Théodicée

Ce que nous appelons “impuissance de Dieu” provient autant de l’incapacité des hommes à comprendre le projet de Dieu que de leur capacité à croire qu’ils ont les moyens de savoir si ce projet est bon. Dans le cas d’un tremblement de terre, d’un aveugle de naissance, d’un mort prématuré, etc., “l’impuissance de Dieu” provient aussi de la peur de la mort et, plus généralement, de ce qui est inconnu et inconnaissable. Dans le cas d’une grande souffrance physique et/ou morale qui ne conduit pas à la mort (sans doute le cas le plus difficile pour la théodicée), “l’impuissance de Dieu” est liée à l’attachement du temporel au temporel, l’attachement du temps et de l’espace au temps et à l’espace, c’est-à-dire l’attachement des êtres à ce qu’ils connaissent et qu’ils ont l’impression de gâcher, parce qu’ils ne connaissent pas ce qu’il y a au-delà de la souffrance et parce que la souffrance les empêche, forcément, d’y penser.

Quant à l’idée du déterminisme total, y compris pour la volonté humaine, énoncée notamment par Spinoza puis par Nietzsche (qui reprenaient alors mais interprétaient et complétaient à leur manière l’idée de Descartes puis de Leibniz selon laquelle tout a une raison), elle est absurde. L’homme est libre, il a une raison justement, une raison propre, et il peut donc vouloir le mal et faire le mal, il peut se séparer de Dieu, il peut tuer Dieu fait homme, il peut lui cracher au visage, il peut croire en son impuissance au point de se croire tout puissant et d’utiliser cette prétendue puissance pour détruire ce que Dieu a créé. Le point de vue spinoziste est tout aussi faux que celui des manichéens. C’est Saint Augustin, ici, qui a, je crois, je veux croire, raison. L’homme a le pouvoir d’imiter le Christ, parce que Dieu l’aime, et il n’en a pas l’obligation, parce que Dieu l’aime, et il n’est jamais trop tard pour le faire, parce que Dieu l’aime et lui pardonne. Il y a deux larrons autour de la Croix, celui qui demande à Jésus de prouver sa puissance, et celui qui lui demande de se souvenir de lui et qui est pardonné.

Je ne dis pas ici que Dieu décide de tout sans que l’homme puisse choisir et je ne dis pas non plus que Dieu ne décide de rien. Je dis que seul Dieu peut comprendre totalement le projet de Dieu, et je dis que Dieu est tout puissant et tout amour, dans le sens où il a le pouvoir de décider de tout et laisse pourtant l’homme, par amour, venir vers lui ou non. Quel amoureux voudrait obliger l’autre à l’aimer — et serait-il, dans ce cas, aimé ? Quel Dieu, fût-il tout puissant, pourrait prétendre aimer les hommes en utilisant sa toute puissance pour décider à leur place s’ils l’aimeront ou non ? A la fin, le chrétien sait que c’est Lui que nous rejoignons. C’est devant Lui que nous nous présentons. A ce compte, il ne s’agit pas d’accuser Dieu quand nous souffrons, ou de croire que Dieu a voulu que nous souffrions, mais il s’agit plutôt de nous recommander à lui parce que nous souffrons (comme le larron : lui demander de se souvenir de nous) et tenter de tout notre coeur, par amour, de comprendre ce qu’il voudrait que nous fassions et de faire ce qu’il veut, comme un amoureux pour l’être aimé, cela malgré les souffrances et sans juger des causes de ces souffrances. C’est à cela que sert la liberté : il nous est proposé de devenir des serviteurs volontaires. Et il nous est demandé de faire crédit (i.e. croire : credere) à Dieu, y compris, et surtout, quand nous avons le sentiment qu’il a fait faillite (i.e. qu’il a failli).

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