André Lavacourt — Les Français de la décadence (1960)

Est-ce bien dans l’univers américain que nos idées de justice, d’égalité et de sage organisation du monde ont le plus de chance de se développer ? Il faudrait tout de même dire un jour aux Français que les Russes intelligents et farcis de notre culture ne sont pas forcément des ennemis éternels. (…) Pour l’instant, les Français ne se rendent compte de rien. Ils sont “pour la Russie” ou “pour l’Amérique”, mais ils vont découvrir, avec la première menace de guerre, la folie qu’ils ont faite en liant leur sort à celui d’un maître sans scrupules. Washington n’a pas respecté ses engagements quand l’ennemi de la France c’était ce douteux monde arabe qui n’est que cruauté, sottise et mauvaise foi. Qui peut croire que le goût de l’honneur lui reviendra quand il s’agira d’un ennemi invincible? Alors les Français vont s’affoler de leurs rampes de lancement et de tout ce bazar militaire qu’ils entretiennent sur leur sol. Hélas! il ne s’agira pas comme en 40 de courir sur les grandes routes. Pendant que l’Amérique négociera la paix, les Russes sont tout à fait capables de supprimer les Français et d’installer la mer là où était la France! Mais pourquoi, diable! ne s’en doutent-ils pas dès maintenant?

Posted in Les autres | Leave a comment

André Gide

“En art, il n’y a pas de problème dont l’œuvre d’art ne soit, à elle seule, une suffisante solution.”

(Citation trouvée dans Les Français de la décadence, André Lavacourt – 1960, p. 72)

Posted in Les autres | Leave a comment

Jean Giraudoux — La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935)

CASSANDRE: “Moi, je suis comme un aveugle qui va à tâtons. Mais c’est au milieu de la vérité que je suis aveugle. Eux tous voient, et ils voient le mensonge. Je tâte la vérité.”

Posted in Les autres | Leave a comment

Louis Calaferte — L’homme vivant (1994)

Sans l’idée de Dieu — voilà les vieillards et les morts que nous sommes.
Sans l’idée de Dieu — voilà le monde de vieillards et de morts dans lequel nous végétons.
Sans l’idée de Dieu — voilà notre inutilité.
Sans l’idée de Dieu — voilà notre impuissance.
Sans l’idée de Dieu — voilà notre angoisse.
Sans l’idée de Dieu — voilà rien.
Des anecdotes intellectuelles.
Des semblants d’aventures.
Des pauvretés.
Des ratages.
Des sociétés crispées et mauvaises.
Des accumulations d’erreurs.
Des renoncements à l’exaltation d’être.
Des négations de soi.
Rien qui ait consistance ni durée.
Sans l’idée de Dieu — l’irréparable expulsion.
L’irréparable solitude.

N’ajoutez pas votre insensibilité à cette solitude qu’est le monde.

Posted in Les autres | Leave a comment

Dominique de Roux — La mort de L.-F. Céline (1966)

“La parole littéraire n’a plus de sens. Écrire, et plus encore écrire en français, semble être la projection de quelque déchéance, d’un total échec de soi-même. Seul Hölderlin, enfermé dans la Tour Jaune, rythmant d’une baguette ses hymnes à la Madone, à la Mémoire, à l’Automne éternel parvient encore à s’y maintenir contre tous les courants souterrains, contre la mort. Mais lui, déjà à la veille de son départ de Bordeaux, il était secrètement du Logos. À nous, il nous reste à lire, une fois par mois, un vers de Hölderlin, devenu, à la fin de tout, le symbole héraldique de la littérature en soi.

En l’absence de toute littérature qui devienne le destin mondial, notre marche s’effectue, désormais, de jour, de nuit, entre chien et loup, sur les termitières des mots déchus, répudiés par l’être.”

Posted in Les autres | Leave a comment

Marc-Edouard Nabe — Lucette (1995)

“Céline, c’est la mer. Il “pense” comme un océan. Il vit par vagues. Il écrit par lames. Il bouillonne, roule, mousse, éclabousse et noie tout. Céline, c’est la mer. C’est la mer avec son flux fou de flots fous, c’est la mer avec ses écumes de sang vert et ses baves de sperme d’or. C’est la mer qui morve mille niagaras par page, c’est la mer qui vomit du blanc sur le bleu de Dieu, c’est la mer qui éjacule de la rage à chaque fois qu’elle jouit dans le ventre de la nuit. Céline, c’est la mer des saccades de l’amour qui paye en liquide son désir de haïr. Céline, c’est la mer profonde et bruyante, symphonisante, chuchotrice. C’est la mer où gémissent et rigolent tous les animaux du Néant. Céline, c’est la mer du large, du long et du travers. C’est la mer des soupirs après les cris, à la crête des plaintes, aux courants des secrets d’abysses, c’est la mer. Céline, c’est la mer du fond des choses et de la surface des êtres à la surface des choses au fond. C’est la mer qui se noie dans un verre d’eau, c’est celle que les naufragés boivent cul sec, une sardine dans chaque narine. Céline, c’est la mer où chaque coquillage a la vague à l’âme, c’est la mer en un mot et trois poissons de suspension, c’est la mer d’exclamation qui se prend le point dans les algues de l’émotion, c’est la mer où chaque virgule sort de l’eau pour prendre votre respiration…”

Posted in Les autres | Leave a comment

Chacun son tour

Hosanna le sang et la cendre,
Gloire au feu, mort au Temps !
Amour, il te faudra descendre
Derrière moi. J’attends.

Posted in Poésie | Leave a comment

Ceci n’est pas du théâtre

Ceci n’est pas du théâtre. Ceci n’est pas un roman écrit sous forme de théâtre. Ceci n’est pas non plus du théâtre dans le théâtre. Ceci n’est pas un spectacle dans un fauteuil. Ceci n’est pas un spectacle. Les fauteuils on les a vendus, les théâtres subventionnés. La catharsis tant pis. Ceci n’est même pas un poème, et ceci n’est pas un de ces essais à la con qui fleurissent partout où il y a encore des phrases à vendre. Les profs peuvent passer leur chemin. Les lecteurs de romans n’auront qu’à retourner barboter dans leurs jarres à cornichons. Les essayistes devraient voyager et se taire. Les poètes… quels poètes ? Quant aux comédiens, eux aussi détestables, qu’ils aillent se faire foutre, et le ministère avec. Les comédiens de toute façon sont les valets du ministère, et les profs sont des valets de valets. Et les ministres écrivent des romans et s’abonnent au théâtre !

Les metteurs en scène trouveront leurs râteliers ailleurs. Ceci n’a pas été écrit pour eux. Ceci n’a pas non plus été écrit pour le public. Surtout pas. Le public depuis presque un siècle sert de chiottes au ministère. Les valets les nettoient à fond, soucieux de plaire à leurs patrons, mais les valets des valets passent derrière et re-salopent tout. À l’entrée, les romanciers et les essayistes font le guet, ainsi que les libraires scatophiles. Dame-pipi s’appelle Amélie Nothomb.

Ceci est un tract. Tout peut encore changer. Il suffira d’en distribuer à ceux qui ne sont ni comédiens, ni metteurs en scène, ni profs, ni ministres, ni romanciers, ni spectateurs, ni essayistes, ni libraires, ni lecteurs — les enfants abstenez-vous, idem les journalistes, misérables journalistes… On ne sauvera rien, à part peut-être l’essentiel, et au pire on aura rigolé.

Posted in Fragments | Leave a comment

Josué 4:18

“Une source jaillira de la maison du Seigneur et arrosera le ravin des Acacias.”

Posted in Trésors évangéliques | Leave a comment

Quatrevent (chute – prologue)

Lorsque Sybille Saint-John passera de ce monde au Père, on célèbrera une messe à la chapelle de l’Inhumain — si je décide de décrire la cérémonie cela pourra faire un assez beau morceau — puis Noël Champoussin gravera « Sybille Saint-John » au-dessous de « Pantocrator Saint-John », on soulèvera une dernière fois la dalle, on déposera le cercueil sur les cinq autres et au moment de reposer la dalle de granit bleu les personnes présentes auront une impression à la fois sinistre et risible — ah les bourgeois quand ils enterrent quelqu’un, comme ils tremblent ! ah comme ils sont tremblants et prévisibles !  — puis Sybille Saint-John gagnera la Jérusalem céleste où, paraît-il, des néfliers garnis de perruches poussent au milieu des salles à manger, et plus personne n’ouvrira le granit du Temps ni ne voudra comprendre la signification de ce petit signe étrange gravé sur le tombeau et tatoué depuis l’aube du monde sous mes paupières de poète.

Posted in Fragments, Notes | 1 Comment

Poème pour tout bloquer

La France ce matin a au ventre des nœuds, des fourmis dans les jambes,
Son foie démange, son bâton est rompu, elle n’a ni faim ni soif
(Trente millions de fourmis abruties et vociférantes),
De serments acquittée, mauve…
Les pertes s’accumulent, les orteils ont pourri,
Le souffle au cœur républicain glougloute,
Les lèvres ecclésiales ont été fendues,
Deux poches à merde pendent d’où était tiré le lait de la patrie,
Dans sa bouche est tressé le barbelé-machine
Et dans son nez le foin infécond des remèdes,
Les traités s’entortillent : Europe, débat public, concertation (mon cul !)
Elle parle, au moins… Disons qu’elle veut parler
Et bloquer devant elle le bulldozer inique, son algorithme, son hélice à viscères,
Et avec lui le métropolitain des circonstances: bloquer tout, enfin –
Aux événements: muselière ! À la démocratie: bandeau!
Aux chiennes, aux chiens des conjonctures, péripéties infranchissables,
À l’administration sans âme, aux cales, à l’évier commun, à la justice moins les miracles, aux preuves quand elles manquent, à l’hôpital omniprésent…
Coudre son joug une fois pour toutes! Attacher à nos chairs la corde de sa joie!
“Mort au Temps, crie-t-elle, mors au Feu!
Les récoltes tant pis… L’école il faudra…”

Posted in Fragments, Poésie | Leave a comment

Luc 6:6

“Il y avait là un homme dont la main droite était desséchée.”

Posted in Trésors évangéliques | Leave a comment

La légende de la Grande Chancelière

Organisé par le frère Thomas Véricel, le séminaire « Foi & Littérature » réunissait une fois par mois une quarantaine de personnes. Cela avait lieu de 14h à 17h30 dans la salle Dumont de la bibliothèque du Saulchoir, au 43 bis rue de la Glacière, dans le treizième arrondissement. Les catholiques pratiquants y étaient minoritaires (y avait-il encore un endroit en France, sinon à la messe, où ils n’étaient pas minoritaires ?). Les échanges, vifs, pour ne pas dire discourtois, laissaient en général entrapercevoir un point de rupture au-delà duquel les définitions contradictoires données à des termes identiques se contredisaient au point de transformer le langage en une chose piquante et insaisissable, revenue à l’état sauvage. Tout le monde l’avait compris : l’enjeu de « Foi & Littérature » n’était pas seulement littéraire. En commentant les Cinq Grandes Odes ou en essayant déjouer le rubik’s cube dissimulé par ce renard de Shakespeare entre les lignes de ses sonnets, les participants au séminaire cherchaient une issue à un monde dont les plaies refusaient de cicatriser. Il s’agissait de rompre des coutures encore fraîches (les historiens disaient « post-modernité ») afin d’accéder au squelette (les profs disaient « ontologie ») et de réparer en profondeur (les hégéliens disaient « synthèse »).

[« Quels gros blaireaux les hégéliens » murmurait Samuel Tourlac à l’oreille de son ami Corentin Portedor chaque fois qu’un hégélien prenait la parole.]

Corentin Portedor venait à Paris exprès pour assister à ce séminaire. Il quittait la ville où s’abritait son âme de poète dans le sacrement de mariage, et où il se faisait chier à mort. La trousse de toilette rouge n’avait pas encore avalé l’univers dans sa gueule d’ombre. Les deux capotes usagées ne scintillaient pas dans le néant. Corentin embrassait ses enfants Ezra et Ariane — Lou n’était pas née, Ezra n’avait pas fait sa première crise de somnambulisme (« Je cherche quelqu’un… Je cherche quelqu’un… »). Dans les paillettes du point du jour, le poète remontait la rue Riquet jusqu’à la Gare Matabiau. Son cœur battait entre ses mains. Des phrases longues et souples lui traversaient la tête (des vers… des vers de terre...). Il fallait sauver le monde. Bah ouais, carrément. Ou bien le vingt-unième siècle mourrait avalé par les smartphones et les salles de fitness.

Outre Corentin Portedor, on comptait au rang des habitués du séminaire « Foi & Littérature » le sosie claudélien de Xavier Niel : François Grenier, producteur d’une émission sur France Culture, ainsi que Blaise Parent, le patron bêtassou du Club des écrivains, l’inénarrable Samuel Tourlac, l’anarchiste Max Saïd que tout le monde appelait « Max » et dont Corentin par conséquent ne pouvait pas savoir qu’il était le frère du photographe Abel Saïd. Il y avait aussi une directrice d’agence de communication, une radiologue marcioniste, un expert « hygiène & sécurité » à l’aéroport d’Orly et une data analyst obèse auxquels se mêlaient des inconnus, simples curieux ou intellectuels étrangers de passage à Paris. Même si les conversations variaient de motif, leur substance était souvent la même — en gros il s’agissait de savoir si la littérature pouvait ou non être une action de grâce — au point que le frère Thomas avait plusieurs fois pensé à mettre un terme à l’expérience.

Le séminaire dura trois ans et même si toutes les séances eurent leur intérêt une seule resta dans les mémoires. Le sujet de ce jour-là était « La Vierge Marie dans la littérature ». Un homme se présenta dix minutes avant le lancement des hostilités, qu’on n’avait encore jamais vu. Une longue barbe noire et un béret à la Che Guevara lui mangeaient le visage. Autre étrangeté : l’homme disposa devant lui deux boîtes remplies de wraps dégoulinants de mayonnaise. Le frère Thomas, d’abord, n’y fit pas attention, et personne d’autre n’osa signaler à l’homme qu’il était interdit d’apporter de la nourriture dans la salle Dumont. Ce fut François Grenier avec son gros pif et sa coiffure de cocker breton qui prit la parole le premier, en expliquant pourquoi chez son cher Claudel la Vierge Marie était moins une « mère » qu’une « vierge aux outrages ». Un professeur de Paris-IV évoqua ensuite les mystiques du Grand Siècle. Puis il fut question de la tétralogie de Durtal, de La Cathédrale de Huysmans, du Jongleur de Notre Dame de France, du Symbolisme de l’Apparition de Bloy et de La Termitière de Gillès. Pendant ce temps, l’homme au béret et à la barbe noire grignotait ses wraps en se suçant les doigts et en émettant parfois un son guttural, mi-rot mi-ricanement.

Lorsque Samuel Tourlac prit la parole pour parler de Péguy, l’homme aux wraps pouffa. Courbé sur sa chaise, il se grattait.

— Voulez-vous poser une question, ou bien ajouter quelque chose ? demanda le poète nihiliste excédé.

L’inconnu continua de pouffer sans répondre, puis porta un nouveau wrap à ses lèvres. Samuel Tourlac reprit la parole.

— Pardon, conclut-il, en fait… En fait, je dis peut-être n’importe quoi.

Au lieu de pouffer, cette fois, l’homme se moucha, et Corentin eut l’impression qu’il était triste. Le gars avait mangé au moins sept wraps depuis le début du séminaire. Il laissa son mouchoir plein de morve sur la table.

Vers dix-sept heures, les échanges auraient dû battre leur plein, mais cette fois-ci les participants, troublés sans doute par la présence de l’homme au béret, n’étaient pas d’humeur. Une paix inhabituelle et relativement désagréable régnait.

            — Nous nous retrouverons le mois prochain comme convenu, dit le frère Thomas, merci d’être venus aujourd’hui et d’avoir…

            L’homme fut pris d’une quinte de toux glaireuse qui obligea le dominicain à s’interrompre. Des morceaux de wraps tremblotaient dans la barbe noire.

            —Si vous me permettez, j’aimerais ajouter quelque chose…

            Sa voix, qu’on n’avait pas entendue, au lieu de la texture caverneuse que le corps laissait présager, était claire, ardente comme un ruisseau de montagne. 

            Corentin se rendit compte à cet instant que les boîtes en plastique avaient disparu. L’homme n’avait pourtant aucun sac.

            — Avant cela, dit le frère Thomas, pourriez-vous vous présenter ?

            — Qu’est-ce que cela changera ?

            Le dominicain plissa des yeux.

            — En somme, il s’agit d’exister…

            — Dans ce cas, dit l’homme joyeusement, je m’appelle Malchus.

Et d’ajouter :

— J’aimerais vous raconter une histoire.

            —Est-ce que votre récit a à voir avec le sujet d’aujourd’hui ?

            — Naturellement.

            Le dominicain à face de chien d’arrêt remarqua que l’homme au béret avait un œil bleu et un œil vert. Seul le vert bougeait.

            — Je vous en prie, vous avez trente minutes.

            — Il ne m’en faudra pas davantage.

            Commença alors un récit qu’aucun des participants au séminaire « Foi & Littérature » ne devait oublier, pas plus qu’ils n’oublieraient ce drôle de type apparu et disparu dans leur vie comme autrefois les conteurs dans les villages.

*

— Il faudrait que vous imaginiez, débuta le dénommé Malchus, le monde futur non pas avec des fusées et des cubes de béton, comme dans certaines bandes-dessinées, mais garni de jolies maisons à colombages et de grandes places fortes et rassurantes. En fait, il faudrait que vous imaginiez un monde dont on aurait aboli la douleur.

Le conteur se leva.

— Dans ce monde dont je vous parle, l’humilité a fait école. L’innovation a freiné sa course. La technologie ne sert plus qu’au bonheur. La finance s’est assagie. L’égalité prime. On n’a pas eu besoin pour cela de réinventer les institutions : un demi-siècle aura suffi à l’évidence pour l’emporter sur la déraison, et à l’espèce humaine pour retrouver sa juste place dans l’ordre des choses. La paix a triomphé, fondée sur la tolérance et sur la nécessité du plaisir. La souffrance n’existe presque plus depuis qu’on a découvert pour chaque épreuve une drogue de synthèse rapide, facile à produire, écoresponsable et sans danger. L’art est un baume. À l’école, on apprend à devenir soi-même sans nuire à l’épanouissement des autres. Depuis que la lecture n’est plus considérée comme un acte d’émancipation mais comme un moyen d’accéder au plaisir, les enfants apprennent à lire et à écrire sans difficulté. C’est dans ce paradis que la Vierge Marie revient. Il ne s’agit pas de son retour promis pour la fin des temps, quand elle aura « le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles », mais d’une visite amicale et dénuée d’intérêt. Dans l’infinie douceur qui est la sienne, elle traverse les rues de Paris, sous cette forme humaine que lui a trouvée l’ange vingt-et-un siècles auparavant. Elle remonte l’avenue de Friedland, vers la Place de l’Étoile. Elle apparaît au croisement de la rue Balzac, et les Parisiens – voilà ce qui est étrange – la reconnaissent. Le peuple, poussé par une force invisible, se presse autour d’elle, on l’entoure, on s’attroupe, on la suit. Elle, sans rien dire, passe parmi les gens avec un sourire d’infinie compassion. Le soleil de la miséricorde brûle dans son cœur. Les rayons de la Clarté, de la Lumière et de la Puissance irradient de ses yeux et bouleversent les cœurs d’une réponse d’amour. Elle tend les bras vers les Parisiens, elle les bénit et le seul contact de son voile produit une force thaumaturge. Voilà qu’un aveugle de naissance s’exclame dans la foule : « Étoile du Matin, guéris-moi ! » Elle se penche, elle ramasse quelque chose, se redresse, et pose sa main droite sur les yeux de l’aveugle, et, là, c’est comme si des écailles glissaient, et l’aveugle, soudain, voit. Les enfants jettent des fleurs, ils chantent et crient : « Étoile du Troisième Jour ! » C’est elle, oui, c’est elle en personne, ça ne peut être qu’elle, ce n’est personne d’autre qu’elle. Et là, à cette minute précise, la Grande Chancelière de l’Union Européenne passe sur la place de l’Étoile, près de la flamme du soldat inconnu. Une femme de soixante-dix ans, aux yeux bleus scintillants, aux cheveux poivre et sel coupés au carré. Elle porte une robe blanche et un sautoir d’or. Des gendarmes la suivent. Elle a pu constater qu’un homme avait retrouvé l’usage de ses yeux, et qu’il s’agissait vraisemblablement d’un miracle. Elle fronce ses sourcils blancs. Elle tend le doigt et ordonne aux gendarmes de saisir la Vierge. La foule se fend devant les gendarmes, puis s’incline jusqu’à terre devant la Grande Chancelière, et cette dernière, sans rien dire, passe son chemin.

Les gendarmes conduisent la captive dans un appartement du quartier Beaugrenelle, avec vue panoramique sur la Seine, lignes épurées, machine à café, piano à queue et rideaux de soie. Dans la bibliothèque du salon, les livres sont tous des romans de Miguel Bonnefoy. La journée se passe ; arrive la nuit. Un parfum de lilas et de citron remplit l’atmosphère. La porte du vaste appartement s’ouvre tout à coup, et la Grande Chancelière apparaît. Elle est seule. Elle referme. Elle s’arrête près de la bibliothèque et longtemps, pendant une ou deux minutes, contemple le visage de la prisonnière. À la fin elle s’approche, pose un trousseau de clefs et un paquet de Marlboro Light sur la table.

—Tu as rendu la vue à cet homme : comment as-tu fait ?

[À cet instant, l’homme au béret interrompit son récit et demanda un verre d’eau. Le frère Thomas disposait en général des verres et des bouteilles en libre-service à l’entrée de la salle Dumont, mais ce jour-là il n’y en avait pas. Il dut quitter la pièce pour aller en chercher. Pendant les trois minutes qu’il lui fallut, un drôle de silence s’installa. Tout le monde regardait les yeux vert et bleu de l’homme au béret, tandis que lui ne regardait personne.

— Vous connaissez la Bible, dit-il lorsque le frère Thomas fut réapparu, n’est-ce pas ? Le jour où l’ange Gabriel est venu annoncer à Marie qu’elle enfanterait un garçon, elle ne lui a pas tout de suite répondu qu’elle était d’accord, pas plus qu’elle ne lui a demandé « pourquoi » — ce qui, vous en conviendrez, était une question légitime : pourquoi moi ? pourquoi maintenant, alors que je suis vierge et que je m’apprête à épouser Joseph ? Au lieu d’accepter en silence ce qu’il lui proposait ou de lui demander pourquoi il le lui proposait, Marie a coupé la parole à l’ange, et lui a demandé comment : « comment cela va-t-il se faire ? » 

Corentin s’aperçut que l’homme n’avait pas bu le verre d’eau servi par le frère Thomas. Avait-il soif ou bien était-ce un effet de manche ? Le dénommé Malchus prit une grande inspiration et poursuivit son récit :]

— La Grande Chancelière de l’Union Européenne dit ensuite à la Vierge Marie : « Le jour où tu as répondu à l’ange “comment cela va-t-il se faire ?”, tu as mélangé à l’espérance venue du Ciel le scepticisme venu de la Terre, et ce faisant tu nous as montré l’exemple, car voilà : voilà comment il nous faut nous comporter devant le destin : nous ne devons pas nous demander pourquoi les événements surviennent, et nous ne devons pas non plus les accepter sans réagir. Nous devons demander « comment » : « comment cela est-il arrivé ? » Tout est là. Le reste est en dehors de notre pouvoir. Le reste, autrement dit, n’a pas besoin d’être expliqué.

[— Je ne comprends pas, dit François Grenier, elle ironise ?

— Pas du tout, ricana l’homme au béret. La Grande Chancelière prétend au contraire avoir réussi où la science et la foi ont échoué. En mêlant espérance et scepticisme, l’Union Européenne a donné aux hommes ce dont ils ont toujours rêvé. C’est ce que la Grande Chancelière dit à la Vierge Marie en ces termes :]

—  Au lieu de dire oui à l’ange comme l’ont fait les religieux, au lieu de lui dire « non » comme l’ont fait les politiciens, au lieu de lui demander « pourquoi » comme l’ont fait les scientifiques, les Européens ont demandé : « comment cela se fera-t-il ? » Le « oui » c’était la justice. Tant de souffrances pour le « oui ». Le « non » c’était la liberté. Tant de guerres pour le « non ». Le « pourquoi » c’était la rationalité. Tant de supplices, tant de solitude pour le « pourquoi ». L’homme a été créé rebelle : depuis la nuit des temps, il préfère dire non plutôt que oui. Rebelle et curieux : il a mordu le fruit de la connaissance (il a demandé « pourquoi ») et cela l’a rendu malheureux ; mais je te le demande : est-ce que les rebelles, est-ce que les curieux peuvent être heureux ? Toi tu n’étais pas vraiment rebelle, même si tu n’obéissais que jusqu’à un certain point, puisque tu n’as pas dit « oui » tout de suite : tu as tergiversé, comme disait Benoît XVI. Et tu n’étais pas vraiment curieuse, même si tu posais des questions : quand un curieux authentique aurait demandé « pourquoi », un « comment » timide t’a suffi. 

La Grande Chancelière pose alors une question qui est étourdissante pour la Vierge Marie : « As-tu remarqué que ton fils n’a jamais demandé « comment » ? En revanche il a souvent demandé « pourquoi », ce jésuite… Mais de comment, jamais. Dieu soit loué, nous n’avons pas commis les mêmes erreurs, et nous n’avons pas non plus commis les tiennes. Nous avons écouté les mises en garde qui t’avaient été adressées. 

[On entendait dans le lointain un camion faire trembler les tôles du métro aérien. Le poète nihiliste SamuelTourlac intervint :

— Qu’est-ce que ça veut dire : les mises en garde ? 

Le conteur au béret souffla avant de répondre, comme si c’était la vingtième fois qu’on lui posait la même question et qu’il en avait marre de répéter la réponse.

— C’est bien en ça qu’est l’essentiel de ce que la Grande Chancelière doit exprimer.]

— L’esprit très sage de Syméon, le vieillard, dit-elle, t’a prévenue et tu n’as pas compris ses bienheureuses paroles. Il t’a mise en garde. Il nous a TOUS mis en garde.  Le bonheur était là, sainte nitouche, sous tes yeux…

[L’homme au béret ouvrit les mains devant sa bouche, afin de signifier une rupture narrative nécessaire à certains éclaircissements.

— Comme vous le savez, lorsque fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification, Marie et Joseph rendirent au temple pour présenter leur enfant au Seigneur et offrir en sacrifice un couple de colombes. C’est alors qu’ils ont rencontré, sur le seuil du temple, un vieillard nommé Syméon, qui était, dit l’Évangile, “un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël”. Celui-ci reçut l’enfant dans ses bras, et prononça trois phrases qui si elles avaient été écoutées ce jour-là auraient évité au genre humain  deux millénaires de guerres plus atroces les unes que les autres, et avec elles deux millénaires de rapines, de crises d’angoisses, de mensonges… “Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup, a dit à Marie le très sage Syméon. Il sera un signe de contradiction. Et toi-même, ton âme sera traversée d’un glaive de douleur.”  N’était-ce pas clair ? N’était-ce pas limpide comme jamais une mise en garde ne l’avait été ? Si un miracle foudroyant s’est produit sur Terre, ce n’était pas à Lourdes ou à la Salette, ce n’était même pas à Bethléem ou au Golgotha, mais, dans le temple, ce jour-là, par l’entremise du vieux Syméon. Si l’on pouvait penser que les trois phrases de Syméon se soient perdues sans trace et qu’il faille les retrouver, les inventer une nouvelle fois, les recomposer pour les remettre dans les livres, et, dans ce but, s’il fallait réunir tous les sages de la terre – les gouvernants, les grands-prêtres, les savants, les philosophes, les poètes – et leur fixer cette tâche : inventez, composez trois phrases capables de mettre en garde l’humanité – alors, pensez-vous que toute la sagesse de la Terre réunie ensemble serait capable d’inventer ne serait-ce qu’une semblance, en force ou bien en profondeur, de celles qui ont été dites à la Vierge dans le temple par cet esprit patient et sage ? Ces trois phrases à elles seules, le seul miracle de leur apparition, laissent comprendre qu’on a affaire ici à une mise en garde absolue, car dans ces phrases sont réunis et prédits tous les dangers à avoir jamais menacé les êtres humains, hommes et femmes, depuis les premiers humains (humains pour cette raison  que contrairement aux singes ces dangers les menaçaient) jusqu’aux derniers (lesquels seront des singes précisément parce qu’ils auront succombé).

L’homme au béret regarda soudain le verre d’eau avec mélancolie et résignation.

— J’espère, ajouta-t-il, que certains parmi vous pourront comprendre cela : les trois phrases de Syméon sont l’aboutissement de toute littérature. Toute l’histoire littéraire, en effet, depuis deux millénaires, répète en bégayant les trois mises en garde du temple… Posez-vous sincèrement la question : qu’est-ce que Shakespeare, Racine, Dostoïevski et Faulkner ont dit qui n’était pas déjà dans ces trois phrases ?

Corentin avait mal au cœur. Il pensait à Andréa. Il lui semblait tout à coup que l’homme au béret la menaçait. Il ignorait qu’à cet instant Max Saïd aussi pensait à Andréa, qu’il n’avait pas revue depuis quinze ans mais dont l’image s’était tout à coup levée en lui, une image qu’il croyait pourtant avoir brisée et enfouie définitivement et qu’il retrouvait douloureuse, douce, vivante et intacte, c’était ça le pire : intacte… exactement comme elle était au lendemain du départ d’Andréa. 

Après avoir humecté ses lèvres, l’homme au béret reprit:]

— La Grande Chancelière plonge son regard dans le regard doux et clair de la Vierge Marie. “Juge donc toi-même, lui dit-elle. Souviens-toi de la première mise en garde, dont le sens est celui-ci : « toi qui es une femme, tu peux avoir un enfant, et cet enfant donné par l’espérance apportera aux êtres humains la justice et la vérité, mais il faudra d’abord pousser les êtres humains dans l’abîme — il faudra les pousser dans l’abîme de l’inhumanité — car si l’on veut un monde de justice et de vérité, il nous faut renoncer au plaisir et accepter les fouets, les clous, la couronne d’épines et la croix déchirante. Pire : si nous devenons libres, il faut répondre de nos actes et renoncer ce faisant à l’irresponsabilité de nos pères, la confortable irresponsabilité des rites sacrificiels. Tu veux donner aux hommes la justice et la vérité — c’est cela que tu espères pour eux, n’est-ce pas ? — et tu crois qu’ils ne devront rien donner en échange ? Ou bien, innocente femme, crois-tu qu’ils auront la force de refuser ta proposition ? Bien sûr qu’ils accepteront, ils te suivront sur les chemins d’une inhumaine espérance. Ils sacrifieront avec toi ces deux colombes que tu tiens contre ton sein et qui sont l’irresponsabilité et le plaisir. Dans le seul but de se relever peut-être un jour, ils se vautreront dans la boue de l’Histoire et de la Science.

Voyons maintenant la deuxième phrase de Syméon : “il sera un signe de contradiction“. Il t’a prévenue, il nous a prévenus ! Dieu, même en venant sur Terre, ne résoudra rien. Nous vivrons d’un constant paradoxe : une vierge-mère, un homme-dieu, un mort-vivant, tout cela au nom de la vérité, et pour la justice… La justice et la vérité qui nous crucifieront pour les siècles des siècles. Qui veut d’un tel monde ? Qui veut abandonner le plaisir incontestable, pour une justice et une vérité promises à la contestation ?

Enfin, la dernière phrase : “ton âme sera traversée d’un glaive de douleur“. En refusant d’être traversée par ce glaive, tu aurais pu sauver l’humanité de toutes les souffrances qu’elle s’apprêtait à subir. Tu aurais pu devenir le César, le Tamerlan, le Gengis Khân, le Napoléon de la Paix Universelle. Tu aurais pu fonder le Royaume sur le confort et le réconfort, sur la douceur de ton « comment », sur les ailes de l’irresponsabilité et du plaisir, et pourtant tu as choisi le glaive, sainte nitouche… Tu as choisi le massacre des innocents…

Que n’as-tu répondu à Syméon, comme à l’ange :”comment cela se fera-t-il ?” Que n’as-tu mêlé ce jour-là le scepticisme à l’espérance ? En entendant sa réponse, tu serais devenue prudente, moins vierge tout à coup, et tu aurais serré contre toi les colombes, et tu aurais eu le bonheur de sentir, sous ton sein, leur cœurs chauds et palpitants… Vingt-et-un siècles ! Il nous aura fallu vingt-et-un siècle pour réparer cette erreur ! Syméon a préféré mourir. Il a demandé à Dieu d’en prendre acte, plutôt que de voir le salut qui par toi adviendrait. Vingt-et-un siècles de chute continue !

Heureusement, le temps est venu pour les hommes de lever leurs yeux vers l’Union Européenne : « Donnez-nous le plaisir et l’inconséquence. Élevez-nous puisqu’ils ne nous ont pas relevés. » Sous ta couronne d’étoiles, dans le bleu usurpé de ton manteau, L’Union les a pris sous son ombre, et les a satisfaits : « Ne sacrifiez rien, remplacez vos pourquoi par des comment, et vous connaîtrez le bonheur suprême. » Quelle proposition ! Quelle force ! Nous avons poussé le positivisme jusqu’à ses derniers retranchements gnostiques. Grâce à cela, nous avons réparé ton erreur en rendant vie aux colombes nommées irresponsabilité et plaisir. Les êtres humains ne voulaient pas savoir pourquoi ils vivaient, ni pourquoi mourir, mais comment vivre sans penser à mourir. C’est aussi simple que ça. Ils ne voulaient pas, comme toi, souffrir en cherchant la justice et la vérité restées près des docteurs dans le temple… non, ils voulaient le plaisir dans le lit de Joseph, décréter des vertus relatives, une justice aléatoire et une vérité approximative, dépourvue de paradoxes… Maintenant, barre-toi ! Qu’as-tu à me regarder avec ce regard doux, avec cette compassion, sans jamais rien me dire ? Indigne-toi, je ne veux pas de ton amour, parce que, moi-même, je ne t’aime pas.

[En 2034, un tableau a été peint par l’artiste Louise R, disciple du peintre François P, pour représenter la séance du séminaire « Foi & Littérature » consacrée à la Vierge Marie. Il s’agit d’une huile sur bois, de quarante par cinquante centimètres. Le panneau est rugueux, constellé d’échardes, d’une essence torturée et noueuse difficile à identifier. La peinture, par endroits, a coulé. L’oxydation des acides gras a fait le reste : les couleurs maintenant sont écaillées et sèches comme une mue de reptile à travers quoi laquelle la vie pourrait reprendre, pourvu d’un peu de sang et d’eau. Le tableau représente une salle capitulaire et une longue table en bois, autour de laquelle dix-sept hommes accompagnent le frère Thomas Véricel reconnaissable à ses cheveux roux et sa barbiche de mousquetaire. Les hommes sont vêtus en blanc, comme s’ils étaient dominicains, alors que le récit de la Grande Chancelière ne fait mention que d’un seul frère prêcheur. Plusieurs spécialistes y ont vu une référence au tableau de Francisco de Zurbarán : Saint Hugues au réfectoire des Chartreux (1635). C’est la même clarté laiteuse. Ce sont les mêmes jeux sur le blanc et la grisaille, blanc d’étain, cendres, craie, sève d’eucalyptus, blanc de Meudon, barytine, os de sang, antimoine, blanc de plomb. Parmi les convives, on reconnaît François Grenier à ses cheveux mi-longs et son gros museau. Corentin Portedor a une barbe de trois jours, les cheveux en brosse, des lunettes à écailles et un chapelet autour du poignet gauche. Un homme qui pourrait bien être Max Saïd, se penche de côté et tient ses mains au-dessus des épaules, comme un bouffon du Moyen-Âge. Impossible de dire si oui ou non Samuel Tourlac figure parmi les participants : les deux hommes aux traits approchants les siens n’ont ni moustache fine ni catogan.  Il y avait plusieurs femmes le jour du séminaire « Foi & Littérature » consacré à la Vierge Marie, pourtant Louise R n’en a peinte aucune. Près du frère Thomas, un homme vêtu de noir (le seul à n’être pas vêtu comme un dominicain), avec béret et barbe, un doigt tendu vers le ciel, ouvre la bouche. Sa posture est bizarre. On ne voit pas bien ses jambes sous la table, mais on pourrait croire qu’il se tient accroupi sur un tabouret. Ses yeux sont peints à l’azurite, comme sur les miniatures persanes : deux becs de corbeaux d’un bleu âpre pris en étau entre la barbe et le béret. Une onde visqueuse le nimbe. Devant lui est posé un verre d’eau, qui se trouve exactement au centre de la table, au centre de la salle capitulaire, au centre de la toile. La finesse du verre et la limpidité de l’eau le rendent presque invisible sur la nappe blanche — en s’approchant suffisamment près de la toile il disparaît — pourtant on ne peut pas douter de son existence. Ce verre est celui qu’a apporté le frère Thomas au conteur. Sur la table : rien d’autre. Au fond de la salle on aperçoit, dans l’embrasure d’une porte dont la couleur et la texture évoquent celles de la peau d’orange, une silhouette humaine. Même si Louise R a toujours refusé de commenter son travail, beaucoup ont interprété la présence de cette ombre comme une lecture de ce qui a été dit par Malchus à la fin du récit, et que nous nous apprêtons nous-mêmes à découvrir : ]

— Je vais vous révéler un dernier secret, prévient l’homme au béret. Ce secret ne figure dans aucun des évangiles officiels ni aucun apocryphe. Plutôt que de le dire à Saint Luc comme les autres, la Vierge Marie l’a gardé dans cœur. Ce secret, mes amis, le voilà : Syméon, c’est le diable. Syméon est l’ange déchu qui tentera plus tard Jésus dans le désert. Ce secret est la clef de voûte de la littérature. Toute tentative essentiellement littéraire lui tourne autour. Il s’agit de sauver les colombes. Il s’agit de défendre le genre humain contre les contradictions et contre les glaives qui cherche à écarteler et à pourfendre son cœur.

[Malchus se rassit. Son béret avait légèrement bougé. Il fit un rapide geste pour le recentrer sur sa tête.

Corentin Portedor avait envie de rire mais n’osait pas, et il finit par deviner que les autres participants du séminaire avaient la même envie que lui, mais que pour des raisons mystérieuses aucun d’entre eux n’osait donner libre cours à ses zygomatiques.

Finalement, Samuel Tourlac prend la parole :

— Ce qui m’étonne, dit-il avec un air de défi, c’est le silence de la Vierge. C’est ce qu’il y a de plus stupéfiant dans votre histoire.

Puis ce fut au tour de François Grenier :

— Comment cela se finit-il ?]

— La silence de la Vierge oppresse la Chancelière, dit Malchus. Elle a vu que la captive l’écoutait tout le temps de son air pénétré, la regardant droit dans les yeux, sans rien vouloir lui répliquer. Elle aurait envie qu’elle lui dise quelque chose, même quelque chose d’amer ou de terrible ; mais la Vierge, d’un seul coup, s’approche de la Chancelière, et, sans rien dire, l’embrasse sur les lèvres. Voilà toute sa réponse. La Chancelière tressaille. Quelque chose a bougé aux commissures de ses lèvres ; elle se dirige vers la porte, elle l’ouvre, et dit : « Va-t’en… Ne reviens jamais plus… Ne reviens plus du tout… Jamais, jamais ! » Et elle la laisse aller vers les avenues de Paris.

[— Et la Chancelière ? demande Corentin.]

— Le baiser brûle sur son cœur, mais elle reste sur son idée, et elle aperçoit, derrière la grande baie vitrée de l’appartement, deux colombes, grasses et heureuses…

[— Et toi, qu’en penses-tu ? demanda le frère Thomas, dont le tutoiement surprend tous les participants du séminaire (le frère Thomas n’en a jamais tutoyé aucun) à l’exception du principal intéressé.

— Tout ça, ce sont des blagues, répondit Malchus. Pourquoi prenez-vous ça tellement au sérieux ?

L’homme au béret plaça sa main sur son œil droit, le bleu, et le retira. Un bruit de frottement immonde suivi d’une succion de ventouse, presque un bruit de baiser, plongea la salle Dumont dans un silence de mort. Une odeur de viande avariée planait. L’homme au béret riait. Une concavité filandreuse avait remplacé son œil. Bizarrement, personne n’avait peur et personne non plus n’était dégoûté, même si personne n’avait plus envie de rire non plus. C’était essentiellement le silence qui régnait, et une incompréhension qui n’était pas teintée de haine.]


Posted in Fictions | Leave a comment

Statius et Opiter

Deux soldats romains s’apprêtent à obéir à un ordre abominable. Statius a des doutes (il faut dire que l’ordre est particulièrement abominable). Opiter aucun.

Si Statius venait à désobéir, Opiter lui trancherait la gorge, et ce bien que Statius soit à la fois son meilleur ami et le mari de sa sœur Septima ; mais voilà : les ordres sont les ordres, et Opiter un soldat romain. Ordre numéro un : obéir ; ordre numéro deux : trancher la gorge de quiconque a désobéi, même si celui-ci est un frère. Trancher, point.

Pour trancher une gorge correctement, faire glisser la lame en même temps qu’on frappe. Le mouvement doit être cruciforme. Celui qui tient l’épée doit sentir, sous la lame, l’os hyoïde qui est la fourche du langage. Parfois le fer se prend entre deux vertèbres, la trois et la quatre, puis le sang gicle, rouge cassis, par à-coups, les yeux se révulsent, on dirait des balles de caoutchouc, le sang coule par la bouche figée dans un cri d’horreur, et à cause de l’air dont il se vide le ventre fait des bruits d’éponge, l’artère rote, une odeur de fermentation flottera.

Opiter et Statius sont des égorgeurs professionnels. Ils ont aidé Pilate à pacifier l’île de Pont, après quoi le préfet fut appelé “Pilate le Pontien”. Celui-ci leur a demandé de l’accompagner à Jérusalem, où il se rendait sur ordre de Tibère, lui-même en ayant reçu la demande de la part du roi Hérode.

Pilate, hier soir, a donné à Opiter et Statius un ordre abominable. Il s’agit d’entraver la prophétie dite de « La Quatrième Églogue ». L’état-major a été formel : « vous ferez tout pour l’empêcher ».

La première fois qu’Opiter a égorgé un homme, il avait quatorze ans.

La station est représentée sur un panneau de bois de un par un. Ai surtout utilisé une peinture à l’encaustique, c’est-à-dire de la cire d’abeille allongée d’un peu d’huile. Y ai ajouté de la poudre de dammar en guise de fixatif. La couleur qui prédomine est le noir, un noir gras, aile de corbeau, peut-être d’une pointe de bleu. Ai fait les aplats au couteau, par paquets. Ai sillonné la nuit. La texture luit mais ne brille pas. C’est assez triste en fait. En tout cas ce n’est pas romantique. Le noir ne bouge pas, car je ne l’ai pas patiné à la foudre comme d’autres aiment faire. Il est mou, profond, on s’y enfonce. Et c’est la couleur qui prédomine. Les nuances proviennent de certaines zones vert émeraude. Et aussi de certains bleus bêtes, des bleu tête de gondole, bleus marins sans rien d’original, des bleus disons premier prix. Et par terre un ocre dont je suis assez fier : craquant ; on dirait du pain. Mais c’est le noir qui prédomine, un noir luisant, aile de corbeau, peut-être d’une pointe de bleu, mais noir, noir vraiment. Et liquide par-dessus le marché : abyssal.

Pour présenter Statius, je procède à un travelling contrarié : j’avance vers lui en même temps que je zoome vers l’arrière, de sorte que mon personnage reste de la même taille tandis que le décor noir (noir d’une pointe de bleu) subit un allongement et, presque, une dissolution, ce qui donne à cette première station quelque chose de forcé, voire lourdingue. Les colonnes de la préfecture ouvrent autour de Statius et de son beau-frère un abîme crayeux, ce qui, évidemment, a une portée symbolique, genre pin’s. Au reste, les palmiers se transforment en plumes de canard, et les lauriers bruissent comme des tambourins, tandis que la pâte à l’eau est parcourue de lignes sanguinolentes comme si j’avais fouetté le ciel avec ces bouquets d’épines que les Russes appellent « veniks ». Et tout vibre tout à coup, tout est dévié par la caméra, les nœuds se défont dans la matière, l’équilibre est renégocié. La ruse est connue, mais à ce stade je tiens à rassurer le lecteur, car la suite est abominable, moderne, au point qu’ il serait dommage de se priver de détours kitsch. Ainsi le mystère, sans être moins mystérieux, sera plus comestible. Le kitsch a ce pouvoir : diluer les paradoxes sans en atténuer les effets.

On entend les soldats murmurer. Leurs voix se ressemblent. En fermant les yeux on croirait à un monologue. Sous leurs pieds, la terre s’épuise.

OPITER — J’ai égorgé le coq.
STATIUS — La poule a piétiné ses œufs.
OPITER — Les Juifs dorment.
STATIUS — Ils obéissent.
OPITER — Un seul dieu, quelle pitié…
STATIUS — La poule aussi dormait.
OPITER — Le coq était son dieu.
STATIUS —  Pourquoi piétiner ses œufs ?
OPITER — Elle s’impatientait.
STATIUS — Elle te regardait pendant qu’elle les écrasait.
OPITER — Sans doute croyait-elle que j’avais tué le soleil.
STATIUS — Elle voulait t’humilier.
OPITER — C’était une poule juive. Un chat la mangera.
STATIUS — Sauf si les Juifs égorgent le chat. 
OPITER — Un seul dieu…
STATIUS — Ils protègent leurs poules.
OPITER — Dis plutôt qu’ils vengent leur coq.
STATIUS — Serions-nous des chats ? 
OPITER — Nous sommes des dieux. Nous travaillons pour Rome.
STATIUS — Ce serait terrible pour un dieu de se rendre compte qu’il est un homme.
OPITER — Que dis-tu ?
STATIUS — Je disais que les dieux prennent parfois l’apparence des hommes.
OPITER — Ce n’est pas ce que tu as dit.

Statius est un bon soldat comme en faisait la Rome de Tibère. Honnête autant qu’on peut l’être. Un homme de confiance, avec de bons bras noirs. Lui aussi aurait égorgé le coq s’il s’était trouvé de son côté. Notre histoire aurait été différente. De fait, c’est Opiter qui égorgea ce coq, un sabelpoot au ventre blanc herminé noir, longues plumes d’or sur le dos, crête granuleuse,  et Statius pendant ce temps de regarder la poule qui écrasait ses œufs — qui écrasait ses propres œufs en regardant Opiter — et le regard de cette poule (poitrail isabelle, dos caillouté) était tellement ferré qu’il alluma une flamme dans le cœur de Statius, oh pas grand-chose, mais suffisante pour le différencier d’Opiter (Opiter que la décapitation du coq semble avoir excité).

Statius a grandi dans le sud de la Gaule, près de la via Domitia, Là-bas air sec, ronces noires, sangliers, lames rocheuses, chèvres, genettes vampiriques, cormiers, busards. La Gaule homérique. Dernier d’une fratrie de cinq, il avait trois sœurs et un frère (un con). Son père avait une petite terre à lui, donnée par Rome pour service rendu sur le champ de bataille, soixante quatre rangées de vigne et deux arpents de blé ; à la main gauche il ne lui restait que trois doigts, à cause d’un accident de charrue, ou bien de la guerre, on ne sait pas. La totalité de ce que produisait sa vigne était acheté par un sénateur. Le frère aîné, qui ressemblait à mon oncle Jacques, récupéra la propriété. Les sœurs se marièrent à des faunes. Il était d’usage que le deuxième fils fût soldat. Sans rechigner, Statius s’engagea. Il rencontra le feu, il assuma les décisions réglementaires, il se heurta au Mur Obscur. Il combattit les Hommes du Sel. Il vit les devins, les ondes aurifères, les sacrifices idoines, les pelotes volcaniques, et les longues saignées de gel dans la terre, qui sont comme des haches, parce qu’elles ouvrent la tête des soldats morts de faim.

Quelques mots sur les armes. Ai représenté Statius l’arme au poing, mais baissée, bouche entrouverte. Son arme a un dessin raté. Je cherchais quelque chose de byzantin, d’oriental dans l’arme, de stylisé, d’apparence soyeuse. Un yatagan turc aurait pu faire l’affaire. Ou bien une de ces épées à lame courbe qu’on appelle « badelaire ». A chaque fois que je réessayais elle avait l’air d’une fausse épée, la première fois en ciment, la deuxième en mousse, la troisième fois pierre ponce, la quatrième contreplaqué. J’ai essayé un acier trempé obtenu par maturation à la martensite sursaturée en carbonne. Je voulais un alliage oxydable, j’ai donc ajouté du chrome au nickel et au cobalt, dans l’espoir de trouver la même teinte bleutée que celle du fleuret que m’a offert ma mère pour mes quinze ans, et que j’emportais avec moi au « Toulouse Université Club » qui se situait encore à cette époque entre la piscine Nakache et le Stadium. Hélas,  je me suis résigné. Malgré le savoir-faire que je déployais dans l’alliage, et de nombreuses tentatives, l’arme de Statius était toujours détraquée, trop lourde, trop rigide, trop large, trop friable ; j’ai fini par penser que c’était comme ça qu’elle devait être : absurde, inoffensive, un sceptre de l’horreur, menant son homme vers L’Enfer comme un chien enragé au bout d’une laisse, un chien de ciment, aveugle, mais enragé, un chien inarrêtable. Tant pis pour la « maraging » de mon adolescence : je l’ai perdue maman… Dans les yeux de Statius on voit une inquiétude de cheval devant l’obstacle quand l’obstacle est infini. On ne sait pas s’il a peur d’Opiter (dont l’épée est mieux dessinée que la sienne même si elle n’est pas mieux aiguisée) ou bien de lui-même, et sans doute que si on lui demandait il répondrait qu’il n’a pas peur, qu’il est un soldat romain, il essaierait de s’en convaincre en même temps qu’il nous jurerait que c’est la vérité.

Que vont-ils faire avec de telles armes ? Que peut-on faire ? Ils sont là pour empêcher la prophétie dite de la Quatrième églogue. Ah vraiment, quel ordre abominable. On pourra faire faire à Statius et Opiter un pas de deux. Quelque chose de classique, sur un adage très lent, mais où on introduirait, au moment des variations, une fêlure, comme si les danseurs étaient légèrement déséquilibrés par leurs épées. Il faudrait avoir l’impression que ce déséquilibre n’est pas prévu, car les danseurs sont habitués à danser avec ces épées, ce sont leurs épées, des extensions de leurs corps, ils ont travaillé avec elles depuis le début, et voilà que le jour de la Générale, il y a cette petite gêne, ce léger déséquilibre, pas de quoi gâcher le pas de deux, mais de quoi les obliger à renégocier leurs appuis.

La Quatrième Églogue prétend que le fils d’une Vierge changera l’âge de fer en âge or, libérant ainsi la terre de sa trop longue épouvante. Par cet enfant, tout sera renouvelé, refait, repris. Le courant des fleuves changera de sens, et la vraie loi sera enfin révélée, qui n’est pas la loi de Rome. Tibère, d’habitude, ne craint pas les prophéties, gueulées sur les quais de Rome, ou dans les lointaines banlieues, par des clochards chevelus et avinés. Mais la prophétie de la Quatrième Églogue n’est pas comme les autres, dès lors qu’elle est venue sous la langue de l’auteur le plus rationnel, et du plus génial (c’est encore vrai en 2025). Qui ne croirait pas Virgile ? Virgile a fondé Rome. Virgile a dompté la nature. Si Virgile n’avait pas rendu le monde dicible, jamais le monde n’aurait pu être envahi, jamais il n’aurait pu être civilisé. Le « cygne de Mantoue » est moins romain que Rome n’est virgilienne. Chaque pierre de Rome, chaque loi, même la lumière, est passée par la bouche du Poète. Voilà pourquoi Tibère prend au sérieux ceux parmi ses prêtres (ils ne sont pas tous d’accord) qui voient dans la Quatrième Églogue la promesse de sa destitution. Pour ne rien arranger, la rumeur s’est répandue : d’un bout à l’autre de l’Empire on parle de cet « enfant de la vierge » qui détrônera Tibère. Une  vierge peut-elle avoir un enfant ? Les médecins consultés par l’Empereur sont formels : non. Sur la base de quoi Tibère a interrogé les légistes, qui eux aussi ont été formels : si quelqu’un venait à prétendre qu’une vierge peut avoir un enfant, et à dire « regardez cette vierge, elle a eu un enfant », il faudrait le tuer sur le champ, car il se serait rendu aussitôt complice de conspiration contre la Nécessité, de même qu’il faudrait tuer la prétendue vierge et son supposé enfant, coupables de lèse‑majesté.

Statius tout à coup a un sentiment : il est le premier meurtrier de la terre. A cet instant, il en jurerait. Personne avant lui n’a jamais tué personne, et voilà qu’il s’apprête, lui, à injecter le ver dans les raisins de la miséricorde.

OPITER — As-tu aiguisé ton glaive?
STATIUS — J’étais trop faible.
OPITER — Un soldat de Rome a son glaive aiguisé.
£STATIUS — On dirait une cuiller…
OPITER — Qu’est-ce qui est une faiblesse chez toi, qui chez moi est un vice ?
STATIUS — L’honnêteté.
OPITER — J’ai aiguisé le mien, il s’est passé quelque chose.
STATIUS — Quoi ?
OPITER — Quelque chose d’étrange.

Arrivent des notes de musique. On les entendait depuis le début, mais elles sont amplifiées, et soutiennent le pas de deux. Étant moi-même fort mauvais compositeur, j’ai choisi les premières notes de la symphonie n°2 de Gustav Mahler comme arrangée pour piano à quatre mains par son disciple Bruno Walter.

Du point de vue de l’énergie, c’est exactement ce qui me fallait : un nerf de bœuf roulé dans la terre, d’une roulade grave et résolue. On pourrait le jouer sur un orgue électronique, sur des textures tiédasses, histoire de donner à la station un tour déglingué qui contrebalancera cette énergie toute nette. Le jour va se lever, mais avant cela les soldats vont agir dans l’obscurité, c’est ce que ces notes veulent dire : ils sont pressés, englués. On voit avancer l’ordre, c’est-à-dire le Temps. Comme le coq n’a pas chanté, le soleil hésite. La mécanique est enrayée. En plus du travelling, j’ai procédé à la technique dite de la « nuit américaine ». En réalité, il fait jour, mais j’ai ajouté des gélatines pour simuler cette nuit, ce noir idiot qui prédomine, et son artificialité, sa sophistication, qui elle n’est pas idiote, au contraire, mais qui est perdue, et qui sera perdante. C’est ce qui explique les contours gluants. Et c’est peut-être à cause de cela que je n’ai pas réussi à donner à l’épée de Statius la bonne couleur. Disons que c’est à cause de cela.

STATIUS — J’ai froid.  
OPITER — Tu n’en mourras pas.
STATIUS — Ce n’est pas normal dans ce pays d’avoir froid. Ce n’est pas normal au milieu de ces landes sèches, de ces mers mortes.
OPITER— Demain, tu n’y penseras plus.
STATIUS — Et s’ils se défendaient ?
OPITER — De quoi as-tu peur ?  Partout tu fus meurtrier, violent comme une bête. Je t’ai vu tuer un Arverne en lui mordant la joue. Mon beau-frère dégueulasse… Aurais-tu peur de quelques juifs?
STATIUS — J’ai peur de la vérité.
OPITER — …peur de ces meneurs de chèvres qui ne savent pas nager ?
STATIUS — Peut-on noyer la vérité ?
OPITER —  Tu leurs enfonceras ton poing dans la bouche. Tu violeras leurs femmes sous leurs yeux.
STATIUS — Je sens cette chose sur le dos de la main: un cube de plomb, lourd, froid, qui risque de tomber, il n’est pas gênant mais il est là et ma main est plus lourde, elle doute, elle voudrait se retourner et prendre le cube, le peser, le lancer, pourtant quand elle se retourne le cube reste au dos de la main, et il pèse sur elle sans y être attaché… Opiter, nous ne devrions pas être ici, ceci c’est la vérité.
OPITER — La vérité c’est Rome.
STATIUS — La vérité c’est la vérité.
OPITER, levant la pointe de son glaive — Tout à l’heure j’avais pitié.

Posted in Fictions | Leave a comment

Charogne

Le corps d’un grand cheval avait été ouvert
Par le milieu, à la tronçonneuse équarri,
Et à la pourriture offert comme au mari
Trompé on offrira un lait moins blanc que vert.

On voit les poils encore, les dents. Cet hiver,
Il galopait dans les champs de neige, et l’envie
Était sur son cœur un bûcher sur un parvis
Chaque fois que son maître approchait de ses fers.

Regardez-le : boueux, décomposé, chanci,
Résolu, gangréné. Voyez ces fleurs aussi
Poussées au travers de ses yeux, joufflus rapaces,

Comme elles éclatent ! Comme elles vivent ! Mains
D’amour aux doigts tendres données au temps qui passe
Pour qu’il creuse à la viande et au pus un chemin.

Posted in Poésie | Leave a comment

Apostolat

Seigneur, donne-moi de faire exister les autres;
Qu’à travers moi ils voient, se voient, s’y voient, s’apprennent;
Donne-moi d’être à mon tour, pour eux, un apôtre
Capable de souffrir pourvu que Ton feu prenne;
Qu’à travers moi l’homme décide d’être un homme
Et la femme une femme, et l’enfant un enfant;
Que leur être déploie non l’esprit mais la somme
De ce qu’il a fallu prendre aux lieux et au Temps
Pour que l’être soit plus qu’un esprit qui s’y noie;
Par mon intercession, qu’en eux se renouvelle
La certitude d’être créé; donne-moi
De porter Ton image aux reflets qui l’appellent.

Posted in Prières | Leave a comment

La détresse elle-même (Rm 5:3)

“Nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même” (Rm 5:3)

Notre fierté sera dans la détresse indue
Puisque dans la détresse est la persévérance,
Et la persévérance éprouve la vertu,
Et la vertu, quand on l’éprouve, est l’espérance,
Et l’espérance jamais ne nous décevra
Puisque, à l’amour de Dieu, Dieu ne manquera pas.

Posted in Poésie, Trésors évangéliques | Leave a comment

Benjamin Fondane — Rencontres avec Léon Chestov (1939)

“Pour quelle raison mentaient-ils, afin que cette chose si précieuse entre toutes — l’existence — manquât à jamais du prédicat de la réalité, de la vérité ?”

(…)

“C’est ce fond nietzschéen en moi que, dès l’abord, je retrouvai dans Chestov, ce goût pour le concret, le vivant, la personne, le drame, la propriété des termes.”

(…)

“Chestov parlait… et, tout à coup, le Musée Grévin poussiéreux qui, jusque-là, avait figuré pour moi l’histoire de la philosophie, se réveilla de façon hallucinante. Sous les armures médiévales des techniques, le caparaçon des procédés, les gaines des formules logiques et des obscurités voulues, je compris les grandes batailles sournoises que se livrèrent des hommes vivants, âpres, terribles, sans merci. Je voyais à l’œuvre la calomnie, le poison subtil, le coup de poignard dans le dos, sous le masque joué de la sérénité, de l’indifférence, de l’équité philosophique. La cruauté, mais l’impuissance aussi et la feinte, la conversion habile de l’avidité de biens terrestres refusés en avidité de biens intelligibles, l’angoisse devant la danse folle de l’être, l’envie de l’arrêter à tout prix. Et, par-dessus tout, cette ambition démesurée d’édifier, au-delà du sensible qui échappe à notre prise, sur lequel nous n’avons aucun pouvoir, un no man’s land irréel, idéal, où l’homme eût enfin le pouvoir de domination, bien que négatif, où il pût enfin partager avec Dieu la seule vertu qu’on lui avait consentie : celle de contempler, impuissant, des vérités qu’il n’avait pas créées.”

(…)

“Il n’y a pas de Fait. Il y a toujours une logique qui pose le fait, le sanctifie et le rend éternel.”

(…)

“Il faut avouer que, le prochain mis de côté, on peut parvenir, avec des difficultés certes, à concilier les choses : on ne trouve pas toujours la vérité, mais on la trouvera un jour, on la cherche, etc. Mais, si le prochain existe, il ne s’agit plus de la vérité, il faut lui venir en aide. Et comme cela nous est impossible, le problème devient insoluble.”

Posted in Les autres | Leave a comment

Sable

Du monde le sable est la surface, et, surface,
Il aplanit, indiffère, atténue, reçoit,
Et gratte tant qu’il peut les fibres qui dépassent
(On ne retrouve pas les enfants qui s’y noient).

Il couvre la terre de ses mauvaises graines.
Comme à la morsure du fer l’ombre du bois,
Il trouble l’eau mais ne s’y dilue pas. À l’aine,
Il taille une plaie y administrant ses noix.

Métaphore vivante où la forme du Temps
Est affolée, s’invente, et où la voix s’éteint
Qui est la voix de Dieu, morceaux de firmament,
Petites étoiles sèches, sans plan, sans teint,

Grains sans germes, semences sans semeur, signets
Sans signes, microscopiques, lourds, innombrables…
Tout est à réécrire où le sable est passé
Et a réimprimé sa face indéchiffrable.

Posted in Poésie | Leave a comment

Qui dort meurt (préface aux Travailleurs de la Mer)

À la mémoire de Juliette Drouet,, qui a sauvé La Durande et n’a pas été épousée

Les Travailleurs de la mer n’est pas un roman sur les bateaux et les îles anglo-normandes, mais sur le désir, ses ventouses, ses flammes, son génie, son âpreté, ses batailles glorieuses et sa fin inévitable. D’un bout à l’autre, il n’est question que de cela. 

On s’est trop habitué à lire Victor Hugo de travers, sans lui prêter un dixième de l’intelligence dont on fera si volontiers crédit aux plaisantins surréalistes et aux zozos du nouveau roman. Il faut dire qu’il a brouillé les pistes. Celui qu’on surnommait « l’homme‑océan » a planté des paravents dans une forêt de vagues, afin que seuls ses vrais lecteurs, c’est-à-dire ceux qui lui feront confiance, parviennent à accéder au trésor caché pour eux sous ce qui se dit, dans ce qui se tait. Les autres se prendront les pieds dans la petite chaînette romantique, ou bien s’accrocheront à la luciole d’une philosophie qui brille ici et là mais qui, chez Hugo, n’éclaire jamais rien. Il n’était pas philosophe. Et si on le trouve volontiers balourd, c’est qu’on ne sait pas voir dans son œuvre où est la véritable insolence, fine et fleuretante, moins socialiste que punk. On lui reprochera d’ensevelir l’intrigue sous un tombereau de digressions encyclopédiques, sans s’apercevoir que le plomb hugolien est traversé par des vagues d’eau pure, légères et colorées comme des sourires d’enfant.

Je n’avais pas compris Les Travailleurs avant de me rendre moi-même dans le baillage de Guernesey. J’ai été accueilli là-bas par une Consule au nom hugolien s’il en est : Odile Blanchette, qui m’a laissé déambuler à Hauteville House, dans la maison du poète. Je me suis promené parmi les chinoiseries, les bahuts, les corniches gothiques, les lustres et les tables à tourner. J’ai vu les dessins à l’encre, l’écritoire dans la chambre de verre du dernier étage ainsi que les carreaux de Delft de cette maison qui est à la fois une caverne, une brocante, un palais, un cénotaphe, un trois-mâts et une soucoupe volante. Durant mon séjour, je suis également allé sur l’île féodale de Sercq, au bord d’une falaise appelée « la Coupée » et dans des grottes nommées « les boutiques » parce qu’elles étaient le lieu de rendez-vous des contrebandiers. Je me suis baigné dans la baie du Moulin Huet peinte par Renoir en 1883. J’ai erré sous les remparts du Vale et sur les escarpements fantasmagoriques de Houmet Paradis. J’ai rencontré les pêcheurs de Herm ; l’un d’eux avait fait naufrage sur ces rochers à fleur d’eau que là-bas on appelle « hou » et auxquels on donne le patronyme de la dernière victime en date, ce qui constituait à ses yeux une honte irréparable. J’ai vu les mauves et les dauphins danser autour des fées du « Beltaine » (célébration celtique du « Grand Retournement des choses »). J’ai dormi à l’hôtel Pandora, dans la chambre 14, celle depuis laquelle Juliette Drouet pouvait voir travailler Victor Hugo. C’est dans cette chambre que j’ai relu L’Archipel de la Manche et Les Travailleurs de la mer ; après quoi j’ai relevé la tête vers Hauteville House, aux environs de seize heures, et j’ai trouvé la clef que j’étais venu chercher : Gilliatt, le héros du roman, c’est Juliette. Gilliatt Drouet.

Charles Baudelaire fut le premier à remarquer  cette proximité onomastique entre le protagoniste de Victor Hugo et son amante, mais il noya aussitôt le poisson en évoquant les noms Julliot, Giliard et Galaad, sans doute parce que l’épouse de Victor Hugo lui avait elle-même offert un exemplaire des Travailleurs et qu’il ne voulait pas la froisser ; mais Baudelaire était trop intelligent pour ne pas avoir vu la vérité : celle que les Guernesiais appelaient « l’autre femme » est l’unique sujet et le seul vrai dédicataire de ce roman. Il est temps de le dire haut et fort, et de lui rendre ainsi au grand jour ce qui, dans l’ombre, n’a jamais appartenu qu’à elle.

Un tombeau probable 

Arrivé dans les îles anglo-normandes pour fuir la colère de Napoléon III, Victor Hugo était persuadé d’y mourir. Dès lors, tout ce qui l’entourait était à ses yeux les parois de son « tombeau probable ». Guernesey, c’était Sainte-Hélène.

Le plus jeune de ses fils lui demanda :
— Que penses-tu de cet exil ?
— Qu’il sera long.
— Comment comptes-tu le remplir ?
— Je regarderai l’océan[1].

Le poète acheta une maison à Saint-Pierre-Port. Le déraciné s’implanta. De là, il pouvait regarder l’océan, debout sur le toit où il avait fait installer une verrière « look-out » pour se donner l’impression d’être à la fois dans le ciel et sous l’eau. Il voyait l’île de Herm, plate et verte, et les mamelons de Sercq, à la dérive dans un bras de mer nommé « Passage de la Déroute ». Ce poste d’observation n’était pas tourné vers l’ouest, en direction du nouveau monde, mais vers la France, à l’est, si bien que parfois, dans un jeu de réverbérations, la lumière qui avait d’abord frappé le Cotentin réussissait à s’échapper de son labyrinthe d’azur, et Victor Hugo entrapercevait le pays qu’il avait fui : les falaises crayeuses de son Ithaque à lui.

Hugo l’homme politique, chef de file des romantiques, détestait l’idée du retranchement. À Paris puis à Bruxelles, il s’était habitué à un vacarme mondain que n’arriveraient pas à remplacer dans son cœur le cliquetis des gréements et les clapotis de l’écume. Il écrira dans Les Travailleurs : « Un écueil voisin de la côte est quelquefois visité par les hommes ; un écueil en pleine mer, jamais. » Comprenez : « Un écueil proche de Paris est quelquefois visité par des amis ; un écueil en pleine mer, jamais ». À part de très rares fidèles, notamment Alexandre Dumas, personne, en effet, ne lui rendra visite. Éloigné des centres névralgiques de l’Histoire, Hugo risquait de devenir quelque chose d’aussi gros, immobile et lisse que ces rochers qu’il lui était donné d’arpenter sur les côtes. S’endormir loin du monde. Plus précisément : arrêter d’écrire… Mais c’était sans compter sur Juliette Drouet.

Tandis que le poète avait fui la prison, la comédienne Juliette Drouet se jeta dans la gueule du loup en fermant derrière elle à double tour la porte du destin. Il avait quitté la France à cause de la politique, avec famille et bagages, elle la quitta par amour, sans personne ni rien. Elle accosta à Jersey puis à Guernesey où Victor Hugo était chaque fois accueilli triomphalement pendant qu’elle restait dans son coin.

Juliette Drouet s’installa dans une maison dont le nom « La Fallue » signifiait « la galette », aujourd’hui incorporée à l’hôtel Pandora. Cette maison était dans la même rue que Hauteville House, de sorte que si Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer habite un lieu appelé « Bû de la Rue », c’est évidemment parce que Juliette habitait au « bout de la rue ». Lorsque Victor regardait la mer, Juliette regardait Victor. De là, elle lui enverra plusieurs milliers de lettres d’amour. Ces lettres, mises à disposition des internautes grâce à un travail herculéen mené sous la direction de Florence Naugrette, sont des chefs-d’œuvre de style. Durant toutes ces années, la langue de Juliette a nourri celle de Victor. Non pas seulement avec des mots d’amour, mais avec des formules syncopées tombées comme des poignées de sel et des casseroles d’eau brûlante sur des cymbales charley.  Le jazz du désir… La lecture de quelques lignes de n’importe laquelle de ces lettres suffit à déclencher la magie rythmique. Ce sont des vagues lancées sur les parois de la chambre de verre. C’est la marée montante de la passion venue frapper le couvercle du tombeau probable.  

Victor Hugo évoque dans Les Travailleurs un rocher en forme de chaise, du nom de « Gild-Holm-‘Ur », situé au « Bû de la Rue ». Quiconque s’y perche et se laisse aller à contempler le paysage tandis que la marée monte finira noyé. Le nom du rocher, d’origine celte, est traduit par les paysans français : « Qui-dort-meurt ». Nous l’avons dit : Victor Hugo était tenté de ne rien faire pendant son exil à part contempler l’océan ; pourtant il pressentait que cela lui serait fatal. Le Gild-Holm-‘Ur symbolise sa peur de mourir à Guernesey, et, pire, d’y voir succomber son génie. Heureusement, Juliette veillait. Car les amants le savent : il ne faut pas dormir, mais profiter de chaque seconde, sans quoi ils finiront terrassés par le temps qui passe. Juliette aida Victor Hugo à rester éveillé. Sans l’énergie qu’elle lui insuffla, il n’aurait pas tiré du Passage de la Déroute Les Contemplations (1856), La Légende des Siècles (1859), Les Misérables (1862), L’Homme qui rit (1869) et Quatre-vingt-treize (1874).

Le génie sauvé des eaux

Les Travailleurs n’est pas une œuvre comme les autres, puisque dans ce roman-là il n’est pas question de la France ou de l’Angleterre mais de l’île sur laquelle Hugo se trouve, et du combat que Juliette a mené pour sauver son génie de la montée des eaux. Le génie, ici, a la forme du navire La Durande, propriété de l’armateur Mess Lethierry. Les réactionnaires de Guernesey voient d’un mauvais œil l’arrivée de ce bateau à vapeur dans les eaux du baillage — exactement comme les classiques voyaient d’un mauvais œil la programmation d’Hernani dans les théâtres parisiens. Ils en appellent à l’Écriture Sainte, et s’insurgent contre pareil « libertinage ». C’est une hérésie en forme de bateau. Lorsque le romancier décrit l’état de Mess Lethierry après le naufrage de son navire, il est évident que Victor Hugo parle en réalité de ce qu’il adviendrait de lui si jamais l’exil avait raison de son génie : « Avoir été dans son pays l’homme idée, l’homme succès, l’homme révolution ! y renoncer ! abdiquer ! N’être plus ! faire rire ! Être un sac où il y a eu quelque chose ! Être le passé quand on a été l’avenir ! aboutir à la pitié hautaine des idiots ! voir triompher la routine, l’entêtement, l’ornière, l’égoïsme, l’ignorance ! »

Si la Durande représente le génie du poète, l’océan, quant à lui, représente le Temps et la Distance, c’est-à-dire les deux principaux ennemis de tous les exilés. Par amour pour la nièce de Mess Lethierry, la naïve Déruchette, dont il est épris depuis qu’elle a écrit son nom dans la neige, Gilliatt défendra la Durande contre l’océan. Juliette, autrement dit, défendra le génie de Victor Hugo contre les écueils de l’exil, grâce à une passion qui empêchera le poète de s’endormir, de s’embourgeoiser, de vieillir ou d’oublier la France. Au bout de la rue, le tombeau probable s’est transformé en supernova accoucheuse de planètes. C’est ce que Hugo avouera au révolutionnaire russe Alexandre Herzen : « Je vous présente le véritable auteur de LaLégende des siècles, des Travailleurs de la mer et de tout ce que j’ai écrit depuis Décembre, qui m’a protégé alors et sauvé[2]. » Bien entendu, Juliette Drouet n’est pas vraiment l’auteur de ces œuvres prodigieuses, mais comme l’a écrit Florence Naugrette elle est bel et bien celle qui a guéri Victor Hugo « de la peur de l’abandon, approuvé dans ses choix, aidé dans ses combats et tiré vers le haut[3] ».

La pieuvre du plaisir

Toute la deuxième partie des Travailleurs consacrée au sauvetage de la Durande par Gilliatt est une suite ininterrompue de messages codés adressés par l’amant à son amante. Celui qui en douterait n’a qu’à piocher parmi les titres des chapitres en imaginant qu’ils ont été dictés par un amant devant le corps de son amante :

« L’endroit où il est malaisé d’arriver et difficile de repartir »
« Les perfections du désastre »
« Examen local préalable »
« Un mot sur les collaborations secrètes des éléments »
« Une écurie pour le cheval »
 « Une chambre pour le voyageur »
« L’écueil et la manière de s’en servir »
« La forge »
« Découverte »
« Le dedans d’un édifice sous la mer »
« Ce qu’on y voit et ce qu’on y entrevoit »
« Sous la matière »
« Sous l’ombre »
« Gilliatt fait prendre position à la Panse »
« Le succès repris aussitôt que donné »
« Les avertissements de la mer »
« L’extrême touche l’extrême et le contraire annonce le contraire »

Le sauvetage de La Durande est une nuit d’amour. Les amants luttent contre le sommeil. Voilà ce qu’à ma grande surprise, personne, pas même Baudelaire, n’avait relevé jusqu’ici. Peut‑être penserez-vous que j’ai l’esprit déplacé, auquel cas attendez de voir la suite…

Lorsque Gilliatt croit être parvenu au bout de ses épreuves, et tandis qu’il cherche de quoi se nourrir avant de rentrer chez lui, quelque chose de « mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant » se tord autour de son bras nu. Les ventouses de cette chose font « des pressions obscures qui lui semblent être des bouches ». Est-ce une malédiction ? De quoi Victor Hugo parle-t-il au juste lorsqu’il prétend que « l’insaisissable qui flotte en nos songes rencontre dans le possible des aimants auxquels ses linéaments se prennent, et de ces obscures fixations du rêve il sort des êtres » ? Est-ce vraiment d’une pieuvre géante ? On dirait qu’il essaye de mettre en garde Gilliatt/Juliette contre les ravages de la passion : « Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux, évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié […]. Épanouissement effroyable. Cela se jette sur vous. » La voracité « inarrachable » du plaisir s’incarne dans les ventouses de la pieuvre : « Chose épouvantable, c’est mou […]. Une viscosité qui a une volonté, quoi de plus effroyable ! » Les connotations sont criantes : « La bête se superpose à vous par mille bouches infâmes ; l’hydre s’incorpore à l’homme ; l’homme s’amalgame à l’hydre. Vous ne faites qu’un. Ce rêve est sur vous […]. Sa bouche anus s’appliquait sur la poitrine de Gilliatt. »

Comment ne pas penser à cette estampe d’Hokusai —  Le Rêve de la femme du pêcheur — sur laquelle une femme est à la fois ensevelie et pénétrée par une pieuvre géante ?

La jouissance passée, le jour se lève. L’amant laisse à son amante un mot sur l’oreiller : « Qui dort meurt. Cette nuit nous avons tué la pieuvre. » La mer est de plus en plus haute. Le mari doit retourner auprès de sa femme. On croira avoir rêvé.

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée

Juliette restera seule sur le « Gild-Holm-‘Ur » du bout de la rue. La Distance et le Temps auront emporté son poète. En lisant les dernières pages des Travailleurs, elle devine que son destin est lié à celui du pêcheur : « Ce que je craignais pour mon pauvre Gilliatt ne s’est que trop réalisé (…). J’ai depuis ce moment-là un étouffement et une oppression qui va presque jusqu’au manque de respiration. Je sens que mon âme porte le deuil de ce grand crucifié de l’amour et je mets toutes les forces de ma volonté pour ne pas pleurer ce doux être enfant de ton génie. Il est impossible que nous [ne] le retrouvions pas un jour dans quelque paradis céleste marié à une Déruchette sublime comme lui[4]. »

Victor Hugo sait précisément ce qu’il doit à son amante. Il le dira à ses enfants dans une lettre de 1870 : « Elle m’a sauvé la vie en décembre 1851. Elle a subi pour moi l’exil. Jamais son âme n’a quitté la mienne. Que ceux qui m’ont aimé l’aiment. Que ceux qui m’ont aimé la respectent. Elle est ma veuve. »

En septembre 1883, quatre mois après la mort de Juliette Drouet, il fit publier par Calmann-Lévy un pot‑pourri de notes guernesiaises sous le titre « L’Archipel de la Manche ». Le jugeant superflu, le premier éditeur des Travailleurs avait refusé de l’imprimer. Ainsi, à défaut d’être ce que l’auteur lui-même considérait comme « le péristyle » d’un roman secrètement consacré à l’amour de sa vie, ce texte fut son épitaphe. J’espère que le lecteur qui m’aura fait l’amitié de lire ces lignes jusqu’au bout aura compris qu’on ne peut pas être aux Travailleurs sans être à Juliette, et que L’Archipel était peut-être moins un péristyle ou une épitaphe, tout compte fait, qu’un embarcadère.


[1] L’anecdote est racontée dans le préambule de William Shakespeare.

[2] Julies Claretie, Le Temps, 13 mai 1883.

[3] Florence Naugrette, Juliette Drouet. Compagne du siècle, Paris, Flammarion, 2022, p. 531.

[4] Juliette Drouet à Victor Hugo, 13 juin 1865.


Posted in Essais | Leave a comment