La vraie joie

La joie est un paquet de chair et de sang. La joie c’est-à-dire l’inverse du bonheur.
La joie c’est-à-dire la justice.
Exigeante, elle dit la vérité.
Exigeante et douce comme l’amour, elle dit la vérité.
La joie est seule joie possible, et vraie joie, joyeuse… Son nom est espérance.
Anarchiste, elle met de l’ordre. Désespérée,
Aveugle et désespérée, elle choisit.
Exigeante comme la justice,
Aveugle et douce, exigeante et désespérée, et joyeuse,
Un paquet de chair et de nerfs, un bouillon de sang odorifère, suspendu à la croix…
Elle advient où le Ciel est tangentiel à la Terre
(Jamais longtemps : pop ! l’éternité…)



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La foi est inquiétude, appel, joie. Sonore et pitoyable, elle purifie, et grâce à elle l’Espace est un cas particulier du Temps. C’est un feu. C’est Le Feu. 

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Mon vertige haut et court

[1. À ces forces inouïes déployées par l’homme pour ne pas appartenir à Dieu. Les transistors. Les smartphones. Naturellement aux avions. Et puis aux cornemuses en peau de chèvre, pour rire un peu…]

2. Boire au miracle de ta coupe une douleur sans objet, le sang d’une blessure d’où le couteau aura jailli,

3. Y dissoudre ma lâcheté. La noyer d’où elle aura tiré sa source.

4. Pendre mon vertige haut et court.

5.Apprends-moi, Seigneur, à ne rien demander.

6. Permets-moi d’y nager, sous ta coupe…

7. Je veux avoir souffert au point d’appartenir.

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Matthieu, chapitre 20

“Vous ne savez pas ce que vous demandez.”

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Cent ou soixante, trente pour un…

[1. Aux premiers rangs, celui des chauves et des papillons obèses, à leur bonhommie, aux tentacules des oracles, aux artichauts d’Espagne, dits « pâtissons » ou « bonnets d’électeurs ».]

2. Terrasse en moi le sol pierreux, soulève les premières terres, celles qui dix siècles auparavant ressemblaient à de l’or,

3. Arrache en moi les ronces, c’est-à-dire l’anxiété,

4. Arrose, retourne, dénoue, conduis — toi que Marie-Madeleine aura pris pour un jardinier…

5. Jardine, Seigneur.

6. Empêche les oiseaux d’approcher, grâce à ta croix-épouvantail,

7. La cloche ensanglantée de ton cri.

8. Cent ou soixante, trente pour un… Fais-moi porter ton fruit.

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Matthieu, chapitre 13

“Toute la foule se tenait sur le rivage.”

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Et qu’enfin j’appartienne

[1. Aux blés coupés des champs, et surtout, parmi eux, aux souriceaux sans protection, ou aux enfants dans la piscine, leurs cris, la torpeur de Juillet, les premières trompettes du désir, la lecture de Michel Strogoff en pyjama sous la moustiquaire, bientôt le CM2…]

2. Je fonde en toi que deux et deux font quatre, dans ta folie d’amour, sous le couteau d’Abraham,

3. En toi ma raison d’amour, à la croix de mes pieds liés, où seule tiennent encore la prière, le silence, l’onde.

4. Volontairement, j’appartiens à ta volonté.

5. Fais de moi une chose, le râle d’une chose, cloue-moi au supplice de ton absence,

6. Je fonde en toi la gravité, qui est le seul principe physique universel — l’espace rendu sensible au temps,

7. En toi l’insolation d’un scout, à la fin de son camp, quarante-deux degrés à l’ombre — et il voyait des drapeaux ;

8. En toi l’hypothèse des orages…

9. Pense à travers moi,  Seigneur, fais de moi l’instrument de ta raison, et le jouet de ta folie, le couteau d’Abraham, la coupe, les clous,

10. Remplace dans mon âme la pulsion éthique par la conscience du péché, pour que je sois le pion de ta miséricorde,

11. Et qu’enfin j’appartienne à ce cri déchirant que Jésus a poussé sur le rivage.

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Lettre à Simon Falguières (auteur et metteur en scène du Nid de Cendres)

Cher Simon Falguières,

À la fin du Banquet, Socrate discute avec Agathon et Aristophane à propos de l’essence du théâtre. Aristodème, qui rapporte le discours, s’est endormi, ivre comme les autres :

« Une fois réveillé, il vit que tout le monde dormait ou s’en était allé, et que seuls Agathon, Aristophane et Socrate continuaient à rester éveillés et à boire dans une grande coupe, qu’ils se passaient de gauche à droite. Socrate donc s’entretenait avec eux. Des propos tenus Aristodème déclarait ne pas tout se rappeler, puisqu’il ne les avait pas suivis depuis le commencement et aussi qu’il avait la tête un peu lourde. Mais pourtant l’essentiel était que Socrate les contraignait progressivement à reconnaître qu’il appartient au même homme d’être capable de composer comédie et tragédie, et que celui qui est avec art poète tragique est également poète comique. Eux, ils cédaient à cette contrainte, ne suivant pas très bien et laissant choir leur tête ! Ce fut Aristophane, disait-il, qui s’endormit le premier, puis Agathon alors qu’il faisait jour déjà. »

Épilogue pour le moins étonnant, tout à fait inattendu chez Platon : en fait, c’est comme si le disciple de Socrate avait eu une intuition qu’il est incapable de démontrer, mais qu’il ne veut pas abandonner ; aussi nous la livre-t-il sous la forme d’un épi-logue, à travers les brumes alcoolisées de l’aube. Platon, dans ce passage, joue moins au philosophe qu’au prophète.

Comme vous savez, les Grecs n’ont pas résolu l’équation : ils étaient comiques ou tragiques, jamais les deux. Et personne — personne n’a été à la hauteur d’« il appartient au même homme » —jusqu’à Shakespeare. La solution, ce n’était pas un concept, ce n’était pas des phrases : c’était quelqu’un. En fait, Platon a eu l’intuition qu’un jour, deux mille ans après lui, Shakespeare viendrait. Voilà pourquoi il ne pouvait en dire plus. Il n’y avait rien à prouver. La fin du Banquet est la prophétie annonçant la venue de Shakespeare : l’élu, celui qui refondera le théâtre, et qui par là-même donnera à la vie un contre-point, pied à pied, sans oublier une seule de ses facettes : celui qui les embrassera d’un coup, d’un geste, un grand geste d’amour, et les transcendera en les rassemblant, et les rassemblera pour les transcender.

Avoir vu un ange ne garantit pas que le vent nous en fournira une portée. La venue de Shakespeare, si elle a été décisive, n’a pas fait beaucoup d’enfants. En France, la tragédie n’a jamais pu, sinon pour de rares exceptions (Don Juan peut-être …), se mêler à la comédie. Racine écrit Bérénice ou le Chien citron, mais pas les deux ensemble. Montherlant n’était pas drôle. Rostand pas tragique. Vigny a raté son théâtre. Musset était désespéré. Hugo dans le Théâtre en liberté est drôle, mais pas tragique, quant aux brocantes mélodramatiques qu’ils voudraient tragiques elles ne sont ni drôles ni tragiques. Claudel auquel on a raison de comparer votre travail – n’était pas drôle. Il a essayé avec par exemple Le Chinois dans Le Soulier de Satin mais on le sent forcé, c’est de l’humour d’ambassade.

Tragédie en grec c’est tragos-oida : le chant du bouc émissaire… Et c’est si dur d’être drôle quand Iphigénie a sa gorge sur l’autel ! Et qu’elle chante, avec sa voix pure ! Cela paraît si impossible !

Mais vous, Simon, vous avez mêlé le hoquet à la voix pure. Vous avez réussi, vous avec eux, eux par vous, comme très peu avant vous, et aucun en France à mon avis. Vous avez réussi sans vulgarité, sans conformisme, sans vaudevillerie, sans moraline, à être drôle en donnant à entendre la voix pure d’Iphigénie… Le Nid de Cendres est tragique et comique à la fois, tout d’un monolithe, vous tenez tout ensemble. Votre pièce répond à la vie, à toute la vie, à tous ses recoins, toutes ses ombres, ses plis, ses grandes plaines, ses montagnes, ses passions, son ennui, sa politique, ses secousses hormonales. Enfin, comme toutes les grandes oeuvres, elle questionne la figure du Mal, sans jouer le jeu de la morale, et sans répondre.

Cher Simon, vous êtes sans aucun doute un de ces hommes dont Platon a supposé l’existence à la fin du Banquet, lui qui n’en avait jamais rencontré un seul. Après avoir effectué à votre bord cette traversée du 3 juin 2023, à Toulouse, je n’ai aucun doute.

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L’autre archipel

Dans Le pavillon des cancéreux, Alexandre Soljenitsyne (1966) montre comment l’arbitraire de la maladie se substitue à l’arbitraire politique. On parle de l’un en parlant de l’autre, c’est La peste version russe, c’est à dire mille fois moins caricatural que La peste. La mort n’est pas moins aveugle et injuste que ne l’est le communisme. Ce n’est pas la justice qui est aveugle, mais l’injustice. Plus précisément, l’injustice est l’angle mort de la justice. La liberté est un rêve pour morceau de viande sur tourne-broche. Le capital, au pavillon, c’est la peau, ce sont les organes, et il faut les rémunérer, d’une rémunération qui coûte autant que ce qu’elle peut rapporter, et qui coûte toujours cher et qui rapportera peut-être un peu. Tout y passe : l’amour, le désir sexuel, l’amitié, l’ambition, l’ascendant d’une âme sur une autre, le collectif qui se fait et se défait comme un pâté autour du couteau. La vie est un goulag, un exil, et le Royaume n’est pas de ce monde, contrairement à ce qu’ont dit Tolstoï et les socialistes. Le mensonge, même quand il concerne le corps, est politique, et la politique c’est toujours de la biopolitique : une administration autoritaire (donc légitime) du vivant. Le mérite, avant d’être un concept libéral, est cellulaire et neuronal, commencé dès la fécondation. Par nature, chaque être humain est un gagnant, car non seulement son spermatozoïde a couru en premier — mais surtout parce qu’il en a conscience, contrairement à tous les autres animaux : profondément conscience… C’est cela d’ailleurs la conscience : j’ai gagné le droit d’exister — voilà pourquoi il ne peut accepter de perdre, même face à la vie. Nous ne pouvons accepter de mourir. Nous n’appartenons pas assez à la nature, qui est immorale, imméritoire, pour mourir, et pourtant nous mourrons, et pourtant nous lui appartenons. Même les membres du parti meurent. Là est la théodicée matérialiste. Celle du vingtième siècle. (Les chrétiens disaient: je n’ai rien mérité, mais Christ pour moi est mort et ressuscité, donc j’ai le devoir d’exister.)

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Comme un lys au milieu des épines

Pour Louise Renée

Aux ronces du printemps, sa soie gluante fait comme à des doigts une pointe de sang,
— étranges fiançailles —
Obéissant à ce fameux principe voulant que quelque chose grimpe autour de ce qui descend.
Semblable à l’oreille, à la coquille, aux statues quand elles s’ouvrent, et à tout ce qui dans l’onde du Temps est éphémère et solide,
Et couronné d’épines, semblable à Dieu dans son manteau de neige, le petit Dieu humble et parfait dans un océan de feu,
Le lys silencieux est une goutte de lait.

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La substance des îles

HERMOGÈNE. À Guernesey ou ailleurs, le français c’est le français, l’anglais c’est l’anglais, et vice et versa.

CRATYLE. Donc tu n’as rien compris…

HERMOGÈNE. Jamais un mot n’a tiré un poisson hors de l’eau.

CRATYLE. Donc tu n’as rien appris… Dieu t’as donné le brin d’herbe, et toi qu’as-tu fait ?

HERMOGÈNE. Je l’ai arrosé.

CRATYLE. Tu as généralisé !

HERMOGÈNE. Je l’ai disséminé.

CRATYLE. Tu l’as arraisonné !

HERMOGÈNE. Un brin d’herbe ce n’est pas une île.

CRATYLE. Chaque mot c’est une île.

HERMOGÈNE. Et l’océan alors, qu’est-ce que c’est ?

CRATYLE. C’est un mot, c’est une île…

HERMOGÈNE. Dans ce cas, qu’est-ce qui les sépare, tes îles ?

CRATYLE. Ce qui les sépare, c’est ce qui les tient les unes aux autres, par en-dessous : une seule sub-stance…

HERMOGÈNE. L’eau ?

CRATYLE. Le feu.

HERMOGÈNE. L’espace ?

CRATYLE. Le temps.

HERMOGÈNE. Le ciel ?

CRATYLE. Le Ciel.

HERMOGÈNE. Qu’est-ce qui les sépare ?

CRATYLE. Ce qui sépare la musique du bruit.

HERMOGÈNE. Qu’est-ce qui les unit ?

CRATYLE. Ce qui unit la fleur au fruit.

HERMOGÈNE. La mort ?

CRATYLE. La vie.

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Alejo Carpentier, Le partage des eaux

J’en sors couvert de gouache fraîche, de pâte à l’eau multicolore, régénéré par des textures vivantes. J’étais à l’atelier, à l’établi, sur la pirogue avec Rosario, dans le duvet d’amour, sous l’onde chaude ; j’étais l’organe humide du poète poussé par un courant biblique à travers les rideaux successifs de la jungle tandis que des crapauds me tombaient sur la tête et que des araignées rouge escaladaient mes cuisses. Là-bas, l’Europe avec ses futs doriques s’écroulait, ployant sous le poids d’un érotisme positiviste et totalitaire plébiscité par les sociologues, entraînée vers la fin de l’Histoire par une fausse liberté technologique ennemie de toute forme d’art — une fausse liberté hitlérienne… Alejo Carpentier m’a embarqué derrière le Signe, sous les tamariniers de chair, dans les confins du langage, vers les chants, vers les dieux chanteurs, anges joueurs de maracas, gorgones incas, systèmes d’indifférenciation du feu et du sang, indifférenciation aussi de l’eau et des nerfs, poétiques sacrificielles, murmures impénétrables à la psychanalyse.

L’infini mimétisme de la nature vierge, caché sous la chair des pétroglyphes, me présentait des êtres dont la particularité fut d’être autant plantes qu’animaux : lézards-concombre, châtaignes-hérisson, larves-carotte, caïmans à écailles d’ananas, troncs couverts d’anatifes, lauriers hermaphrodites… La vie, cette vie édénique où jardiner consiste à donner aux choses des mots qui leur seront coextensifs, cette vie-là s’offrait à moi pour quelques heures de lecture bénies tandis que l’Amérique sauvage se substituait dans mon temple à la vieille Europe ; l’Amérique et ses décrochés nérudien, l’Amérique et ses trouées grammairiennes à la Octavio Paz, son jazz cortazaroïde, ses syncopes vallejiennes, ses analogies lezamalimesque, et ses verts, vert d’eau, coulures d’émeraude, vert Véronèse, vert Diadorim… Je me tenais avec les Conquérants face aux Hommes de Maïs, sur le socle sanglant des teocalli. J’écoutais leurs instruments étranges : cylindres ornementés au feu, tambours à plectre cruciforme, trompes en corne de chevreuil, buccins d’argile.

Dans ce livre j’ai vécu l’âge du Feu, avec sans cesse la sensation de progresser vers un principe maternel qui, comme l’écrit si bien Carpentier, est le “prologue secret de toute théogonie” ; et j’ai vu la musique venir au monde dans la bouche du Sorcier ; puis j’ai quitté Rosario moi aussi, je l’ai quittée pour écrire, et peut-être aussi pour planter ma pelle à grains loin des eaux mères, et le livre s’est refermé ce matin comme une jungle ; c’était le même bruit de succion.

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Thomas Bernhard — Le neveu de Wittgenstein (1982)

“Le psychiatre est le plus incompétent des médecins, et il est toujours plus près du crime sadique que de la science. Toute ma vie, ce dont j’ai eu le plus peur, c’est de tomber entre les mains des psychiatres, en comparaison desquels tous les autres médecins, qui sont en fin de compte toujours funestes, sont quand même beaucoup moins dangereux, car les psychiatres sont, dans notre société d’aujourd’hui, encore tout à fait à part, et immunisés contre tout, et, après avoir pu étudier les méthodes qu’ils ont, pendant tant d’années, essayées sans scrupule sur mon ami Paul, j’avais d’eux une peur encore plus intense. Les psychiatres sont en fait les vrais démons de notre époque. Sans foi ni loi, ils se livrent à leurs activités couvertes, au plein sens du terme, d’une manière scandaleusement inattaquable. “

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Etna, ou le roi du silence

I

De cette aube géologique où la petite terre sans eau criait écorchée vive,
De ces temps où les atomes n’avaient pas de cadastre,
Quand espace et lumière n’avaient pas négocié leur pacte,
Et que Dieu était vivant mais n’avait rien vécu,
Ces temps où le métal était du feu qui soufflait sur la terre en tempêtes solides,
De ces temps sans eau ni rien de féminin, sans femme, sans ouverture,
Nuit minérale et rouge, et rougeoyante, et noire,
Avec sous le ventre un crépitement grave,
Il ne nous reste plus qu’un bataillon d’esclaves,
Titans noirs et très vieux, ahurissants, déchus,
Dont l’Etna sans couronne est la lampe-tempête.

II

Fière impossibilité, volcan aux cheveux de neige ceints de nuages-lauriers,
Hier encore sur tes grosses pierres d’ombre on trouvait à déjeuner des soldats aux armures fourrées de laine,
Accueillis un matin sur un quai de granit par un roi aux chevilles fines
Dont le trône était sur une source chaude un plaid en poils de chameau,
Et qui leur ordonna de dire les lueurs qu’on trouve après la nuit dans les tombes africaines.
Ce fut pour rendre hommage et remercier ce grand roi Hiéronyme que les soldats, fils d’Hannibal, sacrifièrent les trois mille veaux qu’ils avaient portés depuis Carthage sur le dos,
Et dans leurs sacs ils avaient des lunules magiques,
Les prénoms grecs et indiens de leurs femmes hypothétiques gravés par une sorcière au centre d’une médaille ou de quelque amulette,
Des émeraudes, du sel, des fleurs séchées et de l’or mat aux reflets bleus et violets.

III

Entre tes dents coupées, Etna, hier, on rencontrait dans des villas fixées aux branches des mélèzes,
Les courtisanes d’Abyssinie qui portent à la ceinture un poignard d’argent,
Ou de Chine avec des larmes tatouées sous les yeux,
Et d’Éthiopie et d’Espagne,
Et celles, innocentes, méchantes et pures, du Lac de Judée,
Enlevées comme les autres par des galères à l’œil de hibou,
Aujourd’hui disparues, depuis qu’un jour, par milliers, le même jour magnifique et calme, elles se donnèrent la main et descendirent sans s’arrêter
Vers la mer, comme la lave lente, et comme l’amour une fois qu’il a été payé.

IV

Ton nom porte dans la bouche au milieu des gouffres secs et des citronniers verts et scintillants sur la pierre,
Le cri d’Encélade : « je veux, je brûle ! »
Etna, Aitne !
La langue en le disant épouse, jusqu’aux dents, le palais, tandis que l’air par elle contenu est compressé puis jeté,
Sèchement ! Etna, ah ! Ethnè !
Un dragon dort à la verticale de Catane, dompté par Sainte Agathe qui, remontée du dépôt d’Aphrodisie
(Une maison infernale aux sourcils de pierre, entourée de cactus sur lesquels poussent des figues laiteuses et colorées comme de grosses framboises),
T’envoya dévorer les gradés de Quintus et leurs adolescents borgnes !

V

Les villages apocryphes, la mer, les abeilles, les lézards préhistoriques et les vipères grises cachées sous les coussinets d’astragales fluorescents,
Ont connu Archimède à la barbe roussie,
Perché comme à l’orchestre sur un balcon de pierre, du temps qu’il incendiait les coulées de paille et d’herbes mortes sous tes mamelons jaunes,
Et qu’il réinventait grâce aux miroirs qui à ton cou étaient comme aux Crétoises les rivières de rubis,
La puissance de tes éruptions
« — Eurêka mon amour, Etna ! Invention !
Guerre, ne me dérange pas.
Laisse à mon silence le privilège de la folie, et laisse un peu mes cercles ! »
A Syracuse depuis ce temps on taille les lauriers en les privant des branches basses quand en France on en fait des buissons sans pudeur ;
En Sicile on prétend que ces daphnés empoisonnées quand elles fleurissent ont glorifié le saint géomètre.

VI

Sous le liseré de ta forge, volcan, sont aussi Taormine à califourchon sur sa bosse,
Les flammes des cyprès sur les bougeoirs d’Isola Bel’,
Les colonnes d’argent, les parterres de menthe, le thym vermeil, les roses pâles et froissées comme les fichus des femmes pauvres,
Catane avec ses plages industrielles, ses hommes bruns et ses temples en biseau,
Et au nord Messine fondée par Orion, encore vivante et belle sur le fond noir des poteries,
Qui est la couleur précisément de ton manteau, Etna, où les poètes italiotes dans l’âge d’or ont découpé les figures rouges d’Hippolyte, d’Achille, d’Héraclès, d’Hector le dresseur de chevaux, des Atrides et d’Ulysse aux mains salées !
Garibaldi, le hou hou, lui aussi figure rouge et grave, dictateur, moins Cavour que Thésée !

VII

Etna, ce n’est pas un hasard si à tes pieds s’échouent les barques chevrotantes des réfugiés de Syrie et du Grand Désert, biberonnés à la Grande Folie,
Leurs enfants aux yeux fendus, leurs femmes amères, et les hommes défaits comme Ulysse l’était sur la rive pointue où Nausicaa l’a trouvé,
Cette grande, cette invincible question avec les paumes de ses mains tournées sous le menton —
C’est là, Europe, le détroit de Messine : Charybde, Scylla, l’Union !

VIII

Dans les billes de lave poussent, m’a-t-on dit (et dieu que c’est bizarre) des coquelicots sauvages dont les Siciliens font à leurs filles des bouquets pour une heure.
Je n’ai pas vu ces fleurs, ni rien sinon la masse sous les formes ambigües,
Et dans le cœur je n’avais rien — et dans le ventre une demi-douzaine de câpres au sel et quelques gouttes d’alcool de citron,
Je regardais ce géant stérile, sombre et vrai comme l’enfer, et j’étais loin en pensées vers l’Oural endormi
Et déjà je rêvais à des temples moins hauts et plus vulgaires,
Golgotha plutôt que Sinaï ou Thabor,
Christ, pas Dionysos,
Le sourire d’une Madone aux cheveux blonds qui remplaça voilà vingt siècles le glaive et l’égide d’Athéna aux yeux pers.

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Le fruit inconnu

Je ne l’ai pas eu longtemps dans la main, quelques secondes à peine, ce fruit, ce fruit de rien, une sensation molle, tiède, collante, un petit sac de grains. Je ne le voyais pas. Je sentais seulement sa demi-corolle, sa peau, son duvet laiteux. Jamais je n’avais touché un fruit comme celui-là. C’était comme de la marmelade d’orange réchauffée à l’intérieur d’un kiwi, avec un parfum d’encens, sucré mais âpre, un parfum de sirop pour la toux passé à la flamme. C’était une goutte d’huile solide et duveteuse. Je ne le voyais pas. Je l’ai mangé.

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C’est la France

C’est la France. Ce sont ses collines rousses, ses clochers, ses contradictions métaphysiques, ses plages de sable gris, ses granges, ses patous des Pyrénées et les bergères qui là-bas ont ce geste inimitable, ce geste qui est la féminité même et que les bergères du monde entier leur envie, quand elles soulèvent leur robe au-dessus du genou pour traverser un ruisseau.

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Imanu’él et Gaḇrīʾēl

Le fait que notre président s’appelle Emmanuel et notre premier ministre Gabriel ne choquera décidément personne ?

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Le mur

Dans les ornières chatoyantes, aux Fabriques, verse une pente étrange.
Le sol a été contracté.
Orphnos, malgré ses genoux, progresse, et l’eau noire est devant lui.
Depuis combien de temps ne s’est-il pas baigné ?
Il avance, il cherche, il entend, il veut.
Où sont les fleurs de M. Antoine ? Où est la joie Seigneur ?
Où sont les fleurs riantes du Jardin ?
La liberté nous a choisis. Pourquoi, Orphnos, avoir désobéi ?
L’enfant attendait à la gare, dans la confiance du café. Trois jours.
Il n’était pas trop tard. Où étais-tu, Orphnos ? Dans quel mur ?
Depuis combien de temps ne t’es-tu pas baigné ?

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Psaume 1

  1. Heureux ceux qui n’écouteront pas M. Badile et n’iront pas dans la spirale de sa roue, pas plus qu’ils n’imiteront l’hyène quand brouteront à leur porte les agneaux de misère.
  2. Ils se dépenseront aux travaux du jardin, jour et nuit,
  3. Et seront comme le protoplaste aux fruits sûrs, dont les racines avancent sous la rapière du Temps, vers l’eau des origines. D’eux et en eux, le feu prendra à tous les coups
  4. Tandis que du Comptable il souffle sans purifier, et qu’en lui rien n’a été tenu.
  5. Lorsque la serre des premiers jours aura tout recouvert, Badile et ses amis n’auront pas existé ; les montrougeois pourront les assigner en vain.
  6. Dieu sait où vont les fils d’Orphnos — et ceux qui n’iront pas sont perdus.
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Les trois premiers jours de la Genèse — Paul Claudel (1913)

“L’idée de Dieu, tel que peuvent naïvement l’imaginer les peuplades les plus sauvages, d’un Dieu affreusement défiguré, mais cependant personnel, concret, vivant et agissant, capable de sentiment et de volonté, est infiniment plus juste et plus belle que les vagues entités d’un philosophe. Entre le Crocodile Égyptien et l’Humanité d’Auguste Compte, je préfère mille fois le Crocodile.”

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