L’idée du Déluge

« Aussitôt que l’idée du Déluge se fut rassise…»
Arthur Rimbaud

Il s’agit en premier lieu de savoir de quoi on parle. Tu vas penser à des nuages (des nuages, façon de parler), mais tu t’apercevras vite : c’est tout à fait incomparable. Toi qui as vécu en Ecosse, où la pluie sert de fond de sauce, tu sais très bien quelle gueule ça a, un nuage, et de toute évidence : ça n’a pas cette gueule-là. Ce dont on parle cette fois – toi, moi, tu sais qui – c’est d’un truc dégueulasse comme il y en a dans les histoires des griots peules et dans les rêves des enfants qui n’aiment pas l’école. Ça phagocyte la voûte céleste, et ça descend sur Toulouse, à fleur de ciel – lourd. Ce n’est plus ni le jour ni la nuit. Toi tu regardes ça, ahuri. Tu ne t’en souvenais plus, mais tu sens : l’air brûlant au bout des doigts. Ça ne va pas tarder à péter, et ça va péter fort, ça aussi tu le sens, c’est en toi, autour de toi, dans les regards des passants. Tu te dis que ça va être un sacré branle-bas-de-bordel-de-foutu-vacarme et que les arrière-mondes vont faire du foin : une secousse à crever les tympans, l’estomac, les yeux. Tes yeux. Les miens. De quoi nous rappeler qu’on est des minis-maousses, tout riquiquis, tout gnagnagnas, des hamsters qui se tirent la bourre pour un pois-chiche bleu et blanc. Le vent accélère. S’il y avait une meute dans les parages, sûr que tu l’entendrais babahuler à qui-mieux-mieux. Folie des espaces infinis. Autour de toi, autour de tout, la matière vibre. Il y a une corde, personne ne sait, un truc invisible genre « hors du commun », fantasma-électrico-stastique, qui menace de se rompre dans pas longtemps. L’équilibre des choses est en train de changer. Tu en es convaincu à présent. Ce sont les sacs qui te font dire ça : les sacs plastiques qui tourbouillonnent. Frrrrt ! Ssst ! frrrrt !… Ça sent le chat mouillé. T’as toujours détesté les chats. Ça sent le fiel aussi, le goudron malmené par le soleil. Tu es le seul qui ne court pas. Tu marches à cette allure singulière qui ne va nulle part. Et déjà, les premières gouttes : de gros paquets comme des écrous. Ploc. En voilà un sur le bout de ton nez. Il y a des ronds sur le sol. Ploc ! Tu entends ?… re-ploc ! Tu es cerné, ça y est, il pleut des trombes ! Tu en as plein les poumons tellement c’est dégoûtant ! Plein le cœur. Chaque goutte sur ta peau est une brûlure de cigarette, parce que c’est l’été et qu’à Toulouse, l’été, il fait chaud, il fait même FRANCHEMENT chaud, comme au bord de la Méditerranée mais sans la Méditerrané – juste les barres d’immeubles, les torses nus des ouvriers, les briques, le ressac.

Un silence terrifiant s’approprie la cité. Vide grandiose. Tout s’est tu subitement. Ça arrive, parfois, et ça surprend, toujours. La nature retient son souffle une seconde à peine. Le réel est en suspens, comme si tout, ici-bas, avait cessé de fonctionner : les fontaines, les voitures, les horloges sur le fronton des gares.

Les muscles de ton corps se sont recroquevillés, comblant ce vide tubulaire qui se meut en chacun de nous. En toi. En moi. Il n’y a plus rien d’important : tu as oublié le nom qu’on te donne. Tu n’es qu’une poussière, une foutue-de-bon-dieu-de-putain-de-particule. Tu ne l’as jamais senti aussi fort, et bizarrement : tu trouves ça rassurant.

Le signal part enfin. C’est un éclat de lumière blanche. FLASH ! Lueur des dieux ! Re-FLASH ! Tu plisses les yeux, comme si tu sortais d’une caverne par un après-midi de mai. Tu n’as pas vu l’éclair – invraisemblable fulgurance.

Tu comptes. Tu as toujours compté dans ces cas-là, c’est un réflexe que tu as gardé depuis l’âge où l’on est en droit de savoir à quelle distance se trouve le danger.

1…2…3…4…

CRRRrrr !…BADOUM-PAPAM ! c’est comme si le tronc d’un arbre de deux mille ans ployait sous le vent ! l’hallali météo ! Les vitres des immeubles trémulent, miroirs d’eau ! des milliards de gouttes sombrent sur la ville ! T’es trempé, mon Dieu ! les yeux ! le falzar ! T’es devenu un homme-poisson !

La lumière pétarade – saccades ! des flashs à te gratiner la rétine ! – une masse atrabilaire surnage mollement, peuplée d’éclairs branchus : voyelles d’un alphabet sans âge.

Tu marches sous l’orage, la foudre, la flotte, cette fois tu es tout à fait seul. Il y a des gens qui te regardent depuis leurs fenêtres closes. Tu voudrais leur répondre mais ils n’entendraient pas. Alors tu continues, et tu te sens bien : c’est si rare d’être seul. Tu penses à ceux que tu aimes et à celle qui ne répond plus au téléphone (combien de temps, déjà ?). Heureusement, la tempête s’arrêtera et tu finiras par sécher.

On finit toujours par sécher.

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Guillaume Sire
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