Le minotaure et l’ingénieur 

Conférence donnée le 4 juin 2025  au Centre National de Recherches Météorologiques

                  Tout d’abord merci pour votre invitation, qui m’honore. J’ai rencontré plusieurs doctorants du Centre National de Recherches Météorologiques ces dernières années dans une maison dite « de la recherche et de la valorisation » à l’occasion de formations communes à des disciplines qui, lesdites formations mises à part, n’ont rien en commun. Je suis heureux de les retrouver aujourd’hui pour parler de ma chimère préférée, Astérion, plus connu sous ce nom que les Crétois lui donnaient afin de se moquer de leur roi : « le taureau de Minos, minotaure ».

Avant de vous parler du mythe, je voudrais détailler les quatre raisons pour lesquelles j’ai accepté votre invitation, et pour lesquelles j’ai choisi un sujet qui détonne sans doute avec ce que vous avez l’habitude d’entendre entre ces murs.  

Pourquoi cette conférence ?

                  La première raison qui me conduit devant vous aujourd’hui tient au souhait de rendre visible et claire une approche du monde social dite « technocritique », dont certains des principaux contributeurs (Bernanos, Weil, Ellul, Illitch, Junger, Anders) ont joué dans ma vie intellectuelle un rôle fondamental.

Qu’est-ce au juste que l’approche technocritique  ? Il ne s’agit pas, comme certains le disent trop vite, de vouloir abroger la technique — nous laisserons cela aux ludistes, briseurs de machines — ni de revenir en arrière, idée réservée au Marty Macfly de Retour vers le Futur. Lorsque nous avons renoncé aux vols commerciaux supersoniques, nous ne sommes pas revenus en arrière, pas plus que nous n’avons abrogé quoi que ce soit. Nous avons décidé, fort de notre expérience — décidé à l’avenir — de nous passer techniquement — et j’insiste sur cet adverbe : on peut se passer techniquement de quelque choser — de nous passer techniquement de ce genre d’avion.

L’approche technocritique repose sur un triple axiome :

1/ il n’y a pas de différence entre culture et technique. Plus exactement : la technique c’est de la culture mise en forme. Elle est concrétion — elle est concrétisation — des valeurs, des intérêts, des luttes symboliques et matérielles, de ceux qui la produisent.

2/ La technique est un discours. Avant d’être de la matière, ce sont des phrases, des plans, des projections. On entend cela dans le terme techno-logique, le langage de la technique : il s’agit de parler de quelque chose et de faire advenir et intervenir ce dont on parle. La technique est un discours à visée performative. Dès lors qu’il parle, et qu’il me parle, l’ingénieur peut aussi me répondre, c’est-à-dire littéralement être responsable, et je peux quant à moi ne pas être d’accord avec ce qu’il m’a dit ou bien avec ce qu’il m’a répondu. D’où l’idée d’une « techno-critique », c’est-à-dire d’un étonnement face au phénomène technique.

3/ Enfin, la technique est le lieu d’une rencontre. Elle est inter-actionnelle : par la médiation de l’objet (lequel peut aussi bien être simple comme un marteau que complexe comme le plus complexe des logiciels) le concepteur (qui conçoit, au sens de « penser » et conçoit au sens de « fabriquer ») et l’utilisateur (qui use autant qu’il utilise et qui subjective) se rencontrent, inter-agissent, un lien se crée entre eux, un être-ensemble, une tentative d’être ensemble, ou tout du moins la possibilité d’une tentative d’être ensemble. 

L’approche technocritique repose également sur une triple mise en garde, qui découle des trois axiomes cités à l’instant :

                  1/ Attention au technodéterminisme : puisque la technique n’est pas extérieure à la société, au psychologique, à l’économique, elle ne détermine pas l’homme ou la société depuis un point qui leur serait étranger ou sous-jacent[1].

                  2/ Attention à la téléologie : la technique n’a pas de destin. L’histoire de l’innovation n’est pas écrite ou préécrite quelque part dans un système céleste hégélien dont l’ici-bas serait l’ébauche.

                  3/ Attention à la morale : la technique fait l’objet d’innovations — on produit du neuf — et de reconfigurations — on recycle l’ancien — dont on ne peut dire qu’elles sont des progrès que « du point de vue de l’individu X » et pourtant il n’y a pas de progrès technique en soi, pas plus qu’il n’y a de décadence en soi. Le feu volé par Prométhée peut aussi bien servir à chauffer la salle commune pendant l’hiver qu’à l’incendier.

                  La deuxième raison pour laquelle je vais parler aujourd’hui du minotaure, dans un lieu où il n’a peut-être jamais été évoqué, c’est parce que je souhaite vous montrer que l’approche technocritique du monde social n’est pas chose nouvelle. On en trouve la trace dans le fond des âges, dès les premières cosmogonies. Adam et Eve mordent dans le fruit de l’arbre de la connaissance, c’est pour cela qu’ils n’ont plus accès à l’arbre de vie. (À ce sujet, lire l’œuvre du trop peu connu Léon Chestov). On peut également citer le mythe de Prométhée, qui vole le feu à Zeus — le feu, c’est-à-dire, selon les Grecs, la technique — et le donne aux hommes en espérant combler leurs lacunes  (de mauvais yeux, une ouïe déplorable, un odorat défaillant,  l’absence de pelage). Zeus, en colère, donnera vie à Pandore pour se venger. Celle-ci épousera le frère de Prométhée, Epiméthée (dont le prénom signifie littéralement « celui qui réfléchit après coup » tandis que Prométhée signifie « celui qui prévoit »), et ouvrira la fameuse boîte dans laquelle ont été enfermés les maux de l’Humanité et dans laquelle il ne restera bientôt plus que l’espérance. Nous pouvons parler aussi du mythe de Theut, le dieu ibis des Egyptiens, ou encore du mythe tamoul de « Sembian » et du mythe sanskrit de « Sibi » qui nous livreraient des récits sinon similaires en tout cas comparables à ceux d’Adam et de Prométhée, et nous exhorteraient à réfléchir à ce que la technique fait de nous.

La troisième raison pour laquelle je vais vous parler aujourd’hui du minotaure,  c’est parce qu’en ce moment nous sommes les proies potentielles de fantasmes issus pour la plupart de la science-fiction, et de discours de plus en plus béats, pour ne pas dire idiots, dont vous aurez un exemple parfait en écoutant les idioties débitées au kilomètre par celui qui signe ses livres « docteur Laurent Alexandre ». Ces fantasmes et leurs anges produisent dans l’oreille le même son que les ânes de Nietzche quand ils braient : I-A / I-A / I-A. En faisant croire que ce qui est automatique est autonome et que ce qui sait répondre est intelligent (alors que l’intelligence n’est pas la capacité de répondre mais bien celle de questionner) les ingénieurs cherchent à se déresponsabiliser, c’est-à-dire à ne pas répondre de leurs actes, et à cacher le fait que leurs intérêts sont servis par la machine. Derrière toute machine, pourtant, il y a des machinistes et, donc, des machinations. J’invite ceux qui voudraient aller plus loin sur ces questions à lire au moins trois textes : le Code is Law de Laurence Lessig[2], qui a plus de vingt ans mais qui est toujours d’une actualité brûlante, l’Humiliation prométhéenne de Jean-Jacques Delfour[3], et L’Heure des prédateurs publié en avril dernier par Giuliano da Empoli.

La quatrième et dernière raison pour laquelle je m’apprête à vous parler du minotaure, c’est parce que les doctorants du Centre National de Recherches Météorologiques sont à la fois des usagers et des producteurs de techniques dont les enjeux physiques et métaphysiques, économiques et politiques, sont tels que vous ne pouvez pas faire l’économie, je crois, du point de vue technocritique.

Le mythe d’Astérion

Les premières traces que nous ayons du minotaure sont des représentations sur des amphores des cyclades. Par écrit, la plus ancienne est probablement la pièce d’Euripide Les Crétois ( Ve siècle av. J.-C). Puis le « Pseudo-Apollodore » au IIème siècle av. J.-C. Puis les sources romaines dont les principales sont L’Éneide, en 19 av. J.-C., Les métamorphoses, par Ovide en 8 ap. J.-C. et Les Vies parallèles de Plutarque (IIe siècle).

Tout commence lorsque Minos, roi de Crète, reçoit de Poséidon un taureau blanc qu’il devra, en retour, lui sacrifier. Le taureau est si beau que Minos refuse de le tuer et que son épouse, la reine Pasiphaé, en tombe amoureuse. Elle demande au savant Dédale de trouver une solution pour satisfaire son désir. Celui-ci construit une vache en bois montée sur des roulettes, dans laquelle Pasiphaé prend position afin que l’accouplement soit possible[4]. De cette union naîtra un fils prénommé Astérion, mi-taureau mi-homme, que les Crétois surnommeront « minotaure » : « le taureau de Minos ».

Tandis qu’Astérion grandit, on constate qu’il est cannibale, colérique, invivable. Pasiphaé et Minos demandent à Dédale de trouver une solution. Le savant crée alors le Labyrinthe : un palais truffé de couloirs sans fenêtre sur l’extérieur, dont la porte unique restera fermée à clef.

L’un des fils de Minos et de Pasiphaé, le prince Androgée, est un athlète doué au point de remporter tous les prix des Panathénées. Le roi d’Athènes, Égée, à cause de cela, le fait assassiner. Pour se venger, Minos part en guerre contre les Grecs et exige, une fois la victoire obtenue, qu’Égée lui livre tous les neuf ans sept filles et sept garçons qui seront donnés en pâture au minotaure.

Bien des années plus tard, Thésée, le fils d’Égée, après s’être fait connaître de son père (qui ne l’avait encore jamais vu), décide de lui prouver sa valeur en délivrant les Grecs de la sanction imposée par les Crétois. Ariane, fille de Minos, sœur d’Androgée et d’Astérion, tombe amoureuse de Thésée aussitôt qu’elle le voie. Elle consulte Dédale qui lui révèle que la seule façon de sortir du Labyrinthe est d’y dérouler un fil grâce auquel il sera possible de revenir sur ses pas sans se perdre. Ariane fournira au prince étranger un glaive volé à Minos et une pelote de laine, afin qu’il tue son demi-frère et sorte du piège sain et sauf.

Après avoir liquidé Astérion, Thésée emporte Ariane loin de Crète mais il l’abandonne finalement en chemin, sur l’île de Naxos. Puis, à l’approche d’Athènes, il oublie le serment fait à son père de hisser une voile blanche en cas de victoire. Fou de chagrin, Égée se jette dans la mer avant que le navire accoste, et quelques jours plus tard Thésée sera couronné à sa place.

De son côté, furieux qu’il ait révélé à Ariane comment aider Thésée, Minos enferme Dédale avec son fils Icare dans le Labyrinthe. Pour s’échapper, le savant construit des ailes de bois et de cire. Hélas, son fils Icare s’approchera trop près du soleil et mourra en tombant dans la mer (lui aussi).

À quoi sert ce mythe ?

Les mythes ne sont pas de simples histoires. Leur vocation est d’encapsuler une vérité qui sans cela serait simplifiée ou faussée, mais qui grâce au mythe, grâce à ses « paramètres », pourra être maintenue y compris dans ses dimensions paradoxales. Par analogie, on pourrait dire que « Racine de Deux » est un mythe, dans la mesure où il s’agit d’un signe linguistique inventé par l’homme pour encapsuler une vérité bien réelle mais dont la mesure exacte est irrationnelle, inaccessible à la raison humaine, et qui grâce à la Racine carrée, qui est, j’insiste, une pure invention de l’homme, un pur signe, est encapsulée sans être simplifiée ou falsifiée. Cette « encapsulation » est la première fonction des mythes. Leur deuxième fonction est contingente, liée à l’actualité : il s’agit de légitimer certaines pratiques ou certains états de fait dont le bienfondé privé de mythe risquerait d’être remis en cause. Le mythe n’est pas seulement une capsule, c’est aussi une coquille.

Commençons par cette deuxième fonction — la coquille protectrice — pour expliciter le mythe du minotaure. Du point de vue de ce qu’on appellerait aujourd’hui « la gestion du changement », ce récit a un double objectif assez évident : asseoir la domination de la Grèce sur la Crète, qui à la fin de l’histoire n’a plus d’héritier (ni Androgée, ni Astérion), et, d’autre part, la légitimité de Thésée, qui devient roi. Au début, en effet, Thésée pas légitime, car il n’est pas le fils de Médée, épouse d’Égée, mais d’une certaine Éthra, fille du roi Pitthée, amour de jeunesse d’Egée. En allant tuer Astérion, Thésée cherche à être reconnu prince, et à laver l’affront des Panathénées. Le meurtre du minotaure lui permet de libérer la Grèce de la punition imposée par les Crétois. Il deviendra le roi le plus célèbre de Grèce, l’exemple même du réformateur. (Or, pour réformer, on le voit aujourd’hui, on a besoin de légitimité… n’est-ce pas ?)

Le mythe a cependant une autre fonction, moins immédiate que la fonction politique, dont nous allons discuter à présent en détail. Le mythe du minotaure, qui essaye de légitimer un état de fait en le protégeant, essaye aussi de nous transmettre une vérité, en l’encapsulant. Pour y accéder, il faut considérer que le « monstre » (i. e. « ce qui est montré du doigt ») n’est pas forcément ce qu’on voit d’abord, et que la dé-monstration (la défaite du monstre) ne se jouera pas forcément où l’on pense.

La vache en bois

Pasiphaé est la reine. Elle est riche et puissante. Elle fait ce qu’elle veut quand elle veut. Elle a tout ce qu’elle veut. Quand Pasiphaé a un désir que la nature ne permet pas d’assouvir, elle exige du savant Dédale qu’il trouve une solution. Si l’ingénieur y parvient, elle le paiera, sinon elle le punira. « Mes désirs sont des ordres », dit la reine dont les désirs font pourtant désordre. Il s’agit de « violer » la nature en contrevenant à son ordre, que les Grecs nommaient « cosmos ». Le taureau est abusé sexuellement, soumis par celui que Descartes exhortera deux mille ans plus tard, au seuil de ce que nous appelons « la modernité », à devenir maître et possesseur de la nature. 

L’enfant issu de cette union n’a pas demandé à naître. Virgile dans le chant 6 de L’Énéide écrit qu’il n’est rien d’autre que « le monument souvenir d’une abominable passion amoureuse ». Comme n’importe quel autre nouveau-né, Astérion est innocent. Hélas, il n’est pas comme les autres : agité, cornu, et, surtout, anthropophage, c’est-à-dire habité lui aussi par des désirs contre-nature. Le minotaure est ce que Réné Girard dans La violence et le sacré appelle « Un autre manifestement autre ». La reine pourrait décider d’assumer sa responsabilité de mère, et s’en occuper malgré ses différences, mais cela signifierait renoncer à satisfaire de prochains désirs ; aussi retourne-t-elle voir le savant… pour qu’il lui trouve une « solution ».

Le labyrinthe

Que fait-on avec un enfant gênant ? On lui met un écran devant les yeux, ou bien on le bourre d’anxiolytiques ; dans les deux cas, on le livre à la technique. Désormais il sera là sans être là, il se tait, il ne gêne plus, et peu importe le mal qu’on lui a fait dès lors qu’on peut jouir à nouveau. Dédale ne construit pas le Labyrinthe sur un rivage désert ou une île lointaine, mais à Cnossos, au milieu de la cité. Le labyrinthe est un avoir-lieu sans être-là. Grâce à lui, personne ne pourra reprocher à la reine d’avoir abandonné son fils.

Le labyrinthe c’est l’espace et le temps pliés par l’homme, par la technique de l’homme, c’est-à-dire par son savoir mis au service de son pouvoir. Le labyrinthe, du point de vue technocritique — pensez à tablette ou aux anxiolytiques que nous donnons aux enfants turbulents — représente une voie sans issue, une caverne platonicienne produite par l’homme pour enfermer les semblables-dissemblables, ceux qui le gênent, « un dispositif » dirait Michel Foucault, une multiplication de de simulacres dont l’avoir-lieu empêche d’être là : « The Matrix has you »… Les pliures du temps et de l’espace n’ont pas été faites par Dédale pour ouvrir et rassembler les êtres, mais pour les enfermer et les séparer. En enfermant son fils Astérion dans le labyrinthe, Pasiphaé — appelée par d’autres désirs qu’elle préfère à ses responsabilité — l’a empêché d’exister (« être en dehors »).

Regardez autour de nous : un certain nombre de nos techniques ont plié, complexifié, trigonométrisé l’espace et le temps… Nous pourrions prendre comme exemple l’invention des heures, des minutes et des secondes, dont certains d’entre vous m’ont déjà entendu parler. Est-ce que ces pliures du temps et de l’espace nous ouvrent et nous rassemblent ou bien nous enferment et nous séparent ? A quoi, à qui, la technique a-t-elle servi ? Ceux-là sont-ils prêts à prendre leur responsabilité ? Voilà les questions que soulèvent l’approche technocritique.

Voyons maintenant la suite de l’histoire : Ariane arme Thésée avec un glaive, et lui fournit une pelote qui lui permettra de sortir du Labyrinthe. Dédale, une fois encore, a joué un rôle décisif en révélant à la princesse qui lui en donnait l’ordre comment sortir du Labyrinthe. La vraie révélation de Dédale est moins dans l’anecdote du fil que dans la sentence suivante : on ne sort du Labyrinthe que par là où on est entré. Autrement dit : on ne quitte la technique, quand c’est une technique de séparation, qu’en l’abandonnant, pas en la perfectionnant.

Le technicien Dédale a mis sa raison au service des passions du pouvoir politicien d’Ariane après l’avoir mise au service du pouvoir politicien de Pasiphaé. C’est à cause de cela qu’un autre politicien, plus puissant que les deux premiers, animé lui aussi par ses passions, enfermera le savant dans le Labyrinthe. Cette fois-ci, Dédale travaillera pour lui-même, et construira des ailes qui satisferont son désir de liberté tout en entraînant la mort de son fils, grisé par son nouveau pouvoir.

La trahison

L’homme est un animal désirant, sinon il n’inventerait rien. J’insiste ici : si on ne désirait pas, on n’inventerait rien. C’est parce qu’on veut quelque chose qu’on n’a pas qu’on imagine, pour l’obtenir, quelque chose qui n’existe pas. Or le désir peut être de deux ordres : certains de mes désirs me mènent vers les autres, et ne seront satisfaits qu’à condition d’être satisfaits avec eux, par eux, tandis que d’autres m’en éloignent, attendu que leur satisfaction ne peut avoir lieu qu’aux dépens des autres, contre eux, malgré eux. La question est de savoir si la technique sera mise au service de désirs dont la satisfaction nous rassemble (l’amour) ou des désirs dont la satisfaction nous divise (l’envie).

Le mythe d’Astérion commence par un adultère, c’est-à-dire la trahison de l’amour qu’une femme et un homme se sont promis l’un à l’autre. Puis c’est au tour de l’amour maternel d’être trahi, quand cette même femme fait enfermer son fils dans le Labyrinthe. Puis c’est à celui de l’amour fraternel, lorsque Ariane trahit son demi-frère pour aider Thésée à le tuer. Puis au tour de l’amour charnel, lorsque Thésée abandonne Ariane. Puis au tour de l’amour filial, lorsque Ariane vole le glaive de son père (un glaive offert par Héphaïstos pour son mariage avec Pasiphaé, symbole de ce premier amour trahi) et lorsque Thésée oublie de lever la voile de la bonne couleur et provoque la mort de son père. Enfin, une nouvelle trahison de l’amour fraternel aura lieu lorsque Phèdre, fille de Minos et Pasiphaé, sœur d’Ariane, d’Astérion et d’Androgée, épousera celui qui a abandonné Ariane à Naxos.

 L’amour c’est à-dire pour les Grecs le désir d’être ensemble sans se détruire, dans cette histoire — l’amour sous toutes ses formes : agapé, philiae, eros — est sans cesse trahi par des êtres qui obéissent à leurs pulsions envieuses, dont la satisfaction les divise et les enferme.

À bien y regarder, la technique est le vecteur de chacune de ces trahisons. Dans le mythe, elle est mise au service de désirs qui ne se satisfont qu’aux dépens des autres. Est-ce à dire qu’elle est mauvaise ? Bien entendu, non. Pardon pour ma trivialité, mais on aurait pu imaginer que Dédale donne à Pasiphaé non pas une vache mais un taureau en bois. De même, il aurait pu créer non pas le labyrinthe mais un dentier et des cornes en mousse qui auraient permis au jeune Astérion d’apprendre à vivre en société sans mordre ou encorner son prochain.

Le problème de la responsabilité

L’approche technocritique pose le problème de la responsabilité. Tous les mythes fondateurs la posent. Si on reprend Prométhée, rappelez-vous qu’il sera puni, l’aigle lui dévore le foie, il est une image éternellement vivante de la culpabilité du technicien, mais Hercule, qui représente l’homme fort — l’homme élevé au rang de dieu par sa force — va le délivrer, c’est-à-dire l’absoudre de sa responsabilité. Quant à Adam qui a mordu le fruit de l’arbre de la connaissance, lorsque Dieu l’interroge, tout de suite il rejette la faute sur Eve, qui la rejette à son tour sur le serpent : ils n’assument ni l’un ni l’autre.

Dans le mythe du minotaure, Pasiphaé n’assume pas son rôle de mère, Ariane s’enfuit avec Thésée plutôt que de faire face à ses parents, Thésée l’abandonne, puis il oublie de fixer la voile blanche. Le mythe nous montre des êtres qui ne répondent pas de leurs actes. Les seuls qui payent pour les actes des autres, ce sont les innocents grecs et Astérion qui sont tués dans le Labyrinthe, et Egée et Icare qui tombent tous les deux dans la mer.

À l’ère de l’IA, cette question de la responsabilité soulevée par le mythe du minotaure est passionnante.

  • Exemple Google et des résultats dits « organiques ».
  • Exemple des voitures autonomes.

Il est urgent de réguler l’activité de ces logiciels d’IA, et pour cela de déployer une approche technocritique qui permettra de créer une régulation réaliste et une chaîne de responsabilité claire en cas de manquement à cette régulation.

Victime ou bourreaux

Le mythe du minotaure nous révèle enfin que la technique mise au service des plaisirs de quelques uns, en plus de nous séparer, et de nous fermer les uns aux autres, finit par nous transformer soit en victime soit en bourreau.

Rappelons-le : on ne peut sortir du Labyrinthe que par la porte d’entrée. Astérion est dans un cul de sac, et c’est dans cette même voie sans issue que sont envoyés les jeunes Grecs. Dès lors, ces derniers n’auront pas d’autre choix que de se battre contre Astérion. Le Labyrinthe a beau être immense et compliqué, ils le rencontreront inévitablement. Que se passera-t-il ? Soit un Grec tuera Astérion, soit Astérion tuera les Grecs. Dans les deux cas, un innocent mourra parce qu’un innocent l’aura assassiné, et celui qui réussira à sortir du Labyrinthe, quand il repassera la porte d’entrée — quand il quittera le phénomène technique auquel il a pris part — ne sera plus innocent.

Alors que la technique aurait pu être mise au service de l’innocence, c’est-à-dire des plus faibles, de l’enfant innocent Astérion par exemple, elle est mise au service des forts, et les innocents deviennent victimes ou bourreaux. Dans le temps et l’espace pliés, non seulement les êtres humains ne sont plus libres, mais, en plus, ils ne sont plus innocents. C’est ce que Freiderich Junger (le frère de Ernst) nommait la « déprédation de la technique » qui est plus grande encore que la prédation parce qu’au lieu de seulement détruire les êtres qu’elle enrôle elle les vide de sens, les efface, les anéantit. Je pense à cela chaque fois que j’entends parler de cette « écoanxiété » connue par ceux qui finissent par avoir honte d’avoir recours à l’électricité, à sa voiture à essence ou au papier sous prétexte que la production de ces artefacts détruit les forêts, augmente la présence de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, et creuse les inégalités entre riches et pauvres. Certains ont même honte… d’avoir des enfants !

Conclusion : gouverner la technique pour libérer le minotaure

Le mythe du minotaure nous révèle que la technique, quand elle est mise au service du désir de quelques uns au détriment de l’intérêt général et que ceux-là refusent d’assumer leur responsabilité, aboutit à nous diviser, et à nous monter les uns contre les autres, victimes ou bourreaux.

Avec la figure de Dédale et la mort d’Icare, il met également en garde les savants contre la tentation de servir leurs propres intérêts : attention, vos fils pourraient en mourir. La technocratie, autrement dit, n’est pas mieux que l’aristocratie.

Finalement, il s’agit de trouver la juste place de l’ingénieur en société, afin que ceux-ci puissent servir l’intérêt du plus grand nombre plutôt que d’assouvir les passions tristes d’une élite. Pour cela : réguler, fixer des limites claires… Il s’agit également de réfléchir à l’éthique des ingénieurs et à leur responsabilité. Dans le cas où les limites seraient franchies, peuvent-ils être coupables, et dans ce cas seront-ils accusés de complicité, ou bien d’avoir eux-mêmes commis un crime ? Bien sûr, je ne répondrai pas à ces questions ici. Le mythe du minotaure se contente de les poser : il les muscle, il les déploie. L’époque de l’intelligence dite « artificielle » et des perspectives « transhumanistes » a beaucoup à apprendre d’Astérion.


[1] L’approche technocritique est difficile sinon impossible à concilier avec le matérialisme historique de Engels et Marx, d’après lesquels les moyens techniques (ou « infrastructure ») déterminent le culturel (ou « superstructure »).

[2] https://framablog.org/2010/05/22/code-is-law-lessig/

[3] https://www.erudit.org/fr/revues/sp/2016-sp063/1043906ar/resume/

[4] Il y a sur cela un livre de Pierre Michon qui vient de sortir : J’écris l’Iliade (février 2025), et qui raconte comment la vache de bois est faite et comment la saillie a lieu. Accrochez-vous.

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À moi l’idée qu’un aigle gris

Le pot de crème a basculé –
Un litre de lait enrichi,
Épais, moussu, presque jaune – et,
Devant mes pieds, les oeufs d’un nid

De paille et de viande séchée:
Le baldaquin d’un aigle gris.
Presque jaune.. un litre de lait
Acheté trois euros pour rien,

Quand j’y pense… (et j’y pense, hélas!)
À cet aigle on aura repris
L’idée que quelque chose est bien

À soi quand on est un rapace,
À moi l’idée qu’un aigle gris
Est plus à son malheur qu’au mien.

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Quelqu’un

La Souffrance ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
L’Abandon ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
La Tentation ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
Le Ressentiment ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
La Vengeance ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
Le Calcul ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.
L’Envie ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose.

La Vie ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
La Vérité ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
La Joie ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
La Charité ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
Le Pardon ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
La Paix ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.
L’Éternité ce n’est pas quelque chose, c’est Quelqu’un.

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Acédie

J’ai voulu exister où le remords infâme
D’avoir dénoué le lacet des traditions
Ne me poursuivrait pas; exister où Jésus
Ne pendrait pas au bois du prince des supplices;
Sans haine, sans souffrance, exister sans savoir
Que joie et vérité procèdent de ce feu
Obtenu en frottant la souffrance à la haine
Et en jetant leur fruit au réel, à sa paille;
Voulu tourner le dos bourgeoisement à l’âme,
À mon âme, à la possibilité de l’âme,
À tout ce qui est dur dans ce qui est léger
Et l’ombre sans quoi l’or ne resplendirait pas,
À midi…
J’ai voulu être à Dieu sans que Dieu vînt à moi.

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Vérifier

Si tu veux versifier il faudra vérifier:
Versifie, vérifie… La rime peu importe.
Tes vers ont-ils douze ou huit pieds?
En écrivant ouvre une porte.
Vérifie, insiste! Versifie, surtout ouvre:
Ouvre ce qui sans toi n’aurait le gout de rien.
Parmi les mots connus de tous, trouve les tiens
Et donne leur du rythme. Enchante! Appuie! Meurs! Ouvre!
Allez : ouvre… défais…

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Sur le célibat des prêtres (et sur l’Église en général)

Il n’est pas étonnant de lire des tombereaux d’articles destinés à critiquer les prêtres et les religieuses pour telle ou telle de ces raisons sur lesquelles je reviendrai. Il n’est pas étonnant non plus d’entendre autour de soi, y compris chez les catholiques, que l’Église a tort de faire ceci ou cela, et qu’on devrait plutôt laisser les prêtres se marier.

Dans cet essai publié il y a quelques années et intitulé d’abord « De l’Église comme scandale » j’ai expliqué pourquoi ces critiques étaient inévitables, et pourquoi les prêtres doivent évidemment rester célibataires. Je le republie ici in extenso parce que depuis que nous avons un nouveau pape, j’entends dire n’importe quoi.

Évidemment, ce qu’il faut comprendre (pardon de le rappeler) c’est que certains catholiques dont je suis croient en Dieu, ils croient qu’il s’est incarné dans une mangeoire en Palestine, qu’il est mort cloué à une croix, ressuscité trois jours plus tard, qu’il est présent dans l’eucharistie, qu’il reviendra, que le Saint Esprit est seigneur, qu’il donne la vie, et que l’Église est sainte. Si vous ne croyez pas que quelqu’un de raisonnable puisse croire en tout cela, il est inutile de lire la suite, mais dans ce cas là il est également inutile de critiquer l’Église ou de lui dire quoi faire: en effet, pourquoi tenter de raisonner ce qui selon vous serait par nature irrationnel ?

Qu’est-ce que l’Église prétend être ?

L’Église prétend être l’âme du monde quand toutes les autres institutions veulent en être la raison et la force, le centre nerveux et le muscle, occupées à cela au point d’oublier qu’il puisse y avoir une âme en deçà de la force et un esprit précédant la raison. Négligeant la possibilité d’un esprit universel, ou le réduisant à des « droits de l’homme » qui n’ont rien d’un organisme vivant et ne peuvent donc pas être appelés « esprit » ou « âme », les nations, les organisations internationales, partis politiques, courants de pensée et autres institutions sociales veulent faire de la Raison le muscle du monde, et de la Force le centre nerveux de l’histoire.

L’Église au contraire prétend être l’âme du monde. Elle le prétendait dès le début de l’ère chrétienne, ainsi qu’en témoigne l’À Diognète écrit à la fin du deuxième siècle :

« Pour le dire simplement, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps et pourtant elle n’est pas du corps, comme les chrétiens habitent dans le monde mais ne sont pas du monde. Invisible, l’âme est retenue prisonnière dans un corps visible : ainsi les chrétiens, on voit bien qu’ils sont dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible. La chair déteste l’âme et lui fait la guerre, sans en avoir reçu de tort, parce qu’elle l’empêche de jouir des plaisirs : de même le monde déteste les chrétiens qui ne lui font aucun tort, parce qu’ils s’opposent à ses plaisirs. L’âme aime cette chair qui la déteste, et ses membres, comme les chrétiens aiment ceux qui les détestent. L’âme est enfermée dans le corps : c’est elle pourtant qui maintient le corps ; les chrétiens aussi sont détenus dans le monde comme en une prison, mais ce sont eux pourtant qui maintiennent le monde. Immortelle, l’âme habite une tente mortelle : ainsi les chrétiens campent dans le corruptible, en attendant l’incorruptibilité céleste. L’âme devient meilleure en se mortifiant par la faim et la soif : persécutés, les chrétiens de jour en jour se multiplient toujours plus. Si noble est le poste que Dieu leur a assigné, qu’il ne leur est pas permis de déserter. »[1]

 « L’âme du monde, non mais pour qui se prennent-ils ? » auront raison de demander ceux qui chercheraient de quoi être encore plus scandalisés par les chrétiens qu’ils ne le sont déjà. Dire que l’Église est l’âme du monde revient à prétendre qu’elle a été voulue et créée en même temps que lui, et qu’on ne pourra sauver l’un sans sauver l’autre. Plus exactement, cela revient à dire que le peuple Hébreux avant Jésus et l’Église après lui sont nécessaires au salut du monde, et que le salut de l’Église ne pourra avoir lieu sans le salut du monde.

Les rapports d’un corps et d’une âme ne peuvent être symétriques. L’un prend forcément le pas sur l’autre. Soit le corps asservit l’âme, et dans ce cas l’âme doit tout faire pour combler les désirs de la chair. Elle se met à son service. Elle séduira, trompera, et sera prête à se renier elle-même pourvu que le corps puisse connaître la « plénitude ». Soit l’âme assujettit le corps, et dans ce cas ce sont les désirs de la chair qui devront s’adapter à la volonté de l’âme. L’âme prendra des décisions, auxquelles le corps se conformera, quitte parfois à se renier lui-même, et à se mortifier pour mieux la grandir. Dans le premier cas, celui de l’asservissement, l’âme est esclave du corps, elle lui est soumise, elle n’est pas libre. Dans le deuxième, celui de l’assujettissement, le corps est sujet de l’âme, ce qui n’exclut pas la liberté : le sujet d’un royaume peut être libre si c’est la volonté du roi, à condition de respecter certaines des règles fixées par lui. Être libre autrement dit n’est « pas un prétexte pour céder à la chair » (Ga 5, 13).

Dire du monde qu’il a une âme, et prétendre être cette âme, c’est prétendre en assujettir le corps, non pas pour le réduire en esclavage, mais pour en faire un « sujet » d’autant plus libre que son « roi » l’aura voulu ainsi, et aura su fixer des limites à la liberté par lui octroyée. Prétendre assujettir le monde, voilà qui est scandaleux. Prétendre arraisonner et limiter les pulsions charnelles des individus, des groupes sociaux et des nations, voilà de quoi se faire des ennemis dans les salles de rédaction. Prétendre être non pas la Raison ou la Force, mais ce qui leur donne un sens, et plus précisément ce qui donne à la Force une raison d’être et à la Raison la force d’agir, voilà de quoi déchaîner contre soi la violence et la bêtise ! L’idée même de l’âme, d’ailleurs, est scandaleuse, dès lors qu’elle invite à renoncer au moins pour partie à ce que le corps commande, et à la jouissance immédiate dont il semble capable.

Qu’est-ce que l’Église prétend faire ?

Instaurer le renoncement dont je viens de parler à l’échelle du monde, et assujettir de la sorte la marche de l’Histoire à la vie de l’Église, voilà un projet pour le moins scandaleux. Mais comment l’Église s’y prend-elle au juste ?

Comment l’âme agit-elle sur le corps, quand ce corps est l’univers entier ?

L’Église est responsable des sacrements, qui font advenir la présence réelle de Jésus, c’est-à-dire du Dieu unique, un Dieu d’amour, fait homme entre les hommes après qu’une jeune juive de Judée y a consenti. Le Baptême prétend vous offrir une deuxième naissance. Il y aurait donc une naissance donnée à l’enfant par sa mère, et une naissance donnée par Dieu dans le Christ. N’est-ce pas scandaleux ? L’Eucharistie l’est sans doute davantage. L’Église prétend opérer l’acte de « transsubstantiation » par lequel le pain devient, en substance (la sub‑stance étant littéralement ce qui se tient en dessous) le corps de Jésus mort sur la Croix et ressuscité d’entre les morts. J’insiste car pour beaucoup ce n’est pas clair : les catholiques ne voient pas dans l’hostie un symbole mais réellement le corps du Christ ; c’est son corps, c’est sa chair qu’ils mangent. Scandaleux cannibalisme ! Un Dieu tout-puissant fait homme, né dans une mangeoire pour s’offrir aux êtres humains en nourriture trente-trois ans plus tard ! S’il est interdit par la loi de France de manger des êtres humains, alors les catholiques la transgressent tous les jours ; voilà qui devrait inquiéter les autorités.

Mais le sacrement le plus scandaleux est sans aucun doute celui de la Réconciliation, donnée par le prêtre dans le confessionnal. Celui-ci est tellement scandaleux que beaucoup de catholiques d’ailleurs, qui n’hésitent pourtant pas à communier au corps de Jésus, s’en dispensent volontiers. Un prêtre capable de remettre les péchés, c’est trop énorme, et c’est d’ailleurs parce que Jésus remettait les péchés que les Pharisiens lui ont voué une haine mortelle. Quel scandale ! Quelle illégalité ! Qui peut oser faire cela au nom de Dieu ? La loi exige que le criminel paie pour ses actes. Ni les Grecs ni les Romains ne connaissaient le pardon. Chez les Juifs, le pardon ne pouvait venir que de Dieu en personne. Donc il y a toujours eu quelque chose d’éminemment scandaleux dans le pardon. Regardez d’ailleurs autour de vous : au pardon nous avons tendance à préférer l’indispensable « je suis désolé » auquel l’offensé répondra en éludant la négation : « c’est pas grave ». Or, cela n’a rien à voir avec le pardon, qui est un acte de charité absolu : il s’agit en matière de morale de rendre richissime celui qui n’a plus rien. C’est exactement ce que le prêtre vous propose. Il ne vous propose pas comme le psychanalyste de chercher des causes ou d’apprendre à vivre avec votre faute. Il vous propose de vous laver de la souillure que le péché a fait sur votre âme. Et il vous le propose même si votre péché est un meurtre ou un viol : voilà qui est scandaleux, unique dans l’Histoire des hommes. Voilà de quoi être scandalisé !

En plus des sacrements, l’Église est le véhicule d’une Parole qui elle aussi a de quoi exaspérer. Les paraboles prônent une justice inéquitable. Qui n’a jamais été scandalisé par le veau gras du fils prodigue, ou par le salaire exorbitant des ouvriers de la onzième heure ? « C’est injuste » dit-on avec raison, seulement l’Église nous propose une vision des rapports humains qui est au-delà de la justice et de la raison, faite d’Amour pur, dans le même rayon que celui que Dieu pose sur nous à chaque instant. Quand on aime on ne compte pas, et Dieu aime infiniment. En apportant la Parole aux êtres humains, l’Église introduit dans leur Caverne le flambeau d’une lumière défiant l’intuition, et s’accordant avec ce qu’il y a en nous de plus mystérieux et inébranlable : l’appel à la sainteté.

L’Église ne porte pas les sacrements et la Parole uniquement à ses fidèles. Elle va partout. Elle est catholique, c’est-à-dire universelle. Elle refuse l’entre-soi. Elle va aux confins du monde. Elle prend patience. Elle est apostolique, prête à prendre tous les risques pour retrouver la brebis égarée ou isolée. Dieu nous aime tous. Nous sommes tous appelés. Il demande à l’Église, à la suite des apôtres, de tendre les bras à chacun et à chaque instant. Là encore, quel scandale ! Certains y voient du colonialisme ou de l’ingérence, ils ont raison : l’Amour veut tout coloniser. L’Amour est pour chacun. Il veut se mêler de tout, à tout, pour tout sauver.

À quoi les ecclésiastiques renoncent-ils ?

Je l’ai dit plus haut, si l’Église est l’âme du monde, elle doit l’assujettir et pour cela lui demander de renoncer à certaines choses. La renonciation est au cœur du mystère du libre-arbitre, de même qu’elle est au cœur du mystère de l’amour. Quand je dis « je t’aime » à quelqu’un, je sous-entends d’une part que ce que je ressens pour cette personne est tellement fort que je ne cèderai pas aux pulsions qui m’entraîneront vers d’autres, et d’autre part que je lui ferai confiance.

Abraham aimait tellement Dieu, et il avait tellement confiance en lui, qu’il était prêt à sacrifier son fils Isaac. Quel genre de folie est-ce là ? Qu’est-ce qui est plus scandaleux que cet homme prêt à sacrifier son fils par amour pour dieu (un scandale qui préfigure celui d’un Dieu qui sacrifiera son fils par amour pour les hommes) ? S’il lui avait fallu aller au bout, il aurait tué Isaac, et renoncé ce faisant à tout ce qu’il avait de plus cher en ce monde. Kierkegaard a écrit des pages magnifiques de vérité à propos de ce renoncement, de cette folie, de ce scandale. L’Église vit de cet amour. Elle vit de cette folie. Il ne faut jamais l’oublier.

Je ne peux pas m’empêcher de sourire chaque fois que j’entends une tablée (souvent ce sont des catholiques) dire qu’il faut en finir avec le célibat des prêtres, des moines et des religieuses. Quand cela arrive, je leur demande s’ils en ont parlé aux ecclésiastiques avant de décréter ce qui est bien ou non pour eux. Puis j’abonde dans leur sens, ils ont raison, et d’ailleurs les prêtres devraient avoir davantage de droits, ils devraient avoir des RTT, des horaires plus souples, moins denses, il leur faudrait une meilleure mutuelle, et un tarif adapté aux heures supplémentaires et au travail le dimanche. Merde quoi, c’est la moindre des choses ! La tablée conclut qu’à ce compte il y aurait beaucoup plus de prêtres, ce qui est sans doute vrai, mais invariablement je casse l’ambiance en ajoutant : « …et il n’y aurait peut-être plus d’Église ».

Le célibat des ecclésiastiques est tout aussi incompréhensible que le geste d’Abraham brandissant son couteau sur la gorge d’Isaac. Comme celui-ci, il est fondé sur un mystère de confiance et d’amour. Même catholique, on a du mal à accepter qu’un être humain puisse aimer Dieu à ce point. Comment les prêtres, les moines et les religieuses peuvent-ils s’abandonner jusque-là ? On leur a bourré le mou, c’est sûr… Ils n’ont pas compris ce qu’était la liberté. Et pourtant, quand on les voit, quand on leur parle, on n’a pas l’impression qu’ils ont été forcés. On n’a pas le sentiment qu’ils en souffrent. Certains en souffrent, sans doute (et ceux-là ne sont pas obligés de rester religieux), mais les autres ? Si vous avez un doute, allez interroger des religieux, et vous verrez qu’à leurs yeux la chasteté tient davantage de l’exercice de la liberté que de l’emprisonnement. Mais alors pourquoi ? Qu’est-ce qui peut justifier qu’une femme renonce au plaisir et à la maternité pour prendre le voile et se cloîtrer avec d’autres religieuses contemplatives ? À quoi sert de prier toute une vie pour rendre grâce à Dieu, le remercier, et lui demander d’aider les autres êtres humains à trouver le chemin de l’Amour et de la Paix ? Qu’est-ce sinon une vie scandaleusement gâchée ?

Reprenons ce que nous avons dit plus haut : l’Église est l’âme du monde. Les ecclésiastiques sont l’âme du monde. Et une âme, par définition, ne peut être un corps. Elle gouverne le corps ou elle est asservie par lui, mais elle n’est pas lui. Les ecclésiastiques doivent donc renoncer à participer du corps du monde pour mieux participer à son âme, et cela pour la simple raison qu’on ne peut pas être totalement de l’âme si l’on est tant soit peu du corps, ce qui reviendrait à dire que l’âme et le corps sont la même chose, ou bien que l’âme n’existe pas.

Parce qu’ils acceptent ce renoncement, les ecclésiastiques peuvent recevoir le sacrement de l’ordination, c’est-à-dire prendre part à l’âme du monde, et proposer à leurs frères humains de réconcilier leurs corps avec leurs âmes en opérant pour eux les sacrements du baptême, de la confirmation, de la confession, de l’eucharistie et l’onction des malades.

À chaque fois qu’un être humain accepte de renoncer à la chair pour recevoir le sacrement de l’ordre, c’est un miracle. Et ce miracle ne peut être balayé d’un revers de la main par ces laïques qui prétendent du haut de leur laïcité que si on laissait les prêtres et les religieuses se marier ou copuler, il y en aurait davantage, et qu’il s’agirait d’une « bonne solution ».

Il existe un deuxième renoncement nécessaire au sacrement de l’ordre, et tout aussi scandaleux à mon avis, c’est le renoncement à exercer un pouvoir politique direct. Car même si les ecclésiastiques ne se gênent pas pour exprimer leurs opinions, ils ne sont pas censés ordonner à leurs fidèles de procéder à telle ou telle action. C’est un pouvoir dont ils pourraient pourtant user aisément, et dont ils ont usé pendant des siècles avant de décider d’y renoncer. Ce renoncement est jugé scandaleux aussi bien par les anticléricaux que par les catholiques. Ces derniers sont très nombreux par exemple à ne pas comprendre pourquoi le pape n’ordonne pas aux Africains porteurs du VIH de mettre des préservatifs pour éviter la propagation du SIDA. D’autres voudraient qu’il ordonne à ses fidèles de voter contre certaines lois. Et d’autres reprochent à l’Église de ne pas prendre les armes pour combattre tel ou tel pouvoir jugé dictatorial, haineux et assassin.

Avant de hâter son jugement, il faut imaginer à quel point il doit être tentant pour un pape, un cardinal, un évêque, un prêtre, un moine ou une religieuse de donner des ordres aux fidèles. C’est une tentation contre laquelle Jésus lui-même a lutté au désert. Cependant, l’âme doit nécessairement renoncer à exercer un tel pouvoir sur le corps, car dans ce cas elle l’asservirait au lieu de l’assujettir. Le monde autrement dit doit rester libre pour que l’Église puisse le mener librement vers Dieu. Et c’est parce que l’Église n’ordonne rien qu’elle peut tout pardonner. D’ailleurs à l’époque où elle donnait des ordres, elle prononçait des excommunications, ce qui revenait à fermer la porte du sacrement de réconciliation. L’un n’allait pas sans l’autre. Aujourd’hui, parce que l’Église renonce à donner des ordres, la porte reste ouverte, et l’Église, tout en prônant la Charité et en défendant la Vie, peut garantir à chaque être humain qu’il pourra être pardonné à chaque instant, y compris si comme Saint Paul il a d’abord commencé par la persécuter.

A quoi ne renoncent-ils pas ?

De même que les ecclésiastiques pourraient être tentés de ne pas renoncer à la chair ou au pouvoir politique, de même ils pourraient être tentés de renoncer à certaines choses alors même que ce renoncement n’est pas nécessaire, et qu’il risquerait d’être contre-productif. Le renoncement peut en effet être un chemin des plus confortables, celui du serviteur qui enfouit dans la terre le talent d’or que lui a remis le maître, de sorte qu’il pourra ensuite le lui rendre sans avoir risqué de le perdre mais sans l’avoir fait fructifier.  Je vois au moins deux renoncements qui pourraient tenter l’Église, mais auxquels elle a raison de s’être refusée, et ce même si son refus, dans les deux cas, est jugé scandaleux par bon nombre d’anticléricaux et de catholiques.

D’abord, la raison. L’Église aurait pu, concernée comme elle l’était par l’ordre spirituel, renoncer à comprendre le monde qui l’entourait, ses lois physiques, le mouvement des astres, les réactions chimiques, la géologie, de même qu’elle aurait pu renoncer à l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, le droit ou l’économie, sous prétexte que ces disciplines étaient « trop humaines ». Au contraire, elle a pleinement embrassé la raison. Il suffit de voir ce que la science des hommes doit aux catholiques. Mendel, le père fondateur de la génétique, était un moine. Pasteur avait, de son propre aveu, « la foi du paysan breton ». Darwin était également, n’en déplaise à certains, un catholique convaincu. L’Église n’a pas renoncé à la science, pas plus que ses fidèles, quand ils étaient scientifiques, n’ont vu une opposition entre la science et la foi. Je sais bien qu’il y a eu des errances, et beaucoup d’erreurs, beaucoup d’oppositions qui au lieu de créer l’union entre l’âme et le corps du monde les divisaient, et qui trop souvent confondaient la science, qui veut comprendre le monde, et qui peut donner à contempler l’œuvre de Dieu, et la technologie, dont Romain Gary avait raison de dire qu’elle est « le trou du cul de la science », et dont les instruments bien trop souvent, même quand ce n’est pas leur vocation première, permettent au corps d’asservir l’âme.

L’Église n’a pas non plus renoncé à la beauté. On aurait pu croire pourtant que la beauté était une menace, un appel du corps, un piège pour mieux asservir l’âme. On aurait pu croire qu’elle était là pour armer les désirs du ventre. C’est ce que croient certains protestants. L’Église catholique y a vu au contraire une invitation à contempler la grandeur de Dieu et une incitation pour le corps à s’assujettir librement à la prééminence de l’âme. En outre, elle a trouvé dans l’art la preuve que Dieu avait fait l’homme a son image, en considérant que l’art était une forme de louange. Le pape est élu sous le plafond de la Chapelle Sixtine, ne l’oublions jamais. Quelle folie scandaleuse que tous ces tableaux, toutes ces églises, toute cette musique, toute cette poésie ! Tant de beauté ! L’artiste sent en lui l’appel vertical de l’Amour et y répond par le miracle de la beauté. Tandis que l’ecclésiastique a choisi l’abandon du corps pour participer de l’âme, l’artiste choisit de l’investir totalement, au point de participer à l’âme. Lui aussi, d’une certaine façon, est un ecclésiastique. C’est comme si Dieu avait mis la beauté dans le monde pour récupérer des artistes qui sans elle auraient été perdus. Par elle, il les appelle. La beauté est une invitation. L’Église en fut commanditaire. L’instigatrice. Elle veut la beauté, parce que le beau conduit au bien et au vrai, c’est-à-dire à Dieu. Il suffit de constater ce qu’est devenue l’architecture sans l’Église, la littérature sans l’appel du Dieu de miséricorde, et la musique depuis qu’elle a divorcé avec l’idée d’une harmonie divine, pour être convaincu que s’il est un art séculier il n’en existe aucun qui tienne.

L’ampleur de l’échec

L’Église a échoué sur tous les points cités ci-avant. De Saint Pierre brandissant l’épée pour couper l’oreille du serviteur de Caïphe, et reniant trois fois Jésus avant que le coq chante une deuxième fois, jusqu’aux pédophiles d’aujourd’hui, aux abuseurs de toutes les époques et de tous les pays, en passant par l’inquisition, les tortionnaires, l’évêque Cauchon, les curés avides de pouvoir, donneurs d’ordre, distributeurs d’indulgences, les sadiques, les masochistes, les délirants… l’Église a failli, et ce fut un scandale à chaque fois, un scandale atroce ! Elle faillira encore, et chaque fois ce sera un crachat au visage de la Vierge Marie. L’âme est faillible. Elle renie. Elle s’écarte. Elle abuse de son pouvoir sur le corps. La détresse du père de famille qui frappe ses enfants est comparable à la détresse de l’Église lorsqu’un de ses représentants fait en son nom du mal à un autre être humain. La voilà divisée contre elle-même, elle qui était censée être une et catholique. La voilà apostate, celle-là qui fut apostolique. Il n’y aura jamais de mot assez dur pour dire ce scandale. Et aucune décision de justice, ni aucune décision interne à l’Église, n’effacera jamais ce scandale, qui est pour ainsi dire le revers de tous les autres, et qui empêche la sainteté d’advenir et le monde d’être réconcilié avec lui-même.

Ce scandale, hélas, est nécessaire, parce que si l’âme du monde est humaine, alors elle est nécessairement faillible. Mais Pierre avant de renier était déjà pardonné, et Dieu aimera son Église malgré tout. Il lui pardonnera tout le mal qu’elle a fait, et Son pardon sera plus scandaleux encore que le mal qui aura été fait en Son nom. Dieu sait de toute éternité que parmi ceux qui lui auront fait du mal, personne ne lui en aura fait autant que les ecclésiastiques qui se seront retournés contre lui et ses enfants. C’est aussi cela le mystère de son amour et de sa miséricorde. Ce qui différencie Pierre de Judas, ce sont les larmes de Pierre, parce que Pierre croit à la miséricorde divine tandis que Judas se croit impardonnable, c’est-à-dire qu’il croit que l’amour de Dieu a une limite ; et il croit être exclu de l’amour de Celui qui lui a donné la vie : il y croit au point de se donner la mort. Pierre au contraire, et l’Église avec lui, savent que l’amour de Dieu est sans limite ; c’est pourquoi ils choisissent la vie, même après les pires épreuves. Leur reniement, qui est la part d’ombre de la renonciation que j’évoquais plus haut, participe de ce mystère d’un amour infini, car « où croît le péril croît aussi ce qui sauve », c’est-à-dire dans l’Église.

« S’il m’arrive de mettre en cause l’Église, ce n’est pas dans le ridicule dessein de contribuer à la réformer. Je ne crois pas l’Église capable de se réformer humainement, du moins dans le sens où l’entendaient Luther et Lamennais. Je ne la souhaite pas parfaite, elle est vivante. Pareille au plus humble, au plus dénué de ses fils, elle va clopin-clopant de ce monde à l’autre monde ; elle commet des fautes, elle les expie, et qui veut bien détourner un moment les yeux de ses pompes l’entend prier et sangloter avec nous dans les ténèbres. Dès lors, pourquoi la mettre en cause, dira-t-on ? Mais, parce qu’elle est toujours en cause. C’est d’elle que je tiens tout, rien ne peut m’atteindre que par elle. Le scandale qui me vient d’elle m’a blessé au vif de l’âme, à la racine même de l’espérance. Ou plutôt, il n’est d’autre scandale que celui qu’elle donne au monde. » (Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune)

La sainteté de l’Église n’est pas surhumaine. C’est ce qu’il y a d’ailleurs de proprement miraculeux dans la sainteté : elle est faite par les hommes, pour eux, elle est humaine. Le corps humain, pourtant, a soif de puissance. Il ne veut pas être assujetti. Il cherchera toujours à asservir l’âme dont il est supposé être le sujet.  C’est lui qui se venge quand un prêtre commet un meurtre charnel et spirituel. De même, une partie de l’âme humaine voudrait être asservie. Elle demande au corps de l’asservir, et c’est cette même partie qui cherchera à asservir d’autres âmes et d’autres corps aussitôt qu’on lui en donnera l’occasion. Mais la sainteté existe. C’est scandaleux, c’est miraculeux, mais la sainteté existe, et l’Église est sainte même si elle ne l’est ni parfaitement ni une fois pour toutes. La conversion est un miracle renégocié à chaque instant. L’Église aussi est appelée. Les ecclésiastiques aussi devront être sauvés.

Scandaleuse nécessité

Je voudrais finir ces quelques lignes en rappelant à quel point l’Église est nécessaire. Aucun État en ce monde ne peut se passer d’elle. Les chrétiens prennent en charge des millions de tâches, sans aucune espérance de rétribution financière ou symbolique. Ils ne le font même pas pour gagner le Paradis. Ils le font par pure charité, en silence bien souvent, et partout sur Terre. Fidèles aux préceptes de François d’Assise, ils cherchent à préserver l’environnement. Alors oui on entend parler de ceux qui ont failli, de ceux qui ont abusé de leur pouvoir, mais les autres, les centaines de millions d’autres, aident les pauvres, sauvent des enfants, confessent, marient, enterrent, réconcilient, protègent. Ils portent la Parole. Ils traduisent les Paraboles. Ils prient pour la Paix et l’Amour. Ils prient aussi pour remercier Dieu d’avoir créé le monde, le Christ d’avoir donné sa vie et le Saint Esprit de nous aider à faire fructifier les dons de Dieu et du Christ. L’Église est le garant — un garant faillible certes, mais le seul possible — de cette fructification.


[1] Fédou, M. (2013). Modes de vie et figures de l’existence chrétienne de la fin du Ier siècle au début du IIe siècle. Recherches de Science Religieuse, 4(4), 529-548.

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L’inspecteur des impôts

Hier mon oncle et un inspecteur des impôts
Flottaient dans mon rêve. Mon oncle avait maigri,
L’inspecteur l’inquiétait : ses dents de fer mordaient
Du papillon fiscal l’aile administrative,
Titillant une peur génétique, dorée,
Et distillant l’alcool d’un fruit honni des fleurs.
Mon oncle est mort, enfin. L’inspecteur des impôts
(Limace infecte: formulaire sans objet)
Rampait sur le bureau où j’écris mes poèmes
— sur le bureau, rampait…

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Tout ce qu’il veut, il le fait (Ps 135:6)

“Tout ce que Dieu veut, il le fait.” (Ps 135:6). A-t-on vraiment compris cette phrase ? Les croyants croient-ils vraiment en cette phrase?

Quand un événement a eu lieu, il a eu lieu, les philosophes sont d’accord là-dessus, de même qu’ils s’entendent pour dire que l’on ne peut pas faire que quelque chose qui est n’ait pas été. L’être n’est pas le non-être : même les croyants finissent par se rendre à cette évidence. Leur foi ne la négocie pas, comme si la foi était bâtie sur cette axiomatique immuable de l’être et du temps (1/ rien ne peut être et ne pas être, 2/ rien ne peut avoir lieu et ne pas avoir lieu). Ils demandent à Dieu de les pardonner, mais ils ne Lui demandent pas d’effacer leur action. Croient-ils que le pouvoir de Dieu est limité? Croient-ils que Dieu ne peut pas faire qu’un événement qui a eu lieu n’ait pas eu lieu? Que quelque chose qui a été n’ait pas été? Serait-ce à dire que Dieu ne fait pas ce qu’il veut?

Si Dieu fait ce qu’il veut, il fait ce qu’il veut. S’il veut naître dans une mangeoire en Palestine, il le fait. S’il veut mourir, il le fait, s’il veut ressusciter d’entre les morts il le fait, s’il veut se transformer en pain il le fait, s’il veut créer des dinosaures il le fait, s’il veut ne rien vouloir il le fait, s’il veut recomposer à l’infini il le fait, s’il veut créer un monde qui n’est pas le meilleur possible, il le fait, s’il veut abroger la gravité, le temps, l’espace, les lois de Newton, le principe d’inertie… il le fait. Il pourra donner tort aux géomètres et à la géométrie elle-même. Il pourra aussi donner tort à ceux qui auront donné tort aux géomètres et à la géométrie. Il peut même donner tort à Gödel. Tout ce qu’il veut, il le fait.

“Et l’amour dans tout ça… ?” La seule axiomatique immuable c’est l’amour — l’amour est la seule nécessité — pourquoi ? Pourquoi Dieu, s’il le veut, ne pourrait-il pas contrevenir à l’amour comme au reste? La réponse à cette question est aussi simple que désarmante : Dieu ne peut pas vouloir autre chose que l’amour, parce que la volonté de Dieu c’est l’amour. Dire “Dieu veut” revient à dire “Dieu aime”. Tout ce que Dieu aime, il le fait. Tout ce que Dieu fait, il le fait par amour, c’est-à-dire qu’il le fait parce qu’il le veut.

Lorsque Saint Augustin nous dit “aime et fais ce que tu veux”, il nous demande d’accorder notre volonté à celle de Dieu, c’est-à-dire de transformer notre volonté-désir, en volonté-amour. Sans cela pas de liberté. Celui qui aime est à l’image de Dieu : il peut faire tout ce qu’il veut dès lors que sa volonté est accordée à celle de Dieu, et parce que “tout ce que Dieu veut, il le fait.” C’est cela être libre.

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Les émissions, magazines, etc. littéraires (pouah!) parlent presque toujours de ce qui dans la littérature n’est pas la littérature. “Vous avez écrit à propos de la guerre civile au Cambodge, pouvez-vous nous parler de cette guerre ? Que s’est-il passé ? Et le Cambodge : c’est comment ?”

Quand ils ne devraient s’intéresser qu’aux mots, au rythme, à la scansion, à la grille des phonogrammes, au squelette, à la porosité des os, aux chairs, aux muqueuses, à l’ambiance, à la lumière, bref, au texte, à la peau, aux organes, à leur texture saignante… les journalistes (re-pouah!) et les profs (re-re-pouah!) ne s’intéressent qu’au prétexte. Et si on les contraint à enfin baisser les yeux sur la phrase, voilà des : “style éblouissant”, “flamboyant” ou alors “une écriture au cordeau”, etc. S’ils avaient vécu à la Renaissance, ils auraient demandé à Michel Ange, Léonard, Raphaël, etc. : que pensez-vous de l’Annonciation ? Pouvez-vous nous parler de l’évangile de Saint Luc ? Pouvez-vous nous raconter l’histoire de l’ange ? Quand il aurait fallu leur demander : “pourquoi ce rouge et ce bleu pour Marie ? Pourquoi la colonne ? Comment avez-vous construit la perspective ? Pourquoi trois arches ici et deux là ? Pourquoi cet usage de la feuille d’or ? Pourquoi cette posture de l’ange ? Pourquoi ce marbre ? Comment ? Pourquoi là-bas, cette fontaine ? Quel liant ? Quels pigments ?”

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René Char — Recherche de la base et du sommet (1971)

Pourquoi me soucierais-je de l’histoire, vieille dame jadis blanche, maintenant flambante, énorme sous la lentille de notre siècle biseauté? Elle nous gâche l’existence avec ses précieux voiles de deuil, ses passes magnétiques, ses dilatations, ses revers mensongers, ses folâtreries.

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Sylvia Plath — La cloche de verre (1963)

“J’ai regardé autour de moi les rangées de petites têtes extasiées, elles avaient toutes la même lueur sur le visage et les mêmes ténèbres derrière. À les voir, ce n’était rien qu’un troupeau d’abrutis.”

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Mangeons et buvons

Si les morts ne ressuscitent pas, écrit Saint Paul, alors mangeons et buvons” (1Co 15:32). Autrement dit : si je veux manger et boire, les morts ne doivent pas ressusciter. On n’imagine pas ce que les mangeurs et les buveurs ont fait pour que les morts ne ressuscitent pas. Il y ont mis tout leur génie, à coup de deux fois deux quatre, à coup d’amor fati, à coup de “nécessité” à coup de “phénoménologie de l’esprit” et de “dialectique”. On n’imagine pas combien ils se sont escrimés pour sceller les tombeaux des morts. Ils ont bombardé le monde de preuves et d’explications, tout cela pourquoi ? Pour manger et boire ! Ils n’accepteront jamais que les morts ressuscitent. Ils pourraient ressusciter eux-mêmes pour certains, qu’ils ne l’accepteraient pas. S’ils pouvaient, ils empêcheraient leurs parents et même leurs propres enfants de ressusciter, rien que pour manger et boire. Ressusciter ? Ils n’en ont pas envie, et leur envie c’est leur droit. Ils n’en ont pas le désir, et leur désir c’est leur droit. Ils n’en ont pas la volonté, et leur volonté c’est leur droit. Il n’y a aucune raison que les morts ressuscitent, or la raison explique tout; la raison doit et peut tout expliquer, alors mangeons, buvons, disent-ils, baisons n’importe qui, n’importe quand, et tuons les vieux pourquoi pas, tuons les enfants dans le ventre de leurs mères, obéissons aux plus forts, gavons nous d’argent, exposons nos mérites puisque les morts ne ressuscitent pas, quant à ceux qui ne sont pas gourmands ils seront des ascètes valeureux, obéissant à des dieux sans visage, sans chair — obéissant à des idées de dieux — et ce sera une autre façon de manger et de boire celle-là qui consistera à manger et à boire notre propre vertu; et ce sera une autre façon de manger et de boire celle-là qui consistera à manger et à boire notre orgueil déguisé en vertu.

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L’odeur des croquemorts

La seule chose qui est vraie dans les lieux communs au sujet des croque-mort, c’est qu’ils puent. Seulement là encore attention : les croque-mort ne puent pas la merde, mais le parfum, et s’ils puent le parfum c’est précisément parce qu’ils ont peur de sentir la merde qui est l’odeur de tous les bourgeois depuis que des êtres humains se sont sédentarisés et que l’un d’eux a ramassé un bâton inoffensif et a décrété « c’est à moi » en en faisant aussitôt un bâton merdeux.

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À quoi sert la philosophie?

La seule philosophie digne de ce nom n’est pas là pour nous apprendre à accepter la misère de ce monde, pour nous apprendre à nous y plier, pour nous prouver que nous ne pouvons rien y faire et pour nous y rendre indifférent — indifférent aussi à notre propre misère, à notre propre indignité — mais pour nous faire crier contre elle, pour nous la faire réaliser et refuser dans un même mouvement; elle est là pour nous apprendre à nous aimer nous-même malgré notre propre misère et malgré notre indignité; nous apprendre à nous aimer nous-même au point d’aimer les autres malgré leur misère et leur indignité — et par cet amour, avec lui, et malgré notre misère et notre indignité, nous montrer comment renverser l’ordre des choses. Nous montrer comment commander à la Nécessité. Nous montrer comment persuader l’Amour qui, seul, commande à la Nécessité: comment le persuader de nous relever malgré notre misère et notre indignité.

Or comment persuade-t-on l’Amour? Par des raisonnements rationnels? Grâce à l’histoire matérialiste? Grâce à des chiffres, des photos et des graphiques? Grâce à des votes? Lui faut-il des preuves? L’Amour est-il flic? juge? médecin? Est-il une nation? une organisation? Pour persuader l’Amour de changer l’ordre des choses, une seule solution : crier, pleurer… Tirer sur les ailes de l’ange. Supplier. Frapper à Sa porte en pleine nuit. Implorer. Hurler. Voilà pourquoi le prétendu philosophe devrait moins produire des arguments rationnels adressés à n’importe qui que des cris et des pleurs — et pourquoi pas des rires, qui seront aussi des cris et des pleurs — adressés à l’Amour. Le philosophe digne de ce nom devra moins raisonner que prier. Prier. Tout est là.

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Léon Chestov — Athènes et Jérusalem (1938)

“Le serpent dit à l’homme: “Vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal.” Mais Dieu ne connaît pas le bien et le mal. Dieu ne “connaît” rien. Dieu “crée” tout. Et Adam avant sa chute participait à la toute puissance divine; ce n’est qu’après la chute qu’il tomba sous le pouvoir du savoir, et à ce moment même il perdit le plus précieux des dons de Dieu: la liberté. Car la liberté ne consiste pas dans la possibilité de choisir entre le bien et le mal ainsi que nous sommes forcés de le penser maintenant. La liberté consiste dans la force et le pouvoir de ne pas admettre le mal dans le monde. Dieu, l’être libre, ne choisit pas entre le bien et le mal. Et l’homme qu’Il avait créé ne choisissait pas non plus, car il n’y avait pas entre quoi choisir: le mal n’existait pas dans le paradis. Et ce n’est que lorsque l’homme, obéissant à la suggestion d’une force hostile et incompréhensible pour nous, tendit la main vers l’arbre, c’est alors seulement que son esprit s’assoupit et qu’il devint cet être faible, soumis à des principes étrangers, que nous voyons maintenant. Tel est le sens de la “chute” d’après la Bible.”

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Sören Kierkegaard — Journal (1854)

“Quand le Christ s’écria: “Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi m’as-tu abandonné?” ce fut terrible pour le Christ; et c’est ainsi que d’ordinaire on le présente. Mais il me semble que ce fut encore plus terrible pour Dieu d’entendre ce cri. Être tellement immuable, c’est affreux! Mais non, le plus terrible, ce n’est pas cela, c’est être immuable et être en même temps amour. Souffrance infinie, profonde, inexprimable! Et moi aussi, homme misérable, j’ai beaucoup souffert de cela: ne pouvoir changer quoi que ce soit et aimer en même temps. Je l’ai éprouvé, et cela m’aide à me représenter, ne fût-ce qu’un tout petit peu, de loin, les souffrances de l’amour divin.”

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Asinus turpissimus

Un âne avale un âne. “Ainsi, dit-il, j’avance!”
Qu’a-t-il donc avalé ? Seigneur, comme il est bête!
Il a mangé son frère. Ô Dieu! Il recommence!
“Ainsi, dit-il, j’apprends”, et il lève la tête!

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Anton Beraber — Points de bascule (2025)

“La contradiction dut très vite frapper l’homme entre l’élévation de ses pensées et le brusque matérialité de ses désirs. Qu’en français le mot manque pour nommer cet écart trahit, au moins, l’existence d’une gêne (morale : une pudeur ; ou religieuse : un tabou). L’invention, pour la résoudre, de la figure de l’ermite ou de celle du dépravé, son pendant, ne pouvait satisfaire complètement l’intelligence. Kant aussi devait avoir son dessert préféré.”

(Pour lire le texte, et tout le Journal d’Anton Beraber, cliquez ici)

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1Corinthiens 15:32

“Si les morts ne ressuscitent pas, alors mangeons et buvons.”

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Les lieux en notre absence

Les lieux, en notre absence, disent la vérité. C’est l’inverse de Persée et Méduse : les pierres s’animent aussitôt qu’on leur a tourné le dos.

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Paul Gadenne m’a appris à voir derrière les décombres et les cétacés à l’agonie, les casques transformés en ciboires, les blessures en jardins.

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Le ciel se dégage chaque fois qu’un lieu abandonné a fait de moi son lierre…

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