Ouvre en moi les rideaux d’un théâtre italien 

[Au brigadier, aux voix d’oiseaux, au canevas des concetti ; au bruit du bois frappé au bois ; à la scène, chaque fois qu’elle préfigure l’autel.]

Ouvre en moi les rideaux d’un théâtre italien : assiste au premier rang à ma dénudation — qu’y monte sur les planches la société de mes mensonges.

Ici Polichinelle: le ventre et la bosse, le nez crochu de mon enfance— spirituel: spirituel et idiot comme un ange.

Après lui le bouffon, dont le damier fluorescent est celui d’un caméléon — Arlequin: impossibilité d’être à soi-même —

Suivi de Colombine dans sa dentelle et dans ses fraises, une sensualité de fête foraine — ah, le désordre de mon appétit !

Convoque ensuite Pantalon : tout ce qui dans moi avant de naître était vieux et avare — de mes calculs : le portefeuille ramoindri…

Célèbre en moi la messe universelle : pose la joue de Brighella sur ma pierre intérieure — qu’y fleurisse une lame, aiguisée au diamant de mon action de grâce!

Et qu’y danse le nœud coulant de mon carême — en glorieuse épitase!

Adieu hypocrisie: mannequinat ! J’existerai au Ciel.

Posted in Prières | Leave a comment

Or d’ici

Il suffit de voir dans la glace électronique du congélateur les haricots prêts à l’ouvroir, l’haleine éteinte de la viande, les glaces pour les enfants,
Voir aussi les jouets près du radiateur, dans le salon, et les éraflures de la bibliothèque, la buée, les miettes,
Voir les feuilles dans la cour, les premières fleurs du camélia, les joints gommeux des volets, et, dans la rue, les bassines, celles du recyclage,
Les écrans gonflés comme des miroirs, les brosses à dents poivre et sel,
La casserole aux taches brunes, la casserole dégueulasse, impossible à reprendre, la vieille casserole aux taches brunes…
Partout les traces bourgeoises de la famille (ah, et les chaussettes électrostatiques des filles!)
Partout vie et pardon, constellation d’indices
— pour savoir que l’or d’ici a été passé au feu de la prière
Et que de ce foyer Dieu saura faire un refuge où fleuriront Ses larmes:
Une terre où enraciner Sa croix.

Posted in Poésie | Leave a comment

Quand l’Être sur mes doigts

À l’aria ce matin d’un oiseau innommable — à cet instant à forme de merle;
Au froissement entre mes mains d’un roman colossal,
Quand l’Être sur mes doigts fuyait comme du sable — et les mots brillaient de plus en plus;
À la déviation des eaux de pluie, dans le glouglou solide,
Aux lois,
À François à qui je n’ai pas su dire adieu (et ma prière ce soir était pour réparer),
Au vent, à la chance,
À ce qui est perdu aussitôt convoité,
Je donnerai ce soir une phrase pour tombeau…
À l’hypothèse d’avoir été: la certitude d’être nommé.

Posted in Poésie | Leave a comment

Dom Porion — Fragments mystiques (1961)

Dieu est visible à l’œil nu : il n’y a que la nudité qui manque.

Posted in Les autres | Leave a comment

Dom Porion — L’amour chevaleresque

Je repense aujourd’hui à ces lignes du chartreux Jean-Baptiste Porion recopiées dans mes cahiers préparatoires pour mon roman Les grandes patries étranges :

“L’amour chevaleresque est en principe voué à l’échec : l’échec fait partie de la règle du jeu. Il se trouve (ou se met) en présence d’un obstacle insurmontable — mariage, rang, éloignement — et fait en conséquence l’épreuve de la faillite, qui l’oblige à l’intériorité, au dépassement de l’ordre extérieur. (…) L’avènement du christianisme présente quelque chose de ce genre : la morale chrétienne comparée à la morale antique comporte une prise de conscience de l’échec de la vertu (les stoïciens ne savaient pas, ou ne voulaient pas s’avouer que la vertu échoue). (Et la Croix !) C’est la notion nouvelle d’humilité.”

Posted in Les autres, Notes | Leave a comment

Brûle qui veut renaître

[Aux flammes des rameaux, vieilles résolutions… Dans l’amertume de la cendre. Dans le réflexe de la croix.]

Brûlent les touffes de pin noir dans leur moellon de neige,
Et l’étoupe, et le pain à la sapidité vermeille;

Brûlent les couronnes des camélias quand février est d’or,
Et l’antenne, et les yeux de la guêpe;

Brûlent l’essaim de ses consœurs dans le brasier du souterrain,
Et le cuir, et le sucre de leur sévice;

Brûlent la table du festin éclairée par la possession,
Et la viande, et le gratin de l’indigence;

Brûle qui veut renaître : brûlez.
À travers les cerceaux de la faim,

Dans la pommade des péchés,
Soyez un ventre qui écoute.

Le manque est un appel : Seigneur,
Apprends-moi à crier.

Je veux appartenir à ce qui n’est pas laid.

Posted in Prières | Leave a comment

Un chevron qui s’éclaire

[Aux flèches des bourgeois, quand dans leur course elles ont touché à une carapace élémentaire, soulevé sans le vouloir la dentition des siècles. (Quelle musique hein ! Quelles flammes elles ont données !)]

Sacrifie tes désirs, préfère leur ta crainte.

Donne à ta chance les grains d’un territoire : une âme

Aux âmes que tu foules.

À ton amour de plaire,

Fonde un creuset. Renonce à la morale.

D’un aigle fais ton nid ; sois l’animal à travers les buissons,

Le chevron qui s’éclaire sous le brouillard, au lait.

Du feu : la racine ; au Temps, donne ton ventre.

Un chevron qui s’éclaire… d’une âme 

Sois l’âme élémentaire !

Posted in Prières | Leave a comment

Marc 9:49

“Chacun sera salé au feu.”

Posted in Trésors évangéliques | Leave a comment

Narcisse & Écho

Narcisse : “Je t’aime mais tu ne m’aimes pas.”
Echo : “Tu ne m’aimes pas.”
Narcisse : “Je mourrai si tu me donnes ce que je veux.”
Echo : “Tu me donnes ce que je veux.”
Narcisse : “Et te détesterai.”
Echo : “Et testerais.”
Narcisse : “Tais-toi !”
Echo : “Et toi !”
Narcisse : “Je t’aime mais tu ne m’aimes pas.”
Echo : “Et tu ne m’aimes pas.”
Narcisse : “Je te donnerai tout pouvoir sur moi.”
Echo : “Et tout pouvoir sur moi.”
Narcisse : “Où es-tu si tu n’es pas là?”
Echo : “Si tu n’es pas là…”
Narcisse : “Où seras-tu?”
Echo :”Je ne t’aimerai pas.”

Posted in Fictions | Leave a comment

Marc 8:24

« J’aperçois les gens : ils ressemblent à des arbres que je vois marcher. »

Posted in Trésors évangéliques | Leave a comment

J’écris l’Iliade

Le roi fait ce qu’il peut.

Posted in Plaisanteries | Leave a comment

Saint Jean de la Croix — La montée du Carmel (1584)

Pour parvenir à goûter le tout, ne cherche pas à goûter quelque chose.
Pour parvenir à posséder le tout, ne cherche pas à posséder quoi que ce soit.
Pour parvenir à être le tout, ne cherche pas à être quelque chose.
Pour parvenir à connaître le tout, ne cherche à savoir quelque chose en rien.
Pour parvenir à ce que tu ne goûtes pas, tu dois passer par où tu ne goûtes pas.
Pour parvenir à ce que tu ne sais pas, tu dois passer par où tu ne sais rien.
Pour parvenir à posséder ce que tu n’as pas, tu dois passer par où tu n’as rien. Pour parvenir à ce que tu n’es pas, tu dois passer par où tu n’es rien 

Posted in Les autres | Leave a comment

Correction préface

En corrigeant une préface écrite pour une réédition de Victor Hugo, voilà ce que je viens d’écrire à l’éditrice :

“Page 12, il vous faudra mettre un espace insécable après “les ravages de la passion”, sans quoi les deux points “:” seront isolés en début de ligne.”

Posted in Plaisanteries | Leave a comment

André Suarès, s’il avait rencontré Simone Weil…

[Article paru dans Les Cahiers de la Marge “Sur André Suarès”, Paris, Nouvelle Marge, février 2025]

Dans un texte intitulé « Notre Pascal »[1], André Suarès a imaginé une rencontre entre Spinoza et Pascal. Les dates concordent. Suarès pensait que Spinoza aurait réussi à convaincre Pascal que la Bible n’était qu’un livre parmi d’autres. Devant la sagacité du « Prince des Philosophes », notre parieur préféré aurait retiré ses jetons. Je vous propose de renverser l’expérience en prétendant que si André Suarès avait rencontré Simone Weil (les dates concordent), il aurait abandonné son âme à Dieu. En quelques phrases prononcées à la fin des années 1930, la Vierge Rouge aurait réussi à agenouiller le Condottière.

Tout de suite, Suarès aurait été accroché par cette fille frêle et sèche comme une branche qui, malgré ses quarante ans de moins, lui ressemblait. Il aurait trouvé sa propre image dans ses yeux mauves et cerclés d’ombre. Lui si sensible aux êtres aurait reconnu chez elle la colère intelligente, coordonnée à l’instinct, de même qu’il aurait deviné, à fleur de peau, l’âme, tout entière ajustée au corps, et, dans les mains, un esprit consubstantiel à l’action. Il aurait pu la décrire avec les mots déjà convoqués dans son portrait de Sainte Catherine :

« Contre le nez fin, droit, mutin, les deux yeux à fleur de tête sont de grands yeux ronds d’épervier, ardents, fixes, oiseaux de proie. Avec ces yeux-là, dardés sur l’ouaille, elle perçait les cœurs ; elle jetait l’hameçon au fond de l’âme ; elle tirait à elle toutes ces faibles vies, la femme sans joie, le jeune homme dans l’angoisse, le moine tiède, le pécheur qui s’ennuie ou se dégoûte de soi. Mais sa petite bouche a toutes les moues, flèches inflexibles de la passion : bouche de petite fille, qui se met à parler au nom de Dieu ; bouche d’enfant qui prophétise, qui bénit et qui menace »[2].

Simone Weil l’éweilleuse perçait le mystère des êtres, et, comme André Suarès, dénonçait la fausse route du positivisme, abhorrait la puissance menteuse des chiffres et détestait ce qui, dans ce bas monde, n’est pas nécessaire à l’essentiel. Troublé par une âme aussi droite que dense, à l’approche de cette branche d’apparence sèche mais en réalité bourrée de sève palpitante, André Suarès se serait ouvert comme un fruit.

Simone Weil était juive, elle aussi. Elle portait, comme lui, la marque invisible du tétragramme. Sur ses épaules pesait le mystère du pardon tandis que sous ses pas brûlait celui du Paraclet. Ils n’appartenaient à ce monde ni l’un ni l’autre, à jamais exilés comme le sont tous les Juifs. Ce n’est pas pour rien que ces deux anomalies normaliennes ont vu, avant les autres, le danger métaphysique introduit en Europe par Adolphe Hitler. Ils avaient tous les deux senti dans leur chair ce que seraient l’utilité et l’hygiène transformées en valeurs, et pourquoi un tel nihilisme avait fait du peuple juif son ennemi mortel. Mais tandis que Suarès lisait Spinoza et écoutait Wagner, Simone Weil lisait Platon et écoutait le chant grégorien des offices liturgiques du Triduum — et tandis que le premier opposait à l’hitlérisme son lyrisme et son amour de l’art, la seconde lui opposait son humilité et son intelligence.

J’imagine une rencontre à une terrasse de café, quelque part dans ce siècle de feu noir, entre du fer et du béton, au bord des autoroutes pointilleuses de la haine. Une terrasse de café près de laquelle de grands camions chargés de missiles et de jouets en plastique circulent à fond. Les voilà face à face. Le vieillard et la jeune fille. Celui-là commande un thé afghan, il a de longs doigts ; elle éternue. Pressée, elle se contentera d’un verre d’eau du robinet. En le buvant, elle aura honte. « Il paraît que les Afghans n’ont rien d’autre, et qu’ils n’en ont presque plus. »

C’est Suarès qui commence, évidemment ; il est plus grand, plus vieux, c’est un homme — en arrivant, il portait un chapeau.
— Je ne tiens de vrai que l’Art, ô harmonie bénie, ô portes ouvertes de l’infini !
Elle boit son eau d’un trait.
— Vous ne répondez pas ?
— Je n’ai rien à dire, dit-elle.
— L’Art, qu’en pensez-vous ?
Elle réfléchit.
— Quand vous dites « les portes ouvertes de l’infini », moi je dirais « la vanité ».
— La vanité ! Vous n’y êtes pas… Les portes ouvertes de l’infini, c’est par là qu’on accède à la substance de la réalité. En fait, je ne crois pas à d’autre réalité qu’à celle de l’Art. L’Art, la passion exclusive du beau sous quelque forme que ce soit — une femme, une œuvre, une idée — toujours l’Art me tient, je ne respire bien que dans cette atmosphère, je ne suis heureux que dans cette action.
— Il ne faudrait pas dire « heureux », me semble-t-il, mais « satisfait ». Parce que vous confondez l’artiste et Dieu, vous croyez que l’artiste est capable de vous donner une grâce qui ne peut venir que de Dieu, et vous croyez être heureux quand vous êtes satisfait. C’est ce que j’appelle la vanité.
— L’artiste n’est pas loin de mériter ce nom de Dieu. Regardez Wagner : ne désigne-t-il pas en somme l’absolu, l’infini du beau et du vrai ?
— Je préfère le chant grégorien.
— Soit, mais n’êtes-vous pas d’accord qu’il y a du divin dans l’art ?
— Lorsque l’art est si beau qu’il efface ma volonté pour faire place à celle de Dieu, alors oui, il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque. Le beau est la preuve expérimentale que l’incarnation est possible.
— L’art est divin ! s’écrie Suarès. Nous sommes d’accord !
— L’art est religieux, nuance. Une mélodie grégorienne témoigne autant que la mort d’un martyr, certes, mais l’on peut être religieux sans être divin.
— Les artistes sont des anges.
— Seuls les anges sont des anges, et parfois les artistes parviennent à les faire entendre.
— Giotto n’était-il pas un ange ? Et Michel-ange ?
— Ce qu’il y a d’anonyme dans leurs œuvres (cela, autrement dit, qui n’est pas de Giotto dans Giotto) ressemble à ce qui est divin. Une œuvre d’art a un auteur, et pourtant, quand elle est parfaite, elle a quelque chose d’essentiellement anonyme. Elle imite l’anonymat de l’art divin. Ainsi la beauté du monde prouve qu’il existe un Dieu à la fois personnel et impersonnel, et ni l’un ni l’autre.
— Comme la religion, l’Art vise la plénitude et embrasse profondément la douleur et la mort. Le divin sentiment de plénitude ! Le feu avec la lumière ! C’est la victoire sur la mort. Là, seulement, on se sent éternel.
— Le triomphe de l’art, comme celui de la religion chrétienne, est de conduire à autre chose qu’à soi-même. Ce n’est pas la plénitude qu’il faut viser, mais la décréation. Elle est l’unique voie du salut. Si l’art ne nous aide pas à nous effacer devant Dieu, pour lui appartenir, alors il est mauvais, parce que Dieu a consenti par amour à ne plus être tout pour que nous fussions quelque chose, et parce qu’il faut que nous consentions par amour (et grâce à l’art, pourquoi pas…) à n’être plus rien afin que Dieu redevienne tout. Tout ce qui ne va pas dans le sens de cette décréation est mauvais par essence.
— Vous avez dit que certains artistes arrivaient à produire un art religieux. Il existe donc un art qui est essentiellement bon, vous le reconnaissez.
— Bien sûr !
— Et cet art, selon vous, va dans le sens de la décréation ?
— Oui.
— Pourquoi dans ce cas tant d’artistes admirables, sinon tous, sont-ils malheureux ? 
— Parce que le malheur contraint à reconnaître comme réel ce qu’on ne croit pas possible. Pour un artiste, c’est rude…
— Ne devraient-ils pas être joyeux ces artistes dont l’art est essentiellement bon ?
— Ils sont joyeux.
— Ils sont joyeux, mais ils souffrent ? Comment est-ce possible ?
— La joie et la douleur ne s’opposent pas. Il y a une joie et une douleur infernales, une joie et une douleur guérisseuses, une joie et une douleur célestes. En outre, la souffrance dans le malheur et la compassion pour autrui sont d’autant plus pures et plus intenses qu’on conçoit mieux la plénitude de la joie. De quoi est-ce que la souffrance prive celui qui est sans joie ? Et si on conçoit la plénitude de la joie, la souffrance est encore à la joie comme la faim à la nourriture. Il faut avoir eu par la joie (une joie que les artistes ont pour seule mission de connaître et de nous faire connaître, nommée jubilation) la révélation de la réalité pour trouver la réalité dans la souffrance ; autrement la vie n’est qu’un rêve plus ou moins mauvais. Aucun artiste digne de ce nom n’est un rêveur.

Simone regarde sa montre, elle est pressée, sans doute parce qu’elle embauche à l’usine. Elle n’a pas mangé depuis trois jours. Ce matin, elle donnait des cours de grec à une voisine femme de ménage. Le vieil André Suarès repart seul à travers la ville, vers son appartement garni de livres anciens, de partitions et de gravures. Il se sent un peu bête. Pourtant il est l’un des plus grands poètes de ce siècle, il n’en doute pas, mais quelque chose en lui vient d’être touché par cette jeune fille sèche et droite. Quelque chose que Claudel, malgré de copieux efforts, n’a jamais réussi à entrevoir. La phrase résonne : « Aucun artiste digne de ce nom n’est un rêveur ». Une fois chez lui, le vieil André pose sur sa table de travail L’Éthique et Les Pensées. Finalement, il n’ouvrira ni l’un ni l’autre. Il ne les regarde même pas, car à ses yeux tout cela, désormais, ne vaut pas une heure de peine. « Pater noster qui es in cælis : sanctificétur Nomen Tuum… » Demain, André sera mort. Il n’aura pas seulement rêvé.


[1] André Suarès, dans Valeurs et autres écrits historiques, politiques et critiques, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2002, p. 25-32

[2] André Suarès, Le Voyage du Condottière, Livre de Poche, 1984, p. 476.

Posted in Fictions | Leave a comment

Cathédrale Saint-Étienne de Toulouse : Sainte dissymétrie

[Article paru dans Le Point Hors-Série : Le pouvoir des cathédrales, novembre 2024]

Qu’y a-t-il sur Terre de plus parfaitement symétrique que la croix des chrétiens ? Verticale et horizontale, elle élève le monde en l’embrassant. C’est pour donner à ce double mouvement sa pleine ampleur théologique et politique que nous avons construit les cathédrales. La croix leur a servi à la fois de plan, de boussole et de paratonnerre. Dieu, pourtant, n’a rien créé de symétrique. Le ciel, les forêts, les montagnes, les plaines, les désert et l’océan sont d’autant plus parfaits qu’ils sont parfaitement dissymétriques. Pourquoi, dans ce cas, célébrer Dieu symétriquement ? 

Peut-être avons-nous oublié que la croix était un crucifix. Un homme y fut cloué dont la tête penchait du côté de son flanc transfixé, et dont le cœur battait du côté opposé. Ce qui est symétrique sur la croix vient des seuls hommes l’ayant conçue, quand la dissymétrie était d’un dieu supplicié.

Je ne connais pas de cathédrale aussi dissymétrique que Saint-Étienne à Toulouse. Elle est toute de fractures imprévues, d’arcs-boutants repris, d’alvéoles, de lignes, de déhanchements rouges. On dirait l’œuvre de Numérobis, l’architecte d’Astérix et Cléopâtre incapable de tirer un trait égal à l’autre. D’un Numérobis génial. La porte est désaxée par rapport à la rosace cistercienne. La nef dite « raimondine », de style gothique méridional, n’est pas dans l’axe du chœur, de style gothique rayonnant. Un colossal pilier claudélien, à la texture de vertèbre, appelé « pilier d’Orléans », fait la jointure de cet étrange squelette. L’orgue de tribune est en nid d’hirondelle, suspendu quelque part entre Ciel et Terre. L’œil se perd parmi les arcatures gothiques, les armoires du menuisier Vernot, les crochets feuillus, les boules, les godrons les fougères, les rinceaux, les fondations du IIIème siècle, l’emprise à oculus du XIème, les ossatures romanes du XIIème, les rénovations du XIIIème, les ligatures flamboyantes du XIVème, les stigmates de 1609, les pertes et fracas du 1er brumaire an XIV et les cicatrices de juillet 1913. Les époques se mélangent comme les repousses d’un banian millénaire. D’ici tout a été repris, défait, contrefait, étayé. C’est léger, imprévisible et harmonieux, comme tout ce qui dans ce monde n’a pas seulement été à l’Homme.

Nombreux sont les évêques et les princes ayant cherché à rendre à l’édifice une symétrie qu’à leur avis il méritait. Mais Saint-Etienne a regimbé, et pour des raisons diverses les projets de symétrisation ont échoué, comme si l’église voulait incarner ce saint patron sur la face duquel les pierres assassines n’ont probablement pas provoqué des blessures égales et propres.

La porte de la cathédrale jouxte celle de l’ancien palais archiépiscopal devenu préfecture de Haute-Garonne, dont l’architecture, elle, est symétrique. Ce fut le palais de l’évêque puis du préfet, dans les deux cas celui du pouvoir politique. Tandis que la porte de Saint-Etienne invite les passants à pénétrer dans l’édifice pour s’approcher de l’amour de Dieu, celle de la préfecture est fermée au public et garante de la justice des hommes. La proximité est saisissante. Si proches et pourtant si lointains, la cathédrale et le palais placent un Christ nu et crucifié, pendu au bois, face aux ors de l’archevêché devenus ceux de la République, scintillants au soleil. Deux pouvoirs : l’éternel et le temporel. Le dissymétrique et le symétrique.

En s’approchant, le touriste découvrira qu’une ruelle discrète et charmante sépare la porte de la cathédrale de celle la préfecture. Évidemment : une impasse.

Posted in Essais, Pensées | Leave a comment

Un chartreux — Amour et silence (1951)

Les terribles conflits qui déchirent le monde sont la conséquence d’un manque général de vie intérieure.

Posted in Les autres | Leave a comment

Ma liste

Ces derniers mois, Léon Chestov s’est ajouté à la liste des penseurs qui auront exercé pour moi une influence décisive. Il n’y a pas d’ordre à trouver parmi ces auteurs, sinon le mien, un ordre que je ne saurais expliquer, mais il existe entre leurs livres une chaîne secrète dont j’ai peut-être rêvé mais qui pour ma pensée a été décisive, au point qu’on puisse songer que cette chaîne n’a jamais été rien d’autre que ma propre pensée, et que celle-ci se mord la queue.
Platon
Pascal
René Girard
Nietzsche
Dostoïevski
Simone Weil
Thibon
Castellani
Illich
Léon Bloy
Saint Thomas d’Aquin
Heidegger
Kierkegaard
Chesterton
Martin Steffens
Thérèse de Lisieux
Catherine de Sienne
Saint Jean de la Croix
Sainte Thérèse d’Avila
Saint Paul
Jacques Maritain
Chestov

Posted in Notes | Leave a comment

Prière de Zachée

[Aux cordes pincées du kinor.]

Ce soir, Tu dormiras chez moi.

J’ai tissé pour Toi une natte; attaché un baldaquin de fleurs; disposé sur le bois et la pierre la laine d’angora,

Allumé les cierges sacrés d’Indra;

Poussé devant moi les œufs du scarabée;

Dénoué les écheveaux de poussière, ceux-là qui, dans l’ombre, au fond des dames-jeannes de Cana, rougeoyaient;

Nettoyé le sanctuaire avant d’avoir grimpé d’où je verrais l’Esprit…

Hélas, voir n’est rien !

Arrache-moi à ma chaîne, Seigneur, à la partition du péché, fais-moi tomber du sycomore.

Dans la terre, plante-moi comme un grain;

Puis ouvre en moi les mâchoires d’argent, celles-là qui broyaient les cendres à Milan, dans le préservatif héroïque des nuits sans embrasser (j’avais vingt ans).

Effondre ma pomme d’Adam sur la tête échevelée d’Isaac; inverse en moi l’équerre et le compas; attache ma raison

À Ton cœur dont la raison l’ignore.

Lance-moi dans la vie d’où la poussière est née, dans les vagins de feu,

Dans la technologie du manque, dans les machines à fabriquer des pauvres.

Rends-moi pauvre, Seigneur, transforme-moi en chose,

Et secoue dans mon âme l’aiguillon de l’espoir, agace-le, frotte ma gorge aux lames de verre du réel, plonge mes pieds dans l’eau bouillante.

Je veux le fer, la corde, le lin et le champagne. La consistance. Je veux, malgré cela, l’absence… jouir,

Et que ma pesanteur enfin appartienne à Ta grâce : au lait de Ton Principe…

Descends–moi du péché de mes phrases, où j’ai cru m’élever, en mon arbre,

Et suspends-moi au Tien — et mes mains seront des clous de douceur aux paumes de Ta Croix.

Ce soir, alléluia, Tu dormiras chez moi.   

Posted in Prières | Leave a comment

Marc 5:3

“…il habitait dans les tombeaux et personne ne pouvait plus l’attacher, même avec une chaîne;”

Posted in Trésors évangéliques | Leave a comment

J. M. Coetzee — Au cœur de ce pays (1977)

“Le jour viendra où un savant encore à naître saura gré à l’horloge d’avoir soumis à sa loi mécanique les contrées les plus sauvages. Mais connaîtra-t-il jamais la désolation de l’heure de la sieste qui tinte dans les maisons vertes et fraîches, quand, sous les hauts plafonds, les filles des colonies, allongées, les yeux clos, comptent les minutes qui s’écoulent?

Ce pays est plein de vieilles filles mélancoliques qui me ressemblent, coupées de l’histoire, cafards noirs dans les demeures ancestrales, vouées à astiquer les cuivres et à mettre les confitures en bocaux. Courtisées dans l’enfance par nos pères dominateurs, nous restons d’amères vestales, gâchées pour la vie.”

Posted in Les autres | Leave a comment