Auguste et le 87

Il paraît qu’en serrant des poissons les uns contre les autres, on les empêche de grandir. Les poissons n’ont pas de mémoire. Même les silures, qui mangent pourtant des enfants dans le Mékong, l’enfance, n’ont pas de mémoire.

Je me trouvais dans un bus en direction de Saint-Germain, où j’avais rendez-vous avec un autre journaliste/écrivain/pressé/chaussé. Il y avait dans ce bus tout ce à quoi la sédimentation sociale avait abouti : vieux messieurs gênés, dames ravies, enfants, poussettes, une fille voilée magnifique, un chauffeur goguenard, des étudiants et des trentenaires, touristes de plusieurs confessions, autant d’écrivains potentiels, et moi, dans un samedi après-midi comme les autres, rassuré d’être seul auprès de tous ceux-là.

Lorsque nous arrivâmes à la hauteur de l’Ecole militaire, beaucoup de passagers descendirent du bus et beaucoup y montèrent, et c’était pourtant toujours les mêmes passagers, la même fille voilée, jusqu’à ce qu’un homme montât dont la présence transforma le groupe entier. Il était grand, au moins un mètre quatre-vingt dix, assez large, mais pas gros. Rien n’était gros chez lui. Il se déplaçait facilement malgré sa force apparente. Au milieu du visage, deux éclairs noirs enregistraient le monde. Un feutre à large bord ainsi qu’un long manteau le dotaient d’une allure sans âge. Sa silhouette tranchait la masse des silhouettes ; son regard coupait les regards. L’homme se fondit dans le groupe et le groupe devint plus résistant. Les passagers s’étaient redressés, leurs yeux brillaient.

Ma Volonté, indécise, s’adressa à d’autres éléments : le paysage écarquillé, la fille voilée, les enfants. Je regardais Paris, neuve et toujours démodée. D’autres passagers montèrent aux Invalides. Nous étions de plus en plus serrés, si bien que nous n’étions plus un groupe d’individus, mais carrément ce bus que nous remplissions comme le sang remplit le corps. J’aimais cette sensation de faire partie d’un Tout filant à vive allure dans les rues d’une ville qui a toujours été une intention davantage qu’une ville. Rue de Varenne, près du musée Rodin, certains passagers nous quittèrent et nous redevînmes un groupe : trop proches pour être des individus à parts égales, trop peu serrés pour former un ensemble unifié. La porte de l’arrière s’était refermée, mais une femme n’avait pas trouvé le temps de descendre. Elle poussait maintenant la porte qui ne s’ouvrait pas. Le bus s’apprêtait à redémarrer. La femme, la quarantaine, brune, bouclée, très française, dit d’une voix suppliante : « La porte s’il vous plaît… » Quelques personnes entendirent, mais pas les autres, ce qui créa un clivage. Nous étions tout à coup séparés en deux. Il y avait ceux qui entendaient la femme et ceux qui portaient des écouteurs sur les oreilles : les égoïstes. Le chauffeur n’avait pas entendu. « La porte s’il vous plaît » répéta la femme. Un adolescent, près d’elle, d’une voix éraillée, s’écria : « La porte ! » De plus en plus de passagers se ralliaient à la femme, si bien que nous retrouvions notre unité autour du problème qui nous avait d’abord divisés. « La porte s’il vous plaît ! » dit un homme près de moi. « La porte ! » répéta l’intéressée. Le chauffeur n’entendait toujours pas. Les passagers commençaient à faire de la descente de cette femme un événement intimement partagé, une histoire de groupe, de classe sociale, concernés plus encore que ne l’était la femme par l’objectif qu’elle leur avait fixé. Elle nous unifiait. Le bus commençait à rouler. « La porte ! » cria de nouveau l’adolescent. A mon tour, j’essayai : « La porte ! » Nous formions dorénavant un ensemble soudé dont le chef, le chauffeur, le guide, était désolidarisé. L’affaire était politique. S’il n’ouvrait pas, il serait destitué, remplacé, égorgé peut-être. Mais voilà qu’une voix sonore, majestueuse, infinie, s’éleva : « Holà, chauffeur ! Veuillez ouvrir la porte sur le champ ! » Le bus freina net et nous fûmes projetés les uns contre les autres ; la porte s’ouvrit comme si la voix grave et majestueuse avait été, elle-même, responsable de l’arrêt du bus et de son ouverture. La femme descendit et le groupe la vit s’éloigner, satisfait de la victoire commune, uni par cette femme, autour d’elle, en elle qui n’était plus parmi nous. La jeune femme sur le trottoir regarda son sauveur et lui adressa un geste comme seules certaines européennes savent encore adresser.

Je regardai l’homme qui avait parlé, ce grand homme à la barbe blanche, bien taillée, et au feutre à large bord. J’associai sa voix à sa stature, à son regard, et je le reconnus enfin : François Beaulieu ! C’était Don Rodrigue et c’était Cinna : le plus grand comédien de tous les temps ! Il avait vieilli, mais c’était encore la même force et le même dessin du nez, des yeux, du menton, le front immense et les mains de bagarreur. Ce n’était pas seulement un homme indémodable et littéraire, mais la mode elle-même, le style et l’énergie ! Je n’hésitai pas à pousser les passagers qui se trouvaient sur mon chemin, et avançai vers le chapeau sous lequel je savais dorénavant qui trouver, quoi, comment.
« Monsieur ! m’écriai-je comme si j’avais eu besoin d’aide.
— Oui ? » s’étonna-t-il.
Je me tenais, fébrile, devant Hamlet, devant Thésée et devant Louis Laine. Oh, mes souvenirs d’enfant ! « Oui ? » répéta-t-il. Je m’adressais à Hernani !
« Oui ? » répéta pour la troisième fois le Roi Lear.
— Êtes-vous François Beaulieu ? demandai-je bêtement.
— C’est moi, répondit le comédien sans mépris ni cynisme.
— Je connais tout ! m’exclamai-je. J’ai tout vu ! Je vous ai entendu ! »
Il m’adressa un regard inouï. Je ne sentais plus la présence des passagers, du bus ou du chauffeur, ni même de Paris qui défilait derrière. Paris s’était effacée ! Je sentis que si je ne faisais pas rapidement un mouvement, c’en serait fini : François Beaulieu pouvait descendre à la prochaine station et retourner dans les coulisses de ma vie.
« Est-il possible de vous revoir ? » demandai-je.
Je réfléchis quelques secondes, puis avouai tout de go : « A vrai dire, Monsieur, vous êtes la seule preuve que Molière a existé ! »
Le comédien n’eut pas l’air dérangé par ma révélation, au contraire : il me scruta au point que j’eus l’impression que ses yeux touchaient les miens.
« Vous pouvez venir chez moi, disons : mardi ? (J’acquiesçai.) C’est entendu alors, quinze heures, cela vous convient ? » (Imaginez Hamlet vous questionnant dans un bus : «Quinze heures, cela vous convient ? »)
Beaulieu me donna une adresse et un numéro de téléphone, puis m’offrit une poignée de main antique. Auguste, l’Empereur de Rome, descendit du 87.
Il est devenu depuis à la fois mon mentor et mon ami.

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Guillaume Sire
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