coup, et la Grande Chancelière apparaît. Elle est seule. Elle referme. Elle s’arrête près de la bibliothèque et longtemps, pendant une ou deux minutes, contemple le visage de la prisonnière. À la fin elle s’approche, pose un trousseau de clefs et un paquet de Marlboro Light sur la table.

—Tu as rendu la vue à cet homme : comment as-tu fait ?

[À cet instant, l’homme au béret interrompit son récit et demanda un verre d’eau. Le frère Thomas disposait en général des verres et des bouteilles en libre-service à l’entrée de la salle Dumont, mais ce jour-là il n’y en avait pas. Il dut quitter la pièce pour aller en chercher. Pendant les trois minutes qu’il lui fallut, un drôle de silence s’installa. Tout le monde regardait les yeux vert et bleu de l’homme au béret, tandis que lui ne regardait personne.

— Vous connaissez la Bible, dit-il lorsque le frère Thomas fut réapparu, n’est-ce pas ? Le jour où l’ange Gabriel est venu annoncer à Marie qu’elle enfanterait un garçon, elle ne lui a pas tout de suite répondu qu’elle était d’accord, pas plus qu’elle ne lui a demandé « pourquoi » — ce qui, vous en conviendrez, était une question légitime : pourquoi moi ? pourquoi maintenant, alors que je suis vierge et que je m’apprête à épouser Joseph ? Au lieu d’accepter en silence ce qu’il lui proposait ou de lui demander pourquoi il le lui proposait, Marie a coupé la parole à l’ange, et lui a demandé comment : « comment cela va-t-il se faire ? » 

Corentin s’aperçut que l’homme n’avait pas bu le verre d’eau servi par le frère Thomas. Avait-il soif ou bien était-ce un effet de manche ? Le dénommé Malchus prit une grande inspiration et poursuivit son récit :]

— La Grande Chancelière de l’Union Européenne dit ensuite à la Vierge Marie : « Le jour où tu as répondu à l’ange “comment cela va-t-il se faire ?”, tu as mélangé à l’espérance venue du Ciel le scepticisme venu de la Terre, et ce faisant tu nous as montré l’exemple, car voilà : voilà comment il nous faut nous comporter devant le destin : nous ne devons pas nous demander pourquoi les événements surviennent, et nous ne devons pas non plus les accepter sans réagir. Nous devons demander « comment » : « comment cela est-il arrivé ? » Tout est là. Le reste est en dehors de notre pouvoir. Le reste, autrement dit, n’a pas besoin d’être expliqué.

[— Je ne comprends pas, dit François Grenier, elle ironise ?

— Pas du tout, ricana l’homme au béret. La Grande Chancelière prétend au contraire avoir réussi où la science et la foi ont échoué. En mêlant espérance et scepticisme, l’Union Européenne a donné aux hommes ce dont ils ont toujours rêvé. C’est ce que la Grande Chancelière dit à la Vierge Marie en ces termes :]

—  Au lieu de dire oui à l’ange comme l’ont fait les religieux, au lieu de lui dire « non » comme l’ont fait les politiciens, au lieu de lui demander « pourquoi » comme l’ont fait les scientifiques, les Européens ont demandé : « comment cela se fera-t-il ? » Le « oui » c’était la justice. Tant de souffrances pour le « oui ». Le « non » c’était la liberté. Tant de guerres pour le « non ». Le « pourquoi » c’était la rationalité. Tant de supplices, tant de solitude pour le « pourquoi ». L’homme a été créé rebelle : depuis la nuit des temps, il préfère dire non plutôt que oui. Rebelle et curieux : il a mordu le fruit de la connaissance (il a demandé « pourquoi ») et cela l’a rendu malheureux ; mais je te le demande : est-ce que les rebelles, est-ce que les curieux peuvent être heureux ? Toi tu n’étais pas vraiment rebelle, même si tu n’obéissais que jusqu’à un certain point, puisque tu n’as pas dit « oui » tout de suite : tu as tergiversé, comme disait Benoît XVI. Et tu n’étais pas vraiment curieuse, même si tu posais des questions : quand un curieux authentique aurait demandé « pourquoi », un « comment » timide t’a suffi. 

La Grande Chancelière pose alors une question qui est étourdissante pour la Vierge Marie : « As-tu remarqué que ton fils n’a jamais demandé « comment » ? En revanche il a souvent demandé « pourquoi », ce jésuite… Mais de comment, jamais. Dieu soit loué, nous n’avons pas commis les mêmes erreurs, et nous n’avons pas non plus commis les tiennes. Nous avons écouté les mises en garde qui t’avaient été adressées. 

[On entendait dans le lointain un camion faire trembler les tôles du métro aérien. Le poète nihiliste SamuelTourlac intervint :

— Qu’est-ce que ça veut dire : les mises en garde ? 

Le conteur au béret souffla avant de répondre, comme si c’était la vingtième fois qu’on lui posait la même question et qu’il en avait marre de répéter la réponse.

— C’est bien en ça qu’est l’essentiel de ce que la Grande Chancelière doit exprimer.]

— L’esprit très sage de Syméon, le vieillard, dit-elle, t’a prévenue et tu n’as pas compris ses bienheureuses paroles. Il t’a mise en garde. Il nous a TOUS mis en garde.  Le bonheur était là, sainte nitouche, sous tes yeux…

[L’homme au béret ouvrit les mains devant sa bouche, afin de signifier une rupture narrative nécessaire à certains éclaircissements.

— Comme vous le savez, lorsque fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification, Marie et Joseph rendirent au temple pour présenter leur enfant au Seigneur et offrir en sacrifice un couple de colombes. C’est alors qu’ils ont rencontré, sur le seuil du temple, un vieillard nommé Syméon, qui était, dit l’Évangile, “un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël”. Celui-ci reçut l’enfant dans ses bras, et prononça trois phrases qui si elles avaient été écoutées ce jour-là auraient évité au genre humain  deux millénaires de guerres plus atroces les unes que les autres, et avec elles deux millénaires de rapines, de crises d’angoisses, de mensonges… “Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup, a dit à Marie le très sage Syméon. Il sera un signe de contradiction. Et toi-même, ton âme sera traversée d’un glaive de douleur.”  N’était-ce pas clair ? N’était-ce pas limpide comme jamais une mise en garde ne l’avait été ? Si un miracle foudroyant s’est produit sur Terre, ce n’était pas à Lourdes ou à la Salette, ce n’était même pas à Bethléem ou au Golgotha, mais, dans le temple, ce jour-là, par l’entremise du vieux Syméon. Si l’on pouvait penser que les trois phrases de Syméon se soient perdues sans trace et qu’il faille les retrouver, les inventer une nouvelle fois, les recomposer pour les remettre dans les livres, et, dans ce but, s’il fallait réunir tous les sages de la terre – les gouvernants, les grands-prêtres, les savants, les philosophes, les poètes – et leur fixer cette tâche : inventez, composez trois phrases capables de mettre en garde l’humanité – alors, pensez-vous que toute la sagesse de la Terre réunie ensemble serait capable d’inventer ne serait-ce qu’une semblance, en force ou bien en profondeur, de celles qui ont été dites à la Vierge dans le temple par cet esprit patient et sage ? Ces trois phrases à elles seules, le seul miracle de leur apparition, laissent comprendre qu’on a affaire ici à une mise en garde absolue, car dans ces phrases sont réunis et prédits tous les dangers à avoir jamais menacé les êtres humains, hommes et femmes, depuis les premiers humains (humains pour cette raison  que contrairement aux singes ces dangers les menaçaient) jusqu’aux derniers (lesquels seront des singes précisément parce qu’ils auront succombé).

L’homme au béret regarda soudain le verre d’eau avec mélancolie et résignation.

— J’espère, ajouta-t-il, que certains parmi vous pourront comprendre cela : les trois phrases de Syméon sont l’aboutissement de toute littérature. Toute l’histoire littéraire, en effet, depuis deux millénaires, répète en bégayant les trois mises en garde du temple… Posez-vous sincèrement la question : qu’est-ce que Shakespeare, Racine, Dostoïevski et Faulkner ont dit qui n’était pas déjà dans ces trois phrases ?

Corentin avait mal au cœur. Il pensait à Andréa. Il lui semblait tout à coup que l’homme au béret la menaçait. Il ignorait qu’à cet instant Max Saïd aussi pensait à Andréa, qu’il n’avait pas revue depuis quinze ans mais dont l’image s’était tout à coup levée en lui, une image qu’il croyait pourtant avoir brisée et enfouie définitivement et qu’il retrouvait douloureuse, douce, vivante et intacte, c’était ça le pire : intacte… exactement comme elle était au lendemain du départ d’Andréa. 

Après avoir humecté ses lèvres, l’homme au béret reprit:]

— La Grande Chancelière plonge son regard dans le regard doux et clair de la Vierge Marie. “Juge donc toi-même, lui dit-elle. Souviens-toi de la première mise en garde, dont le sens est celui-ci : « toi qui es une femme, tu peux avoir un enfant, et cet enfant donné par l’espérance apportera aux êtres humains la justice et la vérité, mais il faudra d’abord pousser les êtres humains dans l’abîme — il faudra les pousser dans l’abîme de l’inhumanité — car si l’on veut un monde de justice et de vérité, il nous faut renoncer au plaisir et accepter les fouets, les clous, la couronne d’épines et la croix déchirante. Pire : si nous devenons libres, il faut répondre de nos actes et renoncer ce faisant à l’irresponsabilité de nos pères, la confortable irresponsabilité des rites sacrificiels. Tu veux donner aux hommes la justice et la vérité — c’est cela que tu espères pour eux, n’est-ce pas ? — et tu crois qu’ils ne devront rien donner en échange ? Ou bien, innocente femme, crois-tu qu’ils auront la force de refuser ta proposition ? Bien sûr qu’ils accepteront, ils te suivront sur les chemins d’une inhumaine espérance. Ils sacrifieront avec toi ces deux colombes que tu tiens contre ton sein et qui sont l’irresponsabilité et le plaisir. Dans le seul but de se relever peut-être un jour, ils se vautreront dans la boue de l’Histoire et de la Science.

Voyons maintenant la deuxième phrase de Syméon : “il sera un signe de contradiction“. Il t’a prévenue, il nous a prévenus ! Dieu, même en venant sur Terre, ne résoudra rien. Nous vivrons d’un constant paradoxe : une vierge-mère, un homme-dieu, un mort-vivant, tout cela au nom de la vérité, et pour la justice… La justice et la vérité qui nous crucifieront pour les siècles des siècles. Qui veut d’un tel monde ? Qui veut abandonner le plaisir incontestable, pour une justice et une vérité promises à la contestation ?

Enfin, la dernière phrase : “ton âme sera traversée d’un glaive de douleur“. En refusant d’être traversée par ce glaive, tu aurais pu sauver l’humanité de toutes les souffrances qu’elle s’apprêtait à subir. Tu aurais pu devenir le César, le Tamerlan, le Gengis Khân, le Napoléon de la Paix Universelle. Tu aurais pu fonder le Royaume sur le confort et le réconfort, sur la douceur de ton « comment », sur les ailes de l’irresponsabilité et du plaisir, et pourtant tu as choisi le glaive, sainte nitouche… Tu as choisi le massacre des innocents…

Que n’as-tu répondu à Syméon, comme à l’ange :”comment cela se fera-t-il ?” Que n’as-tu mêlé ce jour-là le scepticisme à l’espérance ? En entendant sa réponse, tu serais devenue prudente, moins vierge tout à coup, et tu aurais serré contre toi les colombes, et tu aurais eu le bonheur de sentir, sous ton sein, leur cœurs chauds et palpitants… Vingt-et-un siècles ! Il nous aura fallu vingt-et-un siècle pour réparer cette erreur ! Syméon a préféré mourir. Il a demandé à Dieu d’en prendre acte, plutôt que de voir le salut qui par toi adviendrait. Vingt-et-un siècles de chute continue !

Heureusement, le temps est venu pour les hommes de lever leurs yeux vers l’Union Européenne : « Donnez-nous le plaisir et l’inconséquence. Élevez-nous puisqu’ils ne nous ont pas relevés. » Sous ta couronne d’étoiles, dans le bleu usurpé de ton manteau, L’Union les a pris sous son ombre, et les a satisfaits : « Ne sacrifiez rien, remplacez vos pourquoi par des comment, et vous connaîtrez le bonheur suprême. » Quelle proposition ! Quelle force ! Nous avons poussé le positivisme jusqu’à ses derniers retranchements gnostiques. Grâce à cela, nous avons réparé ton erreur en rendant vie aux colombes nommées irresponsabilité et plaisir. Les êtres humains ne voulaient pas savoir pourquoi ils vivaient, ni pourquoi mourir, mais comment vivre sans penser à mourir. C’est aussi simple que ça. Ils ne voulaient pas, comme toi, souffrir en cherchant la justice et la vérité restées près des docteurs dans le temple… non, ils voulaient le plaisir dans le lit de Joseph, décréter des vertus relatives, une justice aléatoire et une vérité approximative, dépourvue de paradoxes… Maintenant, barre-toi ! Qu’as-tu à me regarder avec ce regard doux, avec cette compassion, sans jamais rien me dire ? Indigne-toi, je ne veux pas de ton amour, parce que, moi-même, je ne t’aime pas.

[En 2034, un tableau a été peint par l’artiste Louise R, disciple du peintre François P, pour représenter la séance du séminaire « Foi & Littérature » consacrée à la Vierge Marie. Il s’agit d’une huile sur bois, de quarante par cinquante centimètres. Le panneau est rugueux, constellé d’échardes, d’une essence torturée et noueuse difficile à identifier. La peinture, par endroits, a coulé. L’oxydation des acides gras a fait le reste : les couleurs maintenant sont écaillées et sèches comme une mue de reptile à travers quoi laquelle la vie pourrait reprendre, pourvu d’un peu de sang et d’eau. Le tableau représente une salle capitulaire et une longue table en bois, autour de laquelle dix-sept hommes accompagnent le frère Thomas Véricel reconnaissable à ses cheveux roux et sa barbiche de mousquetaire. Les hommes sont vêtus en blanc, comme s’ils étaient dominicains, alors que le récit de la Grande Chancelière ne fait mention que d’un seul frère prêcheur. Plusieurs spécialistes y ont vu une référence au tableau de Francisco de Zurbarán : Saint Hugues au réfectoire des Chartreux (1635). C’est la même clarté laiteuse. Ce sont les mêmes jeux sur le blanc et la grisaille, blanc d’étain, cendres, craie, sève d’eucalyptus, blanc de Meudon, barytine, os de sang, antimoine, blanc de plomb. Parmi les convives, on reconnaît François Grenier à ses cheveux mi-longs et son gros museau. Corentin Portedor a une barbe de trois jours, les cheveux en brosse, des lunettes à écailles et un chapelet autour du poignet gauche. Un homme qui pourrait bien être Max Saïd, se penche de côté et tient ses mains au-dessus des épaules, comme un bouffon du Moyen-Âge. Impossible de dire si oui ou non Samuel Tourlac figure parmi les participants : les deux hommes aux traits approchants les siens n’ont ni moustache fine ni catogan.  Il y avait plusieurs femmes le jour du séminaire « Foi & Littérature » consacré à la Vierge Marie, pourtant Louise R n’en a peinte aucune. Près du frère Thomas, un homme vêtu de noir (le seul à n’être pas vêtu comme un dominicain), avec béret et barbe, un doigt tendu vers le ciel, ouvre la bouche. Sa posture est bizarre. On ne voit pas bien ses jambes sous la table, mais on pourrait croire qu’il se tient accroupi sur un tabouret. Ses yeux sont peints à l’azurite, comme sur les miniatures persanes : deux becs de corbeaux d’un bleu âpre pris en étau entre la barbe et le béret. Une onde visqueuse le nimbe. Devant lui est posé un verre d’eau, qui se trouve exactement au centre de la table, au centre de la salle capitulaire, au centre de la toile. La finesse du verre et la limpidité de l’eau le rendent presque invisible sur la nappe blanche — en s’approchant suffisamment près de la toile il disparaît — pourtant on ne peut pas douter de son existence. Ce verre est celui qu’a apporté le frère Thomas au conteur. Sur la table : rien d’autre. Au fond de la salle on aperçoit, dans l’embrasure d’une porte dont la couleur et la texture évoquent celles de la peau d’orange, une silhouette humaine. Même si Louise R a toujours refusé de commenter son travail, beaucoup ont interprété la présence de cette ombre comme une lecture de ce qui a été dit par Malchus à la fin du récit, et que nous nous apprêtons nous-mêmes à découvrir : ]

— Je vais vous révéler un dernier secret, prévient l’homme au béret. Ce secret ne figure dans aucun des évangiles officiels ni aucun apocryphe. Plutôt que de le dire à Saint Luc comme les autres, la Vierge Marie l’a gardé dans cœur. Ce secret, mes amis, le voilà : Syméon, c’est le diable. Syméon est l’ange déchu qui tentera plus tard Jésus dans le désert. Ce secret est la clef de voûte de la littérature. Toute tentative essentiellement littéraire lui tourne autour. Il s’agit de sauver les colombes. Il s’agit de défendre le genre humain contre les contradictions et contre les glaives qui cherche à écarteler et à pourfendre son cœur.

[Malchus se rassit. Son béret avait légèrement bougé. Il fit un rapide geste pour le recentrer sur sa tête.

Corentin Portedor avait envie de rire mais n’osait pas, et il finit par deviner que les autres participants du séminaire avaient la même envie que lui, mais que pour des raisons mystérieuses aucun d’entre eux n’osait donner libre cours à ses zygomatiques.

Finalement, Samuel Tourlac prend la parole :

— Ce qui m’étonne, dit-il avec un air de défi, c’est le silence de la Vierge. C’est ce qu’il y a de plus stupéfiant dans votre histoire.

Puis ce fut au tour de François Grenier :

— Comment cela se finit-il ?]

— La silence de la Vierge oppresse la Chancelière, dit Malchus. Elle a vu que la captive l’écoutait tout le temps de son air pénétré, la regardant droit dans les yeux, sans rien vouloir lui répliquer. Elle aurait envie qu’elle lui dise quelque chose, même quelque chose d’amer ou de terrible ; mais la Vierge, d’un seul coup, s’approche de la Chancelière, et, sans rien dire, l’embrasse sur les lèvres. Voilà toute sa réponse. La Chancelière tressaille. Quelque chose a bougé aux commissures de ses lèvres ; elle se dirige vers la porte, elle l’ouvre, et dit : « Va-t’en… Ne reviens jamais plus… Ne reviens plus du tout… Jamais, jamais ! » Et elle la laisse aller vers les avenues de Paris.

[— Et la Chancelière ? demande Corentin.]

— Le baiser brûle sur son cœur, mais elle reste sur son idée, et elle aperçoit, derrière la grande baie vitrée de l’appartement, deux colombes, grasses et heureuses…

[— Et toi, qu’en penses-tu ? demanda le frère Thomas, dont le tutoiement surprend tous les participants du séminaire (le frère Thomas n’en a jamais tutoyé aucun) à l’exception du principal intéressé.

— Tout ça, ce sont des blagues, répondit Malchus. Pourquoi prenez-vous ça tellement au sérieux ?

L’homme au béret plaça sa main sur son œil droit, le bleu, et le retira. Un bruit de frottement immonde suivi d’une succion de ventouse, presque un bruit de baiser, plongea la salle Dumont dans un silence de mort. Une odeur de viande avariée planait. L’homme au béret riait. Une concavité filandreuse avait remplacé son œil. Bizarrement, personne n’avait peur et personne non plus n’était dégoûté, même si personne n’avait plus envie de rire non plus. C’était essentiellement le silence qui régnait, et une incompréhension qui n’était pas teintée de haine.]


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Statius et Opiter

Deux soldats romains s’apprêtent à obéir à un ordre abominable. Statius a des doutes (il faut dire que l’ordre est particulièrement abominable). Opiter aucun.

Si Statius venait à désobéir, Opiter lui trancherait la gorge, et ce bien que Statius soit à la fois son meilleur ami et le mari de sa sœur Septima ; mais voilà : les ordres sont les ordres, et Opiter un soldat romain. Ordre numéro un : obéir ; ordre numéro deux : trancher la gorge de quiconque a désobéi, même si celui-ci est un frère. Trancher, point.

Pour trancher une gorge correctement, faire glisser la lame en même temps qu’on frappe. Le mouvement doit être cruciforme. Celui qui tient l’épée doit sentir, sous la lame, l’os hyoïde qui est la fourche du langage. Parfois le fer se prend entre deux vertèbres, la trois et la quatre, puis le sang gicle, rouge cassis, par à-coups, les yeux se révulsent, on dirait des balles de caoutchouc, le sang coule par la bouche figée dans un cri d’horreur, et à cause de l’air dont il se vide le ventre fait des bruits d’éponge, l’artère rote, une odeur de fermentation flottera.

Opiter et Statius sont des égorgeurs professionnels. Ils ont aidé Pilate à pacifier l’île de Pont, après quoi le préfet fut appelé “Pilate le Pontien”. Celui-ci leur a demandé de l’accompagner à Jérusalem, où il se rendait sur ordre de Tibère, lui-même en ayant reçu la demande de la part du roi Hérode.

Pilate, hier soir, a donné à Opiter et Statius un ordre abominable. Il s’agit d’entraver la prophétie dite de « La Quatrième Églogue ». L’état-major a été formel : « vous ferez tout pour l’empêcher ».

La première fois qu’Opiter a égorgé un homme, il avait quatorze ans.

La station est représentée sur un panneau de bois de un par un. Ai surtout utilisé une peinture à l’encaustique, c’est-à-dire de la cire d’abeille allongée d’un peu d’huile. Y ai ajouté de la poudre de dammar en guise de fixatif. La couleur qui prédomine est le noir, un noir gras, aile de corbeau, peut-être d’une pointe de bleu. Ai fait les aplats au couteau, par paquets. Ai sillonné la nuit. La texture luit mais ne brille pas. C’est assez triste en fait. En tout cas ce n’est pas romantique. Le noir ne bouge pas, car je ne l’ai pas patiné à la foudre comme d’autres aiment faire. Il est mou, profond, on s’y enfonce. Et c’est la couleur qui prédomine. Les nuances proviennent de certaines zones vert émeraude. Et aussi de certains bleus bêtes, des bleu tête de gondole, bleus marins sans rien d’original, des bleus disons premier prix. Et par terre un ocre dont je suis assez fier : craquant ; on dirait du pain. Mais c’est le noir qui prédomine, un noir luisant, aile de corbeau, peut-être d’une pointe de bleu, mais noir, noir vraiment. Et liquide par-dessus le marché : abyssal.

Pour présenter Statius, je procède à un travelling contrarié : j’avance vers lui en même temps que je zoome vers l’arrière, de sorte que mon personnage reste de la même taille tandis que le décor noir (noir d’une pointe de bleu) subit un allongement et, presque, une dissolution, ce qui donne à cette première station quelque chose de forcé, voire lourdingue. Les colonnes de la préfecture ouvrent autour de Statius et de son beau-frère un abîme crayeux, ce qui, évidemment, a une portée symbolique, genre pin’s. Au reste, les palmiers se transforment en plumes de canard, et les lauriers bruissent comme des tambourins, tandis que la pâte à l’eau est parcourue de lignes sanguinolentes comme si j’avais fouetté le ciel avec ces bouquets d’épines que les Russes appellent « veniks ». Et tout vibre tout à coup, tout est dévié par la caméra, les nœuds se défont dans la matière, l’équilibre est renégocié. La ruse est connue, mais à ce stade je tiens à rassurer le lecteur, car la suite est abominable, moderne, au point qu’ il serait dommage de se priver de détours kitsch. Ainsi le mystère, sans être moins mystérieux, sera plus comestible. Le kitsch a ce pouvoir : diluer les paradoxes sans en atténuer les effets.

On entend les soldats murmurer. Leurs voix se ressemblent. En fermant les yeux on croirait à un monologue. Sous leurs pieds, la terre s’épuise.

OPITER — J’ai égorgé le coq.
STATIUS — La poule a piétiné ses œufs.
OPITER — Les Juifs dorment.
STATIUS — Ils obéissent.
OPITER — Un seul dieu, quelle pitié…
STATIUS — La poule aussi dormait.
OPITER — Le coq était son dieu.
STATIUS —  Pourquoi piétiner ses œufs ?
OPITER — Elle s’impatientait.
STATIUS — Elle te regardait pendant qu’elle les écrasait.
OPITER — Sans doute croyait-elle que j’avais tué le soleil.
STATIUS — Elle voulait t’humilier.
OPITER — C’était une poule juive. Un chat la mangera.
STATIUS — Sauf si les Juifs égorgent le chat. 
OPITER — Un seul dieu…
STATIUS — Ils protègent leurs poules.
OPITER — Dis plutôt qu’ils vengent leur coq.
STATIUS — Serions-nous des chats ? 
OPITER — Nous sommes des dieux. Nous travaillons pour Rome.
STATIUS — Ce serait terrible pour un dieu de se rendre compte qu’il est un homme.
OPITER — Que dis-tu ?
STATIUS — Je disais que les dieux prennent parfois l’apparence des hommes.
OPITER — Ce n’est pas ce que tu as dit.

Statius est un bon soldat comme en faisait la Rome de Tibère. Honnête autant qu’on peut l’être. Un homme de confiance, avec de bons bras noirs. Lui aussi aurait égorgé le coq s’il s’était trouvé de son côté. Notre histoire aurait été différente. De fait, c’est Opiter qui égorgea ce coq, un sabelpoot au ventre blanc herminé noir, longues plumes d’or sur le dos, crête granuleuse,  et Statius pendant ce temps de regarder la poule qui écrasait ses œufs — qui écrasait ses propres œufs en regardant Opiter — et le regard de cette poule (poitrail isabelle, dos caillouté) était tellement ferré qu’il alluma une flamme dans le cœur de Statius, oh pas grand-chose, mais suffisante pour le différencier d’Opiter (Opiter que la décapitation du coq semble avoir excité).

Statius a grandi dans le sud de la Gaule, près de la via Domitia, Là-bas air sec, ronces noires, sangliers, lames rocheuses, chèvres, genettes vampiriques, cormiers, busards. La Gaule homérique. Dernier d’une fratrie de cinq, il avait trois sœurs et un frère (un con). Son père avait une petite terre à lui, donnée par Rome pour service rendu sur le champ de bataille, soixante quatre rangées de vigne et deux arpents de blé ; à la main gauche il ne lui restait que trois doigts, à cause d’un accident de charrue, ou bien de la guerre, on ne sait pas. La totalité de ce que produisait sa vigne était acheté par un sénateur. Le frère aîné, qui ressemblait à mon oncle Jacques, récupéra la propriété. Les sœurs se marièrent à des faunes. Il était d’usage que le deuxième fils fût soldat. Sans rechigner, Statius s’engagea. Il rencontra le feu, il assuma les décisions réglementaires, il se heurta au Mur Obscur. Il combattit les Hommes du Sel. Il vit les devins, les ondes aurifères, les sacrifices idoines, les pelotes volcaniques, et les longues saignées de gel dans la terre, qui sont comme des haches, parce qu’elles ouvrent la tête des soldats morts de faim.

Quelques mots sur les armes. Ai représenté Statius l’arme au poing, mais baissée, bouche entrouverte. Son arme a un dessin raté. Je cherchais quelque chose de byzantin, d’oriental dans l’arme, de stylisé, d’apparence soyeuse. Un yatagan turc aurait pu faire l’affaire. Ou bien une de ces épées à lame courbe qu’on appelle « badelaire ». A chaque fois que je réessayais elle avait l’air d’une fausse épée, la première fois en ciment, la deuxième en mousse, la troisième fois pierre ponce, la quatrième contreplaqué. J’ai essayé un acier trempé obtenu par maturation à la martensite sursaturée en carbonne. Je voulais un alliage oxydable, j’ai donc ajouté du chrome au nickel et au cobalt, dans l’espoir de trouver la même teinte bleutée que celle du fleuret que m’a offert ma mère pour mes quinze ans, et que j’emportais avec moi au « Toulouse Université Club » qui se situait encore à cette époque entre la piscine Nakache et le Stadium. Hélas,  je me suis résigné. Malgré le savoir-faire que je déployais dans l’alliage, et de nombreuses tentatives, l’arme de Statius était toujours détraquée, trop lourde, trop rigide, trop large, trop friable ; j’ai fini par penser que c’était comme ça qu’elle devait être : absurde, inoffensive, un sceptre de l’horreur, menant son homme vers L’Enfer comme un chien enragé au bout d’une laisse, un chien de ciment, aveugle, mais enragé, un chien inarrêtable. Tant pis pour la « maraging » de mon adolescence : je l’ai perdue maman… Dans les yeux de Statius on voit une inquiétude de cheval devant l’obstacle quand l’obstacle est infini. On ne sait pas s’il a peur d’Opiter (dont l’épée est mieux dessinée que la sienne même si elle n’est pas mieux aiguisée) ou bien de lui-même, et sans doute que si on lui demandait il répondrait qu’il n’a pas peur, qu’il est un soldat romain, il essaierait de s’en convaincre en même temps qu’il nous jurerait que c’est la vérité.

Que vont-ils faire avec de telles armes ? Que peut-on faire ? Ils sont là pour empêcher la prophétie dite de la Quatrième églogue. Ah vraiment, quel ordre abominable. On pourra faire faire à Statius et Opiter un pas de deux. Quelque chose de classique, sur un adage très lent, mais où on introduirait, au moment des variations, une fêlure, comme si les danseurs étaient légèrement déséquilibrés par leurs épées. Il faudrait avoir l’impression que ce déséquilibre n’est pas prévu, car les danseurs sont habitués à danser avec ces épées, ce sont leurs épées, des extensions de leurs corps, ils ont travaillé avec elles depuis le début, et voilà que le jour de la Générale, il y a cette petite gêne, ce léger déséquilibre, pas de quoi gâcher le pas de deux, mais de quoi les obliger à renégocier leurs appuis.

La Quatrième Églogue prétend que le fils d’une Vierge changera l’âge de fer en âge or, libérant ainsi la terre de sa trop longue épouvante. Par cet enfant, tout sera renouvelé, refait, repris. Le courant des fleuves changera de sens, et la vraie loi sera enfin révélée, qui n’est pas la loi de Rome. Tibère, d’habitude, ne craint pas les prophéties, gueulées sur les quais de Rome, ou dans les lointaines banlieues, par des clochards chevelus et avinés. Mais la prophétie de la Quatrième Églogue n’est pas comme les autres, dès lors qu’elle est venue sous la langue de l’auteur le plus rationnel, et du plus génial (c’est encore vrai en 2025). Qui ne croirait pas Virgile ? Virgile a fondé Rome. Virgile a dompté la nature. Si Virgile n’avait pas rendu le monde dicible, jamais le monde n’aurait pu être envahi, jamais il n’aurait pu être civilisé. Le « cygne de Mantoue » est moins romain que Rome n’est virgilienne. Chaque pierre de Rome, chaque loi, même la lumière, est passée par la bouche du Poète. Voilà pourquoi Tibère prend au sérieux ceux parmi ses prêtres (ils ne sont pas tous d’accord) qui voient dans la Quatrième Églogue la promesse de sa destitution. Pour ne rien arranger, la rumeur s’est répandue : d’un bout à l’autre de l’Empire on parle de cet « enfant de la vierge » qui détrônera Tibère. Une  vierge peut-elle avoir un enfant ? Les médecins consultés par l’Empereur sont formels : non. Sur la base de quoi Tibère a interrogé les légistes, qui eux aussi ont été formels : si quelqu’un venait à prétendre qu’une vierge peut avoir un enfant, et à dire « regardez cette vierge, elle a eu un enfant », il faudrait le tuer sur le champ, car il se serait rendu aussitôt complice de conspiration contre la Nécessité, de même qu’il faudrait tuer la prétendue vierge et son supposé enfant, coupables de lèse‑majesté.

Statius tout à coup a un sentiment : il est le premier meurtrier de la terre. A cet instant, il en jurerait. Personne avant lui n’a jamais tué personne, et voilà qu’il s’apprête, lui, à injecter le ver dans les raisins de la miséricorde.

OPITER — As-tu aiguisé ton glaive?
STATIUS — J’étais trop faible.
OPITER — Un soldat de Rome a son glaive aiguisé.
£STATIUS — On dirait une cuiller…
OPITER — Qu’est-ce qui est une faiblesse chez toi, qui chez moi est un vice ?
STATIUS — L’honnêteté.
OPITER — J’ai aiguisé le mien, il s’est passé quelque chose.
STATIUS — Quoi ?
OPITER — Quelque chose d’étrange.

Arrivent des notes de musique. On les entendait depuis le début, mais elles sont amplifiées, et soutiennent le pas de deux. Étant moi-même fort mauvais compositeur, j’ai choisi les premières notes de la symphonie n°2 de Gustav Mahler comme arrangée pour piano à quatre mains par son disciple Bruno Walter.

Du point de vue de l’énergie, c’est exactement ce qui me fallait : un nerf de bœuf roulé dans la terre, d’une roulade grave et résolue. On pourrait le jouer sur un orgue électronique, sur des textures tiédasses, histoire de donner à la station un tour déglingué qui contrebalancera cette énergie toute nette. Le jour va se lever, mais avant cela les soldats vont agir dans l’obscurité, c’est ce que ces notes veulent dire : ils sont pressés, englués. On voit avancer l’ordre, c’est-à-dire le Temps. Comme le coq n’a pas chanté, le soleil hésite. La mécanique est enrayée. En plus du travelling, j’ai procédé à la technique dite de la « nuit américaine ». En réalité, il fait jour, mais j’ai ajouté des gélatines pour simuler cette nuit, ce noir idiot qui prédomine, et son artificialité, sa sophistication, qui elle n’est pas idiote, au contraire, mais qui est perdue, et qui sera perdante. C’est ce qui explique les contours gluants. Et c’est peut-être à cause de cela que je n’ai pas réussi à donner à l’épée de Statius la bonne couleur. Disons que c’est à cause de cela.

STATIUS — J’ai froid.  
OPITER — Tu n’en mourras pas.
STATIUS — Ce n’est pas normal dans ce pays d’avoir froid. Ce n’est pas normal au milieu de ces landes sèches, de ces mers mortes.
OPITER— Demain, tu n’y penseras plus.
STATIUS — Et s’ils se défendaient ?
OPITER — De quoi as-tu peur ?  Partout tu fus meurtrier, violent comme une bête. Je t’ai vu tuer un Arverne en lui mordant la joue. Mon beau-frère dégueulasse… Aurais-tu peur de quelques juifs?
STATIUS — J’ai peur de la vérité.
OPITER — …peur de ces meneurs de chèvres qui ne savent pas nager ?
STATIUS — Peut-on noyer la vérité ?
OPITER —  Tu leurs enfonceras ton poing dans la bouche. Tu violeras leurs femmes sous leurs yeux.
STATIUS — Je sens cette chose sur le dos de la main: un cube de plomb, lourd, froid, qui risque de tomber, il n’est pas gênant mais il est là et ma main est plus lourde, elle doute, elle voudrait se retourner et prendre le cube, le peser, le lancer, pourtant quand elle se retourne le cube reste au dos de la main, et il pèse sur elle sans y être attaché… Opiter, nous ne devrions pas être ici, ceci c’est la vérité.
OPITER — La vérité c’est Rome.
STATIUS — La vérité c’est la vérité.
OPITER, levant la pointe de son glaive — Tout à l’heure j’avais pitié.

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Être Adam avec Dieu

Remplacer le jardin par l’ombre d’un jardin
Puis l’ombre d’un jardin par celle d’une fleur,
Avoir écrit ce mot en lettres rouges — “fleur” —
À la place des fleurs, à celle des jardins,

Et ce mot l’effacer… Partir comme l’on vint
Marcher dans ce jardin, dans cette ombre, ces fleurs,
Ces mots, où il n’y a ni la montre ni l’heure,
Partir vers l’océan du tout premier matin,

Se diluer dans l’air, n’être à l’ombre de rien
De ce qui a été, être à soi, n’être rien,
Et, plus loin, où commençait le commencement,

Réapprendre à parler cette langue absolue
Qui commande, dit-on, aux eaux du firmament…
Être Adam avec Dieu face au tohu-bohu!

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Charogne

Le corps d’un grand cheval avait été ouvert
Par le milieu, à la tronçonneuse équarri,
Et à la pourriture offert comme au mari
Trompé on offrira un lait moins blanc que vert.

On voit les poils encore, les dents. Cet hiver,
Il galopait dans les champs de neige, et l’envie
Était sur son cœur un bûcher sur un parvis
Chaque fois que son maître approchait de ses fers.

Regardez-le : boueux, décomposé, chanci,
Résolu, gangréné. Voyez ces fleurs aussi
Poussées au travers de ses yeux, joufflus rapaces,

Comme elles éclatent ! Comme elles vivent ! Mains
D’amour aux doigts tendres données au temps qui passe
Pour qu’il creuse à la viande et au pus un chemin.

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Apostolat

Seigneur, donne-moi de faire exister les autres;
Qu’à travers moi ils voient, se voient, s’y voient, s’apprennent;
Donne-moi d’être à mon tour, pour eux, un apôtre
Capable de souffrir pourvu que Ton feu prenne;
Qu’à travers moi l’homme décide d’être un homme
Et la femme une femme, et l’enfant un enfant;
Que leur être déploie non l’esprit mais la somme
De ce qu’il a fallu prendre aux lieux et au Temps
Pour que l’être soit plus qu’un esprit qui s’y noie;
Par mon intercession, qu’en eux se renouvelle
La certitude d’être créé; donne-moi
De porter Ton image aux reflets qui l’appellent.

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La détresse elle-même (Rm 5:3)

“Nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même” (Rm 5:3)

Notre fierté sera dans la détresse indue
Puisque dans la détresse est la persévérance,
Et la persévérance éprouve la vertu,
Et la vertu, quand on l’éprouve, est l’espérance,
Et l’espérance jamais ne nous décevra
Puisque, à l’amour de Dieu, Dieu ne manquera pas.

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Benjamin Fondane — Rencontres avec Léon Chestov (1939)

“Pour quelle raison mentaient-ils, afin que cette chose si précieuse entre toutes — l’existence — manquât à jamais du prédicat de la réalité, de la vérité ?”

(…)

“C’est ce fond nietzschéen en moi que, dès l’abord, je retrouvai dans Chestov, ce goût pour le concret, le vivant, la personne, le drame, la propriété des termes.”

(…)

“Chestov parlait… et, tout à coup, le Musée Grévin poussiéreux qui, jusque-là, avait figuré pour moi l’histoire de la philosophie, se réveilla de façon hallucinante. Sous les armures médiévales des techniques, le caparaçon des procédés, les gaines des formules logiques et des obscurités voulues, je compris les grandes batailles sournoises que se livrèrent des hommes vivants, âpres, terribles, sans merci. Je voyais à l’œuvre la calomnie, le poison subtil, le coup de poignard dans le dos, sous le masque joué de la sérénité, de l’indifférence, de l’équité philosophique. La cruauté, mais l’impuissance aussi et la feinte, la conversion habile de l’avidité de biens terrestres refusés en avidité de biens intelligibles, l’angoisse devant la danse folle de l’être, l’envie de l’arrêter à tout prix. Et, par-dessus tout, cette ambition démesurée d’édifier, au-delà du sensible qui échappe à notre prise, sur lequel nous n’avons aucun pouvoir, un no man’s land irréel, idéal, où l’homme eût enfin le pouvoir de domination, bien que négatif, où il pût enfin partager avec Dieu la seule vertu qu’on lui avait consentie : celle de contempler, impuissant, des vérités qu’il n’avait pas créées.”

(…)

“Il n’y a pas de Fait. Il y a toujours une logique qui pose le fait, le sanctifie et le rend éternel.”

(…)

“Il faut avouer que, le prochain mis de côté, on peut parvenir, avec des difficultés certes, à concilier les choses : on ne trouve pas toujours la vérité, mais on la trouvera un jour, on la cherche, etc. Mais, si le prochain existe, il ne s’agit plus de la vérité, il faut lui venir en aide. Et comme cela nous est impossible, le problème devient insoluble.”

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Sable

Du monde le sable est la surface, et, surface,
Il aplanit, indiffère, atténue, reçoit,
Et gratte tant qu’il peut les fibres qui dépassent
(On ne retrouve pas les enfants qui s’y noient).

Il couvre la terre de ses mauvaises graines.
Comme à la morsure du fer l’ombre du bois,
Il trouble l’eau mais ne s’y dilue pas. À l’aine,
Il taille une plaie y administrant ses noix.

Métaphore vivante où la forme du Temps
Est affolée, s’invente, et où la voix s’éteint
Qui est la voix de Dieu, morceaux de firmament,
Petites étoiles sèches, sans plan, sans teint,

Grains sans germes, semences sans semeur, signets
Sans signes, microscopiques, lourds, innombrables…
Tout est à réécrire où le sable est passé
Et a réimprimé sa face indéchiffrable.

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Qui dort meurt (préface aux Travailleurs de la Mer)

À la mémoire de Juliette Drouet,, qui a sauvé La Durande et n’a pas été épousée

Les Travailleurs de la mer n’est pas un roman sur les bateaux et les îles anglo-normandes, mais sur le désir, ses ventouses, ses flammes, son génie, son âpreté, ses batailles glorieuses et sa fin inévitable. D’un bout à l’autre, il n’est question que de cela. 

On s’est trop habitué à lire Victor Hugo de travers, sans lui prêter un dixième de l’intelligence dont on fera si volontiers crédit aux plaisantins surréalistes et aux zozos du nouveau roman. Il faut dire qu’il a brouillé les pistes. Celui qu’on surnommait « l’homme‑océan » a planté des paravents dans une forêt de vagues, afin que seuls ses vrais lecteurs, c’est-à-dire ceux qui lui feront confiance, parviennent à accéder au trésor caché pour eux sous ce qui se dit, dans ce qui se tait. Les autres se prendront les pieds dans la petite chaînette romantique, ou bien s’accrocheront à la luciole d’une philosophie qui brille ici et là mais qui, chez Hugo, n’éclaire jamais rien. Il n’était pas philosophe. Et si on le trouve volontiers balourd, c’est qu’on ne sait pas voir dans son œuvre où est la véritable insolence, fine et fleuretante, moins socialiste que punk. On lui reprochera d’ensevelir l’intrigue sous un tombereau de digressions encyclopédiques, sans s’apercevoir que le plomb hugolien est traversé par des vagues d’eau pure, légères et colorées comme des sourires d’enfant.

Je n’avais pas compris Les Travailleurs avant de me rendre moi-même dans le baillage de Guernesey. J’ai été accueilli là-bas par une Consule au nom hugolien s’il en est : Odile Blanchette, qui m’a laissé déambuler à Hauteville House, dans la maison du poète. Je me suis promené parmi les chinoiseries, les bahuts, les corniches gothiques, les lustres et les tables à tourner. J’ai vu les dessins à l’encre, l’écritoire dans la chambre de verre du dernier étage ainsi que les carreaux de Delft de cette maison qui est à la fois une caverne, une brocante, un palais, un cénotaphe, un trois-mâts et une soucoupe volante. Durant mon séjour, je suis également allé sur l’île féodale de Sercq, au bord d’une falaise appelée « la Coupée » et dans des grottes nommées « les boutiques » parce qu’elles étaient le lieu de rendez-vous des contrebandiers. Je me suis baigné dans la baie du Moulin Huet peinte par Renoir en 1883. J’ai erré sous les remparts du Vale et sur les escarpements fantasmagoriques de Houmet Paradis. J’ai rencontré les pêcheurs de Herm ; l’un d’eux avait fait naufrage sur ces rochers à fleur d’eau que là-bas on appelle « hou » et auxquels on donne le patronyme de la dernière victime en date, ce qui constituait à ses yeux une honte irréparable. J’ai vu les mauves et les dauphins danser autour des fées du « Beltaine » (célébration celtique du « Grand Retournement des choses »). J’ai dormi à l’hôtel Pandora, dans la chambre 14, celle depuis laquelle Juliette Drouet pouvait voir travailler Victor Hugo. C’est dans cette chambre que j’ai relu L’Archipel de la Manche et Les Travailleurs de la mer ; après quoi j’ai relevé la tête vers Hauteville House, aux environs de seize heures, et j’ai trouvé la clef que j’étais venu chercher : Gilliatt, le héros du roman, c’est Juliette. Gilliatt Drouet.

Charles Baudelaire fut le premier à remarquer  cette proximité onomastique entre le protagoniste de Victor Hugo et son amante, mais il noya aussitôt le poisson en évoquant les noms Julliot, Giliard et Galaad, sans doute parce que l’épouse de Victor Hugo lui avait elle-même offert un exemplaire des Travailleurs et qu’il ne voulait pas la froisser ; mais Baudelaire était trop intelligent pour ne pas avoir vu la vérité : celle que les Guernesiais appelaient « l’autre femme » est l’unique sujet et le seul vrai dédicataire de ce roman. Il est temps de le dire haut et fort, et de lui rendre ainsi au grand jour ce qui, dans l’ombre, n’a jamais appartenu qu’à elle.

Un tombeau probable 

Arrivé dans les îles anglo-normandes pour fuir la colère de Napoléon III, Victor Hugo était persuadé d’y mourir. Dès lors, tout ce qui l’entourait était à ses yeux les parois de son « tombeau probable ». Guernesey, c’était Sainte-Hélène.

Le plus jeune de ses fils lui demanda :
— Que penses-tu de cet exil ?
— Qu’il sera long.
— Comment comptes-tu le remplir ?
— Je regarderai l’océan[1].

Le poète acheta une maison à Saint-Pierre-Port. Le déraciné s’implanta. De là, il pouvait regarder l’océan, debout sur le toit où il avait fait installer une verrière « look-out » pour se donner l’impression d’être à la fois dans le ciel et sous l’eau. Il voyait l’île de Herm, plate et verte, et les mamelons de Sercq, à la dérive dans un bras de mer nommé « Passage de la Déroute ». Ce poste d’observation n’était pas tourné vers l’ouest, en direction du nouveau monde, mais vers la France, à l’est, si bien que parfois, dans un jeu de réverbérations, la lumière qui avait d’abord frappé le Cotentin réussissait à s’échapper de son labyrinthe d’azur, et Victor Hugo entrapercevait le pays qu’il avait fui : les falaises crayeuses de son Ithaque à lui.

Hugo l’homme politique, chef de file des romantiques, détestait l’idée du retranchement. À Paris puis à Bruxelles, il s’était habitué à un vacarme mondain que n’arriveraient pas à remplacer dans son cœur le cliquetis des gréements et les clapotis de l’écume. Il écrira dans Les Travailleurs : « Un écueil voisin de la côte est quelquefois visité par les hommes ; un écueil en pleine mer, jamais. » Comprenez : « Un écueil proche de Paris est quelquefois visité par des amis ; un écueil en pleine mer, jamais ». À part de très rares fidèles, notamment Alexandre Dumas, personne, en effet, ne lui rendra visite. Éloigné des centres névralgiques de l’Histoire, Hugo risquait de devenir quelque chose d’aussi gros, immobile et lisse que ces rochers qu’il lui était donné d’arpenter sur les côtes. S’endormir loin du monde. Plus précisément : arrêter d’écrire… Mais c’était sans compter sur Juliette Drouet.

Tandis que le poète avait fui la prison, la comédienne Juliette Drouet se jeta dans la gueule du loup en fermant derrière elle à double tour la porte du destin. Il avait quitté la France à cause de la politique, avec famille et bagages, elle la quitta par amour, sans personne ni rien. Elle accosta à Jersey puis à Guernesey où Victor Hugo était chaque fois accueilli triomphalement pendant qu’elle restait dans son coin.

Juliette Drouet s’installa dans une maison dont le nom « La Fallue » signifiait « la galette », aujourd’hui incorporée à l’hôtel Pandora. Cette maison était dans la même rue que Hauteville House, de sorte que si Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer habite un lieu appelé « Bû de la Rue », c’est évidemment parce que Juliette habitait au « bout de la rue ». Lorsque Victor regardait la mer, Juliette regardait Victor. De là, elle lui enverra plusieurs milliers de lettres d’amour. Ces lettres, mises à disposition des internautes grâce à un travail herculéen mené sous la direction de Florence Naugrette, sont des chefs-d’œuvre de style. Durant toutes ces années, la langue de Juliette a nourri celle de Victor. Non pas seulement avec des mots d’amour, mais avec des formules syncopées tombées comme des poignées de sel et des casseroles d’eau brûlante sur des cymbales charley.  Le jazz du désir… La lecture de quelques lignes de n’importe laquelle de ces lettres suffit à déclencher la magie rythmique. Ce sont des vagues lancées sur les parois de la chambre de verre. C’est la marée montante de la passion venue frapper le couvercle du tombeau probable.  

Victor Hugo évoque dans Les Travailleurs un rocher en forme de chaise, du nom de « Gild-Holm-‘Ur », situé au « Bû de la Rue ». Quiconque s’y perche et se laisse aller à contempler le paysage tandis que la marée monte finira noyé. Le nom du rocher, d’origine celte, est traduit par les paysans français : « Qui-dort-meurt ». Nous l’avons dit : Victor Hugo était tenté de ne rien faire pendant son exil à part contempler l’océan ; pourtant il pressentait que cela lui serait fatal. Le Gild-Holm-‘Ur symbolise sa peur de mourir à Guernesey, et, pire, d’y voir succomber son génie. Heureusement, Juliette veillait. Car les amants le savent : il ne faut pas dormir, mais profiter de chaque seconde, sans quoi ils finiront terrassés par le temps qui passe. Juliette aida Victor Hugo à rester éveillé. Sans l’énergie qu’elle lui insuffla, il n’aurait pas tiré du Passage de la Déroute Les Contemplations (1856), La Légende des Siècles (1859), Les Misérables (1862), L’Homme qui rit (1869) et Quatre-vingt-treize (1874).

Le génie sauvé des eaux

Les Travailleurs n’est pas une œuvre comme les autres, puisque dans ce roman-là il n’est pas question de la France ou de l’Angleterre mais de l’île sur laquelle Hugo se trouve, et du combat que Juliette a mené pour sauver son génie de la montée des eaux. Le génie, ici, a la forme du navire La Durande, propriété de l’armateur Mess Lethierry. Les réactionnaires de Guernesey voient d’un mauvais œil l’arrivée de ce bateau à vapeur dans les eaux du baillage — exactement comme les classiques voyaient d’un mauvais œil la programmation d’Hernani dans les théâtres parisiens. Ils en appellent à l’Écriture Sainte, et s’insurgent contre pareil « libertinage ». C’est une hérésie en forme de bateau. Lorsque le romancier décrit l’état de Mess Lethierry après le naufrage de son navire, il est évident que Victor Hugo parle en réalité de ce qu’il adviendrait de lui si jamais l’exil avait raison de son génie : « Avoir été dans son pays l’homme idée, l’homme succès, l’homme révolution ! y renoncer ! abdiquer ! N’être plus ! faire rire ! Être un sac où il y a eu quelque chose ! Être le passé quand on a été l’avenir ! aboutir à la pitié hautaine des idiots ! voir triompher la routine, l’entêtement, l’ornière, l’égoïsme, l’ignorance ! »

Si la Durande représente le génie du poète, l’océan, quant à lui, représente le Temps et la Distance, c’est-à-dire les deux principaux ennemis de tous les exilés. Par amour pour la nièce de Mess Lethierry, la naïve Déruchette, dont il est épris depuis qu’elle a écrit son nom dans la neige, Gilliatt défendra la Durande contre l’océan. Juliette, autrement dit, défendra le génie de Victor Hugo contre les écueils de l’exil, grâce à une passion qui empêchera le poète de s’endormir, de s’embourgeoiser, de vieillir ou d’oublier la France. Au bout de la rue, le tombeau probable s’est transformé en supernova accoucheuse de planètes. C’est ce que Hugo avouera au révolutionnaire russe Alexandre Herzen : « Je vous présente le véritable auteur de LaLégende des siècles, des Travailleurs de la mer et de tout ce que j’ai écrit depuis Décembre, qui m’a protégé alors et sauvé[2]. » Bien entendu, Juliette Drouet n’est pas vraiment l’auteur de ces œuvres prodigieuses, mais comme l’a écrit Florence Naugrette elle est bel et bien celle qui a guéri Victor Hugo « de la peur de l’abandon, approuvé dans ses choix, aidé dans ses combats et tiré vers le haut[3] ».

La pieuvre du plaisir

Toute la deuxième partie des Travailleurs consacrée au sauvetage de la Durande par Gilliatt est une suite ininterrompue de messages codés adressés par l’amant à son amante. Celui qui en douterait n’a qu’à piocher parmi les titres des chapitres en imaginant qu’ils ont été dictés par un amant devant le corps de son amante :

« L’endroit où il est malaisé d’arriver et difficile de repartir »
« Les perfections du désastre »
« Examen local préalable »
« Un mot sur les collaborations secrètes des éléments »
« Une écurie pour le cheval »
 « Une chambre pour le voyageur »
« L’écueil et la manière de s’en servir »
« La forge »
« Découverte »
« Le dedans d’un édifice sous la mer »
« Ce qu’on y voit et ce qu’on y entrevoit »
« Sous la matière »
« Sous l’ombre »
« Gilliatt fait prendre position à la Panse »
« Le succès repris aussitôt que donné »
« Les avertissements de la mer »
« L’extrême touche l’extrême et le contraire annonce le contraire »

Le sauvetage de La Durande est une nuit d’amour. Les amants luttent contre le sommeil. Voilà ce qu’à ma grande surprise, personne, pas même Baudelaire, n’avait relevé jusqu’ici. Peut‑être penserez-vous que j’ai l’esprit déplacé, auquel cas attendez de voir la suite…

Lorsque Gilliatt croit être parvenu au bout de ses épreuves, et tandis qu’il cherche de quoi se nourrir avant de rentrer chez lui, quelque chose de « mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant » se tord autour de son bras nu. Les ventouses de cette chose font « des pressions obscures qui lui semblent être des bouches ». Est-ce une malédiction ? De quoi Victor Hugo parle-t-il au juste lorsqu’il prétend que « l’insaisissable qui flotte en nos songes rencontre dans le possible des aimants auxquels ses linéaments se prennent, et de ces obscures fixations du rêve il sort des êtres » ? Est-ce vraiment d’une pieuvre géante ? On dirait qu’il essaye de mettre en garde Gilliatt/Juliette contre les ravages de la passion : « Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux, évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié […]. Épanouissement effroyable. Cela se jette sur vous. » La voracité « inarrachable » du plaisir s’incarne dans les ventouses de la pieuvre : « Chose épouvantable, c’est mou […]. Une viscosité qui a une volonté, quoi de plus effroyable ! » Les connotations sont criantes : « La bête se superpose à vous par mille bouches infâmes ; l’hydre s’incorpore à l’homme ; l’homme s’amalgame à l’hydre. Vous ne faites qu’un. Ce rêve est sur vous […]. Sa bouche anus s’appliquait sur la poitrine de Gilliatt. »

Comment ne pas penser à cette estampe d’Hokusai —  Le Rêve de la femme du pêcheur — sur laquelle une femme est à la fois ensevelie et pénétrée par une pieuvre géante ?

La jouissance passée, le jour se lève. L’amant laisse à son amante un mot sur l’oreiller : « Qui dort meurt. Cette nuit nous avons tué la pieuvre. » La mer est de plus en plus haute. Le mari doit retourner auprès de sa femme. On croira avoir rêvé.

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée

Juliette restera seule sur le « Gild-Holm-‘Ur » du bout de la rue. La Distance et le Temps auront emporté son poète. En lisant les dernières pages des Travailleurs, elle devine que son destin est lié à celui du pêcheur : « Ce que je craignais pour mon pauvre Gilliatt ne s’est que trop réalisé (…). J’ai depuis ce moment-là un étouffement et une oppression qui va presque jusqu’au manque de respiration. Je sens que mon âme porte le deuil de ce grand crucifié de l’amour et je mets toutes les forces de ma volonté pour ne pas pleurer ce doux être enfant de ton génie. Il est impossible que nous [ne] le retrouvions pas un jour dans quelque paradis céleste marié à une Déruchette sublime comme lui[4]. »

Victor Hugo sait précisément ce qu’il doit à son amante. Il le dira à ses enfants dans une lettre de 1870 : « Elle m’a sauvé la vie en décembre 1851. Elle a subi pour moi l’exil. Jamais son âme n’a quitté la mienne. Que ceux qui m’ont aimé l’aiment. Que ceux qui m’ont aimé la respectent. Elle est ma veuve. »

En septembre 1883, quatre mois après la mort de Juliette Drouet, il fit publier par Calmann-Lévy un pot‑pourri de notes guernesiaises sous le titre « L’Archipel de la Manche ». Le jugeant superflu, le premier éditeur des Travailleurs avait refusé de l’imprimer. Ainsi, à défaut d’être ce que l’auteur lui-même considérait comme « le péristyle » d’un roman secrètement consacré à l’amour de sa vie, ce texte fut son épitaphe. J’espère que le lecteur qui m’aura fait l’amitié de lire ces lignes jusqu’au bout aura compris qu’on ne peut pas être aux Travailleurs sans être à Juliette, et que L’Archipel était peut-être moins un péristyle ou une épitaphe, tout compte fait, qu’un embarcadère.


[1] L’anecdote est racontée dans le préambule de William Shakespeare.

[2] Julies Claretie, Le Temps, 13 mai 1883.

[3] Florence Naugrette, Juliette Drouet. Compagne du siècle, Paris, Flammarion, 2022, p. 531.

[4] Juliette Drouet à Victor Hugo, 13 juin 1865.


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Le minotaure et l’ingénieur 

Conférence donnée le 4 juin 2025  au Centre National de Recherches Météorologiques

                  Tout d’abord merci pour votre invitation, qui m’honore. J’ai rencontré plusieurs doctorants du Centre National de Recherches Météorologiques ces dernières années dans une maison dite « de la recherche et de la valorisation » à l’occasion de formations communes à des disciplines qui, lesdites formations mises à part, n’ont rien en commun. Je suis heureux de les retrouver aujourd’hui pour parler de ma chimère préférée, Astérion, plus connu sous ce nom que les Crétois lui donnaient afin de se moquer de leur roi : « le taureau de Minos, minotaure ».

Avant de vous parler du mythe, je voudrais détailler les quatre raisons pour lesquelles j’ai accepté votre invitation, et pour lesquelles j’ai choisi un sujet qui détonne sans doute avec ce que vous avez l’habitude d’entendre entre ces murs.  

Pourquoi cette conférence ?

                  La première raison qui me conduit devant vous aujourd’hui tient au souhait de rendre visible et claire une approche du monde social dite « technocritique », dont certains des principaux contributeurs (Bernanos, Weil, Ellul, Illitch, Junger, Anders) ont joué dans ma vie intellectuelle un rôle fondamental.

Qu’est-ce au juste que l’approche technocritique  ? Il ne s’agit pas, comme certains le disent trop vite, de vouloir abroger la technique — nous laisserons cela aux ludistes, briseurs de machines — ni de revenir en arrière, idée réservée au Marty Macfly de Retour vers le Futur. Lorsque nous avons renoncé aux vols commerciaux supersoniques, nous ne sommes pas revenus en arrière, pas plus que nous n’avons abrogé quoi que ce soit. Nous avons décidé, fort de notre expérience — décidé à l’avenir — de nous passer techniquement — et j’insiste sur cet adverbe : on peut se passer techniquement de quelque choser — de nous passer techniquement de ce genre d’avion.

L’approche technocritique repose sur un triple axiome :

1/ il n’y a pas de différence entre culture et technique. Plus exactement : la technique c’est de la culture mise en forme. Elle est concrétion — elle est concrétisation — des valeurs, des intérêts, des luttes symboliques et matérielles, de ceux qui la produisent.

2/ La technique est un discours. Avant d’être de la matière, ce sont des phrases, des plans, des projections. On entend cela dans le terme techno-logique, le langage de la technique : il s’agit de parler de quelque chose et de faire advenir et intervenir ce dont on parle. La technique est un discours à visée performative. Dès lors qu’il parle, et qu’il me parle, l’ingénieur peut aussi me répondre, c’est-à-dire littéralement être responsable, et je peux quant à moi ne pas être d’accord avec ce qu’il m’a dit ou bien avec ce qu’il m’a répondu. D’où l’idée d’une « techno-critique », c’est-à-dire d’un étonnement face au phénomène technique.

3/ Enfin, la technique est le lieu d’une rencontre. Elle est inter-actionnelle : par la médiation de l’objet (lequel peut aussi bien être simple comme un marteau que complexe comme le plus complexe des logiciels) le concepteur (qui conçoit, au sens de « penser » et conçoit au sens de « fabriquer ») et l’utilisateur (qui use autant qu’il utilise et qui subjective) se rencontrent, inter-agissent, un lien se crée entre eux, un être-ensemble, une tentative d’être ensemble, ou tout du moins la possibilité d’une tentative d’être ensemble. 

L’approche technocritique repose également sur une triple mise en garde, qui découle des trois axiomes cités à l’instant :

                  1/ Attention au technodéterminisme : puisque la technique n’est pas extérieure à la société, au psychologique, à l’économique, elle ne détermine pas l’homme ou la société depuis un point qui leur serait étranger ou sous-jacent[1].

                  2/ Attention à la téléologie : la technique n’a pas de destin. L’histoire de l’innovation n’est pas écrite ou préécrite quelque part dans un système céleste hégélien dont l’ici-bas serait l’ébauche.

                  3/ Attention à la morale : la technique fait l’objet d’innovations — on produit du neuf — et de reconfigurations — on recycle l’ancien — dont on ne peut dire qu’elles sont des progrès que « du point de vue de l’individu X » et pourtant il n’y a pas de progrès technique en soi, pas plus qu’il n’y a de décadence en soi. Le feu volé par Prométhée peut aussi bien servir à chauffer la salle commune pendant l’hiver qu’à l’incendier.

                  La deuxième raison pour laquelle je vais parler aujourd’hui du minotaure, dans un lieu où il n’a peut-être jamais été évoqué, c’est parce que je souhaite vous montrer que l’approche technocritique du monde social n’est pas chose nouvelle. On en trouve la trace dans le fond des âges, dès les premières cosmogonies. Adam et Eve mordent dans le fruit de l’arbre de la connaissance, c’est pour cela qu’ils n’ont plus accès à l’arbre de vie. (À ce sujet, lire l’œuvre du trop peu connu Léon Chestov). On peut également citer le mythe de Prométhée, qui vole le feu à Zeus — le feu, c’est-à-dire, selon les Grecs, la technique — et le donne aux hommes en espérant combler leurs lacunes  (de mauvais yeux, une ouïe déplorable, un odorat défaillant,  l’absence de pelage). Zeus, en colère, donnera vie à Pandore pour se venger. Celle-ci épousera le frère de Prométhée, Epiméthée (dont le prénom signifie littéralement « celui qui réfléchit après coup » tandis que Prométhée signifie « celui qui prévoit »), et ouvrira la fameuse boîte dans laquelle ont été enfermés les maux de l’Humanité et dans laquelle il ne restera bientôt plus que l’espérance. Nous pouvons parler aussi du mythe de Theut, le dieu ibis des Egyptiens, ou encore du mythe tamoul de « Sembian » et du mythe sanskrit de « Sibi » qui nous livreraient des récits sinon similaires en tout cas comparables à ceux d’Adam et de Prométhée, et nous exhorteraient à réfléchir à ce que la technique fait de nous.

La troisième raison pour laquelle je vais vous parler aujourd’hui du minotaure,  c’est parce qu’en ce moment nous sommes les proies potentielles de fantasmes issus pour la plupart de la science-fiction, et de discours de plus en plus béats, pour ne pas dire idiots, dont vous aurez un exemple parfait en écoutant les idioties débitées au kilomètre par celui qui signe ses livres « docteur Laurent Alexandre ». Ces fantasmes et leurs anges produisent dans l’oreille le même son que les ânes de Nietzche quand ils braient : I-A / I-A / I-A. En faisant croire que ce qui est automatique est autonome et que ce qui sait répondre est intelligent (alors que l’intelligence n’est pas la capacité de répondre mais bien celle de questionner) les ingénieurs cherchent à se déresponsabiliser, c’est-à-dire à ne pas répondre de leurs actes, et à cacher le fait que leurs intérêts sont servis par la machine. Derrière toute machine, pourtant, il y a des machinistes et, donc, des machinations. J’invite ceux qui voudraient aller plus loin sur ces questions à lire au moins trois textes : le Code is Law de Laurence Lessig[2], qui a plus de vingt ans mais qui est toujours d’une actualité brûlante, l’Humiliation prométhéenne de Jean-Jacques Delfour[3], et L’Heure des prédateurs publié en avril dernier par Giuliano da Empoli.

La quatrième et dernière raison pour laquelle je m’apprête à vous parler du minotaure, c’est parce que les doctorants du Centre National de Recherches Météorologiques sont à la fois des usagers et des producteurs de techniques dont les enjeux physiques et métaphysiques, économiques et politiques, sont tels que vous ne pouvez pas faire l’économie, je crois, du point de vue technocritique.

Le mythe d’Astérion

Les premières traces que nous ayons du minotaure sont des représentations sur des amphores des cyclades. Par écrit, la plus ancienne est probablement la pièce d’Euripide Les Crétois ( Ve siècle av. J.-C). Puis le « Pseudo-Apollodore » au IIème siècle av. J.-C. Puis les sources romaines dont les principales sont L’Éneide, en 19 av. J.-C., Les métamorphoses, par Ovide en 8 ap. J.-C. et Les Vies parallèles de Plutarque (IIe siècle).

Tout commence lorsque Minos, roi de Crète, reçoit de Poséidon un taureau blanc qu’il devra, en retour, lui sacrifier. Le taureau est si beau que Minos refuse de le tuer et que son épouse, la reine Pasiphaé, en tombe amoureuse. Elle demande au savant Dédale de trouver une solution pour satisfaire son désir. Celui-ci construit une vache en bois montée sur des roulettes, dans laquelle Pasiphaé prend position afin que l’accouplement soit possible[4]. De cette union naîtra un fils prénommé Astérion, mi-taureau mi-homme, que les Crétois surnommeront « minotaure » : « le taureau de Minos ».

Tandis qu’Astérion grandit, on constate qu’il est cannibale, colérique, invivable. Pasiphaé et Minos demandent à Dédale de trouver une solution. Le savant crée alors le Labyrinthe : un palais truffé de couloirs sans fenêtre sur l’extérieur, dont la porte unique restera fermée à clef.

L’un des fils de Minos et de Pasiphaé, le prince Androgée, est un athlète doué au point de remporter tous les prix des Panathénées. Le roi d’Athènes, Égée, à cause de cela, le fait assassiner. Pour se venger, Minos part en guerre contre les Grecs et exige, une fois la victoire obtenue, qu’Égée lui livre tous les neuf ans sept filles et sept garçons qui seront donnés en pâture au minotaure.

Bien des années plus tard, Thésée, le fils d’Égée, après s’être fait connaître de son père (qui ne l’avait encore jamais vu), décide de lui prouver sa valeur en délivrant les Grecs de la sanction imposée par les Crétois. Ariane, fille de Minos, sœur d’Androgée et d’Astérion, tombe amoureuse de Thésée aussitôt qu’elle le voie. Elle consulte Dédale qui lui révèle que la seule façon de sortir du Labyrinthe est d’y dérouler un fil grâce auquel il sera possible de revenir sur ses pas sans se perdre. Ariane fournira au prince étranger un glaive volé à Minos et une pelote de laine, afin qu’il tue son demi-frère et sorte du piège sain et sauf.

Après avoir liquidé Astérion, Thésée emporte Ariane loin de Crète mais il l’abandonne finalement en chemin, sur l’île de Naxos. Puis, à l’approche d’Athènes, il oublie le serment fait à son père de hisser une voile blanche en cas de victoire. Fou de chagrin, Égée se jette dans la mer avant que le navire accoste, et quelques jours plus tard Thésée sera couronné à sa place.

De son côté, furieux qu’il ait révélé à Ariane comment aider Thésée, Minos enferme Dédale avec son fils Icare dans le Labyrinthe. Pour s’échapper, le savant construit des ailes de bois et de cire. Hélas, son fils Icare s’approchera trop près du soleil et mourra en tombant dans la mer (lui aussi).

À quoi sert ce mythe ?

Les mythes ne sont pas de simples histoires. Leur vocation est d’encapsuler une vérité qui sans cela serait simplifiée ou faussée, mais qui grâce au mythe, grâce à ses « paramètres », pourra être maintenue y compris dans ses dimensions paradoxales. Par analogie, on pourrait dire que « Racine de Deux » est un mythe, dans la mesure où il s’agit d’un signe linguistique inventé par l’homme pour encapsuler une vérité bien réelle mais dont la mesure exacte est irrationnelle, inaccessible à la raison humaine, et qui grâce à la Racine carrée, qui est, j’insiste, une pure invention de l’homme, un pur signe, est encapsulée sans être simplifiée ou falsifiée. Cette « encapsulation » est la première fonction des mythes. Leur deuxième fonction est contingente, liée à l’actualité : il s’agit de légitimer certaines pratiques ou certains états de fait dont le bienfondé privé de mythe risquerait d’être remis en cause. Le mythe n’est pas seulement une capsule, c’est aussi une coquille.

Commençons par cette deuxième fonction — la coquille protectrice — pour expliciter le mythe du minotaure. Du point de vue de ce qu’on appellerait aujourd’hui « la gestion du changement », ce récit a un double objectif assez évident : asseoir la domination de la Grèce sur la Crète, qui à la fin de l’histoire n’a plus d’héritier (ni Androgée, ni Astérion), et, d’autre part, la légitimité de Thésée, qui devient roi. Au début, en effet, Thésée pas légitime, car il n’est pas le fils de Médée, épouse d’Égée, mais d’une certaine Éthra, fille du roi Pitthée, amour de jeunesse d’Egée. En allant tuer Astérion, Thésée cherche à être reconnu prince, et à laver l’affront des Panathénées. Le meurtre du minotaure lui permet de libérer la Grèce de la punition imposée par les Crétois. Il deviendra le roi le plus célèbre de Grèce, l’exemple même du réformateur. (Or, pour réformer, on le voit aujourd’hui, on a besoin de légitimité… n’est-ce pas ?)

Le mythe a cependant une autre fonction, moins immédiate que la fonction politique, dont nous allons discuter à présent en détail. Le mythe du minotaure, qui essaye de légitimer un état de fait en le protégeant, essaye aussi de nous transmettre une vérité, en l’encapsulant. Pour y accéder, il faut considérer que le « monstre » (i. e. « ce qui est montré du doigt ») n’est pas forcément ce qu’on voit d’abord, et que la dé-monstration (la défaite du monstre) ne se jouera pas forcément où l’on pense.

La vache en bois

Pasiphaé est la reine. Elle est riche et puissante. Elle fait ce qu’elle veut quand elle veut. Elle a tout ce qu’elle veut. Quand Pasiphaé a un désir que la nature ne permet pas d’assouvir, elle exige du savant Dédale qu’il trouve une solution. Si l’ingénieur y parvient, elle le paiera, sinon elle le punira. « Mes désirs sont des ordres », dit la reine dont les désirs font pourtant désordre. Il s’agit de « violer » la nature en contrevenant à son ordre, que les Grecs nommaient « cosmos ». Le taureau est abusé sexuellement, soumis par celui que Descartes exhortera deux mille ans plus tard, au seuil de ce que nous appelons « la modernité », à devenir maître et possesseur de la nature. 

L’enfant issu de cette union n’a pas demandé à naître. Virgile dans le chant 6 de L’Énéide écrit qu’il n’est rien d’autre que « le monument souvenir d’une abominable passion amoureuse ». Comme n’importe quel autre nouveau-né, Astérion est innocent. Hélas, il n’est pas comme les autres : agité, cornu, et, surtout, anthropophage, c’est-à-dire habité lui aussi par des désirs contre-nature. Le minotaure est ce que Réné Girard dans La violence et le sacré appelle « Un autre manifestement autre ». La reine pourrait décider d’assumer sa responsabilité de mère, et s’en occuper malgré ses différences, mais cela signifierait renoncer à satisfaire de prochains désirs ; aussi retourne-t-elle voir le savant… pour qu’il lui trouve une « solution ».

Le labyrinthe

Que fait-on avec un enfant gênant ? On lui met un écran devant les yeux, ou bien on le bourre d’anxiolytiques ; dans les deux cas, on le livre à la technique. Désormais il sera là sans être là, il se tait, il ne gêne plus, et peu importe le mal qu’on lui a fait dès lors qu’on peut jouir à nouveau. Dédale ne construit pas le Labyrinthe sur un rivage désert ou une île lointaine, mais à Cnossos, au milieu de la cité. Le labyrinthe est un avoir-lieu sans être-là. Grâce à lui, personne ne pourra reprocher à la reine d’avoir abandonné son fils.

Le labyrinthe c’est l’espace et le temps pliés par l’homme, par la technique de l’homme, c’est-à-dire par son savoir mis au service de son pouvoir. Le labyrinthe, du point de vue technocritique — pensez à tablette ou aux anxiolytiques que nous donnons aux enfants turbulents — représente une voie sans issue, une caverne platonicienne produite par l’homme pour enfermer les semblables-dissemblables, ceux qui le gênent, « un dispositif » dirait Michel Foucault, une multiplication de de simulacres dont l’avoir-lieu empêche d’être là : « The Matrix has you »… Les pliures du temps et de l’espace n’ont pas été faites par Dédale pour ouvrir et rassembler les êtres, mais pour les enfermer et les séparer. En enfermant son fils Astérion dans le labyrinthe, Pasiphaé — appelée par d’autres désirs qu’elle préfère à ses responsabilité — l’a empêché d’exister (« être en dehors »).

Regardez autour de nous : un certain nombre de nos techniques ont plié, complexifié, trigonométrisé l’espace et le temps… Nous pourrions prendre comme exemple l’invention des heures, des minutes et des secondes, dont certains d’entre vous m’ont déjà entendu parler. Est-ce que ces pliures du temps et de l’espace nous ouvrent et nous rassemblent ou bien nous enferment et nous séparent ? A quoi, à qui, la technique a-t-elle servi ? Ceux-là sont-ils prêts à prendre leur responsabilité ? Voilà les questions que soulèvent l’approche technocritique.

Voyons maintenant la suite de l’histoire : Ariane arme Thésée avec un glaive, et lui fournit une pelote qui lui permettra de sortir du Labyrinthe. Dédale, une fois encore, a joué un rôle décisif en révélant à la princesse qui lui en donnait l’ordre comment sortir du Labyrinthe. La vraie révélation de Dédale est moins dans l’anecdote du fil que dans la sentence suivante : on ne sort du Labyrinthe que par là où on est entré. Autrement dit : on ne quitte la technique, quand c’est une technique de séparation, qu’en l’abandonnant, pas en la perfectionnant.

Le technicien Dédale a mis sa raison au service des passions du pouvoir politicien d’Ariane après l’avoir mise au service du pouvoir politicien de Pasiphaé. C’est à cause de cela qu’un autre politicien, plus puissant que les deux premiers, animé lui aussi par ses passions, enfermera le savant dans le Labyrinthe. Cette fois-ci, Dédale travaillera pour lui-même, et construira des ailes qui satisferont son désir de liberté tout en entraînant la mort de son fils, grisé par son nouveau pouvoir.

La trahison

L’homme est un animal désirant, sinon il n’inventerait rien. J’insiste ici : si on ne désirait pas, on n’inventerait rien. C’est parce qu’on veut quelque chose qu’on n’a pas qu’on imagine, pour l’obtenir, quelque chose qui n’existe pas. Or le désir peut être de deux ordres : certains de mes désirs me mènent vers les autres, et ne seront satisfaits qu’à condition d’être satisfaits avec eux, par eux, tandis que d’autres m’en éloignent, attendu que leur satisfaction ne peut avoir lieu qu’aux dépens des autres, contre eux, malgré eux. La question est de savoir si la technique sera mise au service de désirs dont la satisfaction nous rassemble (l’amour) ou des désirs dont la satisfaction nous divise (l’envie).

Le mythe d’Astérion commence par un adultère, c’est-à-dire la trahison de l’amour qu’une femme et un homme se sont promis l’un à l’autre. Puis c’est au tour de l’amour maternel d’être trahi, quand cette même femme fait enfermer son fils dans le Labyrinthe. Puis c’est à celui de l’amour fraternel, lorsque Ariane trahit son demi-frère pour aider Thésée à le tuer. Puis au tour de l’amour charnel, lorsque Thésée abandonne Ariane. Puis au tour de l’amour filial, lorsque Ariane vole le glaive de son père (un glaive offert par Héphaïstos pour son mariage avec Pasiphaé, symbole de ce premier amour trahi) et lorsque Thésée oublie de lever la voile de la bonne couleur et provoque la mort de son père. Enfin, une nouvelle trahison de l’amour fraternel aura lieu lorsque Phèdre, fille de Minos et Pasiphaé, sœur d’Ariane, d’Astérion et d’Androgée, épousera celui qui a abandonné Ariane à Naxos.

 L’amour c’est à-dire pour les Grecs le désir d’être ensemble sans se détruire, dans cette histoire — l’amour sous toutes ses formes : agapé, philiae, eros — est sans cesse trahi par des êtres qui obéissent à leurs pulsions envieuses, dont la satisfaction les divise et les enferme.

À bien y regarder, la technique est le vecteur de chacune de ces trahisons. Dans le mythe, elle est mise au service de désirs qui ne se satisfont qu’aux dépens des autres. Est-ce à dire qu’elle est mauvaise ? Bien entendu, non. Pardon pour ma trivialité, mais on aurait pu imaginer que Dédale donne à Pasiphaé non pas une vache mais un taureau en bois. De même, il aurait pu créer non pas le labyrinthe mais un dentier et des cornes en mousse qui auraient permis au jeune Astérion d’apprendre à vivre en société sans mordre ou encorner son prochain.

Le problème de la responsabilité

L’approche technocritique pose le problème de la responsabilité. Tous les mythes fondateurs la posent. Si on reprend Prométhée, rappelez-vous qu’il sera puni, l’aigle lui dévore le foie, il est une image éternellement vivante de la culpabilité du technicien, mais Hercule, qui représente l’homme fort — l’homme élevé au rang de dieu par sa force — va le délivrer, c’est-à-dire l’absoudre de sa responsabilité. Quant à Adam qui a mordu le fruit de l’arbre de la connaissance, lorsque Dieu l’interroge, tout de suite il rejette la faute sur Eve, qui la rejette à son tour sur le serpent : ils n’assument ni l’un ni l’autre.

Dans le mythe du minotaure, Pasiphaé n’assume pas son rôle de mère, Ariane s’enfuit avec Thésée plutôt que de faire face à ses parents, Thésée l’abandonne, puis il oublie de fixer la voile blanche. Le mythe nous montre des êtres qui ne répondent pas de leurs actes. Les seuls qui payent pour les actes des autres, ce sont les innocents grecs et Astérion qui sont tués dans le Labyrinthe, et Egée et Icare qui tombent tous les deux dans la mer.

À l’ère de l’IA, cette question de la responsabilité soulevée par le mythe du minotaure est passionnante.

  • Exemple Google et des résultats dits « organiques ».
  • Exemple des voitures autonomes.

Il est urgent de réguler l’activité de ces logiciels d’IA, et pour cela de déployer une approche technocritique qui permettra de créer une régulation réaliste et une chaîne de responsabilité claire en cas de manquement à cette régulation.

Victime ou bourreaux

Le mythe du minotaure nous révèle enfin que la technique mise au service des plaisirs de quelques uns, en plus de nous séparer, et de nous fermer les uns aux autres, finit par nous transformer soit en victime soit en bourreau.

Rappelons-le : on ne peut sortir du Labyrinthe que par la porte d’entrée. Astérion est dans un cul de sac, et c’est dans cette même voie sans issue que sont envoyés les jeunes Grecs. Dès lors, ces derniers n’auront pas d’autre choix que de se battre contre Astérion. Le Labyrinthe a beau être immense et compliqué, ils le rencontreront inévitablement. Que se passera-t-il ? Soit un Grec tuera Astérion, soit Astérion tuera les Grecs. Dans les deux cas, un innocent mourra parce qu’un innocent l’aura assassiné, et celui qui réussira à sortir du Labyrinthe, quand il repassera la porte d’entrée — quand il quittera le phénomène technique auquel il a pris part — ne sera plus innocent.

Alors que la technique aurait pu être mise au service de l’innocence, c’est-à-dire des plus faibles, de l’enfant innocent Astérion par exemple, elle est mise au service des forts, et les innocents deviennent victimes ou bourreaux. Dans le temps et l’espace pliés, non seulement les êtres humains ne sont plus libres, mais, en plus, ils ne sont plus innocents. C’est ce que Freiderich Junger (le frère de Ernst) nommait la « déprédation de la technique » qui est plus grande encore que la prédation parce qu’au lieu de seulement détruire les êtres qu’elle enrôle elle les vide de sens, les efface, les anéantit. Je pense à cela chaque fois que j’entends parler de cette « écoanxiété » connue par ceux qui finissent par avoir honte d’avoir recours à l’électricité, à sa voiture à essence ou au papier sous prétexte que la production de ces artefacts détruit les forêts, augmente la présence de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, et creuse les inégalités entre riches et pauvres. Certains ont même honte… d’avoir des enfants !

Conclusion : gouverner la technique pour libérer le minotaure

Le mythe du minotaure nous révèle que la technique, quand elle est mise au service du désir de quelques uns au détriment de l’intérêt général et que ceux-là refusent d’assumer leur responsabilité, aboutit à nous diviser, et à nous monter les uns contre les autres, victimes ou bourreaux.

Avec la figure de Dédale et la mort d’Icare, il met également en garde les savants contre la tentation de servir leurs propres intérêts : attention, vos fils pourraient en mourir. La technocratie, autrement dit, n’est pas mieux que l’aristocratie.

Finalement, il s’agit de trouver la juste place de l’ingénieur en société, afin que ceux-ci puissent servir l’intérêt du plus grand nombre plutôt que d’assouvir les passions tristes d’une élite. Pour cela : réguler, fixer des limites claires… Il s’agit également de réfléchir à l’éthique des ingénieurs et à leur responsabilité. Dans le cas où les limites seraient franchies, peuvent-ils être coupables, et dans ce cas seront-ils accusés de complicité, ou bien d’avoir eux-mêmes commis un crime ? Bien sûr, je ne répondrai pas à ces questions ici. Le mythe du minotaure se contente de les poser : il les muscle, il les déploie. L’époque de l’intelligence dite « artificielle » et des perspectives « transhumanistes » a beaucoup à apprendre d’Astérion.


[1] L’approche technocritique est difficile sinon impossible à concilier avec le matérialisme historique de Engels et Marx, d’après lesquels les moyens techniques (ou « infrastructure ») déterminent le culturel (ou « superstructure »).

[2] https://framablog.org/2010/05/22/code-is-law-lessig/

[3] https://www.erudit.org/fr/revues/sp/2016-sp063/1043906ar/resume/

[4] Il y a sur cela un livre de Pierre Michon qui vient de sortir : J’écris l’Iliade (février 2025), et qui raconte comment la vache de bois est faite et comment la saillie a lieu. Accrochez-vous.

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À moi l’idée qu’un aigle gris

Le pot de crème a basculé –
Un litre de lait enrichi,
Épais, moussu, presque jaune – et,
Devant mes pieds, les oeufs d’un nid

De paille et de viande séchée:
Le baldaquin d’un aigle gris.
Presque jaune.. un litre de lait
Acheté trois euros pour rien,

Quand j’y pense… (et j’y pense, hélas!)
À cet aigle on aura repris
L’idée que quelque chose est bien

À soi quand on est un rapace,
À moi l’idée qu’un aigle gris
Est plus à son malheur qu’au mien.

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Quelqu’un

La Souffrance ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
L’Abandon ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
La Tentation ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
Le Ressentiment ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
La Vengeance ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
Le Calcul ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
L’Envie ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.

La Vie ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
La Vérité ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
La Joie ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
La Charité ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
Le Pardon ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
La Paix ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
L’Éternité ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.

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Acédie

J’ai voulu exister où le remords infâme
D’avoir dénoué le lacet des traditions
Ne me poursuivrait pas; exister où Jésus
Ne pendrait pas au bois du prince des supplices;
Sans haine, sans souffrance, exister sans savoir
Que joie et vérité procèdent de ce feu
Obtenu en frottant la souffrance à la haine
Et en jetant leur fruit au réel, à sa paille;
Voulu tourner le dos bourgeoisement à l’âme,
À mon âme, à la possibilité de l’âme,
À tout ce qui est dur dans ce qui est léger
Et l’ombre sans quoi l’or ne resplendirait pas,
À midi…
J’ai voulu être à Dieu sans que Dieu vînt à moi.

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Vérifier

Si tu veux versifier il faudra vérifier:
Versifie, vérifie… La rime peu importe.
Tes vers ont-ils douze ou huit pieds?
En écrivant ouvre une porte.
Vérifie, insiste! Versifie, surtout ouvre:
Ouvre ce qui sans toi n’aurait le gout de rien.
Parmi les mots connus de tous, trouve les tiens
Et donne leur du rythme. Enchante! Appuie! Meurs! Ouvre!
Allez : ouvre… défais…

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Sur le célibat des prêtres (et sur l’Église en général)

Il n’est pas étonnant de lire des tombereaux d’articles destinés à critiquer les prêtres et les religieuses pour telle ou telle de ces raisons sur lesquelles je reviendrai. Il n’est pas étonnant non plus d’entendre autour de soi, y compris chez les catholiques, que l’Église a tort de faire ceci ou cela, et qu’on devrait plutôt laisser les prêtres se marier

Dans cet essai publié il y a quelques années et intitulé d’abord « De l’Église comme scandale » j’ai expliqué pourquoi ces critiques étaient inévitables, et pourquoi les prêtres doivent évidemment rester célibataires. Je le republie ici in extenso parce que depuis que nous avons un nouveau pape, j’entends dire n’importe quoi.

Évidemment, ce qu’il faut comprendre (pardon de le rappeler) c’est que certains catholiques dont je suis croient en Dieu, ils croient qu’il s’est incarné dans une mangeoire en Palestine, qu’il est mort cloué à une croix, ressuscité trois jours plus tard, qu’il est présent dans l’eucharistie, qu’il reviendra, que le Saint Esprit est seigneur, qu’il donne la vie, et que l’Église est sainte. Si vous ne croyez pas que quelqu’un de raisonnable puisse croire en tout cela, il est inutile de lire la suite.

Qu’est-ce que l’Église prétend être ?

L’Église prétend être l’âme du monde quand toutes les autres institutions veulent en être la raison et la force, le centre nerveux et le muscle, occupées à cela au point d’oublier qu’il puisse y avoir une âme en deçà de la force et un esprit précédant la raison. Négligeant la possibilité d’un esprit universel, ou le réduisant à des « droits de l’homme » qui n’ont rien d’un organisme vivant et ne peuvent donc pas être appelés « esprit » ou « âme », les nations, les organisations internationales, partis politiques, courants de pensée et autres institutions sociales veulent faire de la Raison le muscle du monde, et de la Force le centre nerveux de l’histoire.

L’Église au contraire prétend être l’âme du monde. Elle le prétendait dès le début de l’ère chrétienne, ainsi qu’en témoigne l’À Diognète écrit à la fin du deuxième siècle :

« Pour le dire simplement, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps et pourtant elle n’est pas du corps, comme les chrétiens habitent dans le monde mais ne sont pas du monde. Invisible, l’âme est retenue prisonnière dans un corps visible : ainsi les chrétiens, on voit bien qu’ils sont dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible. La chair déteste l’âme et lui fait la guerre, sans en avoir reçu de tort, parce qu’elle l’empêche de jouir des plaisirs : de même le monde déteste les chrétiens qui ne lui font aucun tort, parce qu’ils s’opposent à ses plaisirs. L’âme aime cette chair qui la déteste, et ses membres, comme les chrétiens aiment ceux qui les détestent. L’âme est enfermée dans le corps : c’est elle pourtant qui maintient le corps ; les chrétiens aussi sont détenus dans le monde comme en une prison, mais ce sont eux pourtant qui maintiennent le monde. Immortelle, l’âme habite une tente mortelle : ainsi les chrétiens campent dans le corruptible, en attendant l’incorruptibilité céleste. L’âme devient meilleure en se mortifiant par la faim et la soif : persécutés, les chrétiens de jour en jour se multiplient toujours plus. Si noble est le poste que Dieu leur a assigné, qu’il ne leur est pas permis de déserter. »[1]

 « L’âme du monde, non mais pour qui se prennent-ils ? » auront raison de demander ceux qui chercheraient de quoi être encore plus scandalisés par les chrétiens qu’ils ne le sont déjà. Dire que l’Église est l’âme du monde revient à prétendre qu’elle a été voulue et créée en même temps que lui, et qu’on ne pourra sauver l’un sans sauver l’autre. Plus exactement, cela revient à dire que le peuple Hébreux avant Jésus et l’Église après lui sont nécessaires au salut du monde, et que le salut de l’Église ne pourra avoir lieu sans le salut du monde.

Les rapports d’un corps et d’une âme ne peuvent être symétriques. L’un prend forcément le pas sur l’autre. Soit le corps asservit l’âme, et dans ce cas l’âme doit tout faire pour combler les désirs de la chair. Elle se met à son service. Elle séduira, trompera, et sera prête à se renier elle-même pourvu que le corps puisse connaître la « plénitude ». Soit l’âme assujettit le corps, et dans ce cas ce sont les désirs de la chair qui devront s’adapter à la volonté de l’âme. L’âme prendra des décisions, auxquelles le corps se conformera, quitte parfois à se renier lui-même, et à se mortifier pour mieux la grandir. Dans le premier cas, celui de l’asservissement, l’âme est esclave du corps, elle lui est soumise, elle n’est pas libre. Dans le deuxième, celui de l’assujettissement, le corps est sujet de l’âme, ce qui n’exclut pas la liberté : le sujet d’un royaume peut être libre si c’est la volonté du roi, à condition de respecter certaines des règles fixées par lui. Être libre autrement dit n’est « pas un prétexte pour céder à la chair » (Ga 5, 13).

Dire du monde qu’il a une âme, et prétendre être cette âme, c’est prétendre en assujettir le corps, non pas pour le réduire en esclavage, mais pour en faire un « sujet » d’autant plus libre que son « roi » l’aura voulu ainsi, et aura su fixer des limites à la liberté par lui octroyée. Prétendre assujettir le monde, voilà qui est scandaleux. Prétendre arraisonner et limiter les pulsions charnelles des individus, des groupes sociaux et des nations, voilà de quoi se faire des ennemis dans les salles de rédaction. Prétendre être non pas la Raison ou la Force, mais ce qui leur donne un sens, et plus précisément ce qui donne à la Force une raison d’être et à la Raison la force d’agir, voilà de quoi déchaîner contre soi la violence et la bêtise ! L’idée même de l’âme, d’ailleurs, est scandaleuse, dès lors qu’elle invite à renoncer au moins pour partie à ce que le corps commande, et à la jouissance immédiate dont il semble capable.

Qu’est-ce que l’Église prétend faire ?

Instaurer le renoncement dont je viens de parler à l’échelle du monde, et assujettir de la sorte la marche de l’Histoire à la vie de l’Église, voilà un projet pour le moins scandaleux. Mais comment l’Église s’y prend-elle au juste ?

Comment l’âme agit-elle sur le corps, quand ce corps est l’univers entier ?

L’Église est responsable des sacrements, qui font advenir la présence réelle de Jésus, c’est-à-dire du Dieu unique, un Dieu d’amour, fait homme entre les hommes après qu’une jeune juive de Judée y a consenti. Le Baptême prétend vous offrir une deuxième naissance. Il y aurait donc une naissance donnée à l’enfant par sa mère, et une naissance donnée par Dieu dans le Christ. N’est-ce pas scandaleux ? L’Eucharistie l’est sans doute davantage. L’Église prétend opérer l’acte de « transsubstantiation » par lequel le pain devient, en substance (la sub‑stance étant littéralement ce qui se tient en dessous) le corps de Jésus mort sur la Croix et ressuscité d’entre les morts. J’insiste car pour beaucoup ce n’est pas clair : les catholiques ne voient pas dans l’hostie un symbole mais réellement le corps du Christ ; c’est son corps, c’est sa chair qu’ils mangent. Scandaleux cannibalisme ! Un Dieu tout-puissant fait homme, né dans une mangeoire pour s’offrir aux êtres humains en nourriture trente-trois ans plus tard ! S’il est interdit par la loi de France de manger des êtres humains, alors les catholiques la transgressent tous les jours ; voilà qui devrait inquiéter les autorités.

Mais le sacrement le plus scandaleux est sans aucun doute celui de la Réconciliation, donnée par le prêtre dans le confessionnal. Celui-ci est tellement scandaleux que beaucoup de catholiques d’ailleurs, qui n’hésitent pourtant pas à communier au corps de Jésus, s’en dispensent volontiers. Un prêtre capable de remettre les péchés, c’est trop énorme, et c’est d’ailleurs parce que Jésus remettait les péchés que les Pharisiens lui ont voué une haine mortelle. Quel scandale ! Quelle illégalité ! Qui peut oser faire cela au nom de Dieu ? La loi exige que le criminel paie pour ses actes. Ni les Grecs ni les Romains ne connaissaient le pardon. Chez les Juifs, le pardon ne pouvait venir que de Dieu en personne. Donc il y a toujours eu quelque chose d’éminemment scandaleux dans le pardon. Regardez d’ailleurs autour de vous : au pardon nous avons tendance à préférer l’indispensable « je suis désolé » auquel l’offensé répondra en éludant la négation : « c’est pas grave ». Or, cela n’a rien à voir avec le pardon, qui est un acte de charité absolu : il s’agit en matière de morale de rendre richissime celui qui n’a plus rien. C’est exactement ce que le prêtre vous propose. Il ne vous propose pas comme le psychanalyste de chercher des causes ou d’apprendre à vivre avec votre faute. Il vous propose de vous laver de la souillure que le péché a fait sur votre âme. Et il vous le propose même si votre péché est un meurtre ou un viol : voilà qui est scandaleux, unique dans l’Histoire des hommes. Voilà de quoi être scandalisé !

En plus des sacrements, l’Église est le véhicule d’une Parole qui elle aussi a de quoi exaspérer. Les paraboles prônent une justice inéquitable. Qui n’a jamais été scandalisé par le veau gras du fils prodigue, ou par le salaire exorbitant des ouvriers de la onzième heure ? « C’est injuste » dit-on avec raison, seulement l’Église nous propose une vision des rapports humains qui est au-delà de la justice et de la raison, faite d’Amour pur, dans le même rayon que celui que Dieu pose sur nous à chaque instant. Quand on aime on ne compte pas, et Dieu aime infiniment. En apportant la Parole aux êtres humains, l’Église introduit dans leur Caverne le flambeau d’une lumière défiant l’intuition, et s’accordant avec ce qu’il y a en nous de plus mystérieux et inébranlable : l’appel à la sainteté.

L’Église ne porte pas les sacrements et la Parole uniquement à ses fidèles. Elle va partout. Elle est catholique, c’est-à-dire universelle. Elle refuse l’entre-soi. Elle va aux confins du monde. Elle prend patience. Elle est apostolique, prête à prendre tous les risques pour retrouver la brebis égarée ou isolée. Dieu nous aime tous. Nous sommes tous appelés. Il demande à l’Église, à la suite des apôtres, de tendre les bras à chacun et à chaque instant. Là encore, quel scandale ! Certains y voient du colonialisme ou de l’ingérence, ils ont raison : l’Amour veut tout coloniser. L’Amour est pour chacun. Il veut se mêler de tout, à tout, pour tout sauver.

À quoi les ecclésiastiques renoncent-ils ?

Je l’ai dit plus haut, si l’Église est l’âme du monde, elle doit l’assujettir et pour cela lui demander de renoncer à certaines choses. La renonciation est au cœur du mystère du libre-arbitre, de même qu’elle est au cœur du mystère de l’amour. Quand je dis « je t’aime » à quelqu’un, je sous-entends d’une part que ce que je ressens pour cette personne est tellement fort que je ne cèderai pas aux pulsions qui m’entraîneront vers d’autres, et d’autre part que je lui ferai confiance.

Abraham aimait tellement Dieu, et il avait tellement confiance en lui, qu’il était prêt à sacrifier son fils Isaac. Quel genre de folie est-ce là ? Qu’est-ce qui est plus scandaleux que cet homme prêt à sacrifier son fils par amour pour dieu (un scandale qui préfigure celui d’un Dieu qui sacrifiera son fils par amour pour les hommes) ? S’il lui avait fallu aller au bout, il aurait tué Isaac, et renoncé ce faisant à tout ce qu’il avait de plus cher en ce monde. Kierkegaard a écrit des pages magnifiques de vérité à propos de ce renoncement, de cette folie, de ce scandale. L’Église vit de cet amour. Elle vit de cette folie. Il ne faut jamais l’oublier.

Je ne peux pas m’empêcher de sourire chaque fois que j’entends une tablée (souvent ce sont des catholiques) dire qu’il faut en finir avec le célibat des prêtres, des moines et des religieuses. Quand cela arrive, je leur demande s’ils en ont parlé aux ecclésiastiques avant de décréter ce qui est bien ou non pour eux. Puis j’abonde dans leur sens, ils ont raison, et d’ailleurs les prêtres devraient avoir davantage de droits, ils devraient avoir des RTT, des horaires plus souples, moins denses, il leur faudrait une meilleure mutuelle, et un tarif adapté aux heures supplémentaires et au travail le dimanche. Merde quoi, c’est la moindre des choses ! La tablée conclut qu’à ce compte il y aurait beaucoup plus de prêtres, ce qui est sans doute vrai, mais invariablement je casse l’ambiance en ajoutant : « …et il n’y aurait peut-être plus d’Église ».

Le célibat des ecclésiastiques est tout aussi incompréhensible que le geste d’Abraham brandissant son couteau sur la gorge d’Isaac. Comme celui-ci, il est fondé sur un mystère de confiance et d’amour. Même catholique, on a du mal à accepter qu’un être humain puisse aimer Dieu à ce point. Comment les prêtres, les moines et les religieuses peuvent-ils s’abandonner jusque-là ? On leur a bourré le mou, c’est sûr… Ils n’ont pas compris ce qu’était la liberté. Et pourtant, quand on les voit, quand on leur parle, on n’a pas l’impression qu’ils ont été forcés. On n’a pas le sentiment qu’ils en souffrent. Certains en souffrent, sans doute (et ceux-là ne sont pas obligés de rester religieux), mais les autres ? Si vous avez un doute, allez interroger des religieux, et vous verrez qu’à leurs yeux la chasteté tient davantage de l’exercice de la liberté que de l’emprisonnement. Mais alors pourquoi ? Qu’est-ce qui peut justifier qu’une femme renonce au plaisir et à la maternité pour prendre le voile et se cloîtrer avec d’autres religieuses contemplatives ? À quoi sert de prier toute une vie pour rendre grâce à Dieu, le remercier, et lui demander d’aider les autres êtres humains à trouver le chemin de l’Amour et de la Paix ? Qu’est-ce sinon une vie scandaleusement gâchée ?

Reprenons ce que nous avons dit plus haut : l’Église est l’âme du monde. Les ecclésiastiques sont l’âme du monde. Et une âme, par définition, ne peut être un corps. Elle gouverne le corps ou elle est asservie par lui, mais elle n’est pas lui. Les ecclésiastiques doivent donc renoncer à participer du corps du monde pour mieux participer à son âme, et cela pour la simple raison qu’on ne peut pas être totalement de l’âme si l’on est tant soit peu du corps, ce qui reviendrait à dire que l’âme et le corps sont la même chose, ou bien que l’âme n’existe pas.

Parce qu’ils acceptent ce renoncement, les ecclésiastiques peuvent recevoir le sacrement de l’ordination, c’est-à-dire prendre part à l’âme du monde, et proposer à leurs frères humains de réconcilier leurs corps avec leurs âmes en opérant pour eux les sacrements du baptême, de la confirmation, de la confession, de l’eucharistie et l’onction des malades.

À chaque fois qu’un être humain accepte de renoncer à la chair pour recevoir le sacrement de l’ordre, c’est un miracle. Et ce miracle ne peut être balayé d’un revers de la main par ces laïques qui prétendent du haut de leur laïcité que si on laissait les prêtres et les religieuses se marier ou copuler, il y en aurait davantage, et qu’il s’agirait d’une « bonne solution ».

Il existe un deuxième renoncement nécessaire au sacrement de l’ordre, et tout aussi scandaleux à mon avis, c’est le renoncement à exercer un pouvoir politique direct. Car même si les ecclésiastiques ne se gênent pas pour exprimer leurs opinions, ils ne sont pas censés ordonner à leurs fidèles de procéder à telle ou telle action. C’est un pouvoir dont ils pourraient pourtant user aisément, et dont ils ont usé pendant des siècles avant de décider d’y renoncer. Ce renoncement est jugé scandaleux aussi bien par les anticléricaux que par les catholiques. Ces derniers sont très nombreux par exemple à ne pas comprendre pourquoi le pape n’ordonne pas aux Africains porteurs du VIH de mettre des préservatifs pour éviter la propagation du SIDA. D’autres voudraient qu’il ordonne à ses fidèles de voter contre certaines lois. Et d’autres reprochent à l’Église de ne pas prendre les armes pour combattre tel ou tel pouvoir jugé dictatorial, haineux et assassin.

Avant de hâter son jugement, il faut imaginer à quel point il doit être tentant pour un pape, un cardinal, un évêque, un prêtre, un moine ou une religieuse de donner des ordres aux fidèles. C’est une tentation contre laquelle Jésus lui-même a lutté au désert. Cependant, l’âme doit nécessairement renoncer à exercer un tel pouvoir sur le corps, car dans ce cas elle l’asservirait au lieu de l’assujettir. Le monde autrement dit doit rester libre pour que l’Église puisse le mener librement vers Dieu. Et c’est parce que l’Église n’ordonne rien qu’elle peut tout pardonner. D’ailleurs à l’époque où elle donnait des ordres, elle prononçait des excommunications, ce qui revenait à fermer la porte du sacrement de réconciliation. L’un n’allait pas sans l’autre. Aujourd’hui, parce que l’Église renonce à donner des ordres, la porte reste ouverte, et l’Église, tout en prônant la Charité et en défendant la Vie, peut garantir à chaque être humain qu’il pourra être pardonné à chaque instant, y compris si comme Saint Paul il a d’abord commencé par la persécuter.

A quoi ne renoncent-ils pas ?

De même que les ecclésiastiques pourraient être tentés de ne pas renoncer à la chair ou au pouvoir politique, de même ils pourraient être tentés de renoncer à certaines choses alors même que ce renoncement n’est pas nécessaire, et qu’il risquerait d’être contre-productif. Le renoncement peut en effet être un chemin des plus confortables, celui du serviteur qui enfouit dans la terre le talent d’or que lui a remis le maître, de sorte qu’il pourra ensuite le lui rendre sans avoir risqué de le perdre mais sans l’avoir fait fructifier.  Je vois au moins deux renoncements qui pourraient tenter l’Église, mais auxquels elle a raison de s’être refusée, et ce même si son refus, dans les deux cas, est jugé scandaleux par bon nombre d’anticléricaux et de catholiques.

D’abord, la raison. L’Église aurait pu, concernée comme elle l’était par l’ordre spirituel, renoncer à comprendre le monde qui l’entourait, ses lois physiques, le mouvement des astres, les réactions chimiques, la géologie, de même qu’elle aurait pu renoncer à l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, le droit ou l’économie, sous prétexte que ces disciplines étaient « trop humaines ». Au contraire, elle a pleinement embrassé la raison. Il suffit de voir ce que la science des hommes doit aux catholiques. Mendel, le père fondateur de la génétique, était un moine. Pasteur avait, de son propre aveu, « la foi du paysan breton ». Darwin était également, n’en déplaise à certains, un catholique convaincu. L’Église n’a pas renoncé à la science, pas plus que ses fidèles, quand ils étaient scientifiques, n’ont vu une opposition entre la science et la foi. Je sais bien qu’il y a eu des errances, et beaucoup d’erreurs, beaucoup d’oppositions qui au lieu de créer l’union entre l’âme et le corps du monde les divisaient, et qui trop souvent confondaient la science, qui veut comprendre le monde, et qui peut donner à contempler l’œuvre de Dieu, et la technologie, dont Romain Gary avait raison de dire qu’elle est « le trou du cul de la science », et dont les instruments bien trop souvent, même quand ce n’est pas leur vocation première, permettent au corps d’asservir l’âme.

L’Église n’a pas non plus renoncé à la beauté. On aurait pu croire pourtant que la beauté était une menace, un appel du corps, un piège pour mieux asservir l’âme. On aurait pu croire qu’elle était là pour armer les désirs du ventre. C’est ce que croient certains protestants. L’Église catholique y a vu au contraire une invitation à contempler la grandeur de Dieu et une incitation pour le corps à s’assujettir librement à la prééminence de l’âme. En outre, elle a trouvé dans l’art la preuve que Dieu avait fait l’homme a son image, en considérant que l’art était une forme de louange. Le pape est élu sous le plafond de la Chapelle Sixtine, ne l’oublions jamais. Quelle folie scandaleuse que tous ces tableaux, toutes ces églises, toute cette musique, toute cette poésie ! Tant de beauté ! L’artiste sent en lui l’appel vertical de l’Amour et y répond par le miracle de la beauté. Tandis que l’ecclésiastique a choisi l’abandon du corps pour participer de l’âme, l’artiste choisit de l’investir totalement, au point de participer à l’âme. Lui aussi, d’une certaine façon, est un ecclésiastique. C’est comme si Dieu avait mis la beauté dans le monde pour récupérer des artistes qui sans elle auraient été perdus. Par elle, il les appelle. La beauté est une invitation. L’Église en fut commanditaire. L’instigatrice. Elle veut la beauté, parce que le beau conduit au bien et au vrai, c’est-à-dire à Dieu. Il suffit de constater ce qu’est devenue l’architecture sans l’Église, la littérature sans l’appel du Dieu de miséricorde, et la musique depuis qu’elle a divorcé avec l’idée d’une harmonie divine, pour être convaincu que s’il est un art séculier il n’en existe aucun qui tienne.

L’ampleur de l’échec

L’Église a échoué sur tous les points cités ci-avant. De Saint Pierre brandissant l’épée pour couper l’oreille du serviteur de Caïphe, et reniant trois fois Jésus avant que le coq chante une deuxième fois, jusqu’aux pédophiles d’aujourd’hui, aux abuseurs de toutes les époques et de tous les pays, en passant par l’inquisition, les tortionnaires, l’évêque Cauchon, les curés avides de pouvoir, donneurs d’ordre, distributeurs d’indulgences, les sadiques, les masochistes, les délirants… l’Église a failli, et ce fut un scandale à chaque fois, un scandale atroce ! Elle faillira encore, et chaque fois ce sera un crachat au visage de la Vierge Marie. L’âme est faillible. Elle renie. Elle s’écarte. Elle abuse de son pouvoir sur le corps. La détresse du père de famille qui frappe ses enfants est comparable à la détresse de l’Église lorsqu’un de ses représentants fait en son nom du mal à un autre être humain. La voilà divisée contre elle-même, elle qui était censée être une et catholique. La voilà apostate, celle-là qui fut apostolique. Il n’y aura jamais de mot assez dur pour dire ce scandale. Et aucune décision de justice, ni aucune décision interne à l’Église, n’effacera jamais ce scandale, qui est pour ainsi dire le revers de tous les autres, et qui empêche la sainteté d’advenir et le monde d’être réconcilié avec lui-même.

Ce scandale, hélas, est nécessaire, parce que si l’âme du monde est humaine, alors elle est nécessairement faillible. Mais Pierre avant de renier était déjà pardonné, et Dieu aimera son Église malgré tout. Il lui pardonnera tout le mal qu’elle a fait, et Son pardon sera plus scandaleux encore que le mal qui aura été fait en Son nom. Dieu sait de toute éternité que parmi ceux qui lui auront fait du mal, personne ne lui en aura fait autant que les ecclésiastiques qui se seront retournés contre lui et ses enfants. C’est aussi cela le mystère de son amour et de sa miséricorde. Ce qui différencie Pierre de Judas, ce sont les larmes de Pierre, parce que Pierre croit à la miséricorde divine tandis que Judas se croit impardonnable, c’est-à-dire qu’il croit que l’amour de Dieu a une limite ; et il croit être exclu de l’amour de Celui qui lui a donné la vie : il y croit au point de se donner la mort. Pierre au contraire, et l’Église avec lui, savent que l’amour de Dieu est sans limite ; c’est pourquoi ils choisissent la vie, même après les pires épreuves. Leur reniement, qui est la part d’ombre de la renonciation que j’évoquais plus haut, participe de ce mystère d’un amour infini, car « où croît le péril croît aussi ce qui sauve », c’est-à-dire dans l’Église.

« S’il m’arrive de mettre en cause l’Église, ce n’est pas dans le ridicule dessein de contribuer à la réformer. Je ne crois pas l’Église capable de se réformer humainement, du moins dans le sens où l’entendaient Luther et Lamennais. Je ne la souhaite pas parfaite, elle est vivante. Pareille au plus humble, au plus dénué de ses fils, elle va clopin-clopant de ce monde à l’autre monde ; elle commet des fautes, elle les expie, et qui veut bien détourner un moment les yeux de ses pompes l’entend prier et sangloter avec nous dans les ténèbres. Dès lors, pourquoi la mettre en cause, dira-t-on ? Mais, parce qu’elle est toujours en cause. C’est d’elle que je tiens tout, rien ne peut m’atteindre que par elle. Le scandale qui me vient d’elle m’a blessé au vif de l’âme, à la racine même de l’espérance. Ou plutôt, il n’est d’autre scandale que celui qu’elle donne au monde. » (Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune)

La sainteté de l’Église n’est pas surhumaine. C’est ce qu’il y a d’ailleurs de proprement miraculeux dans la sainteté : elle est faite par les hommes, pour eux, elle est humaine. Le corps humain, pourtant, a soif de puissance. Il ne veut pas être assujetti. Il cherchera toujours à asservir l’âme dont il est supposé être le sujet.  C’est lui qui se venge quand un prêtre commet un meurtre charnel et spirituel. De même, une partie de l’âme humaine voudrait être asservie. Elle demande au corps de l’asservir, et c’est cette même partie qui cherchera à asservir d’autres âmes et d’autres corps aussitôt qu’on lui en donnera l’occasion. Mais la sainteté existe. C’est scandaleux, c’est miraculeux, mais la sainteté existe, et l’Église est sainte même si elle ne l’est ni parfaitement ni une fois pour toutes. La conversion est un miracle renégocié à chaque instant. L’Église aussi est appelée. Les ecclésiastiques aussi devront être sauvés.

Scandaleuse nécessité

Je voudrais finir ces quelques lignes en rappelant à quel point l’Église est nécessaire. Aucun État en ce monde ne peut se passer d’elle. Les chrétiens prennent en charge des millions de tâches, sans aucune espérance de rétribution financière ou symbolique. Ils ne le font même pas pour gagner le Paradis. Ils le font par pure charité, en silence bien souvent, et partout sur Terre. Fidèles aux préceptes de François d’Assise, ils cherchent à préserver l’environnement. Alors oui on entend parler de ceux qui ont failli, de ceux qui ont abusé de leur pouvoir, mais les autres, les centaines de millions d’autres, aident les pauvres, sauvent des enfants, confessent, marient, enterrent, réconcilient, protègent. Ils portent la Parole. Ils traduisent les Paraboles. Ils prient pour la Paix et l’Amour. Ils prient aussi pour remercier Dieu d’avoir créé le monde, le Christ d’avoir donné sa vie et le Saint Esprit de nous aider à faire fructifier les dons de Dieu et du Christ. L’Église est le garant — un garant faillible certes, mais le seul possible — de cette fructification.


[1] Fédou, M. (2013). Modes de vie et figures de l’existence chrétienne de la fin du Ier siècle au début du IIe siècle. Recherches de Science Religieuse, 4(4), 529-548.

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L’inspecteur des impôts

Hier mon oncle et un inspecteur des impôts
Flottaient dans mon rêve. Mon oncle avait maigri,
L’inspecteur l’inquiétait : ses dents de fer mordaient
Du papillon fiscal l’aile administrative,
Titillant une peur génétique, dorée,
Et distillant l’alcool d’un fruit honni des fleurs.
Mon oncle est mort, enfin. L’inspecteur des impôts
(Limace infecte: formulaire sans objet)
Rampait sur le bureau où j’écris mes poèmes
— sur le bureau, rampait…

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Tout ce qu’il veut, il le fait (Ps 135:6)

“Tout ce que Dieu veut, il le fait.” (Ps 135:6). A-t-on vraiment compris cette phrase ? Les croyants croient-ils vraiment en cette phrase?

Quand un événement a eu lieu, il a eu lieu, les philosophes sont d’accord là-dessus, de même qu’ils s’entendent pour dire que l’on ne peut pas faire que quelque chose qui est n’ait pas été. L’être n’est pas le non-être : même les croyants finissent par se rendre à cette évidence. Leur foi ne la négocie pas, comme si la foi était bâtie sur cette axiomatique immuable de l’être et du temps (1/ rien ne peut être et ne pas être, 2/ rien ne peut avoir lieu et ne pas avoir lieu). Ils demandent à Dieu de les pardonner, mais ils ne Lui demandent pas d’effacer leur action. Croient-ils que le pouvoir de Dieu est limité? Croient-ils que Dieu ne peut pas faire qu’un événement qui a eu lieu n’ait pas eu lieu? Que quelque chose qui a été n’ait pas été? Serait-ce à dire que Dieu ne fait pas ce qu’il veut?

Si Dieu fait ce qu’il veut, il fait ce qu’il veut. S’il veut naître dans une mangeoire en Palestine, il le fait. S’il veut mourir, il le fait, s’il veut ressusciter d’entre les morts il le fait, s’il veut se transformer en pain il le fait, s’il veut créer des dinosaures il le fait, s’il veut ne rien vouloir il le fait, s’il veut recomposer à l’infini il le fait, s’il veut créer un monde qui n’est pas le meilleur possible, il le fait, s’il veut abroger la gravité, le temps, l’espace, les lois de Newton, le principe d’inertie… il le fait. Il pourra donner tort aux géomètres et à la géométrie elle-même. Il pourra aussi donner tort à ceux qui auront donné tort aux géomètres et à la géométrie. Il peut même donner tort à Gödel. Tout ce qu’il veut, il le fait.

“Et l’amour dans tout ça… ?” La seule axiomatique immuable c’est l’amour — l’amour est la seule nécessité — pourquoi ? Pourquoi Dieu, s’il le veut, ne pourrait-il pas contrevenir à l’amour comme au reste? La réponse à cette question est aussi simple que désarmante : Dieu ne peut pas vouloir autre chose que l’amour, parce que la volonté de Dieu c’est l’amour. Dire “Dieu veut” revient à dire “Dieu aime”. Tout ce que Dieu aime, il le fait. Tout ce que Dieu fait, il le fait par amour, c’est-à-dire qu’il le fait parce qu’il le veut.

Lorsque Saint Augustin nous dit “aime et fais ce que tu veux”, il nous demande d’accorder notre volonté à celle de Dieu, c’est-à-dire de transformer notre volonté-désir, en volonté-amour. Sans cela pas de liberté. Celui qui aime est à l’image de Dieu : il peut faire tout ce qu’il veut dès lors que sa volonté est accordée à celle de Dieu, et parce que “tout ce que Dieu veut, il le fait.” C’est cela être libre.

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Les émissions, magazines, etc. littéraires (pouah!) parlent presque toujours de ce qui dans la littérature n’est pas la littérature. “Vous avez écrit à propos de la guerre civile au Cambodge, pouvez-vous nous parler de cette guerre ? Que s’est-il passé ? Et le Cambodge : c’est comment ?”

Quand ils ne devraient s’intéresser qu’aux mots, au rythme, à la scansion, à la grille des phonogrammes, au squelette, à la porosité des os, aux chairs, aux muqueuses, à l’ambiance, à la lumière, bref, au texte, à la peau, aux organes, à leur texture saignante… les journalistes (re-pouah!) et les profs (re-re-pouah!) ne s’intéressent qu’au prétexte. Et si on les contraint à enfin baisser les yeux sur la phrase, voilà des : “style éblouissant”, “flamboyant” ou alors “une écriture au cordeau”, etc. S’ils avaient vécu à la Renaissance, ils auraient demandé à Michel Ange, Léonard, Raphaël, etc. : que pensez-vous de l’Annonciation ? Pouvez-vous nous parler de l’évangile de Saint Luc ? Pouvez-vous nous raconter l’histoire de l’ange ? Quand il aurait fallu leur demander : “pourquoi ce rouge et ce bleu pour Marie ? Pourquoi la colonne ? Comment avez-vous construit la perspective ? Pourquoi trois arches ici et deux là ? Pourquoi cet usage de la feuille d’or ? Pourquoi cette posture de l’ange ? Pourquoi ce marbre ? Comment ? Pourquoi là-bas, cette fontaine ? Quel liant ? Quels pigments ?”

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René Char — Recherche de la base et du sommet (1971)

Pourquoi me soucierais-je de l’histoire, vieille dame jadis blanche, maintenant flambante, énorme sous la lentille de notre siècle biseauté? Elle nous gâche l’existence avec ses précieux voiles de deuil, ses passes magnétiques, ses dilatations, ses revers mensongers, ses folâtreries.

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Sylvia Plath — La cloche de verre (1963)

“J’ai regardé autour de moi les rangées de petites têtes extasiées, elles avaient toutes la même lueur sur le visage et les mêmes ténèbres derrière. À les voir, ce n’était rien qu’un troupeau d’abrutis.”

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