L’étonnement

Gérard Philipe devait jouer le Cid mais redoutait de ne pas être à la hauteur. Sous la lèvre aiguisée, une inquiétude s’épanouissait. Comment jouer le récit du combat ? Philipe n’avait rien d’un guerrier : ni physiquement, ni moralement. Trop aérien, fluide, il était trop poète pour s’engager dans la bataille. Même s’il avait brillé dans la tragédie de Caligula, Camus ne serait jamais Corneille et le rôle de Rodrigue exigerait au moins autant de puissance et davantage de fébrilité. Comment un comédien peut-il aller plus loin que le corps ? Comment le texte peut-il l’épouser si bien que du premier des séducteurs il fera le plus sûr des guerriers ? Gérard Philipe craignait de mobiliser ses acquis au point de ne rien acquérir et d’avoir, parce qu’il aurait fait le nécessaire, manqué l’essentiel.
 La Générale aurait lieu dans deux semaines et il n’avait pas trouvé comment dire le récit du combat.

Gérard Philipe décida de consulter Georges Le Roy, son ancien maître du Conservatoire.

Georges Le Roy était un homme assez raide, étrange, mais juste. Il avait mis en scène Athalie avant la guerre et s’était retiré en jouant Perdican. De nombreux comédiens demandaient ses conseils. Parce que Le Roy était juste, il suscitait chez un acteur ce qui, sur scène, serait vrai.
Le Roy dit à Philipe qu’il réfléchirait et, trois jours plus tard, le rappela dans la nuit. Philipe ne dormait pas, prostré à l’idée d’affronter non pas le public ou la critique mais Corneille lui-même, le texte, les mots, affronter l’énergie. Quel reflet donnerait-il à Rodrigue, et quel reflet Rodrigue renverrait-il alors ? Quel jeu de scène pour quel jeu de miroir ? Quel théâtre, pour quel double ?
« Viens chez moi, dit Le Roy, j’ai trouvé la solution. » Philipe s’habilla à la hâte, sauta dans un taxi et fila chez Le Roy.
« — Alors ? demanda-t-il.
 — L’étonnement, répondit Le Roy, tu dois être étonné… »

Une semaine plus tard, le beau Paris était là : froufrous des grandes dames, vestons des messieurs, critiques (œil globuleux, dos voûté), putains à foulards, nobliaux cultivés ; tout Paris venue à la rencontre de Gérard Philipe, les femmes pour l’aimer depuis leurs strapontins, les messieurs pour surveiller qu’elles ne s’approchent pas, les journalistes dans l’espoir d’assister à sa dégringolade. 
La pièce démarra, soigneusement mise en scène. Chimène était généreuse et Rodrigue était jeune.

Lorsque la tragédie débute, Rodrigue est un gentilhomme sur la joue duquel ni les larmes ni le sang n’ont coulé. Son père est nommé gouverneur du Prince de Castille. Le Comte le lui reproche, une gifle part ; Chimène n’épousera pas Rodrigue.
Le voici : Rodrigue entre en scène et rechigne à l’idée de venger son père. Il prétend qu’il ne peut affronter le Comte, et l’on ignore s’il espère encore épouser sa fille ou s’il a peur de mourir en duel. Il est fragile, pense le public ; comment mener l’assaut ? Son père l’a prévenu :

Meurs, ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter,
Je te donne à combattre un homme à redouter ;
Je l’ai vu, tout couvert de sang et de poussière,
Porter partout l’effroi dans une armée entière.
J’ai vu par sa valeur cent escadrons rompus ;

Don Diègue lui-même ne croit pas que Rodrigue sache être fort. Il croit en la bravoure de son fils, pas en son énergie. Donné vaincu à cent contre un, l’adolescent prend malgré tout son courage à deux mains et défie le Comte ; mais Rodrigue n’est pas encore le Cid. Le Comte, d’ailleurs, le prévient :

Te mesurer à moi ! qui t’a rendu si vain,
Toi qu’on n’a jamais vu les armes à la main ! 

D’un combat sans péril, ajoute le père de Chimène, il ne tirera aucune gloire.

On te croirait toujours abattu sans effort ;
Et j’aurais seulement le regret de ta mort. 

L’infante et Chimène, amoureuses de Rodrigue, pensent qu’il ne se battra pas, ou qu’il perdra. C’est pour le sauver que Chimène lui demande de ne pas défier son père. La fragilité les attire : elles veulent serrer ses cheveux sur leurs genoux comme un trésor — le posséder en le protégeant, protéger pour posséder, assouvir leurs instincts maternels… Il y a de la sécurité pour la femme quand il y a de la fragilité chez l’homme.

Les Maures tutoient les côtes espagnoles ; l’ennemi gronde. Le roi Fernand fait doubler la garde aux murs et sur le port, quand on apprend que Rodrigue a tué le Comte. Mais on ne l’a pas vu. Rodrigue ne s’en vante pas. On se demande si le Comte n’a pas trébuché. Corneille donne peu de détails au sujet du combat, quand il nous a prévenus dix fois que le Comte l’emporterait. En voyant Philipe, on pense : nul doute, le Comte a trébuché. Chimène demande justice sans hésiter. Incarnation de la femme tragique, si ce n’est de la tragédie elle-même, elle ne croit en l’amour que pour être honorée et ne brandit son honneur que pour briser les liens que l’amour a noués. Rodrigue n’est plus à ses yeux qu’un « jeune audacieux ». Chimène ira trouver Don Sanche, qui l’aime lui aussi, et exiger qu’il tue Rodrigue. Elle l’aime encore, dit-elle, car à la fragilité désormais la force s’est ajoutée — en fait, elle commence à l’adorer.

Rodrigue, victorieux du Comte, se plaint auprès d’Elvire ; il pleurniche. Il propose sa vie à Chimène, plus fragile et plus beau que jamais. A l’inverse des femmes, les hommes n’ont d’honneur, chez Corneille, que pour être aimés, et brandissent leur amour sans crainte d’être déshonorés. Qu’a-t-il fait ? « Je mérite la mort », dit-il comme on l’aurait dit chez Musset. Rodrigue implore Chimène et sa fragilité, son innocence, sa beauté, ont raison de ses noirs projets. Ça y est : elle l’adore tout à fait, parce qu’elle n’a plus le droit de l’aimer et parce que, sur ses mains, coule le sang d’un dieu autrefois respecté. Coucher avec l’assassin du père pour crever le cœur de la mère : Œdipe féminin.

Les Maures foulent la terre du Roi. Les voici au TNP. La guerre gronde, la guerre et les armes, seules capables de détourner le lion de la lionne et de destituer la femme de l’emprise qu’elle aurait, sans elles, sur l’ordre du monde. Don Diègue a réuni cinq cent bras dont il confie à son fils Rodrigue le commandement. Le chevalier devra se battre, cette fois personne ne trébuchera. Au TNP, le public s’inquiète, les critiques sourient. Le gendre idéal quitte le plateau à la fin de l’Acte Trois. Il y reviendra en héros — ou pas. Cette fois, Philipe ne pourra plus être le charmant profiteur du Diable au corps, ni le Fanfan bretteur, ni le Caligula à la petite sandale : Oderint, dum metuant ! Il faudra être suivi plutôt que craint, admiré plutôt qu’aimé, et gagner les faveurs que dans Caligula il perdait. Pour être le Cid, Philipe devra combattre et mériter. Que mérite-t-il ? Rien, pour l’instant. C’est un acteur : il ne mérite rien. Les journalistes préparent leur venin, comme un serpent avant l’attaque, caressent leurs glandes encrières… Le public lui‑même est inquiet : comment le séducteur pourra-t-il repousser les hordes enragées ? C’est au désastre que l’Espagne marche à son côté. Même si, disons-le, d’une certaine façon, sa mort arrangerait : l’honneur de Chimène, l’infante jalouse, Don Sanche l’amoureux ; si bien qu’on se prend à espérer qu’il ne reviendra pas. L’Espagne s’en sortira, Corneille sera sauvé ! Philipe n’était pas assez fort pour cette épée.

Rodrigue vint, avança… et s’étonna ! Les yeux écarquillés, Gérard Philipe s’étonnait :

Nous partîmes cinq cent ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,

Surpris que le stratagème eût si bien fonctionné, héros malgré lui, Rodrigue était le contraire de l’orgueil lorsqu’il disait pourtant :

Ils demandent le chef ; je me nomme, ils se rendent.

Le Cid avait repris l’Espagne quand personne, lui y compris, ne l’en croyait capable. Son courage étonnait en l’étonnant : il détonait ! Son destin l’avait surpris. Ainsi le soldat de retour chez lui est surpris d’avoir survécu et d’être décoré davantage encore qu’il n’est fier ou heureux, ou malheureux, ou gêné — surpris d’être debout quand tant d’amis sont tombés. Rodrigue avait l’Espagne, Philipe aurait la France !

Georges Le Roy, qui avait assisté à la Générale, dit en sortant : « C’est curieux, le petit a eu des intonations de Mounet ! » La pièce fut un triomphe. Les critiques les plus acides se pâmèrent dans leurs feuillets. Aujourd’hui encore, sur les livres des lycées, c’est le visage étonné de Gérard Philipe qu’on trouve en Cid magnifique.

Gérard Philipe est enterré à Ramatuelle dans le costume de Rodrigue : même dans la mort, le comédien continue d’être étonné d’avoir été le héros que le théâtre avait attendu depuis la guerre.

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Guillaume Sire
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