Restaurant le Greenage

Devant le Greenage, la foule en pince. On dirait la sortie d’une boîte de nuit. Ils ont des gueules d’extraterrestres. Difficile de savoir : laquelle un homme, lequel une femme. Le cheveux enduit de margarine, ça brille tellement que ça éblouit. Ils ont des lunettes noires comme des yeux de scarabée. Ils portent des bracelets et des bottines. Michel les observe, planqué derrière un parcmètre. Il sort un carnet Moleskine qu’il a acheté pour l’occasion. II prend la chose très au sérieux. A soixante-dix ans, il ne sera pas James Bond, mais peu importe : il n’y a pas d’âge pour commencer. C’est dans la tête que ça se joue.

Note n°1 : les clients

Fringués comme s’ils avaient des trucs à cacher / Maigrichons / En règle générale : imberbes / Un type avec une boucle-d’oreille-de-nez se gratouille les fesses. Personne n’a remarqué. / Une fille obèse a l’air sympa / Tout le monde tient un téléphone dans une main et dans l’autre : une clope, un mouchoir / Ils ont de la musique dans les oreilles / N’ont pas l’air de s’entendre / Ne parlent pas / Aucun doute : ils ont peur…

Conclusion n°1 : les gens qui dépensent de l’argent au Greenage n’ont rien de mieux à faire.

La vitre est teintée, on n’y voit pas à l’intérieur. On entend sourdre une musique moderne. Quand la porte s’ouvre, des flots vous sautent au visage comme qui dirait “un chat ébouillanté”. Ça donne pas envie d’entrer. Michel espère qu’au moins c’est bon.

Il s’approche d’un escogriffe qu’il voudrait bien interroger. Il l’a lu dans Villiers : on ne peut pas être un espion en se contentant d’observer. L’interrogatoire est primordial. Il faut faire bref, semi-directif, partir comme de rien.

« Pardon mais c’est pour un sondage. Vous avez lu Le Grand Meaulnes ?
— …
— Vous avez vu Huit et demi ?
— Non plus.
— Vous savez qui est Fragonard ?
— Un parfum ?
— Presque, je vous félicite !
— J’ai gagné quoi ? »

Michel ajoute sur son calepin :

Note n°2 : l’humour

Les clients du Greenage n’ont aucune culture, c’est-à-dire : aucun humour / Je suis là depuis dix minutes, je n’ai vu personne sourire / A part l’obèse qui, elle, n’a pas le choix.

Conclusion n°2 : Fragonard sentait bon.

Le sol est en plastique vert acide. Les tabourets : orange fluo. Il y a un comptoir en mousse de pin. Ça a pas l’air solide-solide. La lumière provient d’une seule lampe suspendue à trois mètres du sol. Elle est diffuse, artificielle. Ça sent les toilettes publiques et la carotte qui a mal tourné. C’est écrit « bio » sur une pancarte, en vert-de-bleu sur vert-de-blanc : la peinture est comestible. Les serveuses sont déguisées en spermatozoïdes. Le lieu est à mi-chemin entre l’atelier satellitaire et le club échangiste. Michel a l’impression d’être dans un ordinateur. Les clients, on dirait le casting d’une fiction sans budget.

C’est propre. Pas une poussière. Pas un bout de couenne sur le sol, ni trace de pas ni l’ombre d’un poireau. C’est mieux qu’un bloc opératoire.

Michel s’approche d’une serveuse. Elle a un tortillon entre les seins et un chapeau en réacteur, tellement de maquillage qu’on jurerait qu’elle est masquée. C’est comme si elle fuyait quelque-chose… « On devrait appeler ça du masquillage » pense Michel amusé. Elle n’est pas vraiment blonde, ça se voit à la racine. Elle fait la moue jusqu’au menton. Elle regarde un écran devant elle. Le comptoir en est plein. Ni évier ni plan de travail, mais des écrans, des claviers, des souris. C’est à se demander si, au Greenage, ils n’envoient pas des fusées en même temps qu’ils cuisinent.

« Bonjour Mademoiselle
— ‘jour.
— Je ne sais pas comment ça marche.
— C’est la première fois ? »
Michel rougit.
« Oui, la première fois…
— Je vais vous faire une carte de fidélité.
— Non merci : depuis que ma femme est morte, je ne suis plus fidèle… »
La serveuse n’a pas d’humour non plus.
« C’est obligatoire, dit-elle.
— S’il vous plaît, répond Michel, vous me plaisez mais je suis vieux jeu. Vous parlez fidélité alors que nous n’avons rien consommé ! »
La serveuse ne rit toujours pas. Elle est bio-désagréable.
« Sans carte de fidélité, explique-t-elle, vous ne pouvez rien commander.
— Dans ce cas… »
Elle sort une petite boule et la pointe vers Michel.
« C’est une webcam, justifie-t-elle.
— Si vous croyez me rassurer…
— Je vais vous prendre en photo.
— Décidément, vous faites tout à l’envers !
— Je fais ça à tout le monde.
— Dans ce cas… »

Une carte de fidélité alors qu’on n’a encore rien mangé, c’est comme si une fille à qui vous demandez l’heure vous répond quel traiteur elle veut pour le mariage.

La serveuse donne à Michel une carte verte sur laquelle il est écrit « Je mange bio ! Vive la Terre ! » Michel se demande qui, parmi les serveurs, a pu écrire un truc pareil. La poésie l’a toujours interrogé. Sur la carte, il y a le portrait que la webcam vient de tirer. « Si mes potes voient ça, ils vont se foutre de moi jusqu’à Noël. »

« Allez-vous asseoir, ordonne la serveuse, on va vous apporter une carte.
— Décidément, avec vos cartes…  »

Michel s’assoit sur un tabouret. Devant lui, il y a une table minuscule, même pas de quoi poser un coude.

Note n°3 : le lieu

Odeur de javel / couleurs (d)étonnantes / serveuse entreprenante / aucune allusion à la nourriture / carte de fidélité obligatoire / propreté irréprochable / musique assourdissante / table grande comme un cendrier / interdiction de fumer / tabouret conçu pour un derrière de Pygmée

Conclusion n°3 : les serveuses du Greenage sont mal payées.

Un serveur approche. Il porte un débardeur trop petit pour ses épaules. Il a des muscles à ne plus savoir qu’en faire, gonflé comme une brioche ; ça lui pullule dans tous les coins, comme une grappe de melons. Les veines : des tuyaux. Son corps bande de partout. Il a un nœud-pap’ en écorce, des cheveux fâchés, les yeux vides. Et quand il se met à parler, surprise : le gros-plein-de-viande a une voix de paresseuse :

« On m’a dit que c’était la première fois, vous avez besoin d’aide ? »

Le serveur donne à Michel une tablette. C’est un écran d’ordinateur. Il lui demande d’insérer sa carte de fidélité sur le côté. L’écran s’allume. Il y a des photos avec les prix. Le serveur explique que cette carte numérisée contribue à sauver la forêt amazonienne. Michel tient l’objet avec précaution en imaginant une farandole de couguars et de singes, des toucans, des lynx.

  • Purée de carottes guinéennes sur lit de confiture de fraise équitable (100% bio) 19€
  • Pudding de haricots bleus et déjection guatémaltèque (94% bio) 17€
  • Choux confit du Périgord Noir glacé à l’alcool de pistache avec tom’-grelots et petits pois du Cameroun (100% bio) 21€
  • Œuf d’autruche non fécondé à la coque (2 pers.) accompagnés d’un jus de Goyave prince‑André et de mouillettes austro-hongroises (98% bio) 44€

Michel demande une entrecôte avec des frites, de la moutarde et du ketchup. Le gros-plein-de-viande lui signifie poliment qu’il n’a pas d’entrecôte.

« Dans ce cas servez-moi un navet aux pistaches et à la coriandre avec un saumon mort de sa belle mort s’il vous plaît. Dix-huit euros, c’est cher. Vous me faites une ristourne ? J’ai une carte de fidélité… »

Note n°4 : la carte

Carte informatique / Serveur exquis et trop musclé / Menu extraordinaire et poétique / Lien étroit avec la forêt amazonienne (se renseigner) / Plats relativement chers / Sexualité atrophiée

Conclusion n°4 : la poésie est une salade.

Michel s’y attendait : dix-huit euros pour une cuiller à soupe de purée blanchâtre sur laquelle flotte la nageoire d’un poisson. En guise d’accompagnement, il y a un verre d’eau et un quignon rassis. Ça n’a pas de goût, c’est infect. «  Dix-huit euros pour une éjaculation de navet sur un poisson Findus ? vous rigolez ! »

Michel comprend soudain pourquoi le gars est si musclé. Le gros-plein-de-viande lui explique que c’est non-échangeable non-remboursable et qu’il faut ranger son plateau quand on a fini.

Michel s’en va, dégoûté. Il sera resté au Greenage dix minutes à tout casser. D’ailleurs, il voudrait bien tout casser.

Note n°5 : bon appétit

Envie d’un steak grand comme un lac / Me rouler dans du plastique en décomposition / Casser des bouteilles de bières dans un champ d’avoine / Tuer un cheval à mains nues / Fumer une clope comme un avion / Boire cinquante litres de Jack Daniels / Me bourrer de médicaments / Ecouter les Who / Lire Joyce / Courir à poil dans une église / Partir camper à Tchernobyl

Conclusion n°5 : le Greenage a inventé la « carte de fidélité à usage unique ».

Advertisements

About Guillaume Sire

Guillaume Sire
This entry was posted in Fictions. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s