Langue absolue

J’ai toujours pensé à Picasso comme à une langue charnue et agile, expérimentée, organe à huit muscles comme on dit “un arc à huit cordes”, lovée autour de la ronce humide sous le palais des formes indisposées, l’outil par excellence du langage et du plaisir, mille fois plus sensible et efficace qu’un doigt, tour à tour récepteur et émetteur de ravissement, elle claque et lèche, elle ne tient pas en place, jamais immobile, toute de vie agitée, même la nuit, agacée, empressée, battante, un morceau de cœur dans la bouche, devenue bleue dans l’étranglement quand le cœur lui aussi est bleu, et tellement rouge dans l’orgasme qu’elle en est blanche parce que le cœur est chauffé à blanc ; langue innervée de cauchemars d’enfant hypersensible, éternellement bandée, hérissée de papilles gustatives sensibles au dernier degré, motif toujours éculé mais toujours renouvelé de la farce ; la langue de Picasso a léché le sable des arènes et le sabot des monstres à cornes ; en parlant aux formes et aux couleurs et en recouvrant des toiles comme des ciels elle a réconcilié l’Atlantique et la Grèce, le peuple basque et la Sicile, Madrid et Paris ; elle a appuyé son sexe sur le sexe immense du siècle où elle a rencontré en même temps qu’elle les provoquait la jouissance et la souffrance ; chair à vif, joyau central du collier blanc, la langue ne vieillit jamais ; même chez les vieux elle est capable de transformer un baiser amical en bestialité ; il lui suffit de quelques secondes pour s’approprier sa proie et devenir un prétexte de dégoût ou un moteur d’envie ; c’est ainsi que Picasso fonctionne, ainsi qu’il a toujours fonctionné, et c’est pour cela qu’il fonctionne et qu’il a fonctionné, cet homme trapu, charpenté, fort comme un chauffeur poids-lourd, souple et sec comme les syllabes de son nom, perçant comme un aristocrate anglais, fou de travail, agité tant qu’il peut (vingt-cinq tableaux par jour !), sauvage comme un marin, déterminé et dangereux comme un fauve, libre, seul, plus noble et généreux que Don Quichotte, jeune, armé, constant et indispensable.

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Guillaume Sire
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